S’il est des hommes qui méritent qu’on honore leur mémoire et que leur
nom, par exemple, inscrit à l’entrée d’une voie publique, rappelle
incessamment leur souvenir aux contemporains comme plus tard à la
postérité, ce sont ceux-là surtout qui ont rendu à la patrie, que
dis-je? à l’humanité, des services dont le bienfait leur survit, et se
fera sentir peut-être après des siècles. PARMENTIER fut de ces hommes,
lui, dont on a pu dire avec toute justice:
«Un ardent amour pour l’humanité était le génie qui inspirait
Parmentier; dès qu’il voyait du bien à faire ou des services à rendre,
il s’animait; les moyens d’exécution se présentaient en foule à son
esprit et ne lui laissaient plus, pour ainsi dire, de repos; il
sacrifiait tout pour satisfaire sa passion: il interrompait les études
qu’il aimait le mieux pour s’employer en faveur des infortunés; sa
porte était ouverte à toutes les sollicitations, et pour concilier
ses travaux littéraires avec cette facilité qui dérobe des heures si
précieuses à l’homme occupé, il était tous les jours au travail à trois
heures du matin[58].»
Si le savant mérite qu’on le loue, qu’on l’exalte, c’est assurément
quand il donne à ses travaux, souvent si pénibles, un but pratique qui
doit tourner à l’utilité de tous. Mais sans insister davantage sur ces
considérations, venons au récit qui, en faisant connaître l’homme,
permettra de mieux l’apprécier encore.
Parmentier (Antoine-Augustin), né à Montdidier en 1737, perdit, tout
enfant encore, son père qui laissait à peu près sans fortune sa veuve,
personne aussi distinguée par le cœur que par l’esprit et qui se dévoua
tout entière à l’éducation de l’orphelin. Ne pouvant, par son manque
de ressources, le placer dans un collége, elle s’efforça d’y suppléer
en se chargeant elle-même de son instruction, aidée dans cette tâche
par un vénérable ecclésiastique qui apprit à l’enfant les éléments du
latin. Le jeune Augustin lui dut des leçons de vertu plus précieuses
encore et qu’il n’oublia jamais.
Leurs efforts à tous deux, à la mère comme au bon prêtre, eurent leur
récompense dans la docilité et l’intelligence de l’élève qui, pressé
par le désir d’être utile à sa famille entra, vers 1755, en qualité
d’aide chez un apothicaire de la ville où il resta une année. Il
partit alors pour Paris, appelé par un parent, pharmacien également
et qui lui offrait une place dans sa maison. Deux années suffirent au
jeune homme pour ses études, et, en 1757, il se trouva pourvu d’une
commission de pharmacien dans les hôpitaux de l’armée du Hanovre. Son
infatigable activité, comme son zèle scrupuleux, dans l’accomplissement
de ses devoirs, le firent remarquer par le chef du service, Bayen,
qui appela sur lui l’intérêt de Chamousset, intendant général des
hôpitaux. Parmentier, nommé pharmacien en second, se montra digne de
ce choix, héroïque de dévouement dans une épidémie qui fit alors de
grands ravages dans l’armée. Il ne s’épargna pas non plus dans les
ambulances et sur le champ de bataille même, puisqu’à cinq reprises
différentes, il tomba aux mains de l’ennemi, cinq fois dépouillé par
les hussards prussiens qu’il considérait, disait-il gaiement ensuite,
comme de très-habiles valets de chambre. La dernière fois, sa captivité
qui se prolongea tourna du moins au profit de la science. La chimie,
à cette époque, encore peu connue en France, comptait en Allemagne
de nombreux et zélés représentants et entre tous, Meyer, pharmacien
célèbre de Francfort-sur-Main. Parmentier, interné dans la ville, fit
la connaissance de ce savant, et bientôt la communauté de goûts créa
entre eux une intimité dont le jeune Français aurait pu profiter pour
devenir le gendre et le successeur de Meyer. Mais pour cela il eût
fallu renoncer à la patrie et Parmentier, tels grands que fussent les
avantages à lui offerts comme compensation, ne put se résigner à pareil
sacrifice.
De retour en France, tout en continuant ses lectures et ses
expériences, il suivit les cours du célèbre naturaliste de Jussieu,
comme ceux de Rosselle et Rollet. Aussi, en 1766, il emportait d’emblée
au concours la place d’apothicaire adjoint de l’hôtel des Invalides;
et, six années après, les administrateurs lui témoignèrent leur
satisfaction en le nommant apothicaire en chef. Mais ce titre était
à vrai dire honorifique; car, depuis l’origine de l’établissement,
les Sœurs de la charité avaient la direction en chef de la pharmacie,
et ce privilége, dont, sans nul doute, elles avaient su se montrer
dignes, elles tenaient à le conserver, malgré toute leur estime
pour Parmentier, longtemps leur subordonné. Celui-ci dut céder et
se contenter de l’honneur du titre, d’ailleurs avec un assez beau
traitement et son logement aux Invalides que les administrateurs
voulurent lui conserver. La position n’était point faite pour déplaire;
mais une sinécure ne convenait en aucune façon au caractère de
Parmentier, et il lui répugnait de toucher les émoluments d’une place
qu’en réalité il ne remplissait pas. A défaut de fonctions officielles,
il s’imposa à lui-même des devoirs et résolut de consacrer ses loisirs
à des études ayant une utilité générale pratique.
C’est ainsi qu’à propos d’un concours ouvert par l’Académie de Besançon
sur les moyens de combattre et d’atténuer une disette, il établit, par
un Mémoire qui fut couronné, qu’il était facile d’extraire de l’amidon
un principe nutritif plus ou moins abondant. Les recherches qu’il fit
pour ce Mémoire l’amenèrent à s’occuper de la _pomme de terre_, cette
solanée précieuse à laquelle son nom méritait de rester attaché ainsi
que le proposait François de Neufchâteau qui voulait qu’on appelât ce
nouveau légume: _Parmentière_.
J’ai dit _nouveau_, et cependant la pomme de terre, originaire du Pérou
où par les indigènes qui s’en nourrissaient elle était nommée _papas_,
importée en Europe pendant le XVe siècle, était cultivée en Italie dès
le XVIe. Introduite en France par les Anglais, à la suite des guerres
de Flandre, on la connaissait dans nos provinces méridionales et,
grâce à Turgot, elle se cultivait dans le Limousin et l’Anjou, mais
avec peu de zèle, et on l’employait tout au plus, non sans défiance,
à la nourriture des bestiaux. Des préjugés, répandus par la fausse
science, pire que l’ignorance, faisaient considérer cette substance
comme nuisible pour l’homme, capable d’engendrer la lèpre, disait-on
d’abord. Quand cette première et grossière erreur eut perdu son
crédit, de vieux praticiens déclarèrent que cette nourriture malsaine
engendrait des fièvres pernicieuses. De là, l’espèce d’interdit jeté
sur cet aliment, la répulsion qu’il inspirait et que Parmentier, dont
la conviction, fondée sur l’expérience, était tout autre, résolut de
combattre énergiquement. Dès l’année 1778, il publiait, dans ce but, un
opuscule ayant pour titre: _Examen chimique de la pomme de terre_, et
qui, attaquant victorieusement les erreurs accréditées, affirmait que
ce tubercule tant calomnié pouvait fournir un aliment non moins sain
qu’agréable et que le bon marché rendrait des plus précieux. L’ouvrage
fut accueilli favorablement par la partie éclairée du public, mais
n’ébranla point les préventions aveugles et d’autant plus opiniâtres de
la multitude. Parmentier comprit qu’à l’appui de sa thèse il fallait
la preuve visible, l’argument décisif tiré du fait palpable et de
l’expérience publique.
«Il obtint du gouvernement la permission de faire une grande expérience
dans la plaine des Sablons, dit M. de Silvestre; Paris étonné vit pour
la première fois la charrue sillonner cinquante-quatre arpents d’un
sol qui, par sa mauvaise qualité, avait été condamné à une stérilité
immémoriale; il vit bientôt ce même sol se couvrir de verdure et de
fleurs et enfin produire abondamment ces racines précieuses.
«Aucune précaution ne lui avait échappé; profondément occupé de son
sujet, il cherchait également à tirer les moyens d’exécution de la
nature des choses et des dispositions d’esprit, de la bizarrerie même
des hommes qu’il voulait déterminer à le seconder. Il avait demandé
des gendarmes pour garder sa plantation, mais il avait exigé que leur
surveillance ne s’exerçât que pendant le jour seulement; ce moyen
eut tout le succès qu’il avait prévu. Chaque nuit, on volait de ces
tubercules dont on aurait méprisé l’offre désintéressée et Parmentier
était plein de joie au récit de chaque nouveau larcin qui assurait,
disait-il, un nouveau prosélyte à la culture ou à l’emploi de la pomme
de terre.»
Un autre moyen ne lui avait pas moins réussi; lorsqu’il vit son champ
en pleine floraison, il composa des plus belles fleurs un gros bouquet
qu’il porta à Versailles pour en faire hommage au Roi qui, l’un des
premiers, avait encouragé et facilité son entreprise. Louis XVI, en
remerciant l’agronome, détacha du bouquet une tige, c’est-à-dire, une
fleur dont il para gaiement sa boutonnière, et les courtisans aussitôt
de l’imiter à l’envi, en demandant des semences pour faire cultiver
la plante dans leurs terres. L’enthousiasme gagna les provinces et
Parmentier bientôt ne put suffire aux demandes, encore que par un
adroit calcul et pour donner plus de prix au cadeau il ne le distribuât
qu’avec parcimonie. Ainsi un grand seigneur lui ayant envoyé une
voiture à trois chevaux avec force sacs de blé pour les faire remplir
de pommes de terre, l’agronome ne remit au voiturier que quelques
tubercules dans un sac à argent.
On raconte encore qu’il donna aux Invalides un grand dîner composé
uniquement de pommes de terre, mais auxquelles l’art du cuisinier avait
substitué la forme et la saveur des mets les plus exquis; les liqueurs
mêmes étaient fabriquées avec de l’eau-de-vie tirée de la racine.
Cette fois, le préjugé était vaincu: la pomme de terre, il faudrait
dire la _Parmentière_, triomphant de toutes les résistances, se voyait
partout accueillie avec empressement, fêtée, et ce qui valait mieux,
cultivée. Elle servit puissamment à combattre la disette réelle ou
factice dans les premiers temps de la Révolution. Et cependant, voyez
ce qu’il en est des préjugés populaires; comme dit le latin:
_Uno avulso, non deficit alter._
Lors des élections qui eurent lieu quelques années après, certaines
gens trouvèrent moyen de faire écarter le bienfaiteur du peuple qui
leur était suspect: «Un homme à la vérité que le Roi avait honoré de
ses bontés, auquel il destinait le cordon de Saint-Michel, et dont il
voulait, suivant l’expression même du bon Louis XVI, lire les ouvrages
de préférence à tous ceux qui lui seraient offerts.» Les orateurs
hostiles à Parmentier criaient à l’envi:
--Ne lui donnez pas vos voix, il ne nous ferait manger que des pommes
de terre, _c’est lui qui les a inventées_.
Et Parmentier ne fut pas nommé.
On peut admirer que cet homme de bien, à cause de ses antécédents,
privé de ses places et pensions, n’ait pas été, de plus, l’une des
victimes de la Terreur; mais le besoin qu’on avait de ses services
sans doute le fit épargner. Puis, des amis prévoyants, quand la crise
devint plus menaçante, prirent soin de le faire envoyer dans le Midi
pour une mission spéciale. La nécessité, le besoin pressant d’une
réorganisation des hôpitaux militaires le firent appeler à Paris,
et il eut en même temps à surveiller les salaisons de la marine et
la confection du biscuit de mer. Membre de l’Institut en 1796, et
du Conseil des hospices en 1801, il remplit, en 1803, les fonctions
d’inspecteur-général du service de santé. Ses occupations si nombreuses
ne le détournaient aucunement des études pratiques; on lui dut de
nombreuses et importantes améliorations dans les divers services aussi
bien que dans l’industrie, et en particulier celle de la panification,
dont il publia un excellent manuel: _le Parfait Boulanger_, comme plus
tard un nouveau _Code Pharmaceutique_ généralement adopté. Pendant le
blocus continental, il reconnut et proclama les avantages du sirop de
raisin, comme pouvant suppléer au sucre devenu trop rare. Ce fut là sa
dernière découverte; il était presque septuagénaire quand il commença
ses expériences à ce sujet, et peut-être il ressentait les premières
atteintes de la maladie de poitrine à laquelle il devait succomber
après en avoir souffert de longues années.
Comme il arrive, hélas! souvent avec l’imperfection humaine, Parmentier
eut parfois les défauts de ses qualités, et dit un consciencieux
biographe déjà cité: «Il portait le désir du bien à un excès qui
devenait parfois condamnable; blâmant avec trop peu de ménagement
certaines mesures administratives qu’il jugeait désastreuses, il avait
paru dans ses derniers temps morose et frondeur.» Dans la vie privée,
une certaine brusquerie de manières, qui contrastait avec la bonté
de son cœur et sa bienveillance naturelle, l’avait fait nommer par
quelques-uns le _bourru bienfaisant_. Titre mérité, car souvent l’homme
qui s’était retiré d’auprès de lui, certain de n’avoir pas son appui,
recevait, peu de jours après, la grâce sur laquelle il ne comptait plus
et que Parmentier, radieux, s’empressait de venir apporter lui-même.
Jusque sur le lit de douleur où le clouait la maladie, il se
préoccupait du bien à faire, et peu de jours avant sa mort, il disait
à ses deux neveux qui lui prodiguaient leurs soins affectueux et dont
il s’efforçait, en multipliant ses sages instructions, d’exciter
l’émulation:
«Ne pouvant plus travailler, je voudrais faire l’office de la pierre à
aiguiser qui ne coupe pas, mais qui dispose le fer à couper.»
«Parmentier, dit M. Mouchon, dans son intéressante Notice[59], avait
atteint sa soixante-dixième année lorsqu’il rendit son âme à Dieu.
C’était en 1813 (17 décembre) alors que l’étoile de Napoléon commençait
à pâlir. Plus heureux que ce grand monarque, il s’endormit dans le sein
de l’éternité sans avoir eu à déplorer aucun de ces affreux revers
qui déjouent toutes les combinaisons du génie et laissent les grandes
conquêtes infructueuses. C’est que, comme l’a judicieusement fait
observer M. Ottavé, loin d’avoir agité un flambeau qui éblouit, il a
répandu une lumière qui vivifie et qui féconde.»
L’illustre Cuvier, qui l’avait longtemps connu, nous fait, de son
confrère à l’Institut, ce remarquable portrait:
«Cette longue et continuelle habitude de s’occuper du bien des hommes
avait fini par s’empreindre jusque dans son air extérieur; on aurait
cru voir en lui la bienfaisance personnifiée. Une taille élevée et
restée droite jusqu’à ses derniers jours, une figure pleine d’aménité,
un regard à la fois noble et doux, de beaux cheveux blancs comme la
neige, semblaient faire de ce respectable vieillard l’image de la bonté
et de la vertu: sa physionomie plaisait surtout par ce sentiment de
bonheur né du bien qu’il avait fait; et qui, en effet, aurait mieux
mérité d’être heureux que l’homme qui, sans naissance, sans fortune,
sans grandes places, sans même une éminence de génie, mais par sa seule
persévérance dans l’amour du bien a peut-être autant contribué au
bien-être de ses semblables qu’aucun de ceux sur lesquels la nature et
le hasard avaient accumulé tous les moyens de les servir[60].»
Parmentier comptait de nombreux amis dans le clergé de Paris; on le
voit par ses rapports relatifs aux indigents, et «dans lesquels, comme
le dit M. Huzard[61], il s’est plu à rendre justice aux respectables
curés de Saint-Roch, de Sainte-Marguerite, de Saint-Étienne-du-Mont, du
Saint-Esprit, etc.» Il avait été lié particulièrement naguère avec le
savant et vertueux abbé Dicquemare, dont on nous saura gré de parler
avec quelques détails, et qu’il avait en quelque sorte révélé à ses
concitoyens.
Se trouvant au Havre avec le corps d’armée dont il faisait partie, il
s’informa de l’abbé Dicquemare qu’il connaissait par quelques-uns de
ses écrits. Il lui fut répondu qu’il n’y avait personne de ce nom dans
la ville, sinon certain original qui passait sa vie à satisfaire une
curiosité extravagante.
«Vous ressemblez, Messieurs, dit Parmentier, à ces Abdéritains de La
Fontaine, pour lesquels Démocrite était un insensé. Ignorants du trésor
que vous possédez, vous prenez pour de la folie cette généreuse passion
de la science qui détache de toutes les préoccupations vulgaires.»
Il se fait aussitôt indiquer la demeure de Dicquemare et s’y rend, non
pas seul, mais accompagné du général et de tout son état-major, pour
témoigner hautement par cet honneur de l’estime que tous faisaient du
savant abbé que ses compatriotes, les honnêtes marchands et bourgeois
du Havre, commencèrent dès lors à regarder avec d’autres yeux.
Dicquemare, à tous égards méritait ces sympathies. Prêtre dès l’âge de
vingt et un ans, son goût pour les sciences naturelles l’avait conduit
à Paris d’où, après quelques années d’études, il revint au Havre,
pressé de joindre la pratique à la théorie. On lui dut la découverte de
faits neufs et curieux, par exemple sur la reproduction des actenies
ou anémones de mer, et sur leur propriété de faire pressentir par le
degré de leur extension l’état futur de l’atmosphère; ils sont ainsi
des baromètres naturels. Ses observations sur les méduses, sur le
grand poulpe et les limaces de mer, sur les tarets si funestes pour
les navires et les digues dont ils percent le bois, en révélant des
faits très-singuliers, ne furent pas moins utiles. On lui dut aussi un
Mémoire précieux sur la maladie des huîtres qui se manifestait dès lors
dans la baie de Cancale.
Rien ne coûtait à ce savant pour arriver à la découverte de la vérité
et l’on comprend que de placides bourgeois, tout occupés de leur
négoce et fort soucieux du bien-être, prissent pour de la manie, pour
une espèce de démence, ce zèle poussé jusqu’à l’abnégation héroïque
et aussi l’audace voisine de la témérité. L’étude des animaux sans
vertèbres occupait Dicquemare tout particulièrement; «or, d’après ce
qu’on raconte, non content d’avoir chez lui toute une ménagerie de ces
êtres singuliers, il passait souvent des heures entières plongé dans
l’eau pour les mieux observer, ou s’enfonçait dans la mer la tête la
première pour les poursuivre dans leurs retraites. Il nous apprend
qu’il a fréquemment nagé autour d’orties marines aussi grosses que la
tête de l’homme, ou de celles qui ont des membres longs comme le bras
et qu’il a vivement ressenti leurs piqûres. La fureur des tempêtes ou
les ténèbres de la nuit pouvaient seules l’arracher du rivage de la mer
et du milieu des rochers.»
Divers écrits et surtout les nombreux Mémoires, au nombre de plus de
soixante-dix, publiés dans le _Journal de Physique_, de 1772 à 1789,
firent connaître au monde savant ce courageux lettré et lui méritèrent
le beau surnom de _Confident de la Nature_. Les distinctions les
plus honorables vinrent le chercher dans sa retraite, au milieu de
ses livres et... de ses bêtes. Il fut élu membre correspondant de
l’Académie et de plusieurs sociétés, et l’Assemblée générale du clergé
de France, en 1786, par l’organe de son président, se plut à rendre
un hommage public au mérite de ce prêtre éminent par sa science comme
par sa vertu. Dicquemare ne pouvait se refuser à ces témoignages élevés
de sympathie; mais quoique peu fortuné, il ne voulut en aucune façon
accepter les pensions ou les bénéfices qui lui étaient offerts par le
gouvernement. Il mourut, pauvre sans doute, après avoir souffert de
longues années, consolé par sa foi que le spectacle des merveilles de
la nature n’avait fait qu’affermir; consolé un peu aussi par la science
qu’il cultiva jusqu’à la fin, et dont il mourait victime et martyr;
car la maladie qui le conduisit au tombeau n’était que l’épuisement
résultant de ses fatigues incessantes et de ses prodigieux travaux.
Ce savant naturaliste cultivait aussi les arts; il trouvait dans la
peinture un agréable délassement de ses graves études. Dans la chapelle
de l’hôpital du Havre, se voient, dit-on, cinq tableaux de lui, et qui
sont remarquables par l’élégance et la pureté du dessin.
[58] De Silvestre. _Notice biographique sur Parmentier._--1815.
[59] Lyon, in-8º.
[60] Cuvier. _Eloges_, t. Ier.
[61] Huzard. _Notice lue à la Société philanthropique._