_Stabat mater dolorosa,
Juxtà crucem lacrimosa
Dùm pendebat filius, etc._
Qui n’a tressailli, qui n’a pleuré à l’audition de ces strophes
sublimes que rend plus émouvantes une musique qu’un maître français
qualifie en ces termes: «Le _Stabat_, dit Grétry, me paraît réunir tout
ce qui doit caractériser la musique d’église dans le genre pathétique.»
Puis, appréciant dans son ensemble le génie du grand compositeur auquel
on doit tant de beaux chants religieux: deux _Messes_, un _Miserere_,
un _Laudate_, deux _Lætatus_, un _Salve Regina_, etc., Grétry ajoute:
«Pergolèse naquit et la vérité fut connue. L’harmonie a fait depuis lui
des progrès étonnants dans ses labyrinthes infinis. Les exécutants,
en se perfectionnant, ont permis aux compositeurs de déployer la
richesse des accompagnements, mais Pergolèse n’a rien perdu. La vérité
de déclamation qui caractérise ses chants est indestructible comme la
nature[65].»
Pergolèse, séduit par ce mirage souvent fatal aux jeunes artistes,
s’était d’abord essayé au théâtre, mais avec peu de succès, malgré
le mérite de ses opéras accueillis avec beaucoup de froideur ou même
sifflés, à l’exception d’un seul, la _Serva padrona_, la Servante
maîtresse, applaudie du vivant de l’artiste comme les autres le furent
après sa mort. Une malveillance dont la cause nous échappe lui rendit
presque toujours le public du théâtre indifférent ou même hostile, au
point que, lors de la représentation de son opéra d’_Olimpiade_, à
Rome, non-seulement l’ouvrage fut outrageusement sifflé, mais le pauvre
compositeur, qui dirigeait en personne l’orchestre, subit le plus
grossier affront: une orange, lancée par une main connue peut-être,
vint le frapper à la tête. Ce ne fut pas tout. Un artiste d’un talent
bien inférieur, appelé Duni, ayant, à quelque temps de là, fait
représenter sur le même théâtre un opéra _seria_, intitulé _Nerone_, se
vit applaudi avec enthousiasme. Bien plus, la coterie, lâche autant que
cruelle, dont Pergolèse était victime, en haine de celui-ci, prodigua
ses éloges à Duni et voulut le couronner publiquement. Mais l’auteur
de _Nerone_, par un sentiment de généreuse équité qui l’honore plus
que ses ouvrages, loin de se prêter à ces misérables calculs, déclara
hautement qu’il n’était point digne de cette ovation, méritée bien
plutôt par ce Pergolèse qu’on traitait trop injustement en s’obstinant
à méconnaître son génie.
Pergolèse rebuté, découragé, renonça pour toujours au théâtre auquel
mieux eût valu qu’il ne songeât jamais car nous compterions en plus
grand nombre encore ses beaux chants d’église où son talent triomphe
et qui ont rendu son nom populaire. Sa vie fut trop courte et ne lui
permit pas de multiplier les chefs-d’œuvre; mais ceux qu’il a laissés
suffiront à sa gloire. N’eût-il écrit que le _Stabat_ et le _Salve
Regina_, il serait immortel. Ces deux magnifiques compositions aussi
bien que la cantate d’_Orphée_ furent composées par lui à Pouzzoles et,
pour ainsi dire un pied dans la tombe; car déjà malade de la phthisie
pulmonaire à laquelle il devait succomber, par l’ordre des médecins
il avait quitté Lorette pour chercher un climat plus doux, et accepté
l’hospitalité que lui offrait, au pied du mont Vésuve, un généreux
Mécène, le comte de Montdragonne. C’est là que mourut le grand artiste,
âgé de trente-trois ans à peine (1737); il était né le 3 janvier 1704,
à Jesi, dans les États-Romains.
Le poète eût pu dire de Pergolèse tout aussi bien que de Cimarosa:
Chantre mélodieux, né sous le plus beau ciel,
Au nom doux et fleuri comme une lyre antique,
Léger Napolitain, dont la folle musique
A frotté tout enfant les deux lèvres de miel,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
O maître, tu gardas à travers ton délire
Un cœur toujours sensible et plein de dignité.
Oui, ton âme fut belle ainsi que ton génie[66].
[65] _Essais sur la musique._
[66] Barbier, _Il Pianto_.