A dater de ce jour en effet, Monge compta parmi les amis du général,
et il fut du petit nombre de ceux qu’il honorait d’une pleine
confiance. Comme Berthollet il suivit Bonaparte en Egypte où il rendit
d’importants services. Le premier, il présida l’Institut fondé au Caire
sur le modèle de celui de Paris et dont le général en chef, qui l’avait
fondé, ne voulut accepter que la vice-présidence.
Un journal scientifique et littéraire, la _Décade Egyptienne_, rendait
compte des séances de l’Institut. Dans ce recueil parut le curieux
mémoire de Monge relatif au mirage. On raconte que Bonaparte, prenant
au sérieux son titre de membre de l’Institut d’Egypte, voulut aussi
présenter son mémoire, fort encouragé par tous ceux à qui il fit part
de son projet et qui songeaient moins à le contredire qu’à le flatter.
Monge y mit plus de franchise et lui dit rondement:
«Général, vous n’avez pas le temps de faire un bon mémoire; or, songez
qu’à aucun prix vous ne devez en produire un médiocre. Le monde entier
a les yeux fixés sur vous. Le mémoire que vous projetez serait à peine
livré à la presse que cent aristarques viendraient se poser fièrement
devant vous comme vos adversaires naturels. Les uns découvriraient, à
tort ou à raison, le germe de vos idées dans quelque auteur ancien et
vous taxeraient de plagiat; les autres n’épargneraient aucun sophisme
dans l’espérance d’être proclamés les vainqueurs de Bonaparte.»
Le général avait d’abord froncé le sourcil en entendant ce rude
langage, mais après quelques moments de réflexions, prenant la main de
Monge, il lui dit: «Vous êtes vraiment mon ami, je vous remercie.» Et
il ne fut plus question du mémoire.
Monge accompagnait Bonaparte dans la visite qu’il fit à Suez pour
retrouver les vestiges du canal qui dans l’antiquité joignait le Nil
à la mer Rouge. On marchait depuis assez longtemps dans les sables,
lorsque tout à coup les chevaux s’enfoncèrent jusqu’à mi-jambes:
«Monge, s’écria le général, nous sommes en plein canal.»
Ce qui fut reconnu comme parfaitement exact par les ingénieurs.
Lorsque au mois d’août 1799, Bonaparte, par suite des nouvelles
venues de France, eut résolu de quitter l’Egypte, Monge et Berthollet
montèrent avec les principaux officiers sur la frégate _le Muiron_ que
suivait la corvette _le Carrère_. Après un jour ou deux de navigation,
la flottille, ayant perdu la côte de vue, cinglait à pleines voiles,
lorsque tout à coup à l’horizon apparaissent des vaisseaux qui semblent
suspects.
«Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, dit Bonaparte, quel
parti faudrait-il prendre? Nous résigner à la captivité sur des
pontons, c’est impossible.»
Voyant que tous gardaient le silence, le général continua:
«C’est impossible! plutôt nous faire sauter.
--Assurément, reprit Monge, la mort vaut mieux qu’une déshonorante
captivité.
--Eh bien, Monge, je compte sur vous pour nous épargner ce malheur.
--Je vais à mon poste,» répond tranquillement le savant qui disparaît
par les écoutilles.
Cependant les vaisseaux entrevus de loin approchent; on reconnaît, non
sans une grande satisfaction, qu’ils sont neutres et que d’eux on n’a
rien à craindre. Aussitôt on cherche Monge qu’on trouve une mèche à la
main dans la soute aux poudres, attendant l’ordre suprême. Quelques
semaines après, la flottille entrait heureusement dans le port de
Fréjus.
Monge, à peine de retour, reprit ses grands travaux scientifiques. «Il
faisait constamment, dit Pongerville, succéder aux leçons de géométrie,
d’analyse, de physique et de calcul, des entretiens particuliers qui le
rendirent l’ami des jeunes savants qu’il dirigeait.» Cette même année,
parut la deuxième édition de la _Géométrie descriptive_, l’un de ses
plus importants ouvrages.
Bonaparte, devenu premier consul, puis empereur, ne perdait pas de vue
celui qu’il avait nommé plus d’une fois son ami et dont il connaissait
le désintéressement, car Monge ne demandait jamais rien pour lui-même.
Dans une soirée aux Tuileries, l’Empereur aperçoit Monge à l’extrémité
du salon; il l’appelle, et d’une voix qui fut entendue de tous, il lui
dit:
«Monge, vous n’avez donc pas de neveux, vous, que vous ne me demandez
jamais rien?
--Aujourd’hui, Sire, précisément je songeais à vous demander quelque
chose, une somme d’argent et un peu ronde, pas pour moi à la vérité.
--Pour qui donc alors?
--Sire, pour fonder ou mieux consolider un établissement des plus
utiles à la science. Un de mes bons amis, dont je n’ai pas besoin de
dire le nom, a su moins bien combiner ses ressources pécuniaires que
ses préparations chimiques, et il se trouve débiteur d’une somme de
plus de cent mille francs.
--Je penserai à cela, répond l’Empereur, qui le lendemain envoyait
à Monge _deux_ cents mille francs avec ces mots écrits de sa main:
«Moitié, pour lui, moitié pour vous; car on ne vous a jamais séparés.»
Les dignités qu’il n’avait pas cherchées ni demandées, pleuvaient
sur Monge. Placé à la tête de l’École Polytechnique, il fut fait
successivement sénateur, membre de l’Institut, grand aigle de la Légion
d’Honneur, comte de Peluze, etc. «Monge, dit Pongerville, jouit en
sage de l’amitié du grand homme et des avantages de la célébrité.»
L’adversité le trouva plus vulnérable, sans doute parce que son
caractère, fortement trempé naguère, se ressentait de l’influence des
années. Lors de la seconde Restauration, Monge se vit rayé de la liste
des membres de l’Institut, et les portes de l’École Polytechnique
furent fermées pour lui; il en éprouva un chagrin profond. Contristé,
désolé, torturé en outre par la pensée de nos derniers revers, il se
laissa peu à peu gagner au découragement. Malgré les soins empressés
d’une famille qu’il aimait tendrement, son désespoir grandit sourdement
et finit par user ou briser les ressorts de cette belle intelligence.
«Absent de lui-même, étranger à son propre génie, enveloppé dans une
mort vivante, l’illustre géomètre cessa de souffrir à l’âge de 72 ans.»
(28 juillet 1818).
Terminons par le récit de quelques épisodes intéressants. Après
la levée du siége de St-Jean d’Acre, l’armée sous un ciel de feu,
s’avançait péniblement à travers les sables; tous mouraient de soif.
Soudain un puits se présente; chacun se précipite; c’est à qui boira le
premier sans distinction de grade. Monge en ce moment arrive, la foule
si compacte s’entr’ouvre devant lui, et de tous les côtés on s’écrie:
--Place à l’ami intime du général en chef!
--Non, non, répond l’illustre savant, les combattants d’abord, je
boirai ensuite, s’il en reste.
A quelques jours de là, toujours dans le désert, un soldat, passant
auprès de Monge, jette sur la gourde qu’il portait en sautoir, «un
regard où se peint tout à la fois, dit Arago, le désir, la douleur, le
désespoir.» Monge a compris, et tendant la gourde au soldat, il lui
dit: «Bois un coup, mon brave.»
Le soldat ne se fait pas prier, mais après deux ou trois gorgées, il
rend la gourde à son propriétaire: «Hé! lui dit affectueusement le
savant, bois encore, bois davantage.--Merci, merci, répond le brave
soldat; vous venez de vous montrer charitable et je ne voudrais pour
rien au monde vous exposer aux douleurs atroces que j’endurais tout à
l’heure.» «Monge, dit un jour Napoléon au savant, je désire que vous
deveniez mon voisin à Saint-Cloud. Votre notaire trouvera facilement
dans les environs une campagne de deux cents mille francs; je me charge
du paiement.
--Sire, répondit Monge, je suis touché profondément de cette offre
généreuse, mais permettez-moi de refuser dans ce moment où le public, à
tort ou à raison, s’imagine que les finances du pays sont obérées.»
Ces traits et d’autres qu’on pourrait citer justifient pleinement ce
qu’a dit de Monge son collègue et son ami qui n’était que l’écho de la
voix publique. «Les biographes.... trouveront en lui le plus parfait
modèle de délicatesse; l’ami constant et dévoué; l’homme au cœur bon,
compatissant, charitable; le plus tendre des pères de famille. Ses
actions leur paraîtront toujours profondément empreintes de l’amour de
l’humanité; ils le verront, pendant plus d’un demi siècle, contribuer
avec ardeur, je ne dis pas assez, avec une sorte de fougue, à la
propagation des sciences dans toutes les classes de la société, et
surtout parmi les classes pauvres, objet constant de sa sollicitude et
de ses préoccupations.
«Vous me pardonnerez, Messieurs, d’avoir ajouté ces nouveaux traits
à ma première esquisse. N’encourageons personne à s’imaginer que la
dignité dans le caractère, l’honnêteté dans la conduite, soient, même
chez l’homme de génie, de simples accessoires; que de bons ouvrages
puissent jamais tenir lieu de bonnes actions. Les qualités de l’esprit
conduisent quelquefois à la gloire; les qualités du cœur donnent des
biens infiniment plus précieux: l’estime, la considération publique et
des amis[47]».
Ce dernier paragraphe tout entier serait à souligner.
[47] Arago. _Notices biographiques_, T. II.