MONTYON

«Ma vie n’a pas eu grand éclat; peut-être en a-t-elle eu trop pour

mon bonheur. Cependant si je puis me féliciter de quelques actions

louables, j’ai pris plus de soin pour les cacher que d’autres n’en ont

pris pour en cacher de repréhensibles. Celles de mes actions qui ont eu

une publicité indispensable prouvent que je n’ai point l’âme servile.»

Montyon s’exprimait ainsi en 1796, devant le roi Louis XVIII, et sa

conduite, durant tout le cours et jusqu’à la fin de sa longue carrière,

n’a jamais paru donner un démenti à ce langage. Tout semble prouver

qu’en faisant le bien, il obéissait à un mobile supérieur et non au

désir d’une satisfaction vaine et fugitive qu’on peut retirer des

applaudissements de la foule.

Montyon (Antoine-Jean-Baptiste-Robert Auget, baron de) né le 23

décembre 1733, au château de Montyon, se sentit de bonne heure une

vocation prononcée pour la carrière des lois, et fut nommé, en 1755,

avocat du roi au Chatelet. Dans l’exercice de sa profession, il se

montra ce qu’il fut toute sa vie, dit M. de Chazet[48] «laborieux,

intègre, désintéressé, personne ne pouvait trouver de protection près

de lui que dans son droit, et toutes les fois qu’il eut à prendre des

conclusions dans une affaire, aucune considération ne balança dans son

esprit le sentiment des devoirs.» Aussi l’avait-on surnommé au Palais

pour son caractère inflexible le _Grenadier de la Robe_.

Entré comme conseiller au grand Conseil, seul, en 1766, il osa

s’opposer à la mise en accusation de la Chalotais. Nommé, l’année

suivante, à l’intendance d’Auvergne, il y fit bénir son administration

bienfaisante autant qu’intelligente au milieu d’une disette des plus

cruelles qui désola la contrée; il dépensait jusqu’à 20,000 francs

par an, prélevés sur son propre revenu, pour donner du travail ou

des secours aux indigents. Cependant, tout en exaltant son zèle, le

ministre le transféra à l’intendance de Provence, puis à celle de la

Rochelle, pour donner sa place à un autre plus favorisé. Ce ne fut

qu’en 1775, grâce à l’intervention du duc de Penthièvre, que justice

lui fut rendue: revenu à Paris, il se vit appelé au Conseil d’État. En

1780, le comte d’Artois, le nomma, avec l’agrément du roi, son frère,

chancelier chef de son conseil.

Dès cette époque, M. de Montyon s’occupait, en dehors de ses fonctions

publiques, de travaux utiles, littéraires et philanthropiques. Il

fonda, 1º en 1780, un prix annuel pour des expériences profitables aux

arts, sous la direction de l’Académie des Sciences et il y consacrait

une rente perpétuelle au capital de 12,000 francs.

2º En 1782, il fonda un prix annuel en faveur de l’œuvre littéraire

dont il pourrait résulter le plus grand bien pour la société au

jugement de l’Académie française: rente au capital de 12,000 francs.

3º Même année: un prix en faveur d’un Mémoire ou d’une expérience qui

rendrait les opérations moins malsaines pour les artistes et pour les

ouvriers: une rente au capital de 12,000 fr.

4º En 1783, aux pauvres du Poitou et du Berry, don d’une somme de

12,000 fr.

5º La même année, une rente viagère de 600 fr. est faite à un homme de

lettres qui n’a jamais su de qui il recevait cette pension.

6º Même année (1783), fondation d’un prix en faveur d’un Mémoire

soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art

mécanique: une rente viagère au capital de 12,000 fr.

7º Un prix pour un acte de vertu accompli par un Français pauvre: rente

au capital de 12,000 fr.

8º En 1787, un prix annuel sur une question de médecine au jugement de

l’École de Médecine: une rente perpétuelle au capital de 12,000 fr.

Ces fondations, excellentes à tous égards, étaient inspirées par les

plus généreux mobiles, et la vanité y restait complètement étrangère,

leur auteur, dit M. Chazet, gardant avec soin l’anonyme «auquel il

tenait comme la pudeur à son voile.»

Cet homme de bien cependant pouvait-il ne pas être un peu connu comme

tel? Aussi quand éclata la Révolution, prévue par lui dès l’l’année

1788, pour sauver sa vie menacée, il dut s’expatrier. Retiré d’abord

à Genève, lorsque la guerre le força de chercher un autre asile, il

se réfugia en Angleterre, d’où chaque année il envoyait en Auvergne,

10,000 fr. pour être distribués en secours aux indigents. Sur son

revenu, il économisait dix autres mille fr. partagés entre ses

compatriotes émigrés, et les prisonniers que le sort des armes amenait

en Angleterre. «La France et le malheur voilà ce qu’il voulait secourir

sous quelque drapeau qu’il les rencontrât[49].»

En 1796, parut son _Rapport au Roi_, envoyé manuscrit à Louis XVIII qui

témoigna sa satisfaction à l’auteur en faisant immédiatement imprimer

l’ouvrage[50].

Dans l’année 1801, M. de Montyon, croyant, d’après ce qu’il avait

lu dans les journaux, que S. A. R. Madame, duchesse d’Angoulême, se

trouvait dans l’embarras, s’empressa de lui écrire «pour mettre à

ses pieds une partie de ce qu’il possédait.» Madame de Montmorency,

répondit au nom de la princesse: «S. A. R. me charge de vous dire,

Monsieur, que si elle n’accepte pas la preuve de dévouement que vous

lui donnez, elle ne vous en sait pas moins de gré.»

Lors de la Restauration, M. de Montyon revint en France où il eut la

joie de retrouver encore de nombreux et anciens amis empressés à fêter

le vénérable octogénaire. Par un heureux concours de circonstances,

dont les pauvres surtout devaient se féliciter, M. de Montyon avait

conservé la plus grande partie de sa fortune. A peine de retour, il

s’occupa de fondations nouvelles destinées à remplacer les anciennes

en les amplifiant aussi bien que d’actes de charité qui attestent

l’ingénieuse bonté de leur auteur et «si l’on peut s’exprimer ainsi,

ses progrès dans l’art de bien faire... Sa générosité avait cela

d’admirable qu’elle n’était point, ainsi que chez beaucoup d’autres,

l’effet subit de l’entraînement, mais le fruit d’une réflexion lente

et sage.» C’est ainsi que, chaque année, il consacrait 15,000 fr. à

retirer les objets d’une valeur qui ne dépassait pas 5 fr. appartenant

aux mères jugées dignes des secours de la Charité Maternelle (la

société).

Un jour, dans un salon, le comte Daru parla de la situation critique

d’un général, homme distingué, qu’il ne nomma point par égard pour

la famille, et qui de malheurs en malheurs était tombé dans la plus

profonde misère. Le lendemain, M. de Montyon se rendit chez M. Daru et

lui remit huit mille francs pour cet officier dont il ne demanda pas le

nom et auquel il voulut rester inconnu.

Les Bureaux de Charité de la capitale reçurent de lui des sommes

considérables destinées spécialement aux pauvres ouvriers sortis

convalescents de l’hospice.

Le testament de M. de Montyon, mort à Paris le 29 décembre 1820,

achèvera de le faire connaître. Sa fortune tout entière, considérable

encore, grâce à une administration des plus sages, il la léguait aux

hospices et aux fondations utiles des deux Académies. «Mais, dit M. de

Chazet, en s’occupant du bonheur de l’humanité tout entière, il n’avait

oublié aucune des personnes qui lui témoignaient de l’affection ou qui

lui avaient rendu des services quelconques.»

Quel plus bel exemple pour les Crésus d’aujourd’hui que celui de ce

millionnaire qui, prodigue de bienfaits pendant sa vie, voulut encore

se survivre par la charité! Citons, car nous ne pouvons mieux terminer,

quelques passages de cet admirable testament. Il commence ainsi:

«1º Je demande pardon à Dieu de n’avoir pas rempli exactement mes

devoirs religieux; je demande pardon aux hommes de ne leur avoir pas

fait tout le bien que je pouvais et par conséquent devais leur faire.»

Article 11º. «Je veux qu’il soit employé une somme de 2,400 fr. à

3,000 fr. pour faire une statue en marbre formant un buste de Madame

Élisabeth de France avec cette inscription: A LA VERTU. Ce buste sera

placé dans un lieu où il pourra être vu de beaucoup de personnes; s’il

est possible, à la porte de l’église Notre-Dame-de-Paris. Je ne me

rappelle pas si j’ai jamais eu l’honneur de parler à cette princesse;

mais je désire lui payer ici un tribut de respect et d’admiration[51].»

16º. «Je lègue à chacun des hospices des départements de Paris une

somme de 10,000 fr. pour être distribués en gratifications ou secours à

donner aux pauvres qui sortiront de ces hospices, et qui auront le plus

besoin de secours. Comme il y a douze départements, cette disposition

est un objet de 120,000 fr.» (etc., etc.)

Quand on a lu ce testament et qu’on connaît la vie de celui qui

l’écrivit, on ne peut que répéter avec M. de Chazet: «Tel fut cet homme

rare, dont la vie peut être regardée comme une étude historique et

morale pour toutes les conditions et toutes les classes. Organe des

lois, jamais il ne les a laissé fléchir au gré du caprice; magistrat,

il a jugé d’après sa conscience; administrateur, il a fait bénir son

nom dans les provinces qu’il a régies; financier, il a pris l’ordre

pour base et la probité pour guide; riche, il a vécu comme s’il ne

l’était pas pour donner davantage aux pauvres.... Ce qu’on n’avait vu

dans aucun temps, ce qu’il était réservé à notre siècle de connaître

et d’admirer, c’est un homme qui, possesseur d’une fortune immense,

_n’en a jamais été que l’administrateur au profit des pauvres_, qui n’a

jamais employé le pouvoir qu’à le faire bénir, qui a prévu toutes les

infortunes, calculé toutes les ressources, fondé des prix pour tous les

talents utiles et toutes les vertus modestes; qui, mystérieux dans sa

bienfaisance, n’a jamais donné d’argent que sous le sceau du secret;

qui a conspiré soixante ans dans l’ombre pour le bien public et qui,

même à sa dernière heure, en répandant des libéralités sans exemple,

aurait voulu rester inconnu, s’il avait pu faire son testament sans se

nommer.»

Qu’ajouter à ces éloges si complètement mérités d’ailleurs?

[48] _Vie de M. de Montyon_, in-8º, 1829.

[49] Vie de M. de Montyon.

[50] Les prix de vertu comme les diverses fondations avaient été

supprimés par la Convention.

[51] Cette statue se trouve placée dans la salle des séances de

l’Académie.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 46 / 122 题