II

Membre de l’Académie des sciences en 1780, Monge fut appelé à professer

la physique au Lycée de Paris, de création récente et qui ne devait

avoir qu’une existence éphémère. Lorsqu’éclata la Révolution, notre

savant comme beaucoup d’autres, n’y vit au début que la promesse du

plus heureux avenir. Il crut surtout, et en cela sans doute il ne se

trompait point, voir tomber les barrières qui pour certaines carrières

empêchaient toute émulation et souvent faisaient obstacle au vrai

mérite non soutenu par la faveur et la naissance.

Après la journée du 10 août, nommé au ministère de la marine, Monge

n’accepta le portefeuille qu’avec répugnance, déterminé seulement,

d’après ce qu’il a dit lui-même, par la présence des Prussiens sur

notre territoire. Dans ce poste élevé, il fit tout ce qu’il était

possible humainement de faire pour empêcher la désorganisation de la

flotte et arrêter l’émigration des officiers et ses efforts ne furent

pas complètement inutiles. Néanmoins, au mois d’avril 1793, jugeant

la situation trop difficile avec l’acharnement croissant des partis,

il donna sa démission, deux fois refusée déjà, et acceptée enfin. Il

aurait donc souhaité pouvoir se retirer plus tôt.

Pendant son court ministère, avaient eu lieu le jugement et la

condamnation du roi Louis XVI par la Convention. Monge ne faisait point

partie de l’Assemblée, mais comme ministre il dut, avec ses collègues,

concourir à l’exécution du jugement, et sa participation, dans une

certaine mesure, involontaire, à la funeste journée du 21 janvier,

le poursuivit longtemps comme un souvenir pénible, presque comme un

remords.

Sa démission acceptée, quoique étranger dès lors à la politique,

Monge suivait avec une inquiète sollicitude la marche des événements,

et «quand l’Europe entière s’émeut et vient fondre sur la France»

dit Pongerville, l’illustre savant fut prompt à répondre à l’appel

de la patrie. En face de cette formidable coalition, un sublime

enthousiasme exalte les jeunes générations; de tous les points du sol

accourent d’intrépides défenseurs; quatorze armées, comptant près d’un

million d’hommes, se lèvent pour repousser l’invasion. Néanmoins le

gouvernement d’alors comprit que la lutte serait inégale si la science

ne nous venait pas en aide. Six savants de premier ordre, physiciens,

chimistes et mécaniciens furent appelés au Comité du salut public

pour y travailler à la fabrication révolutionnaire, c’est-à-dire,

rapide de tout ce qui manquait à nos défenseurs et d’abord des armes

de toute espèce. «Il est difficile de se faire et de donner une idée

de l’activité prodigieuse qui régnait alors dans les opérations

intéressant le salut public; il en est de même du patriotique

dévouement, du noble désintéressement qui animaient les esprits.

Monge dominait, entraînait tous ses collègues, par son exemple, par

l’ascendant de son enthousiasme, par la vivacité de son caractère.

Il n’avait de repos ni jour ni nuit; ce qu’il a fait alors pour

procurer du salpêtre, des armes à feu, des armes blanches, des pièces

d’artillerie, de campagne et de siége, afin d’armer nos places fortes

et nos vaisseaux des mortiers, des obus, des boulets de tout calibre;

ce qu’il a fait, dis-je, aidé de ses collaborateurs, dépasse tout ce

que pourrait se figurer l’imagination aujourd’hui dans ces temps de

calme et de paix profonde.[46]»

Le dévouement de Monge était d’autant plus méritoire qu’il était

absolument désintéressé, ses fonctions comme délégué du Comité du salut

public auprès des manufactures n’étant point rétribuées. Pourtant

elles lui prenaient tout son temps et Monge n’ayant aucune fortune se

trouvait souvent dans une véritable gêne. Voici à ce sujet une anecdote

racontée par Mme Monge, et insérée par Arago dans l’Éloge de son

confrère:

«Il arrivait souvent (je copie textuellement ces mots dans une note de

la respectable compagne de notre confrère) il arrivait souvent qu’après

ses inspections journalières, si longues et si fatigantes, dans les

usines de la capitale, Monge, rentrant chez lui, ne trouvait pour dîner

que du pain sec. C’est aussi avec du pain sec, qu’il emportait sous

le bras en quittant sa demeure à quatre heures du matin, que Monge

déjeunait tous les jours. Une fois, la famille du savant géomètre avait

ajouté un morceau de fromage au pain quotidien. Monge s’en aperçut et

s’écria avec quelque vivacité: «Vous allez, ma chère, me mettre une

méchante affaire sur les bras; ne vous ai-je donc pas raconté qu’ayant

montré, la semaine dernière, un peu de gourmandise, j’entendis avec

beaucoup de peine le représentant Niou dire mystérieusement à ceux qui

l’entouraient: _Monge commence à ne pas se gêner; voyez, il mange des

radis_.»

On est heureux de pouvoir ajouter que, malgré ses rapports forcés avec

certains hommes du Comité du salut public, Monge, ainsi que l’affirme

Arago, eut une véritable aversion pour les hommes qui avaient demandé à

la terreur, à l’échafaud, la force d’opinion dont ils croyaient avoir

besoin pour diriger la révolution.

Les grands périls conjurés et un calme relatif au moins revenu, Monge

retrouva quelque liberté; mais il n’en profita, dans sa passion du

bien public, comme dans son amour pour la science, que pour se créer

de nouvelles occupations. «De concert avec ses confrères Berthollet et

Fourcroy, dit M. de Pongerville, il voulut centraliser l’instruction

pour tous les travaux publics.... Il rassembla, dans une maison louée

à ses frais, des jeunes gens déjà instruits afin de les perfectionner

avec émulation dans les mathématiques, la géographie et la géométrie

descriptive. Cet établissement fut le prélude de l’École centrale des

travaux publics qui prit bientôt un si heureux développement sous le

titre célèbre d’École Polytechnique.»

C’est dans cette École sans doute que Monge fit, pendant les années

1795 et 1796, ces cours si justement appréciés et dans lesquels, au

dire des témoins oculaires, par sa facile élocution comme par sa

science profonde, il se montrait l’égal des plus illustres professeurs.

Nommé membre de la commission dite des arts qu’on envoyait en Italie

pour recevoir les trésors cédés à la France, Monge à son arrivée fut

présenté au général en chef que, trois années auparavant, il avait vu

simple officier venir presque en solliciteur dans ses bureaux.

«Permettez-moi, lui dit Bonaparte, de vous remercier de l’accueil qu’un

jeune officier d’artillerie inconnu reçut, en 1792, du ministre de la

marine. Cet officier lui a conservé une profonde reconnaissance; il est

heureux aujourd’hui de vous présenter une main amie.»

[46] _Souvenirs sur G. Monge et ses rapports avec Napoléon Ier_

par M. J. D.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 44 / 122 题