I
«On ne peut disconvenir, dit Jaillot, ni de l’antiquité, ni de la
célébrité du culte de saint Martin. Nos rois le regardaient comme le
saint tutélaire du royaume et comme le protecteur de leur couronne.
Ils faisaient porter sa chape ou manteau dans leurs armées; ils le
regardaient comme un bouclier qui les mettait à couvert des traits
de leurs ennemis dont il présageait la défaite, et c’était sur cette
relique que se prononçaient les serments solennels que l’usage
autorisait alors. Il n’y a pas lieu de douter qu’il n’y ait eu à
Paris, au VIe siècle ou du moins au VIIe, une église ou chapelle bâtie
sous son nom; mais nos historiens ne sont pas d’accord entre eux: ils
parlent d’un monastère ou abbaye de Saint-Martin sans nous apprendre
quand, ni par qui elle a été fondée. On ignore même le lieu où elle
était située.»
Jaillot est plus précis relativement à l’église Saint-Martin du
quartier de la place Maubert. «L’auteur des _Tablettes parisiennes_ dit
qu’elle existait en 1100: je ne sais qui a pu lui fournir cette date.
Comme il ne la considère alors que sous le titre de chapelle, il aurait
pu lui donner plus d’antiquité... L’abbé Lebœuf dit qu’elle fut érigée
en paroisse dès l’an 1200, ou environ; il le prouve par le pouillé de
1220, dans lequel elle est qualifiée: _Ecclesia Sancti Martini_... Elle
a été considérablement augmentée en 1678.»
Un monument plus intéressant et plus précieux que la vieille église[33]
malgré son antiquité, c’est la _Vie_ du Saint écrite par son disciple
Sulpice Sévère, avec tant de candeur et de sincérité. Aussi est-ce avec
toute justice et sans présomption que, dans le prologue, il se rend à
lui-même ce témoignage: «Mais au reste je conjure ceux qui liront ce
petit ouvrage d’ajouter foi à mes paroles, et de croire que je n’écris
que des vérités connues et que j’eusse mieux aimé me taire que de dire
des faussetés[34].»
Saint Martin, bien que né à Sabarie en Pannonie[35] en l’an 316,
appartient à notre histoire, puisqu’il est mort évêque de Tours, après
avoir été apôtre des Gaules. Fils d’un tribun militaire, par suite
du décret de l’empereur Constance qui ordonnait d’enrôler tous les
enfants des officiers vétérans, le jeune Martin dut entrer au service
à l’âge de quinze ans, bien contre son gré, car sa vocation était tout
autre. Catéchumène dès l’âge de dix ans, quoique ses parents fussent
païens, il eut souhaité vivre dans la solitude. Soldat néanmoins et
fidèle à tous ses devoirs, il fit admirer sa conduite exemplaire,
comme son courage dans les combats. «Il demeura toujours innocent, dit
son historien, de toutes ces sortes de vices qui sont si familiers aux
gens de guerre. Il avait une douceur et une charité merveilleuse pour
ses compagnons; aussi avaient-ils pour lui non-seulement de l’amitié,
mais même de la vénération et du respect.» Grand aumônier, il donnait
avec bonheur aux pauvres, ne se réservant sur sa solde que le strict
nécessaire. Ce trait de sa vie est célèbre dans toutes les histoires:
Pendant un hiver rigoureux, certain jour, Martin rencontra, à la porte
d’Amiens, un pauvre qui, presque nu et grelottant de froid, sollicitait
en vain la pitié des passants. Par suite de ses aumônes, la veille ou
le matin, il ne restait au légionnaire que ses armes et ses vêtements.
Martin pourtant n’hésite pas: il tire son épée, partage en deux son
manteau dont il donne une moitié au mendiant, s’enveloppant comme il
peut avec le reste, au risque des railleries. La nuit suivante, il
vit en songe Notre Seigneur couvert de la moitié du manteau donnée
au pauvre, et il l’entendit qui disait aux anges: «Martin, qui n’est
encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement.»
Cette vision ne fit qu’enflammer le zèle du néophyte qui demanda et
reçut le baptême. Il avait alors dix-huit ans. Deux années après,
la paix signée avec les Germains lui permit d’obtenir son congé. Il
se retira auprès de saint Hilaire, évêque de Poitiers, l’intrépide
champion de la foi, qui voulait l’ordonner diacre pour l’attacher à
son diocèse. Mais Martin, dans son humilité, ne voulut recevoir que
le premier des ordres mineurs, celui d’exorciste; puis, avec la
permission de l’évêque, il se rendit en Pannonie afin de voir une
fois encore ses parents, et, dans ce voyage il eut la consolation de
convertir sa mère à la religion chrétienne. Son père, le vieux tribun
militaire, s’opiniâtra dans l’idolâtrie. Martin, averti que saint
Hilaire avait été exilé par suite des intrigues des hérétiques, ne
revint point alors en Gaule. Mais il descendit en Lombardie et séjourna
quelque temps à Milan d’où son zèle à combattre l’arianisme le fit
chasser par des magistrats partisans de la secte. Bien plus, par leur
ordre, Martin fut publiquement et cruellement battu de verges. Heureux
d’avoir souffert persécution pour la justice, le saint se retira dans
une solitude aux environs de Gênes, jusqu’à l’année 360, où saint
Hilaire, ayant été rappelé de l’exil, son disciple se hâta de le
rejoindre à Poitiers. Hilaire alors lui céda un petit enclos appelé
_Locociagum_, aujourd’hui Ligugé à deux lieues de la ville de Tours,
et Martin y bâtit un monastère, le premier, à ce qu’on croit, qui fut
élevé dans les Gaules.
Sur ces entrefaites, le siége de Tours étant venu à vaquer, les
habitants, par une pieuse ruse, tirèrent de sa retraite Martin qui,
malgré son opposition, fut installé évêque aux acclamations du peuple
et du clergé. Il ne changea rien à la simplicité ordinaire de sa vie,
se contentant pour demeure d’une petite cellule attenant à l’église
épiscopale. Mais s’y trouvant gêné par les bruits de la ville et
surtout importuné par le concours incessant de visiteurs, il traversa
la Loire, et remontant, le long du fleuve, un sentier escarpé, il
alla s’établir avec quelques disciples dans la solitude si célèbre
depuis sous le nom d’abbaye de Marmoutiers. Au bout d’un temps assez
court, le nombre des religieux habitant des cabanes en planches ou
des cellules creusées dans le roc, s’élevait à plus de quatre-vingts.
«Depuis nous en avons plusieurs qui ont été faits évêques, dit Sulpice;
car quelle ville ou quelle église n’eut pas souhaité des prélats de
l’école de saint Martin?» Malgré l’attrait pour celui-ci de sa chère
solitude, il savait la quitter par ce zèle généreux qui le poussait à
la conquête des âmes. L’intrépidité de sa foi aussi bien que le don
des miracles dont le Ciel l’avait favorisé, aidaient singulièrement au
succès de sa prédication.
Un jour, dans le pays des Eduens (Autun), les habitants l’ayant vu
renverser le temple de l’idole, se jetèrent sur lui avec fureur et
l’un d’eux tira son sabre pour l’en frapper. Martin, le visage serein,
laissant glisser à terre son manteau, tendit son col à l’agresseur qui,
soudainement changé, se précipita aux genoux du saint en sollicitant
son pardon.
Une autre fois, Martin pressait des païens d’abattre un chêne consacré
aux idoles par une superstition séculaire. Après avoir résisté
longtemps, ils y consentent mais à la condition que l’apôtre se
placerait sous l’arbre au moment de la chute. Martin accepte, se met
à l’endroit indiqué, et les haches frappent à l’envi le vieux tronc
qu’on s’efforce de précipiter sur lui. L’arbre en effet chancelle et
s’incline en menaçant sa tête; mais, à ce moment même, Martin fait le
signe de la croix. L’arbre aussitôt se relève et va tomber de l’autre
côté, sans blesser personne d’ailleurs. Tous les idolâtres, témoins de
ce miracle, se firent baptiser.
Sulpice Sévère raconte cet autre épisode dont il parle comme témoin
oculaire: «En allant à Chartres où le saint Evêque était appelé, nous
traversâmes un village très-populeux et dont tous les habitants étaient
encore idolâtres. Néanmoins, par curiosité ou tout autre motif, ils
s’empressèrent sur son passage. L’évêque, touché de compassion, après
avoir élevé ses mains vers le ciel, pour qu’il daignât les éclairer, se
mit à leur prêcher hardiment les vérités de la foi. Alors, une femme
sort de la foule et présentant à saint Martin son fils qui venait de
mourir, elle lui dit:
«Nous savons que vous êtes l’ami de Dieu: par lui vous pouvez tout,
même rendre la vie à mon fils, mon fils unique.»
L’évêque ayant pris l’enfant mort dans ses bras, fléchit les genoux,
et, après une fervente prière, il le rend plein de vie à sa mère. Alors
tous dans la foule s’écrient: «Le Dieu que Martin adore est le Dieu
véritable, nous voulons aussi l’adorer.»
Martin n’était pas moins éclairé que zélé, en voici la preuve: Non loin
de son monastère s’élevait un autel que la fausse opinion des hommes
avait consacré comme la sépulture de quelque martyr. Martin, qui avait
à ce sujet des doutes sérieux, parce que la tradition ou les histoires
n’apprenaient rien de certain à ce sujet, se transporta un jour en cet
endroit avec plusieurs de ses religieux. «Alors s’étant mis sur la
sépulture même qu’on avait en si grand honneur, il pria Dieu de lui
apprendre de qui était ce tombeau et quels mérites avait celui qui y
était renfermé. En même temps il vit à gauche un fantôme horrible et
affreux... Ce fantôme lui parle; il lui dit le nom qu’il avait porté;
il confesse qu’il avait été grand voleur; qu’on l’avait puni pour ses
crimes; qu’il avait été sanctifié par l’erreur et par l’ignorance du
vulgaire et n’avait rien de commun avec les martyrs.... Sans différer
davantage, Martin fit abattre cet autel, et retira le peuple de
superstition et d’erreur.»
[33] Aujourd’hui disparue. Saint-Martin des Champs, autre paroisse,
n’a point été démolie, mais détournée de sa première et pieuse
destination, elle se trouve englobée dans les bâtiments du
Conservatoire des Arts et Métiers.
[34] _Vie_ de _Saint Martin_ par Sulpice Sévère, mise en français
par P. Du-Ryer; in-18, 1650.
[35] Aujourd’hui Szombathely, dans le comté d’Eisenstadt.