Malesherbes a donné son nom à la grande voie qui conduit de la place de
la Madeleine à la nouvelle église de Saint-Augustin.
La vie de Malesherbes, le magistrat éminent, le défenseur intrépide
de Louis XVI, dans les temps où nous vivons, temps de révolutions et
d’agitations, est une des plus intéressantes à connaître, et les hommes
d’État en particulier ne sauraient trop la méditer; car elle est pleine
de hauts renseignements, et le zèle imprudent et trop peu rare, qui
se laisse prendre aux fallacieuses promesses de l’utopie, s’y peut
instruire par de formidables exemples.
Malesherbes (Charles-Guillaume de Lamoignon), né à Paris, le 6
décembre 1721, était petit-fils du célèbre Lamoignon de Malesherbes
à qui Boileau adressait l’une de ses meilleures épîtres. «Il fut
élève chez les Jésuites, où le Père Porée lui donna des leçons qui ne
s’effacèrent jamais de sa mémoire,» dit la _Biographie universelle_; le
_jamais_, par malheur, est ici de trop comme on le verra. Conseiller
au Parlement dès l’âge de vingt-quatre ans, il succéda, en 1750, dans
la présidence de la Cour des aides, à son père, Guillaume de Lamoignon
devenu chancelier, et fut chargé en même temps de la direction de la
librairie.
A part un zèle exagéré pour les droits du Parlement, zèle qu’il devait
aux conseils du célèbre abbé Pucelle, qui lui avait enseigné le droit
public, Malesherbes ne mérita que des éloges pour la manière dont il
remplit ses fonctions de président de la Cour des aides. «Il fit,
dit le biographe cité plus haut, tout ce qu’on pouvait attendre de
son dévouement au bonheur du peuple... et parvint à soustraire un
grand nombre de victimes aux poursuites des financiers, entre autres
l’infortuné Monnerat, qui, par suite d’une méprise, était resté deux
ans dans les cachots de Bicêtre.»
On regrette d’avoir à dire que, comme _directeur de la librairie_,
Malesherbes ne comprit pas aussi bien ou plutôt qu’il méconnut de la
façon la plus étrange des devoirs non moins sacrés, plus sacrés même,
encore qu’un panégyriste ait osé dire: «Ce fut véritablement l’_âge
d’or des lettres_ que celui où M. de Malesherbes en _eut le département
sous Monsieur son père_» (le chancelier). Imbu malheureusement des
doctrines prétendues philosophiques, il laissait publier, bien plus
il couvrait de sa protection, dit la _Biographie universelle_, des
ouvrages notoirement hostiles à la religion et à la royauté. Tolérance,
non, c’est connivence qu’il faut dire, inouïe, inconcevable chez un
esprit honnête, conseillé par un cœur droit, mais dont la sagesse tout
humaine ne s’éclairait pas d’une lumière supérieure. Ce platonicien,
par sa complaisance coupable pour l’erreur, à quels écarts n’était-il
pas entraîné? Voici ce que raconte Mme de Vandeuil, la fille de
Diderot[29]:
»Un jour il (de Malesherbes) fait prévenir mon père que le lendemain
il donnera l’ordre d’enlever ses papiers et ses cartons. Diderot
bouleversé court chez lui.
»Ce que vous m’annoncez là me chagrine horriblement. Comment en
vingt-quatre heures déménager tous mes manuscrits? Et surtout trouver
des gens qui veuillent s’en charger et le puissent avec sûreté?
»--Envoyez-les tous chez moi, répond M. de Malesherbes; on ne viendra
pas les y chercher.
»Ce qui fut exécuté et réussit parfaitement.»
On n’en croit pas ses yeux en lisant ce passage, et il faut l’évidence
écrasante de ce témoignage direct pour qu’on ne soit pas tenté de
douter d’une aberration pareille. On comprend d’ailleurs qu’après ces
aimables procédés les coryphées de l’impiété ne ménageassent point à
Malesherbes les compliments; Grimm, entre autres, va jusqu’à dire:
«Il favorisait avec la plus grande indifférence l’impression et le
débit des ouvrages les plus hardis. Sans lui, l’_Encyclopédie_ n’eût
vraisemblablement jamais osé paraître.» Mais comment s’étonner de ce
langage, quand Gaillard, l’ami de Malesherbes et son biographe, ou
plutôt son panégyriste en 1805, après la terrible expérience de la
Révolution, écrit: «C’est sous ces auspices qu’a paru le plus beau
et le plus vaste monument de notre siècle et de tous les siècles,
l’_Encyclopédie_.»
J.-B. Dubois, autre ami de Malesherbes et son premier biographe[30],
dit de son côté: «Il ne dépendait pas de lui d’annuler les lois
destructives de la liberté de la presse; mais convaincu de leur
iniquité, il s’occupait sans cesse des moyens d’en anéantir l’effet,
soit en _fermant les yeux_ sur ce que le despotisme avait intérêt
de connaître et punir, _soit en offrant lui-même aux auteurs, aux
libraires_ le _mode_ (moyen) _d’éluder_ des lois aussi absurdes.»
Ces éloges, comme ceux de Grimm, équivalent pour nous au blâme le plus
sévère; et Malesherbes, il faut bien l’avouer, dans cette première
partie de sa vie, est de ceux auxquels peuvent trop s’appliquer les
vers énergiques du poète, mort sur un lit d’hôpital:
....... O siècle malheureux!
D’une morale impie, ô signe désastreux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Visitons nos cités, hélas! que voyons-nous
Qui de l’homme de bien n’allume le courroux!
L’athéisme en désert convertissant nos temples;
Des forfaits dont l’histoire ignorait les exemples;
De célèbres procès où vaincus et vainqueurs
Prouvent également la honte de leurs mœurs;
Tous les rangs confondus et disputant de vices,
_Le silence des lois du scandale complices_[31].
En 1771, le zèle trop peu mesuré de Malesherbes pour les prérogatives
parlementaires le portèrent à composer et publier ses célèbres
_Remontrances_, dont Voltaire lui-même a dit: «Je n’ai pas approuvé
quelques _Remontrances_ qui m’ont paru trop dures. Il me semble qu’on
doit parler à son souverain d’une manière un peu plus honnête.»
Gaillard, à la vérité, répond à Voltaire, dont il accuse la partialité,
quoique lui-même semble un peu suspect sous ce rapport: «C’est avec
une vraie peine qu’on voit repousser, par l’humeur et l’injustice, ces
discours si lumineux, d’où la vérité sort avec éclat de toute part et
dont le ton, non-seulement mesuré, non-seulement respectueux, mais
affectueux envers le prince, annonce des sujets non-seulement soumis,
mais tendrement attachés à leur maître[32].»
Malesherbes fut exilé dans ses terres et n’en revint qu’au bout de
quatre années, lorsque Louis XV, mort, les anciens Parlements furent
rappelés par son successeur, plus généreux que prévoyant. La popularité
qu’avaient valu à Malesherbes sa disgrâce et la publication de ses
nouvelles _Remontrances_, s’inspirant des mêmes idées que les premières
quoique moins justifiées par les circonstances, le désignèrent, en même
temps que Turgot, au choix du roi pour le ministère; mais dominé par
ses préoccupations, avec des intentions excellentes d’ailleurs, dans ce
poste élevé, Malesherbes fit peut-être plus de mal que de bien: «Dès
qu’il fut entré au ministère (comme garde des sceaux), on ne le vit
occupé, dit le judicieux Weiss, que de tempérer les rigueurs du pouvoir
et même trop souvent d’en affaiblir les ressorts nécessaires.»
Au mois de mars 1776, il sortit du ministère en même temps que Turgot
dont il avait énergiquement soutenu le système. Pendant dix années, à
dater de cette époque, il vécut dans la retraite, occupé de travaux
littéraires et d’études graves dont il se délassait par le soin de
ses jardins, les plus beaux qu’il y eut alors, et tout remplis de
plantes exotiques. On citait tout particulièrement sa magnifique avenue
d’arbres de Sainte-Lucie.
La popularité qui, chose inouïe, lui était restée fidèle pendant tant
d’années, peut-être à la vérité parce qu’il se tenait éloigné des
affaires, le fit derechef appeler au ministère en 1787. Mais se voyant
sans influence aucune dans le conseil, il donna sa démission et se
retira de nouveau dans la solitude, où cette fois la popularité ne le
suivit point, trop occupée alors d’autres et nombreux favoris, mais non
pas aussi dignes.
Malesherbes, d’ailleurs, exempt d’ambition et dans une retraite selon
son cœur, entouré de ses enfants et petits-enfants, aurait pu vivre
heureux si le caractère de plus en plus menaçant des évènements n’était
venu l’inquiéter moins pour lui-même que pour ses amis et parents, et
surtout pour le roi auquel dans le fond il était sincèrement attaché,
l’ayant vu de trop près pour ne pas lui rendre pleine et entière
justice. Aussi, à la nouvelle du procès qui mettait en péril la vie du
monarque, Malesherbes écrit noblement au président de la Convention.
«J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans
le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde; je
lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens
trouvent dangereuse!»
Avec de Sèze et Tronchet, auxquels il faut ajouter le poète A.
Chénier, Malesherbes se dévoua avec le plus admirable zèle à la défense
de l’auguste accusé à qui, en même temps, chaque jour, il apportait
toutes les consolations de la plus tendre affection. L’arrêt fatal
prononcé, il fut chargé de la douloureuse mission de l’apprendre au
roi; mais, arrivé en sa présence, il ne sut que tomber à ses pieds en
fondant en larmes, et ce fut à Louis XVI de le consoler. Le lendemain,
il revint à la barre de la Convention pour demander l’appel au peuple
et le sursis; mais les sanglots étouffaient sa voix et lui permirent à
peine de se faire entendre. «_La mort dans les vingt-quatre heures!_»
Telle fut la sauvage réponse faite à cette si juste réclamation.
Détachons d’un écrit laissé par Malesherbes quelques passages des plus
touchants et qui ne font pas moins d’honneur au roi qu’à son fidèle
ministre, c’est plutôt ami qu’il faudrait dire. «Une fois que nous
étions seuls, le prince me dit:
»J’ai une grande peine, de Sèze et Tronchet ne me doivent rien; ils
me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie; comment
reconnaître un tel service? Je n’ai plus rien, et quand je leur ferais
un legs, on ne l’acquitterait pas.
»--Sire, leur conscience et la postérité se chargent de la récompense.
Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera.
»--Laquelle?
»--Embrassez-les.
»Le lendemain, il les pressa contre son cœur, et tous deux fondirent en
larmes.
»..... Ce fut moi qui, le premier, annonçai au roi le décret de mort:
il était dans l’obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la
cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses
mains. Le bruit que je fis le tira de sa méditation; il me fixa, se
leva et me dit:
»Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le cours de
mon règne, j’ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche. Eh
bien! monsieur de Malesherbes, je vous le jure dans toute la vérité de
mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j’ai constamment
voulu le bonheur du peuple, et jamais je n’ai formé un vœu qui lui fût
contraire.»
»Je revis encore une fois cet infortuné monarque: deux officiers
municipaux se tenaient debout à ses côtés; il était debout aussi et
lisait. L’un des officiers municipaux me dit:
«--Causez avec lui, nous n’écouterons pas.»
«Alors j’assurai le roi que le prêtre qu’il avait désiré allait venir.
Il m’embrassa et me dit:
»La mort ne m’effraie pas, et j’ai la plus grande confiance dans la
miséricorde de Dieu.»
Le lendemain soir, c’est-à-dire quelques heures après l’exécution,
Malesherbes recevait, dans quels sentiments, il n’est pas besoin
de le dire, la visite de l’abbé Firmont, encore couvert du sang du
roi-martyr, et qui lui apportait ses recommandations dernières et ses
adieux. Au récit de cette mort sublime, Malesherbes se tut d’abord
comme anéanti par la douleur; puis son indignation fit explosion par
des imprécations contre les auteurs de l’attentat et les fauteurs de la
révolution; et lui-même il ne s’épargnait pas, s’accusant d’avoir, par
de malheureuses illusions, aidé à la réalisation de leurs projets. Il
n’avait pas, d’ailleurs, attendu ce moment pour ouvrir les yeux.
La secte révolutionnaire ne pouvait lui pardonner ses remords et son
repentir attesté d’une façon si solennelle. Dans les premiers jours
du mois de décembre 1793, trois membres d’un comité de Paris vinrent
à la campagne de Malesherbes où l’illustre vieillard s’était retiré
et enlevèrent sa fille et son gendre, M. de Rosambo. Le lendemain,
d’autres agents parurent qui l’emmenèrent lui-même avec ses petits
enfants. Séparé d’eux et conduit aux Madelonnettes, il eut, au bout de
quelques jours, la douleur d’apprendre l’exécution de son gendre, M. de
Rosambo, qu’en vain il avait espéré sauver.
Il ne devait pas longtemps lui survivre; traduit à son tour devant le
tribunal révolutionnaire, il fut condamné pour des crimes imaginaires,
absurdement prouvés selon l’usage, avec sa fille, sa petite-fille et
le mari de celle-ci, M. de Chateaubriand l’aîné. Malesherbes entendit
avec calme l’arrêt qui le frappait et sa fermeté ne l’abandonna pas en
face du supplice. «Il marcha à la mort, dit M. Weiss, avec une sérénité
qui ne peut être comparée qu’à celle de Socrate... Son pied ayant
rencontré une pierre lorsqu’il traversait la cour du palais, les mains
liées derrière le dos, il dit à son voisin: «Voilà qui est d’un fâcheux
augure; à ma place un Romain serait rentré.»
On aime à espérer que son courage ne fut pas seulement la tranquillité
stoïque du philosophe, mais qu’il se souvint à l’heure suprême
des paroles de l’abbé de Firmont comme de l’exemple donné par le
roi-martyr. Ne durent-ils pas d’ailleurs lui être rappelés avec une
pieuse tendresse par sa fille, Mme de Rosambo, si chrétiennement
résignée et qui disait à Mlle de Sombreuil en l’embrassant avant de
monter dans la fatale charrette:
«Mademoiselle, vous avez eu le bonheur de sauver la vie de votre père;
je vais avoir celui de mourir avec le mien.» (22 avril 1794.)
Dans l’année 1819, un monument fut élevé par souscription à la mémoire
de Malesherbes; sur ce monument, qu’on voit dans la grande salle du
Palais-de-Justice, on lit cette inscription composée, paraît-il, par le
roi Louis XVIII:
Strenue semper fidelis
Regi suo,
In solio veritatem,
Præsidium in carcere
Attulit.
«Toujours courageusement fidèle à son roi, son conseiller sincère sur
le trône, il lui apporta secours et consolation dans la prison.»
Le dévouement de Malesherbes et la terrible expiation de sa mort
doivent faire pardonner à l’illustre magistrat des erreurs que lui-même
il confessa, trop tard, hélas! en reconnaissant le danger de certaines
illusions et jusqu’où par elles on peut être entraîné.
Gaillard, son historien, qui dit de lui-même: «Voilà ce que sait de
M. de Malesherbes l’homme qui l’a le mieux connu et le plus aimé
pendant près de cinquante ans dans ses fortunes diverses,» ajoute: «Des
écrivains vertueux, mais mal informés, à propos de lui, ont parlé de
Socrate, de Platon, de Phocion... s’il fallait absolument le comparer
à quelqu’un, je lui trouve surtout des traits de conformité avec le
célèbre Thomas Morus, chancelier d’Angleterre... qui, comme M. de
Malesherbes, plaisanta jusque sur l’échafaud, et mourut en homme juste
et en vrai sage pour sa religion et les lois de son pays.»
Et, à l’appui de ses réflexions, l’auteur raconte cette curieuse
anecdote: «Un homme riche qui avait un procès à son tribunal, croyant
se le rendre favorable, lui envoya deux flacons d’or, d’un travail
recherché. Caton eût tonné contre le corrupteur; Fabricius eut montré
ses légumes et foulé l’or aux pieds; Sully eut renvoyé les flacons et
s’en serait vanté dans ses Mémoires. Morus ne fit rien de tout cela; il
fit remplir les flacons d’un vin exquis et les remit au commissionnaire
en lui disant:
«Mon ami, dis à ton maître que, s’il trouve mon vin bon, il peut en
envoyer chercher tant qu’il voudra!!»
[29] _Notice_, en tête de la _Correspondance_.
[30] _Notice historique_ extraite du _Magasin Encyclopédique_, 2e édit.
sans date, 3e en 1806.
[31] Gilbert, _Mon apologie_.
[32] _Vie et éloge de Malesherbes_, 1806.