On sait que Martin s’étant rendu à Trèves où se trouvait l’empereur
Maxime, successeur de Gratien égorgé par ses propres soldats, refusa
d’abord de s’asseoir à la table du prince. Le courageux évêque,
quoiqu’il vînt en solliciteur, gardant la sainte indépendance de sa
dignité, n’accepta l’invitation de Maxime qu’après que celui-ci se fût
justifié «d’avoir dépouillé, comme il semblait, deux empereurs, l’un
du sceptre, l’autre de la vie... Saint Martin se laissa vaincre ou
par la raison ou par les prières, et alla manger avec l’empereur qui
en reçut autant de joie que de quelque illustre conquête.» A la cour
se trouvaient, en même temps que l’évêque de Tours, plusieurs prélats
espagnols venus pour demander la condamnation à mort des hérétiques
dits Priscillianistes. Saint Martin, comme saint Ambroise, blâmant ce
zèle violent qu’il ne jugeait point selon la charité, s’efforça de les
dissuader de leur projet d’autant plus que des motifs tout humains
paraissaient diriger leur conduite. «Car pour ce qui est d’Ithace, un
des deux accusateurs, dit Sulpice Sévère, on ne voyait en lui rien
de grave, rien de saint. C’était un homme audacieux, grand parleur,
impudent, ami du luxe et de la bonne chère. Il avait porté la folie
à un point étrange; toutes les personnes même les plus saintes, qui
s’adonnaient à la lecture ou se livraient à la pratique du jeûne,
étaient par lui dénoncées comme amis ou disciples de Priscillin.»
Martin, à force de représentations, obtint que l’empereur ne versât
point le sang de ces malheureux. Tout en réprouvant absolument
leurs doctrines, il jugeait suffisante la sentence épiscopale qui
excommuniait les hérétiques et les bannissait des églises profanées
par leur présence. Mais, après le départ du saint, Maxime, cédant
à de nouvelles instances, fit exécuter les coupables. L’évêque de
Tours, qui l’avait appris, forcé une seconde fois de revenir à Trèves,
témoigna vivement de son indignation en disant: «C’est une chose
monstrueuse et nouvelle que la cause de l’Eglise soit jugée par un juge
séculier.» Il refusa d’abord de communiquer avec Ithace et Idace et
ne s’y résigna que pour sauver la vie au comte Narsès et au président
Leucadius, partisans de Gratien, et auxquels Maxime ne fit grâce qu’à
cette condition. Pourtant Martin, en s’éloignant de la cour, ne put se
défendre d’une sorte de remords. «Chemin faisant, il était tout triste
et gémissait d’avoir été même une heure mêlé à une communion coupable.
Soudain un ange lui apparut: «Tu as raison de t’affliger, Martin, lui
dit-il; mais tu n’as pu en sortir autrement. Répare ta vertu, rappelle
ta constance, ou crains de mettre en danger non plus ta gloire, mais
ton salut.»
Tel est le récit, quant à cet incident grave, de Sulpice Sévère dans
ses Dialogues.
Dans un âge avancé déjà, saint Martin s’était rendu à Cande, petite
ville presque à l’extrémité de son diocèse, pour y apaiser un différend
survenu entre des membres de son clergé, lorsqu’il tomba malade.
Privé presque aussitôt de ses forces, il jugea que son heure était
proche. Les disciples qui l’accompagnaient, rassemblés autour de
son lit, murmuraient avec des sanglots: «Notre père, pourquoi nous
abandonnez-vous? A qui laisserez-vous le soin de vos enfants?»
Saint Martin, attendri par leurs larmes, levant les yeux au ciel, fit
cette prière: «Seigneur, mon Dieu, si je suis encore nécessaire à votre
peuple, je ne refuse point le travail: que votre volonté soit faite!»
«Encore qu’il fût travaillé d’une fièvre violente, dit Sulpice Sévère,
il ne diminuait rien de ses pieux et saints exercices; il passait les
nuits en prières; il contraignait son corps languissant d’obéir à son
esprit, et n’avait point d’autre lit que la cendre et le cilice...
Ayant toujours les yeux et les mains au ciel, son esprit invincible ne
se relâchait point de la prière.» C’est ainsi qu’il expira. (11 octobre
400.)
«Ceux qui furent présents à sa mort m’ont assuré qu’ils virent sur son
corps dépouillé de son âme la gloire d’un homme glorifié. Son visage
était plus reluisant que le soleil; il n’y avait pas une tache en tout
son corps, et l’on y voyait l’embonpoint, la grâce et la fraîcheur d’un
enfant... Il était plus pur que le verre, plus blanc que le lait, et
enfin on le voyait déjà comme dans la gloire de la résurrection; et
dans ce changement de la nature par qui la chair devient immortelle,
on ne saurait croire combien il vint de monde de tous côtés à ses
funérailles.... Que peut-on trouver de comparable aux obsèques de ce
saint homme? Ce ne furent point des funérailles, mais un triomphe.»
Voici en quels termes Sulpice Sévère, dans une lettre au diacre
Aurélius, annonce la mort de son vénérable maître: «Je fus accablé,
je l’avoue, mes yeux se mouillèrent et je fondis en larmes:... Ce
grand homme, je le sais, n’a pas besoin d’être pleuré, il a vaincu
et foulé aux pieds le siècle, maintenant il reçoit la couronne de
justice.... En quel homme désormais trouverai-je un pareil appui?
Qui me consolera par sa charité? Malheureux, infortuné que je suis!
Si je vis plus longtemps, pourrai-je cesser jamais de m’affliger
pour avoir survécu à Martin? La vie maintenant aura-t-elle pour moi
quelque charme? Passerai-je seulement un jour ou même une heure sans
verser des larmes? Pourrai-je, frère bien aimé, te parler de lui sans
pleurer? Mais pourquoi t’excité-je aux larmes et aux pleurs? Il ne nous
a pas abandonnés. Crois-moi, il ne nous a pas abandonnés. Il sera au
milieu de ceux qui parleront de lui, il se tiendra près de ceux qui le
prieront. La faveur qu’il a daigné nous accorder aujourd’hui, en se
montrant à nous dans sa gloire, il la renouvellera souvent et toujours,
comme, tout à l’heure, sa bénédiction descendra sur nous pour nous
protéger.»
Le même écrivain nous dit, dans la vie du Saint, en parlant de ses
vertus: «Jamais on ne l’avait vu agité par la colère ou par d’autres
passions, sa charité était merveilleuse et ne faisait acception de
personne. Toujours occupé, il passait les nuits mêmes dans la prière
ou le travail et l’épuisement de ses forces seul pouvait l’obliger à
prendre quelque repos.... On ne l’a jamais vu triste, on ne l’a jamais
vu rire. Il était toujours égal et toujours le même, et l’on admirait
sur son visage une satisfaction céleste que la nature ne donne point...
Il n’y eut jamais dans son cœur que de la piété, que de la paix et de
la miséricorde...» Le pieux historien ajoute: «Dirai-je qu’il m’a été
impossible d’avoir une entière connaissance de ses actions. Et certes
l’on a ignoré les choses qui n’ont eu que sa conscience pour spectateur
et pour témoin, parce que, ne cherchant pas la louange des hommes, il
travaillait de toutes ses forces à tenir ses vertus cachées.»
Rien n’est touchant comme la relation de la première visite faite par
Sulpice Sévère au saint prélat: «Ayant dit-il, entendu parler de la
foi, de la vie et des miracles de Martin, nous brulâmes du désir de le
voir, et entreprîmes dans cette vue un pèlerinage bien doux à notre
cœur. Or, on ne saurait croire avec quelle humilité, quelle bonté il
me reçut à cette époque, se félicitant beaucoup et se réjouissant dans
le Seigneur d’avoir été assez estimé de nous pour que le désir de lui
rendre visite nous eût fait entreprendre ce voyage. Misérable que je
suis! J’ose à peine l’avouer. Lorsqu’il daigna m’admettre à sa table
sainte, il nous offrit lui-même de l’eau pour laver nos mains. Lui-même
aussi, le soir, il nous lava les pieds sans que je me sentisse la
force de m’y refuser ou d’y opposer la moindre résistance, car j’étais
tellement accablé sous le poids de son autorité, que j’aurais cru
commettre un crime en ne me soumettant pas à tout.»
La magnifique basilique élevée à Tours en l’honneur de saint Martin,
subsista jusqu’à la révolution. Même il est à remarquer que,
quoiqu’elle eût été profanée et dévastée à l’intérieur, sa démolition
ne commença qu’après la Terreur, pendant l’année 1797. «La ruine totale
du monument fut consommée par ceux mêmes dont l’autorité eût pu le
conserver. Les cultes étaient libres. Déjà les chrétiens se pressaient
autour de l’église du patron de la France, et demandaient à la réparer
à leurs frais. Les chefs de l’administration locale décidèrent qu’elle
serait jetée par terre.» Ce qui eut lieu pendant les années 1797, 1798
et suivantes.
«Pour arriver à leurs fins, dit dans un précédent paragraphe M.
Dupuy[36], les impies recoururent à des voies détournées. On employa
d’abord la basilique à d’indignes usages. Ainsi, elle fut convertie en
bivouac pour les troupes, puis en écurie pour un régiment de cavalerie.
A cette occasion, voici ce qu’on rapporte: «A peine des chevaux
eurent-ils été placés dans l’église qu’une lumière étrange en éclaira
les voûtes. Durant plusieurs nuits ces animaux épouvantés ne cessèrent
d’inquiéter les gardiens.» «Ce fait, dit l’écrivain à qui nous
l’empruntons, serait attesté au besoin par des contemporains encore
vivants et tous dignes de foi.»
Les reliques du Saint avaient pu naguère être sauvées grâce à la
présence d’esprit et à la piété du maître sonneur de la basilique,
Martin Lhommais, et de sa cousine, Marie-Madeleine Brault. Ce pieux
trésor, renfermé dans une châsse nouvelle, ne sera pas le moindre
ornement de la grande et superbe église qui s’élève à Tours en ce
moment en l’honneur de saint Martin. D’après ce que nous savons, elle
ne fera point regretter l’ancienne et sera digne d’un des plus glorieux
patrons de la France.
[36] _Histoire de saint Martin et de son culte_; in-8º 1852.