II

Un caractère particulier et très-remarquable des ouvrages de J. de

Maistre, c’est l’oubli du moi, si haïssable d’après Pascal, et dont nos

contemporains, les poètes surtout, ont trop abusé. Sous ce rapport,

l’illustre Joseph contraste avec un autre génie, l’une des gloires

de notre littérature d’ailleurs, Chateaubriand, cet admirable poète

de la prose qui trop volontiers se met en scène, et autant qu’il le

peut s’attribue le premier rôle, comme le prouvent surabondamment ses

_Mémoires_.

Chez M. de Maistre, sauf dans ses lettres où il n’en pouvait être

autrement, nulle trace de la personnalité. L’auteur s’efface

complètement derrière son œuvre. Cependant, avec cette sûreté de

coup d’œil, et cette fermeté de jugement, ce beau génie devait avoir

conscience de sa supériorité. Mais sans doute le sens chrétien, qui

se révèle si énergique jusque dans les moindres lignes de ses écrits,

l’avait conduit à l’entière abnégation de l’amour-propre. Il avait

compris que le but de l’écrivain, digne de ce nom, comme celui de

l’artiste doit être surtout l’utilité de son œuvre; qu’il est tout

à fait misérable et insensé de s’épuiser en veilles laborieuses,

je ne dirai pas, dans l’espoir du gain comme le mercenaire, mais

en vue de cette gloire humaine, si incertaine et si capricieuse,

qui va réveiller, dans la tombe, vingt ans après sa mort tragique,

l’ombre étonnée d’André Chénier, par exemple. Ce désintéressement

de lui-même et ce peu de souci de la gloriole littéraire fait le

plus grand honneur à Joseph de Maistre, qui du reste, joignait,

chose malheureusement rare et très-rare, joignait, à la plus haute

intelligence, à ces dons merveilleux du génie, toutes les grandes

qualités du cœur, la bonté, la tendresse, pleine d’expansion, la

généreuse confiance, l’absolu dévouement, et la fidélité à tous

les devoirs même les plus humbles. La publication posthume de sa

correspondance, faite par sa famille à laquelle son souvenir est resté

si cher, nous en fournit de nombreuses preuves. Dans ces admirables

lettres, de Maistre se peint tout entier et sans y songer assurément.

Or ce grand homme comme il est bon homme! Ce terrible génie, dont

certains critiques nous font une peinture si menaçante, comme il est

doux, affectueux, caressant, dévoué! Comme il aime ses amis, ses

parents, sa femme, ses enfants! Quels mots touchants tombés de sa plume

ou plutôt de son cœur sur le papier souvent mouillé de ses larmes!

«_Nul ne sait ce que c’est que la guerre s’il n’y a pas son fils!_» Et

à propos de sa fille: «_Oh! si un honnête homme voulait se contenter

du bonheur!_» Avec quelle énergie bien qu’il s’efforce de comprimer le

cri de son cœur, avec quelle poignante énergie, il nous dépeint les

tortures de cette séparation inouïe qui l’exile, pendant tant d’années,

sous les glaces du pôle, à 800 lieues de sa famille, objet incessant

de toutes ses pensées, la nuit comme le jour! Qui ne comprendrait les

cruelles insomnies de «_ce père vivant d’une fille orpheline_,» grande

personne déjà et qu’il ne connaît que de nom parce qu’il lui fallut

quitter la mère peu de mois avant la naissance. Se vit-il jamais une

situation plus douloureuse?

Pourtant s’il fléchit par instants sous le poids de l’épreuve,

l’héroïque chrétien ne succombe jamais au découragement! Jamais l’ombre

d’un murmure! Il se résigne à la volonté divine avec une sublime

abnégation et ne recule devant aucun sacrifice pour rester fidèle

au serment par lui prêté à son roi, à sa patrie. Je ne sais rien

de plus admirable que ce spectacle! Les _Lettres_ de J. de Maistre

sont peut-être son plus bel ouvrage, parce qu’il s’y montre dans

la grandeur comme la familiarité de son génie, tour à tour simple,

aimable, spirituel, gracieux, profond, éloquent, passionné, terrible!

Le même homme qui a écrit à sa fille cette amusante instruction sur

le _taconage_, quelques pages plus loin, après les considérations les

plus hautes sur la politique, termine par cette étonnante parole sur le

_Démon du Midi_, comme il l’appelle: «_Napoléon envoyé de Dieu! Oui,

il vient du ciel, comme la foudre._» De Maistre, nous ne craignons pas

de l’avouer, ne juge pas toujours peut-être l’homme du siècle, selon

l’expression des poètes, avec une complète tranquillité d’esprit. Il

y a de la passion, de la colère dans certaines de ses appréciations.

Mais l’on ne peut accuser d’exagération et d’injustice ce qu’il dit sur

l’arrestation et l’enlèvement du Pape, le divorce, la guerre d’Espagne,

etc., ces actes «dignes d’un enfant enragé» comme il s’exprime. Si ces

dures paroles ne sont, il faut bien le reconnaître, que l’expression de

la vérité, dans d’autres circonstances, il montre autant de véhémence,

mais avec moins de raison. Nous Français auxquels la patrie est

passionnément chère, nous sommes froissés plus d’une fois par le cri de

haine satisfaite avec lequel il enregistre nos revers, applaudit à nos

défaites. Mais il ne faut pas oublier que de Maistre, quoique écrivant

dans notre langue, était un étranger; qu’à ses yeux Napoléon et la

Révolution étaient les grands ennemis sur lesquels il ne pouvait penser

autrement qu’il faisait après la façon dont ils avaient traité et

traitaient son pays, comme cette royauté à laquelle il s’était dévoué

jusqu’à lui sacrifier ses affections les plus chères, son bonheur de

père et d’époux. Pour être juste cependant, il faut dire que, dans

l’explosion de ses plus violentes colères, de Maistre reste toujours

digne et ne s’emporte pas à ces excès dont la presse anglaise donnait

alors le scandale et qui trouvèrent trop d’écho peut-être dans la

fameuse brochure: _de Buonaparte et des Bourbons_! ce pamphlet terrible

qui, suivant le mot de Louis XVIII, aurait valu toute une armée.

Les _Lettres_ de J. Maistre sont précédées d’une Notice à laquelle on

nous saura gré d’emprunter quelques détails biographiques. Qui pourrait

être mieux renseigné que celui qui l’a écrite, le comte Rodolphe

de Maistre, fils de l’illustre philosophe? «Le comte Joseph-Marie

de Maistre naquit à Chambéry, en 1754; son père, le comte François

Xavier, était président du sénat et conservateur des apanages des

princes... Le comte Joseph de Maistre était l’aîné de dix enfants....

Le trait principal de son enfance fut une soumission amoureuse pour

ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui

une loi imprescriptible. Lorsque l’heure de l’étude marquait la fin de

la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin

sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains

de son fils, sans qu’il se permît même de lancer une dernière fois la

boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa

à Turin pour suivre le cours de droit à l’Université, il ne se permit

jamais la lecture d’un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à

Chambéry pour en obtenir l’autorisation... Rien n’égalait la vénération

et l’amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire:

«Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps; mon bonheur

était de deviner ce qu’elle désirait de moi, et j’étais dans ses mains

autant que la plus jeune de mes sœurs.»

Joseph, comme son père, suivit la carrière de la magistrature; en sa

qualité de substitut de l’avocat général, il prononça le discours de

rentrée _sur le caractère extérieur du magistrat_, qui fut le premier

jet de son talent et son début littéraire. Il siégea ensuite comme

sénateur sous la présidence de son père.

Marié en 1786 à mademoiselle de Morand, dont il eut trois enfants, un

fils et deux filles, il vivait paisiblement à Chambéry tout occupé

de ses devoirs, dont il se délassait par l’étude, quand éclata la

Révolution.

Lors de l’invasion de la Savoie, le comte de Maistre, ayant refusé

toute espèce de serment au gouvernement importé par l’étranger sous le

nom de _République des Allobroges_, dut quitter son pays. Il se retira

à Lausanne où, non sans grandes difficultés, vint le rejoindre sa

famille, à l’exception du dernier enfant, dont Madame de Maistre venait

d’accoucher et qu’elle dut laisser aux soins de sa grand’mère, car elle

ne pouvait l’exposer aux fatigues et même aux périls du voyage.

De Lausanne, Joseph de Maistre écrit à son ami le baron Vignet des

Etoles que _ses biens sont confisqués, mais qu’il n’en dormira pas

moins_. Dans une autre lettre, il dit plus laconiquement encore:

«_Tous mes biens sont vendus, je n’ai plus rien._» Ce fut pendant son

séjour en Suisse qu’il publia le volume des _Considérations sur la

France_ et divers autres opuscules remarqués par quelques lecteurs

d’élite en dépit du malheur des temps. En 1797, Joseph de Maistre put

se rendre à Turin; mais bientôt après son arrivée, le roi, réduit à

ses seules forces et succombant dans sa lutte contre la France, se

vit forcé de quitter ses états de terre-ferme pour se réfugier en

Sardaigne. Le comte, en sa qualité d’émigré, dut s’exiler de nouveau. A

l’aide d’un passe-port prussien, il réussit à gagner Venise où il vécut

avec sa famille plusieurs années qui furent pour lui les plus pénibles

de l’émigration; car, ses seules ressources, et qu’il lui fallait

grandement ménager, consistaient en quelques pièces d’argenterie

sauvées du naufrage et qu’il vendait au fur et à mesure de ses besoins.

Ce fut à Venise, en 1802, qu’il reçut du roi de Piémont l’ordre de

se rendre à Saint-Pétersbourg en qualité d’envoyé extraordinaire et

ministre plénipotentiaire. Les circonstances ne lui permettaient

pas d’emmener sa famille et il croyait pourtant de son devoir de ne

pas refuser ce poste de confiance. «Ce fut une nouvelle douleur, un

nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son

maître pût lui imposer. Il fallait se séparer de sa femme et de ses

enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une

nouvelle carrière et des fonctions que le malheur des temps rendait

difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur. Il partit pour

Saint-Pétersbourg.»

L’accueil qu’il reçut dans cette ville de la part des personnages

les plus éminents et en particulier de l’empereur Alexandre[28] lui

adoucit, autant qu’il était possible, les amertumes de ce long exil

dont il ne revint qu’au mois de mai 1817; mais, après la chute de

Napoléon, il avait pu être rejoint à Saint-Pétersbourg par sa femme et

ses filles.

De retour à Turin, le comte de Maistre fit paraître successivement

plusieurs des grands ouvrages renfermés dans ses portefeuilles: Le

_Pape_, _l’Eglise gallicane_, les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, sauf

l’épilogue qu’il ne put qu’esquisser, faute de loisirs suffisants, dans

les derniers mois de sa vie.

Nommé chef de la grande chancellerie du royaume, il avait dû

interrompre presque complètement ses travaux littéraires pour s’occuper

de ses nouvelles et importantes fonctions, acceptées par lui à regret

et dans l’intérêt seul de sa famille. Il les exerça peu de temps

d’ailleurs; car le 26 février 1821, succombant à une paralysie lente, à

l’âge de soixante-sept ans, «il s’endormit dans le Seigneur.»

«Le comte de Maistre, dit son biographe, inflexible sur les principes,

était, dans les relations sociales, bienveillant, facile et d’une

grande tolérance: il écoutait avec calme les opinions les plus opposées

aux siennes et les combattait avec sang-froid, courtoisie et sans la

moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des

amis... il se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable.»

Plus loin nous lisons encore: «Le comte de Maistre était d’un abord

facile, d’une conversation enjouée, constant dans sa conduite, comme

dans ses principes, étranger à toute espèce de finesse, ferme dans

l’expression de ses opinions, du reste méfiant de lui-même, docile

à la critique, sans autre ambition que celle d’un accomplissement

irréprochable de ses devoirs.»

Terminons par quelques citations encore empruntées aux _Lettres_:

«L’erreur n’est jamais calme: à la vérité seule est donnée _la chaleur

sans aigreur_, grand phénomène pas assez remarqué.» (p. 299.)

«Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer lorsque j’entends parler

_d’un changement de dynastie_. Pour avoir un ange, je serais tenté

d’une petite révolution; mais pour mettre un homme à la place d’un

autre, il faut avoir le diable au corps. Coupez-vous la gorge vingt

ans, messieurs les fous; versez des torrents de sang pour avoir

Germanicus ou Agrippine, dignes de régner; et pour vous récompenser,

ils vous feront présent de Caligula. Voilà un beau coup vraiment! En

huit ou dix générations, toutes les bonnes et toutes les mauvaises

qualités de la nature humaine paraissent et se compensent, en sorte que

tout changement forcé de dynastie est non-seulement un crime, mais une

bêtise.» (p. 316.)

«Les sectes n’ont de force contagieuse que dans leurs commencements et

durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de

conquêtes. Le catholicisme au contraire est _toujours_ conquérant, sans

_jamais_ s’adresser aux passions, et c’est un de ses caractères les

plus distinctifs et les plus frappants.» (p. 297.)

«Vouloir _démembrer_ la France parce qu’elle est trop puissante est

précisément le système de l’égalité en grand. C’est l’affreux système

de la convenance, avec lequel on nous ramène à la jurisprudence des

Huns ou des Hérules. Et voyez, je vous prie, comme l’absurdité et

l’_impudeur_ (pour me servir d’un terme à la mode) se joignent ici à

l’injustice. On veut démembrer la France; mais, s’il vous plaît, est-ce

pour enrichir quelque puissance de second ordre? Nenni.

_Dantur opes nullis nunc, nisi divitibus._

«C’est à la _pauvre_ maison d’Autriche (la Prusse aujourd’hui) qu’on

veut donner l’_Alsace_, _la Lorraine_, _la Flandre_. Quel équilibre,

bon Dieu!... J’aurais mille et mille choses à vous dire sur ce

point pour vous démontrer que notre _intérêt à tous_ (ô rois vous

l’entendez) est que l’empereur ne puisse jamais entrer en France comme

_conquérant_ pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances

prépondérantes, et la France vaut mieux que l’Autriche (la Prusse).»

(p. 5.)

Cette page, sauf le changement de noms, ne semble-t-elle pas écrite

d’hier et pour la circonstance? La lettre cependant, adressée au baron

de V...., porte la date du 15 août 1794.

[28] Son frère Xavier fut nommé lieutenant-colonel et directeur du

musée de Marine. Plus tard, son fils Rodolphe, admis à l’École des

Cadets, obtint pareillement un grade dans l’armée.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 31 / 122 题