JOSEPH DE MAISTRE

I

_Habent sua fata libelli._ Nous aimons à rappeler ce vers du

poète latin en parlant d’un homme dont la fortune littéraire fut

si singulière. Étrange destinée du génie! prodigieux écarts du

goût! A toutes les époques de l’histoire, on observe ce phénomène

étonnant et douloureux d’un génie illustre peu ou point apprécié

des contemporains, dont l’admiration irréfléchie s’égarait sur des

œuvres ridicules bafouées de la postérité. Celle-ci, par une justice

tardive, salue avec enthousiasme l’homme célèbre, naguère obscur,

un Dante, un Milton, triomphant de l’ingratitude et de l’oubli et

qui, des profondes ténèbres, surgit radieux au piédestal et projette

sur les siècles son ombre gigantesque. L’Angleterre nous offre un

exemple des plus remarquables de ces vicissitudes littéraires dans

la personne de Schakespeare qu’elle honore comme un de ces génies

qui appartiennent moins à leur patrie qu’à l’humanité. Schakespeare,

admirable et justement admiré malgré les écarts si regrettables de

son génie, Schakespeare vit son astre, qui devait plus tard illuminer

un immense horizon, descendre presque avec lui dans la tombe. Ses

œuvres, enfouies dans la poussière des bibliothèques, au bout d’une

moitié de siècle, étaient à peu près inconnues de la foule, lorsqu’un

critique éminent mit d’aventure la main sur ce trésor où l’or pur par

malheur est trop mélangé de minerai, et appela sur lui l’attention des

contemporains. La mémoire de Schakespeare est maintenant un culte,

culte poussé parfois jusqu’à l’idolâtrie, même dans notre France, qui

se glorifie de Racine, de Corneille, de Molière, etc. Cette étrange

destinée de l’auteur d’_Hamlet_ et de _Macbeth_ qui fut, hélas! celle

de tant d’autres illustres dans les lettres comme dans les arts, elle

a pesé quelque temps sur Joseph de Maistre dont la renommée peut-être

en souffre encore. Cet étranger, l’un des plus grands écrivains de la

France, dont il a reçu par le droit du génie ses lettres de grande

naturalisation, n’est-il pas moins populaire chez nous que son frère

Xavier, le très spirituel auteur de ces chefs-d’œuvre microscopiques,

le _Lépreux_, _la jeune Sibérienne_, le _Voyage autour de ma Chambre_

(sauf réserves)? Il est vrai, et nous devons le dire, l’aîné des de

Maistre, emporté par l’ardeur de ses convictions et l’essor tout

puissant de son génie au vol d’aigle, s’élève parfois à d’effrayantes

hauteurs. Il choque durement et comme à plaisir les idées reçues, ne

se tenant pas toujours assez en garde contre le paradoxe, et faisant

presque des dogmes de certaines doctrines qui ne sont que des vérités

relatives ou restent dans le domaine de la libre discussion. Trop

dédaigneux parfois des ménagements que la sagesse conseille, il

effarouche par l’imprévu de ses allures et la franchise impérieuse

de son langage. Dans son horreur du vice, de toute hypocrisie, de

toute lâcheté, il a des explosions d’indignation qui consternent la

foule et dont ses adversaires tirent parti pour le calomnier. M. de

Vigny, que je ne range pas d’ailleurs parmi les ennemis de J. de

Maistre, dans son beau livre de _Stello_, a parlé de l’illustre penseur

dans des termes capables de faire reculer les plus intrépides. Le

poète, dont j’accuse ici les exagérations, fait de J. de Maistre, ce

chrétien sincère et pieux, ce vrai et grand philosophe, cet excellent

père de famille, peu s’en faut un vampire altéré du sang humain, se

délectant à le voir couler par torrents au pied des autels: «C’était

ainsi qu’un homme doué d’une des plus hardies et des plus trompeuses

imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l’Europe, était

arrivé à rattacher au pied même de la croix le premier anneau d’une

chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies

qu’il semblait adorer consciencieusement.... Il a fallu à l’impitoyable

_sophistiqueur_ souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussière

des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la

poudre des bûchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire

sortir l’étincelle incendiaire de sa fatale idée.... Il a fallu que le

cerveau de l’un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le

crâne de l’un des premiers chrétiens (Origène), pour en tirer cette

fatale théorie de la _réversibilité_ et du _salut par le sang_, etc.,

etc.»

Ces calomnies d’une philanthropie un peu déclamatoire, tout en

m’inspirant pour le génie, dénoncé de la sorte, une certaine aversion

mêlée de crainte, fut un aiguillon puissant à ma curiosité pour faire

connaissance avec l’auteur par la lecture de ses ouvrages, et je fus

bientôt détrompé. Mon épouvante fit place à l’estime, à la sympathie,

à l’admiration profonde du disciple vis-à-vis du maître dont il se

plaît à recueillir les renseignements. Depuis lors, les écrits du

philosophe savoisien n’ont plus quitté ma table côte à côte avec ceux

de Bossuet, Lacordaire, Bourdaloue, Dante, Virgile etc., non loin des

œuvres glorieuses de ces génies, mes autres maîtres en littérature,

Boileau, La Fontaine, La Bruyère, Lamartine, etc. J’ai relu, depuis

quelques mois surtout, et je ne me lasse pas de relire cet admirable

volume des _Considérations sur la France_, écrit en 1794, pendant

la première révolution, et dans lequel les rapprochements sont si

frappants. En laissant de côté la question politique, et lisant de

Maistre avec l’impartialité d’un esprit dégagé de passion et faisant

la part des idées de l’auteur, de ses convictions, de ses répulsions,

qui s’expliquent par l’horreur de tant d’effroyables carnages dont il

fut le témoin presque oculaire, on ne peut assez admirer cette hauteur

de vues, cette élévation rare de pensées et cette prodigieuse faculté

d’intuition qui ressemble à la divination, et font de ce volume, si

fortement pensé, le bréviaire de l’homme d’état et du philosophe.

Ce qu’on aime surtout dans J. de Maistre, c’est l’absence de toute

recherche littéraire, le dédain de la phrase et des artifices du

langage qui ne nuit en rien à la vivacité comme à la propriété de

l’expression. _Verba trahunt!_ Sa pensée va droit au but sans détours,

sans ambages, et trouve naturellement et spontanément son moule et ce

moule est d’airain. Rien de plus extraordinaire et en même temps de

plus éloquent que cet étonnant chapitre sur la _Destruction violente de

l’espèce_ humaine. Écoutons ce passage:

«Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit,

en général, un aussi grand mal qu’on le croit: du moins, c’est un de

ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et

_contre nature_, et qui produisent des compensations. D’abord, _lorsque

l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse_, l’incrédulité et

les vices gangreneux qui suivent l’excès de civilisation, elle ne peut

être retrempée que dans le sang.

»... Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d’en dégoûter les

souverains; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce

philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le

malheur de la génération présente, léguant bénignement la perfection

à nos neveux. Il n’y a qu’_un moyen de comprimer le fléau_ de la

guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible

purification.»

Après ce dont nous avons été témoins récemment, ces paroles n’ont pas

besoin de commentaire. Nous nous sommes interdit, pour cette étude, le

terrain glissant de la politique; aussi nous ne dirons rien d’autres

et remarquables chapitres où les questions de ce genre sont traitées

avec une force de logique et une verve incomparables. Par le même motif

de réserve, nous ne ferons qu’indiquer le _Principe générateur des

Constitutions_. Ce livre profond condense dans un petit nombre de pages

le résultat de trente années d’études et de méditations sur cette force

inconnue qui préside à la formation des pouvoirs et des constitutions.

L’auteur entre à ce sujet dans des détails d’un intérêt singulièrement

actuel parfois, et il lui échappe çà et là, sur la fragilité des

établissements purement humains, certaines boutades d’une ironie

sanglante et qu’on croirait paradoxales s’il ne les justifiait par les

faits. J. de Maistre, qui volontiers au raisonnement implacable mêle

la spirituelle épigramme, traite la parole écrite avec une irrévérence

qui déride même ses adversaires protestants. Si l’esprit ne lui suffit

pas, il invoque la science, et les recherches les plus sérieuses

sont pour ce génie vraiment encyclopédique une source inépuisable

d’arguments décisifs. Le livre du _Pape_, à lui seul, atteste des

recherches historiques et des connaissances en linguistique qui font

honneur à la persévérance comme à la rare sagacité de l’auteur.

Ajoutons que l’érudition chez lui n’a rien d’aride et qu’il sait la

rendre attrayante par la manière de la présenter. Puis, dans ce même

écrit, que de pages éloquentes sur les couvents, sur l’Église, sur le

dévouement des vierges, etc!

L’ouvrage capital de J. de Maistre et le plus connu après les

_Considérations_ et le _Pape_, les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, nous

montrent son talent sous ses faces les plus diverses. Le gouvernement

temporel de la Providence que l’auteur s’est donné pour mission,

mission glorieuse, de justifier, tel est le point de départ et le

thème de cette suite d’entretiens d’un intérêt si profond et toujours

actuel quand la forme en général est des plus piquantes. Que de pages

véritablement sublimes, de digressions et considérations de l’ordre

le plus élevé, et souvent de tableaux saisissants à propos de tous

les grands problèmes de la société politique et religieuse, et des

lois mystérieuses qui régissent le monde visible, sur lequel l’autre

(l’invisible) réagit. Bon nombre de passages sont assurément des plus

belles choses dont puisse se glorifier notre littérature par la hauteur

et la force de la pensée mise en relief par l’énergique simplicité de

l’expression. Il suffit de rappeler ce terrible et magnifique portrait

du bourreau tant de fois cité, ou cette foudroyante philippique contre

Voltaire, cri passionné que l’emportement d’une sainte colère arrache

à la conscience révoltée de l’honnête homme, du père de famille et du

chrétien. Dirai-je les pages si touchantes sur la _Jeune fille livrée

au cancer_, avec lesquelles font contraste les éloquentes dissertations

sur les sauvages ou les mâles réflexions relatives à la guerre. A part

peut-être le chapitre sur Locke un peu bien long, on ne peut se lasser

de lire et relire cet ouvrage, testament sublime du génie qu’hélas! il

ne fut pas donné à l’auteur de terminer. La mort frappa M. de Maistre

quand il touchait à la fin de sa glorieuse tâche et le surprit la plume

à la main au moment où il abordait la question si intéressante, comme

il écrivait lui-même, et si importante du protestantisme. On eut dit

qu’à cette heure solennelle l’intelligence de M. de Maistre, accoutumée

à planer dans les hauteurs, s’élevait encore.

Les lettres sur l’_Inquisition_, sur l’_Eglise Gallicane_, se

recommandent par l’étude patiente des faits comme par la forte

dialectique et la fermeté du style plus plein de choses que de mots. On

peut différer d’opinion avec l’auteur, parfois absolu et systématique,

mais la toute-puissance de son talent ne saurait faire doute pour

la bonne foi, et dire, comme l’a fait, à ce qu’on assure, certain

universitaire, que la lecture de J. de Maistre _hébète_, c’est prouver

qu’on glisse soi-même sur la pente qui conduit tout droit à l’idiotisme.

La fécondité, mais une fécondité qui ne trahit jamais l’épuisement,

caractérise la manière de J. de Maistre. Il a produit beaucoup, et

tous ses ouvrages, avec des mérites divers, sont à la même hauteur.

Cependant, ce que nous avons peine à croire d’ailleurs, on affirme que

d’importants manuscrits et de précieuses correspondances, trésors d’une

amitié jalouse, se dérobent encore à la publicité. On ne saurait trop

le regretter surtout en présence de cette lettre si touchante et si

admirable à Mme de Costa sur la mort de son fils, qu’une indiscrétion,

dont nous remercions M. de Falloux, a permis de nous faire connaître.

Ces quelques pages peuvent servir admirablement pour nous initier à

la lecture des œuvres du grand écrivain. Son cœur tout entier s’y

révèle et l’on ne sait ce qu’il faut admirer davantage ou la noblesse

et la générosité de ses sentiments ou la sublimité de son génie. Il

y a là encore sur la Révolution française, qui plus d’une fois l’a

si bien inspiré, des paragraphes d’une étonnante énergie. Mais ce

qu’on apprécie surtout dans ce petit écrit, ce qui le fait goûter

particulièrement, c’est la sincérité de l’accent tendrement ému, et

cette pieuse sympathie d’une amitié chrétienne qui sait trouver, pour

la plus poignante des douleurs, de si sublimes consolations.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 30 / 122 题