LARREY

I

«Les hommes, animaux raisonnables, dit M. Loménie, après avoir cité la

fameuse page de La Bruyère sur la guerre[24], pour se distinguer de

ceux qui ne se servent que de leurs dents et leurs ongles, ont imaginé

d’abord les piques, les dards, les sabres, puis les fusils, les canons,

les bombes, les obus, tous moyens de s’exterminer plus sûrement, plus

promptement et avec plus de fracas. Il ne s’agit pas pour eux, quand

ils se battent, de s’arracher les yeux ou de s’égratigner le visage,

mais bien de se perforer réciproquement d’outre en outre, de se couper

par morceaux, de se briser les membres, de se broyer la poitrine ou

la tête; et tandis qu’ils se massacrent ainsi par milliers dans une

plaine au son des trompettes, au roulement des tambours, au rugissement

des canons, sous une pluie de fer et de feu, il y en a parmi eux qui

courent dans les rangs au plus fort du carnage, sans autre arme que

des bistouris, des médicaments et de la charpie, ramassant ceux qui

tombent, les soulageant, les pansant, les opérant sur le lieu même, au

milieu des balles et des boulets; puis les conduisant, couchés dans

des voitures bien suspendues, derrière la ligne de bataille, pour les

transférer ensuite dans l’hôpital le plus voisin où ils continuent

leurs soins jusqu’à la guérison.»

Ces hommes, ce sont les chirurgiens, héros modestes, d’autant plus

dignes d’admiration et d’estime, que trop souvent, après la victoire,

on oublie leur dévouement et on se montre avare pour eux des

récompenses (compris la gloire), prodiguées si largement aux _tueurs_,

comme les qualifie un peu brutalement M. Loménie. Pourtant, parmi les

premiers, les _sauveurs du soldat_, il s’en trouve parfois qui ont

fait preuve d’un dévouement si héroïque, au milieu des circonstances

les plus terribles, qui ont rendu à l’humanité de tels services que

la gloire, et la plus pure, la plus enviable, fait rayonner leur nom

de son auréole. Ce nom se trouve un jour sur toutes les lèvres, parce

qu’il s’est gravé par la reconnaissance, en lettres de feu, dans des

milliers de cœurs. Au premier rang de ces bienfaiteurs de l’humanité,

si justement illustres, il faut placer Larrey, dont l’Empereur, en lui

léguant par son testament une somme considérable (100,000 francs),

disait: «Larrey, l’homme le plus activement vertueux que j’aie

rencontré; il a laissé dans mon esprit l’idée du véritable homme de

bien.»

Dans les _Mémoires dictés à Sainte-Hélène_, on lit également: «Si

jamais l’armée élève un monument à la reconnaissance, c’est à Larrey

qu’elle doit le consacrer.»

Cette statue, conformément au vœu de l’Empereur, s’élève maintenant

dans la cour du Val-de-Grâce; une autre orne la salle des séances

de l’Académie de médecine, dont Larrey fut membre en remplacement de

Pelletan. Venons aux détails biographiques.

Larrey (Dominique-Jean), était né à Baudéan, près Bagnères-de-Bigorre,

en juillet 1766. La _Biographie universelle_ et la _Biographie

nouvelle_ ont répété, après beaucoup d’autres, que Larrey se trouva

orphelin dès le plus bas âge, ce qui n’est point tout à fait exact,

car, dit M. Loménie, démentant ces affirmations erronées, «il perdit

son père seulement et fut élevé avec une grande tendresse par sa mère

qui lui fut conservée jusqu’à la Restauration. Un digne prêtre, l’abbé

de Grasset, curé de Baudéan, charmé de la gentillesse et de la vivacité

de l’enfant, se chargea de sa première instruction... Élevé comme le

petit Joas à l’ombre du sanctuaire, le jeune Larrey présentait au curé

de Baudéan _l’encens_ ou _le sel_, parait de fleurs le modeste autel

du village et mêlait sa voix pure aux chants religieux des paysans

béarnais; il était enfant de chœur.»

A l’âge de treize ans, l’enfant dit adieu non sans larmes à sa mère et

au bon curé pour aller continuer ses études littéraires, puis commencer

ses études médicales sous les yeux et sous la direction de son oncle,

M. Alexis Larrey, chirurgien-major et professeur à l’École de chirurgie

de Toulouse. Après huit années de séjour dans cette ville, Larrey,

muni de son diplôme, vint à Paris (1787), et de là fut envoyé à Brest

où il s’embarqua en qualité de chirurgien-major sur la frégate _la

Vigilante_, qui allait à Terre-Neuve protéger la pêche de la morue.

A son retour, Dominique obtint une place de chirurgien interne aux

Invalides.

Mais la guerre ayant éclaté (1792), il demanda à servir activement.

«Bientôt major des hôpitaux du Rhin, dit Pariset[25], dès les premiers

pas, c’est-à-dire dès les premières victoires de ces valeureuses

armées, Larrey fut frappé de l’imperfection du service médical; c’était

à une lieue du champ de bataille que se tenaient les ambulances; la

bataille terminée, ces ambulances rencontraient dans leurs mouvements

des milliers d’obstacles, et vingt-quatre heures, trente, trente-six

heures s’écoulaient avant que le blessé reçût aucun secours. Saisi

de pitié, Larrey conçut le dessein d’une ambulance aussi légère,

aussi mobile que l’artillerie volante. Quelques essais portèrent

cette ambulance à la perfection. Elle fit sur l’âme du soldat la même

impression que fit autrefois sur toute une armée la seule présence

d’Ambroise Paré. Sûr d’être promptement secouru, le soldat se crut

invincible, et plus d’une fois Larrey a recueilli les heureux fruits

de sa belle invention,» dont Napoléon disait plus tard: «C’est en

grande partie à Larrey que l’humanité est redevable de ce bienfait:

aujourd’hui les chirurgiens partagent le péril du soldat, c’est au

milieu du feu qu’ils viennent prodiguer leurs soins. Larrey a toute mon

estime et ma reconnaissance.»

En 1794, Larrey fut appelé à diriger le service médical à l’armée des

Pyrénées-Orientales. La paix signée avec l’Espagne, il revint à Paris,

d’où il repartit bientôt pour une inspection dans le midi. Dans la

campagne d’Egypte, il fit admirer en toute occasion son infatigable

dévouement et rendit d’immenses services. «Larrey, dit l’auteur déjà

cité, semblait créer d’une parole des ambulances, des hôpitaux, des

appareils, des écoles; s’arrêtant sur les champs de bataille tout

fumants de carnage, ou se jetant sous le coup même qui venait de

frapper Caffarelli, Lannes, Arrighi, Beauharnais et tant d’autres;

s’identifiant avec toutes les douleurs pour en adoucir la violence par

de doux pansements, pour en abréger la durée par ces grandes opérations

dont la seule image effraie et que la gravité du mal ne permet pas

de différer; enfin, pour en adoucir l’amertume aux braves soldats,

aux braves généraux dont il recevait les derniers soupirs; tellement

menacé lui-même qu’il voyait tomber autour de lui ses collaborateurs,

ayant à lutter d’ailleurs contre les privations, contre un ciel de feu,

contre la plus insidieuse et la plus cruelle des maladies, la peste.»

Rappelons un intéressant épisode de cette campagne.

A la première bataille d’Aboukir, Larrey opérait, sous les yeux de

Bonaparte, le général Fugières qui, ne croyant pas survivre à sa

blessure, offrit à son chef, comme souvenir, un magnifique damas dont

la lame était de la plus fine trempe et la poignée toute garnie en or.

--Je l’accepte, dit Bonaparte, mais c’est pour le donner à l’homme qui

va vous sauver la vie.

Fugières en effet guérit, et Bonaparte, à quelque temps de là, remit

à Larrey le précieux damas sur la lame duquel il avait fait graver:

_Aboukir_, Larrey.

Revenu en France, Larrey fut nommé chirurgien en chef de la garde

consulaire. En 1804, il reçut la croix d’officier de la Légion

d’Honneur, et l’Empereur en la lui remettant lui dit:

--C’est une récompense bien méritée!

Larrey, bientôt après, fut nommé inspecteur du service de santé des

armées. Il joignit à ces fonctions celles de chirurgien en chef de

la garde impériale, d’abord, et de la grande armée, ensuite, et fit,

en cette qualité, toutes les campagnes d’Allemagne, Prusse, Pologne,

Espagne, Russie. Lors de la campagne d’Allemagne, à la suite de

la levée du camp de Boulogne, telle fut la célérité avec laquelle

Larrey organisa le service des ambulances et hôpitaux de l’armée, que

l’Empereur lui dit:

--Larrey, vous avez failli être prêt avant moi[26].

Dans cette campagne, comme dans toutes les autres, du reste, on aime à

pouvoir dire que les blessés ennemis se voyaient recueillis et soignés

dans nos hôpitaux et ambulances comme nos propres soldats. Russes,

Autrichiens, Bavarois, Prussiens ou Français, Larrey, comme ses aides,

ne faisait entre eux aucune différence. Ainsi que l’a dit un écrivain:

«Après le combat, tous les blessés sont frères, à quelque nation qu’ils

appartiennent.»

Pendant cette retraite de Moscou, qui fut un si complet désastre,

la conduite de Larrey fut non pas admirable, mais au-dessus de tous

les éloges.... «On le voyait passer des nuits soit à parcourir les

ambulances, soit à panser d’anciens blessés ou des blessés échappés

à un combat de la veille ou du matin, soit à opérer des malheureux

dont les blessures ne pouvaient se guérir autrement.... Telles sont

les fatigues et les douleurs que Larrey eut à souffrir, tels sont les

tristes soins dont il fut occupé, tantôt seul et réduit à lui-même,

tantôt avec le secours de quelques femmes généreuses et de quelques

hommes excellents.» On peut juger quelles ressources restaient pour

les blessés quand les hommes valides en étaient réduits à la viande de

cheval qui manquait souvent même, ou que, faute de temps ou de feu, il

fallait manger crue, saignante, palpitante. Le colonel Thirion, à ce

qu’il raconte, dut la vie à certaine petite casserole en argent dans

laquelle il recueillait subrepticement le sang des chevaux arrêtés au

bivouac dont il faisait ensuite un boudin tel quel.

[24] _Biographies des Contemporains_, par un homme de Rien.

[25] Éloge de Larrey.

[26] Larrey reçut à Austerlitz la croix de commandeur de la Légion

d’Honneur; après Wagram, il fut créé baron de l’Empire.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 27 / 122 题