Dans la campagne de 1813, Larrey, convalescent à peine d’une maladie
qui avait mis sa vie en péril, se hâta de quitter l’hôpital pour
reprendre son laborieux et périlleux service. Un épisode de cette
campagne ne doit pas être oublié. Après les batailles de Lutzen et
Bautzen, beaucoup des nombreux blessés, conscrits de la veille, avaient
les mains tronquées, les doigts coupés. Des officiers prétendaient que
ces blessures étaient volontaires, et l’Empereur, inclinant à leur
opinion, parlait de faire un exemple. Larrey, au contraire, protestant
énergiquement, repoussait l’imputation comme une calomnie. Une enquête
fut ordonnée; le résultat donna pleinement raison au chirurgien
en chef, et l’Empereur, après la première contrariété, heureux de
lui faire réparation, ou, si l’on veut, de lui rendre justice, dit
noblement:
--Larrey, recevez mes compliments, un souverain est bien heureux
d’avoir un homme tel que vous!
Le soir même, Larrey recevait le brevet d’une pension de 3,000 francs,
avec le portrait de l’Empereur enrichi de diamants.
Sur le champ de bataille de Waterloo, nous retrouvons à son poste
l’intrépide chirurgien qui, n’écoutant que son zèle, se laissa
entraîner au plus fort de la mêlée, où il fut blessé et fait
prisonnier. Dépouillé de ses vêtements, et conduit loin de là de
poste en poste, il se vit tout près d’être fusillé; voici pour quels
motifs. La redingote grise qu’il portait sur son uniforme, son teint
mat, ses traits mêmes, lui donnaient un faux air de Napoléon. Les
soldats, tout fiers et tout joyeux, le conduisirent, comme tel, vers un
général prussien, auquel, par avance, on avait annoncé cette importante
capture, et qui, furieux de la méprise, ordonna, brutalement, que le
prisonnier fût passé par les armes. Déjà les soldats chargeaient leurs
fusils, lorsque, par une circonstance providentielle, au moment de
s’agenouiller, Larrey fut reconnu par un chirurgien prussien chargé
de lui bander les yeux. Amené alors devant Blücher, dont naguère il
avait soigné et guéri le fils, il fut immédiatement rendu à la liberté.
Blücher, pour le protéger, lui donna une escorte, avec laquelle Larrey
se rendit à Louvain, où il se rétablit et put revenir en France, à
Paris même, sur une invitation formelle de l’Empereur Alexandre.
La Restauration, dans les premiers temps, voyant trop dans Larrey le
partisan dévoué de l’Empereur, parut un peu méconnaître les services
rendus par l’illustre chirurgien, non pas seulement à la France, mais à
l’humanité. Privé de son titre d’inspecteur général, il se vit retirer
ses pensions; néanmoins, il conserva son titre de chirurgien en chef
de l’hôpital de la garde au Gros-Caillou, et continua d’en remplir
les fonctions. Quoique peu riche, Larrey ne s’en refusa pas moins aux
magnifiques propositions qui lui furent faites alors par plusieurs
souverains étrangers; il n’eut point à le regretter, car, bientôt,
l’heure de la justice sonna pour lui, et par une loi spéciale, en 1818,
sa pension lui fut rendue.
Le gouvernement issu de la Révolution de juillet ne témoigna pas
pour Larrey moins d’estime. Nommé chirurgien en chef des Invalides,
il donna au bout de quelques années sa démission par des motifs qui
ne peuvent qu’honorer son caractère. Membre du conseil supérieur de
santé, comme chirurgien inspecteur, il se rendit, au commencement de
l’année 1842, en Algérie pour visiter les hôpitaux de la colonie. Sa
mission accomplie, non sans de grandes fatigues, il revint en France,
mais pendant la route, de Marseille à Paris, il fut atteint d’une
pneumonie aiguë, et forcé de s’arrêter à Lyon. Bientôt il succomba[27]
(22 juillet 1842) dans les bras de son fils, après avoir demandé et
reçu les secours de la religion, prouvant à cette heure solennelle,
comme par tant d’actes d’une admirable charité dont sa vie est pleine,
qu’il n’avait jamais oublié les leçons du bon curé de Baudéan, auquel
naguère encore il faisait un si touchant accueil. «Après bien des
années, dit M. Loménie, le bon curé de Baudéan, vieillard presque
octogénaire, a eu la joie de presser dans ses bras, avant de mourir,
l’illustre chirurgien en chef de la Grande-Armée; il a retrouvé son
disciple en cheveux blancs, couvert de gloire, chamarré de décorations,
conservant sous une enveloppe bronzée par le fer et le feu cette âme
bonne, cet esprit jeune, cette sensibilité délicate, cette fraîcheur
d’impressions, qui distinguaient l’enfant de chœur à cet âge heureux
où il puisait dans les leçons et les exemples du pasteur les premières
notions du bien et du beau.» C’est ainsi qu’il devint l’homme dont M.
Pariset a pu dire dans un éloge qui semble un panégyrique et n’est que
l’expression sincère de la vérité: «Intrépide, laborieux, vigilant,
infatigable, il ne respirait que pour être utile aux hommes; cœur
généreux, cœur ouvert, il se donnait tout entier sans autre intérêt que
le bonheur d’exercer son inépuisable pitié.»
Au milieu de sa vie si active, si occupée, Larrey trouvait encore le
temps de consigner dans des mémoires, dans des articles de revues, ou
même de longs ouvrages, le fruit de ses observations et les résultats
de ses expériences. Entre les plus importants de ces ouvrages, que
notre incompétence ne nous permet pas d’apprécier, il faut signaler
en particulier les _Mémoires de chirurgie militaire et campagnes de
D.-J. Larrey_, en un vol. in-8º, dont un bon juge a dit: «Outre que
la partie technique est écrite avec une clarté, une simplicité qui la
rendent accessible même aux yeux du monde, la partie historique abonde
en détails curieux qu’on ne trouve pas ailleurs. Le style négligé,
mais facile et naturel de l’auteur, ajoute à l’importance de ses
observations et à l’intérêt de ses récits ce parfum de bonne foi qui
transmet pour ainsi dire au lecteur l’impression fidèle du moment et
des lieux.» (Loménie.)
Maintenant, pour terminer, quelques anecdotes qui peignent l’homme. Au
moment du départ de l’île d’Elbe, Larrey se présenta à l’Empereur pour
l’accompagner. Napoléon, en le remerciant cordialement, lui dit:
--Vous appartenez à l’armée, Monsieur Larrey, vous devez la suivre; ce
n’est pas sans regret que je me sépare de vous.
«Je dus obéir, écrivait Larrey plus tard, cependant, après le départ de
mon illustre protecteur, sous le coup d’une tristesse profonde, j’avais
formé le projet d’aller le rejoindre, lorsque j’appris son retour.»
Le sang-froid de Larrey, au milieu du tumulte et des périls d’une
sanglante mêlée, étonnait les plus intrépides. A Eylau, sur le champ
de bataille même et au plus fort du combat, il organisa une ambulance
provisoire qui se vit tout à coup entourée par un corps d’armée russe.
Quelques soldats, dans le premier effroi, tout blessés qu’ils sont,
veulent fuir. Larrey, avec le calme qui ne l’abandonnait jamais, les
arrête en disant: «Vous voulez fuir la mort, et, vous la rendrez
inévitable; attendez, on respectera votre malheur; je jure, d’ailleurs,
de mourir au milieu de vous.»
Les Russes, menacés d’être pris entre deux feux, bientôt s’éloignaient;
mais Larrey resta plus de trente heures sans prendre ni repos, ni
nourriture, et il n’y songea qu’après avoir vu tous les blessés pansés.
Après la Révolution de juillet, le troisième jour, une troupe de
furieux se porta sur l’hôpital du Gros-Caillou, dans lequel se
trouvaient la plupart des blessés de la garde royale. Larrey, prévenu,
descend précipitamment, et s’avançant à la rencontre des insurgés, le
front haut, le visage intrépide, il leur dit:
--Quels sont vos desseins? Qui osez-vous menacer? Sachez que ces
malades sont à moi, que mon devoir est de les défendre et que le vôtre
est de vous respecter vous-mêmes en respectant ces infortunés.
Étonnés de ce langage, et plus encore de son air et de son attitude,
les insurgés paraissent un moment se consulter, puis ils se retirent
paisiblement, et dans leurs rangs ce ne sont plus des cris de colère et
de haine qui se font entendre, mais des paroles de pitié, et aussi des
acclamations: «Au fait, il a raison! C’est un brave, l’ami des pauvres
gens et du soldat! N’était-il pas le chirurgien de la Grande-Armée?
Vive Larrey! Honneur à Larrey!»
A quel point Larrey était populaire dans l’armée et quelle affection
avaient pour lui les soldats, on en jugera par cet épisode de la
campagne de Russie. Au passage de la Bérésina, alors que l’un des
deux ponts s’étant rompu, la foule se précipitait frénétiquement
vers l’autre, Larrey, entraîné par la violence du mouvement, se vit
pressé, poussé, étouffé, tout près de périr. Par hasard il se nomme,
ou peut-être il est reconnu, et soudain ces hommes que le désespoir
rendait furieux, rendait féroces, qui, par l’instinct égoïste de la
conservation, devenaient capables de marcher sur leurs officiers, sur
leurs généraux, sur des femmes et des enfants même, au nom vénéré de
Larrey s’émeuvent; les rangs s’ouvrent pour lui donner passage, ou
plutôt soulevé par des bras généreux, il est porté de main en main par
dessus les têtes jusqu’à l’autre rive. A peine il y mettait le pied que
le pont s’écroulait derrière lui; ses sauveurs, et avec eux toute la
multitude, étaient engloutis dans le fleuve.
[27] Le jour même où Larrey s’éteignait à Lyon, sa femme, la digne
compagne de sa vie, expirait à Bièvre dans les bras de sa fille.