LAMARTINE[20]

«Il est des erreurs tellement évidentes, des jugements si manifestement

empreints de passion, qu’ils ne trompent que ceux qui veulent être

trompés. Le danger n’est point là; craignez beaucoup plus ces sophismes

déguisés avec tant d’art et parés de tant de séductions qu’il devient

presque impossible de s’en défendre. Par malheur, ce danger se cache

souvent dans la parole et les écrits des hommes supérieurs comme sous

les fleurs parfumées le poison qui donne la mort.

«Comme ces hommes sont doués d’une sensibilité exquise, les impressions

qu’ils reçoivent, vives, profondes, passionnées, décident d’une manière

souveraine de la direction de leurs idées et de leurs opinions; leur

intelligence pénétrante trouve facilement des raisons à l’appui de la

cause qu’ils ont adoptée; ils fascinent le vulgaire et le mènent à leur

gré.

«Peut-être ne faut-il point chercher ailleurs la cause de

l’inconsistance que l’on a si souvent remarquée chez des hommes

d’un esprit supérieur. Ils adorent aujourd’hui ce qu’ils brûleront

demain; l’erreur qu’ils condamnent maintenant, ils la défendaient

hier comme un dogme sacré. Dans le même ouvrage, ils associent les

propositions les plus heurtées ou posent des conclusions inconciliables

avec les principes établis. N’imputez point à leur intention ces

étranges anomalies. Ils ont soutenu le pour et le contre avec la même

conviction; et cette conviction ils la puisaient dans l’exaltation

d’un sentiment. Lorsque leur génie se déployait en images, en pensées

pleines de grandeur et d’éclat, il était, à son insu, l’esclave du

cœur; esclave habile, ingénieux et produisant, au caprice du maître,

des œuvres exquises, des merveilles de l’art.

«Les poètes, les vrais poètes, c’est-à-dire ces hommes doués par le

Créateur d’une intelligence élevée, d’une imagination puissante, d’une

âme de feu, sont surtout exposés à se laisser emporter ainsi aux

impressions du moment. Ils planent quelquefois dans les plus sublimes

régions de la pensée, disons même qu’il ne leur est pas impossible de

modérer leur vol et de juger avec prudence et discernement; mais on ne

saurait le nier, la réflexion, une grande force de volonté leur sont

plus nécessaires qu’au reste des hommes.»

La première fois que je lus, il y a quelques années déjà, dans

l’excellent ouvrage de Balmès, _El Criterio_, très-bien traduit par

M. E. Manec[21], ce remarquable passage, il me frappa comme une

révélation. Je m’expliquai mieux alors, chez des écrivains illustres,

des contradictions qui, plus d’une fois, m’avaient étonné, indigné, et

me les avait fait juger avec une sévérité, non pas sans doute injuste,

mais qui, quant aux intentions du moins, ne faisait pas assez la part

du tempérament et des circonstances. Ainsi m’était-il arrivé avec

Lamartine dans une _étude_, publiée de son vivant, et qui, sans nier

le génie, ne mettait point peut-être assez de mesure dans le blâme,

pénétré que j’étais de cette autre et si juste pensée de Balmès,

exprimée dans le chapitre XI du livre XIX:

«Il est pour la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, pour

toutes les branches de la littérature et de l’art en un mot, des

devoirs sacrés, trop souvent méconnus: _La Vérité et le Bien_: la

vérité pour l’esprit, le bien pour le cœur; voilà les deux objets

essentiels de l’art; voilà l’idéal que les arts doivent offrir à

l’homme au moyen des impressions qu’ils éveillent. S’ils oublient

leur mission, s’ils ne proposent que le plaisir, ils deviennent pour

l’esprit du mal une œuvre dangereuse.

«.... Les artistes, les poètes, les orateurs, les écrivains, qui

détournent de leurs fins les dons qu’ils ont reçus, sont de véritables

pestes publiques. Phares trompeurs allumés sur l’écueil, ils égarent

ceux qu’ils avaient mission d’éclairer, ils devaient montrer le port,

ils mènent à l’abîme.»

A ces éloquentes paroles d’une vérité incontestable, on ne peut

qu’applaudir certes, et il est regrettable que le grand poète ne les

ait pas eues présentes à l’esprit plus d’une fois quand il prenait la

plume. Son œuvre assurément n’offrait pas un si incroyable mélange de

bien et de mal; on ne le verrait point si souvent «flottant à tout

vent de doctrine», tour à tour et dans le même volume, peut-être dans

la même pièce, ou le même chapitre, croyant et sceptique, royaliste

et républicain, glorifiant la chasteté et la volupté, tantôt dans le

ciel, tantôt au plus profond des abîmes. Maintenant fut-il toujours

aussi coupable qu’il semble au premier coup d’œil? De ses égarements

avait-il pleine conscience et n’était-il pas le plus souvent le jouet

de ses impressions et hallucinations du moment? j’incline à le croire

surtout depuis que j’ai lu et médité l’admirable page de Balmès, plus

haut citée, et qui me fit penser à l’auteur des _Méditations_ et des

_Harmonies_ tout d’abord. Aussi j’aurais maintenant à écrire mon

_étude_ sur Lamartine, je modifierais sans nul doute plusieurs de mes

jugements un peu pour le fond et beaucoup pour la forme, alors surtout

que la tombe s’est fermée sur le poète, après une mort qui, comme celle

de sa sainte mère et de sa pieuse femme, fut chrétienne. Si l’on ne

doit aux défunts que la vérité, quand cette vérité s’adresse à un mort

de la veille, et qui a laissé des œuvres regrettables sans doute mais

aussi tant de pages irréprochables et qui seront éternellement belles,

il faut la dire (cette vérité) avec tous les égards dus à une illustre

mémoire, et dans un langage d’où l’impartiale sincérité n’exclue pas la

sympathie.

Ce respect qu’inspire une tombe glorieuse, ouverte récemment, ne peut

d’ailleurs nous condamner au mutisme, et, par la nécessité de ne pas

dissimuler les écarts d’un grand et rare génie, nous empêcher de lui

faire honneur alors surtout que son nom vient tout naturellement se

placer sous la plume. Lamartine, pour qui maintenant a commencé la

postérité, en tant que poète lyrique, est l’un des premiers, le premier

peut-être, et près de lui Jean-Baptiste Rousseau, trop vanté, paraît

à peine un écolier. Quel souffle puissant, quelle inspiration sublime

dans certaines pièces des _Méditations_, des _Harmonies_ et même des

_Recueillements_! Il suffit de citer l’_Homme_ où se lit ce magnifique

vers dont Lamartine n’a pas assez gardé souvenir:

C’est pour la vérité que Dieu fit le génie!

et les superbes pièces, l’_Immortalité_, _Dieu_, _la Prière_,

_les Etoiles_, _Bénédiction de Dieu dans la solitude_, _l’Infini

dans les Cieux_, _Bonaparte_, etc., autant de chefs-d’œuvre qui,

par la splendeur de la forme, la sublimité des idées, ce flot de

poésie nouvelle, jaillissant comme d’une source intarissable,

seront à toujours des modèles faits pour provoquer l’admiration et

l’enthousiasme. Pourquoi faut-il qu’à côté de ces merveilleux poèmes, à

quelques pages de distance, parfois au verso même, on en lise d’autres

d’un accent si différent, par exemple cette inconcevable, cette

inexcusable pièce du _Désespoir_ éclatant comme l’hymne du doute, et

avec de si horribles blasphèmes assez froidement réfutés dans la pièce

qui suit: La _Providence à l’homme_, écrite, si l’on en croit certains

commentaires, moins par conviction que par condescendance pour la mère

du poète. On a peine à comprendre cette frénésie de scepticisme, ce cri

ou plutôt ce hurlement de colère impie, de la part du poète, comblé de

toute manière par la Providence, et qui a écrit les autres pièces, la

plupart si vraiment belles et pieuses, surtout ce poème de la _Mort

de Socrate_, irréprochable pour le fond comme pour la forme. Jamais

la haute spiritualité n’a parlé une langue plus harmonieuse et plus

pure. Malheureusement le doute, tantôt dissimulé et discret, tantôt

hautain et violent, reparaîtra dans plusieurs pièces, et en particulier

dans le volume des _Recueillements_ où le poète affecte des allures

philosophiques qui ne sont point au profit de son inspiration, témoin

la pièce à M. de Genoude sur son ordination, pièce d’ailleurs presque

médiocre et où manque le souffle. Dans l’ode à M. Bouchard intitulée

_Utopie_, plus accentuée encore comme pensée, on lit entre autres

choses:

L’homme adore et croit en esprit.

Minarets, pagodes et dômes

_Sont écroulés sur leurs fantômes_,

Et l’homme, de ces dieux vainqueur,

Sur tous ces temples en poussière

N’a ramassé que la prière

Pour la transvaser dans son cœur.

Un seul culte enchaîne le monde

Que vivifie un seul amour;

Son dogme, où la lumière abonde,

N’est qu’un Évangile au grand jour.

Sa foi, sans ombre et sans emblème,

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est le Verbe pur du Calvaire,

Non tel qu’en terrestres accens,

L’écho lointain du sanctuaire

En laissa fuir le divin sens,

Mais tel qu’en ses veilles divines

Le front du Couronné d’épines

S’illuminait en le parlant!

Il y a là, ce semble, quelque peu de galimatias et pas très-orthodoxe.

Une pièce magnifique dans ce volume, trop mélangé à tous égards, est

la _Réponse aux Adieux de sir Walter Scott_, parce qu’ici le poète est

surtout poète.

Un reproche encore que l’on peut et doit adresser trop souvent à

Lamartine, c’est la vivacité de certaines images, la fougue de passion

qui, dans tels ou tels morceaux, fait explosion avec des accents

fiévreux, témoin les pièces à _Elvire_ ou ce fragment des _Novissima

Verba_ commençant par les vers:

Amour, être de l’être, amour, âme de l’âme,

Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourtant ces vers se lisent dans le recueil des _Harmonies_ qui, sauf

quelques pièces, pour la pureté de l’inspiration, l’élévation des

pensées, l’accent religieux, est assurément le meilleur du poète,

quoique, pour la perfection de la forme, le tome 1er des _Méditations_,

où se trouve la _Mort de Socrate_, semble supérieur. Ce souffle

profane, passionné, cette adoration de la créature s’exprimant dans une

langue caressante comme les chants de la Syrène antique, rendent la

lecture du grand poète dangereux parfois pour les jeunes gens et même

pour d’autres, parce que cette ivresse, devenant contagieuse, tend à

énerver les âmes. Aussi serait-il désirable que de tous les recueils

on en fît un seul, composé de pièces de choix, des seuls chefs-d’œuvre

dont la plus sévère morale n’aurait pas à s’effaroucher. Je chargerais

du triage un père de famille chrétien, ou mieux encore une mère de

famille intelligente autant que pieuse comme j’en connais plusieurs.

Et quel volume on aurait alors, véritablement admirable, incomparable!

Inutile d’ajouter qu’il n’emprunterait rien au poème fantastique de

la _Chute d’un Ange_, pas plus qu’à _Jocelyn_, une œuvre remarquable

souvent sans doute au point de vue de l’art, mais où se trouvent de

regrettables inexactitudes et des témérités hétérodoxes qui ont fait

mettre l’ouvrage à l’index.

Comme prosateur, par la fécondité des pensées, l’éclat des images,

l’ampleur de la période, Lamartine est aussi au premier rang; mais

dans ses meilleurs écrits, qui ne sont pas ceux de sa vieillesse, dans

les _Girondins_, les _Confidences_, etc., il faut déplorer toujours

ce mélange du bien et du mal, de l’ivraie et du bon grain que nous

avons eu le regret de signaler dans les œuvres poétiques. N’est-ce

point dans le 1er volume des _Confidences_ que se trouvent certaines

tirades philosophiques et politiques assez mal sonnantes aussi bien que

le portrait de cet étrange curé de village, tout occupé de chasse, de

chiens, de livres profanes, et que l’auteur nous présente avec un air

de complaisance, peu s’en faut, comme un modèle?

En tant qu’homme politique, on sait assez les erreurs et les fautes

de Lamartine; mais ces fautes et ces erreurs furent celles de son

imagination, peut-être un peu de sa vanité, plus que celles de son

cœur; on doit lui tenir compte grandement de son énergie le jour où

il nous sauvait, au péril de sa vie, l’affront du drapeau rouge,

dont l’apparition triomphante devenait pour la société le signal des

suprêmes catastrophes. Ce dont la postérité doit encore se souvenir,

plus que ne l’ont fait les contemporains, c’est de son héroïque

abnégation quand, dans une heure solennelle, en refusant de se séparer

brusquement de son collègue au gouvernement provisoire, Ledru-Rollin,

il empêchait le triomphe (autrement probable) de la faction des

violents privée de son chef et à laquelle on ôtait en même temps tout

prétexte à l’insurrection. Lamartine ne pouvait se dissimuler que cette

démarche, mal interprétée, lui coûterait sa popularité, et il n’hésita

point, à son éternel honneur, devant ce grand sacrifice, dicté par la

conscience et qu’il jugeait nécessaire au salut de la patrie. Méconnu

en effet à cette époque, délaissé, outragé pour cet acte de magnanime

dévouement, jamais il ne fut plus digne d’estime et d’admiration.

Ce souvenir doit suffire pour lui faire pardonner ses erreurs

précédentes, aussi bien que ses malheureuses spéculations littéraires,

et ces éternelles tentatives de souscription, qui déconsidéraient sa

vieillesse, et que la presse, indignée, qualifia parfois dans des

termes plus que sévères, vrais sans doute, mais que je me blâmerais de

rappeler ici.

La gloire efface tout[22]!

dirons-nous plutôt avec le poète. On peut regretter d’ailleurs qu’il

n’ait pas suivi le conseil que lui donnait, comme par un secret

pressentiment, et bien des années auparavant, l’illustre Cuvier lors de

la réception de Lamartine à l’Académie française:

«Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l’avidité du public nous

ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits, aurait-il quelque

fondement, et serait-ce pour des occupations d’un intérêt plus immédiat

que vous négligeriez ces nobles productions de l’esprit?

«J’espère, pour l’honneur des lettres, qu’il n’en est rien. Chacun de

nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince

et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l’heureux don du génie,

le talent de dévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des

devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j’ose le dire,

d’un ordre tout autrement relevé. C’est à l’humanité entière, c’est aux

siècles à venir qu’ils en doivent compte.

«Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir,

n’en est-il pas qui ont vu le bien qu’ils avaient fait ou projeté,

dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis

de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité

découverte, un seul sentiment généreux gravé par l’éloquence dans le

cœur des hommes contribuera pendant des siècles, et sans que rien

puisse l’empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera

le nom de son auteur jusqu’à la dernière postérité[23].»

Tout cela nous semble admirablement vrai. Ces paroles étaient

prophétiques non pas seulement pour l’auteur des _Méditations_, mais

pour d’autres illustres, que la politique en ce temps a fourvoyés,

Chateaubriand, Victor Hugo, etc.

On sait qu’au lendemain de la mort de Lamartine, une souscription fut

ouverte pour lui ériger une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville de

Paris. Mais depuis, paraît-il, par suite des évènements sans doute,

cette partie du programme a été modifiée; et la ville de Mâcon,

bénéficiant de la souscription, verra, dans ses murs, s’élever le

glorieux piédestal, non loin de l’humble village, _terre natale_ du

poète, et qu’il a rendu à jamais célèbre. C’est là, c’est à l’ombre du

vieux sanctuaire, où une sainte mère conduisait Lamartine tout enfant,

que sa cendre repose d’après le vœu le plus cher de son cœur, formulé,

bien des années auparavant, dans cet admirable vers:

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!

[20] Alphonse de Lamartine, né à Milly, en 1790, mort à Paris

le 28 février 1869.

[21] Publié sous le titre de: _l’Art d’arriver au vrai_.

[22] Bonaparte.--_Nouvelles méditations._

[23] _Réponse de M. le baron Cuvier_ au discours de Lamartine,

lors de sa réception à l’Académie française.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 26 / 122 题