«Il est des erreurs tellement évidentes, des jugements si manifestement
empreints de passion, qu’ils ne trompent que ceux qui veulent être
trompés. Le danger n’est point là; craignez beaucoup plus ces sophismes
déguisés avec tant d’art et parés de tant de séductions qu’il devient
presque impossible de s’en défendre. Par malheur, ce danger se cache
souvent dans la parole et les écrits des hommes supérieurs comme sous
les fleurs parfumées le poison qui donne la mort.
«Comme ces hommes sont doués d’une sensibilité exquise, les impressions
qu’ils reçoivent, vives, profondes, passionnées, décident d’une manière
souveraine de la direction de leurs idées et de leurs opinions; leur
intelligence pénétrante trouve facilement des raisons à l’appui de la
cause qu’ils ont adoptée; ils fascinent le vulgaire et le mènent à leur
gré.
«Peut-être ne faut-il point chercher ailleurs la cause de
l’inconsistance que l’on a si souvent remarquée chez des hommes
d’un esprit supérieur. Ils adorent aujourd’hui ce qu’ils brûleront
demain; l’erreur qu’ils condamnent maintenant, ils la défendaient
hier comme un dogme sacré. Dans le même ouvrage, ils associent les
propositions les plus heurtées ou posent des conclusions inconciliables
avec les principes établis. N’imputez point à leur intention ces
étranges anomalies. Ils ont soutenu le pour et le contre avec la même
conviction; et cette conviction ils la puisaient dans l’exaltation
d’un sentiment. Lorsque leur génie se déployait en images, en pensées
pleines de grandeur et d’éclat, il était, à son insu, l’esclave du
cœur; esclave habile, ingénieux et produisant, au caprice du maître,
des œuvres exquises, des merveilles de l’art.
«Les poètes, les vrais poètes, c’est-à-dire ces hommes doués par le
Créateur d’une intelligence élevée, d’une imagination puissante, d’une
âme de feu, sont surtout exposés à se laisser emporter ainsi aux
impressions du moment. Ils planent quelquefois dans les plus sublimes
régions de la pensée, disons même qu’il ne leur est pas impossible de
modérer leur vol et de juger avec prudence et discernement; mais on ne
saurait le nier, la réflexion, une grande force de volonté leur sont
plus nécessaires qu’au reste des hommes.»
La première fois que je lus, il y a quelques années déjà, dans
l’excellent ouvrage de Balmès, _El Criterio_, très-bien traduit par
M. E. Manec[21], ce remarquable passage, il me frappa comme une
révélation. Je m’expliquai mieux alors, chez des écrivains illustres,
des contradictions qui, plus d’une fois, m’avaient étonné, indigné, et
me les avait fait juger avec une sévérité, non pas sans doute injuste,
mais qui, quant aux intentions du moins, ne faisait pas assez la part
du tempérament et des circonstances. Ainsi m’était-il arrivé avec
Lamartine dans une _étude_, publiée de son vivant, et qui, sans nier
le génie, ne mettait point peut-être assez de mesure dans le blâme,
pénétré que j’étais de cette autre et si juste pensée de Balmès,
exprimée dans le chapitre XI du livre XIX:
«Il est pour la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, pour
toutes les branches de la littérature et de l’art en un mot, des
devoirs sacrés, trop souvent méconnus: _La Vérité et le Bien_: la
vérité pour l’esprit, le bien pour le cœur; voilà les deux objets
essentiels de l’art; voilà l’idéal que les arts doivent offrir à
l’homme au moyen des impressions qu’ils éveillent. S’ils oublient
leur mission, s’ils ne proposent que le plaisir, ils deviennent pour
l’esprit du mal une œuvre dangereuse.
«.... Les artistes, les poètes, les orateurs, les écrivains, qui
détournent de leurs fins les dons qu’ils ont reçus, sont de véritables
pestes publiques. Phares trompeurs allumés sur l’écueil, ils égarent
ceux qu’ils avaient mission d’éclairer, ils devaient montrer le port,
ils mènent à l’abîme.»
A ces éloquentes paroles d’une vérité incontestable, on ne peut
qu’applaudir certes, et il est regrettable que le grand poète ne les
ait pas eues présentes à l’esprit plus d’une fois quand il prenait la
plume. Son œuvre assurément n’offrait pas un si incroyable mélange de
bien et de mal; on ne le verrait point si souvent «flottant à tout
vent de doctrine», tour à tour et dans le même volume, peut-être dans
la même pièce, ou le même chapitre, croyant et sceptique, royaliste
et républicain, glorifiant la chasteté et la volupté, tantôt dans le
ciel, tantôt au plus profond des abîmes. Maintenant fut-il toujours
aussi coupable qu’il semble au premier coup d’œil? De ses égarements
avait-il pleine conscience et n’était-il pas le plus souvent le jouet
de ses impressions et hallucinations du moment? j’incline à le croire
surtout depuis que j’ai lu et médité l’admirable page de Balmès, plus
haut citée, et qui me fit penser à l’auteur des _Méditations_ et des
_Harmonies_ tout d’abord. Aussi j’aurais maintenant à écrire mon
_étude_ sur Lamartine, je modifierais sans nul doute plusieurs de mes
jugements un peu pour le fond et beaucoup pour la forme, alors surtout
que la tombe s’est fermée sur le poète, après une mort qui, comme celle
de sa sainte mère et de sa pieuse femme, fut chrétienne. Si l’on ne
doit aux défunts que la vérité, quand cette vérité s’adresse à un mort
de la veille, et qui a laissé des œuvres regrettables sans doute mais
aussi tant de pages irréprochables et qui seront éternellement belles,
il faut la dire (cette vérité) avec tous les égards dus à une illustre
mémoire, et dans un langage d’où l’impartiale sincérité n’exclue pas la
sympathie.
Ce respect qu’inspire une tombe glorieuse, ouverte récemment, ne peut
d’ailleurs nous condamner au mutisme, et, par la nécessité de ne pas
dissimuler les écarts d’un grand et rare génie, nous empêcher de lui
faire honneur alors surtout que son nom vient tout naturellement se
placer sous la plume. Lamartine, pour qui maintenant a commencé la
postérité, en tant que poète lyrique, est l’un des premiers, le premier
peut-être, et près de lui Jean-Baptiste Rousseau, trop vanté, paraît
à peine un écolier. Quel souffle puissant, quelle inspiration sublime
dans certaines pièces des _Méditations_, des _Harmonies_ et même des
_Recueillements_! Il suffit de citer l’_Homme_ où se lit ce magnifique
vers dont Lamartine n’a pas assez gardé souvenir:
C’est pour la vérité que Dieu fit le génie!
et les superbes pièces, l’_Immortalité_, _Dieu_, _la Prière_,
_les Etoiles_, _Bénédiction de Dieu dans la solitude_, _l’Infini
dans les Cieux_, _Bonaparte_, etc., autant de chefs-d’œuvre qui,
par la splendeur de la forme, la sublimité des idées, ce flot de
poésie nouvelle, jaillissant comme d’une source intarissable,
seront à toujours des modèles faits pour provoquer l’admiration et
l’enthousiasme. Pourquoi faut-il qu’à côté de ces merveilleux poèmes, à
quelques pages de distance, parfois au verso même, on en lise d’autres
d’un accent si différent, par exemple cette inconcevable, cette
inexcusable pièce du _Désespoir_ éclatant comme l’hymne du doute, et
avec de si horribles blasphèmes assez froidement réfutés dans la pièce
qui suit: La _Providence à l’homme_, écrite, si l’on en croit certains
commentaires, moins par conviction que par condescendance pour la mère
du poète. On a peine à comprendre cette frénésie de scepticisme, ce cri
ou plutôt ce hurlement de colère impie, de la part du poète, comblé de
toute manière par la Providence, et qui a écrit les autres pièces, la
plupart si vraiment belles et pieuses, surtout ce poème de la _Mort
de Socrate_, irréprochable pour le fond comme pour la forme. Jamais
la haute spiritualité n’a parlé une langue plus harmonieuse et plus
pure. Malheureusement le doute, tantôt dissimulé et discret, tantôt
hautain et violent, reparaîtra dans plusieurs pièces, et en particulier
dans le volume des _Recueillements_ où le poète affecte des allures
philosophiques qui ne sont point au profit de son inspiration, témoin
la pièce à M. de Genoude sur son ordination, pièce d’ailleurs presque
médiocre et où manque le souffle. Dans l’ode à M. Bouchard intitulée
_Utopie_, plus accentuée encore comme pensée, on lit entre autres
choses:
L’homme adore et croit en esprit.
Minarets, pagodes et dômes
_Sont écroulés sur leurs fantômes_,
Et l’homme, de ces dieux vainqueur,
Sur tous ces temples en poussière
N’a ramassé que la prière
Pour la transvaser dans son cœur.
Un seul culte enchaîne le monde
Que vivifie un seul amour;
Son dogme, où la lumière abonde,
N’est qu’un Évangile au grand jour.
Sa foi, sans ombre et sans emblème,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est le Verbe pur du Calvaire,
Non tel qu’en terrestres accens,
L’écho lointain du sanctuaire
En laissa fuir le divin sens,
Mais tel qu’en ses veilles divines
Le front du Couronné d’épines
S’illuminait en le parlant!
Il y a là, ce semble, quelque peu de galimatias et pas très-orthodoxe.
Une pièce magnifique dans ce volume, trop mélangé à tous égards, est
la _Réponse aux Adieux de sir Walter Scott_, parce qu’ici le poète est
surtout poète.
Un reproche encore que l’on peut et doit adresser trop souvent à
Lamartine, c’est la vivacité de certaines images, la fougue de passion
qui, dans tels ou tels morceaux, fait explosion avec des accents
fiévreux, témoin les pièces à _Elvire_ ou ce fragment des _Novissima
Verba_ commençant par les vers:
Amour, être de l’être, amour, âme de l’âme,
Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pourtant ces vers se lisent dans le recueil des _Harmonies_ qui, sauf
quelques pièces, pour la pureté de l’inspiration, l’élévation des
pensées, l’accent religieux, est assurément le meilleur du poète,
quoique, pour la perfection de la forme, le tome 1er des _Méditations_,
où se trouve la _Mort de Socrate_, semble supérieur. Ce souffle
profane, passionné, cette adoration de la créature s’exprimant dans une
langue caressante comme les chants de la Syrène antique, rendent la
lecture du grand poète dangereux parfois pour les jeunes gens et même
pour d’autres, parce que cette ivresse, devenant contagieuse, tend à
énerver les âmes. Aussi serait-il désirable que de tous les recueils
on en fît un seul, composé de pièces de choix, des seuls chefs-d’œuvre
dont la plus sévère morale n’aurait pas à s’effaroucher. Je chargerais
du triage un père de famille chrétien, ou mieux encore une mère de
famille intelligente autant que pieuse comme j’en connais plusieurs.
Et quel volume on aurait alors, véritablement admirable, incomparable!
Inutile d’ajouter qu’il n’emprunterait rien au poème fantastique de
la _Chute d’un Ange_, pas plus qu’à _Jocelyn_, une œuvre remarquable
souvent sans doute au point de vue de l’art, mais où se trouvent de
regrettables inexactitudes et des témérités hétérodoxes qui ont fait
mettre l’ouvrage à l’index.
Comme prosateur, par la fécondité des pensées, l’éclat des images,
l’ampleur de la période, Lamartine est aussi au premier rang; mais
dans ses meilleurs écrits, qui ne sont pas ceux de sa vieillesse, dans
les _Girondins_, les _Confidences_, etc., il faut déplorer toujours
ce mélange du bien et du mal, de l’ivraie et du bon grain que nous
avons eu le regret de signaler dans les œuvres poétiques. N’est-ce
point dans le 1er volume des _Confidences_ que se trouvent certaines
tirades philosophiques et politiques assez mal sonnantes aussi bien que
le portrait de cet étrange curé de village, tout occupé de chasse, de
chiens, de livres profanes, et que l’auteur nous présente avec un air
de complaisance, peu s’en faut, comme un modèle?
En tant qu’homme politique, on sait assez les erreurs et les fautes
de Lamartine; mais ces fautes et ces erreurs furent celles de son
imagination, peut-être un peu de sa vanité, plus que celles de son
cœur; on doit lui tenir compte grandement de son énergie le jour où
il nous sauvait, au péril de sa vie, l’affront du drapeau rouge,
dont l’apparition triomphante devenait pour la société le signal des
suprêmes catastrophes. Ce dont la postérité doit encore se souvenir,
plus que ne l’ont fait les contemporains, c’est de son héroïque
abnégation quand, dans une heure solennelle, en refusant de se séparer
brusquement de son collègue au gouvernement provisoire, Ledru-Rollin,
il empêchait le triomphe (autrement probable) de la faction des
violents privée de son chef et à laquelle on ôtait en même temps tout
prétexte à l’insurrection. Lamartine ne pouvait se dissimuler que cette
démarche, mal interprétée, lui coûterait sa popularité, et il n’hésita
point, à son éternel honneur, devant ce grand sacrifice, dicté par la
conscience et qu’il jugeait nécessaire au salut de la patrie. Méconnu
en effet à cette époque, délaissé, outragé pour cet acte de magnanime
dévouement, jamais il ne fut plus digne d’estime et d’admiration.
Ce souvenir doit suffire pour lui faire pardonner ses erreurs
précédentes, aussi bien que ses malheureuses spéculations littéraires,
et ces éternelles tentatives de souscription, qui déconsidéraient sa
vieillesse, et que la presse, indignée, qualifia parfois dans des
termes plus que sévères, vrais sans doute, mais que je me blâmerais de
rappeler ici.
La gloire efface tout[22]!
dirons-nous plutôt avec le poète. On peut regretter d’ailleurs qu’il
n’ait pas suivi le conseil que lui donnait, comme par un secret
pressentiment, et bien des années auparavant, l’illustre Cuvier lors de
la réception de Lamartine à l’Académie française:
«Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l’avidité du public nous
ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits, aurait-il quelque
fondement, et serait-ce pour des occupations d’un intérêt plus immédiat
que vous négligeriez ces nobles productions de l’esprit?
«J’espère, pour l’honneur des lettres, qu’il n’en est rien. Chacun de
nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince
et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l’heureux don du génie,
le talent de dévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des
devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j’ose le dire,
d’un ordre tout autrement relevé. C’est à l’humanité entière, c’est aux
siècles à venir qu’ils en doivent compte.
«Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir,
n’en est-il pas qui ont vu le bien qu’ils avaient fait ou projeté,
dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis
de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité
découverte, un seul sentiment généreux gravé par l’éloquence dans le
cœur des hommes contribuera pendant des siècles, et sans que rien
puisse l’empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera
le nom de son auteur jusqu’à la dernière postérité[23].»
Tout cela nous semble admirablement vrai. Ces paroles étaient
prophétiques non pas seulement pour l’auteur des _Méditations_, mais
pour d’autres illustres, que la politique en ce temps a fourvoyés,
Chateaubriand, Victor Hugo, etc.
On sait qu’au lendemain de la mort de Lamartine, une souscription fut
ouverte pour lui ériger une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville de
Paris. Mais depuis, paraît-il, par suite des évènements sans doute,
cette partie du programme a été modifiée; et la ville de Mâcon,
bénéficiant de la souscription, verra, dans ses murs, s’élever le
glorieux piédestal, non loin de l’humble village, _terre natale_ du
poète, et qu’il a rendu à jamais célèbre. C’est là, c’est à l’ombre du
vieux sanctuaire, où une sainte mère conduisait Lamartine tout enfant,
que sa cendre repose d’après le vœu le plus cher de son cœur, formulé,
bien des années auparavant, dans cet admirable vers:
O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
[20] Alphonse de Lamartine, né à Milly, en 1790, mort à Paris
le 28 février 1869.
[21] Publié sous le titre de: _l’Art d’arriver au vrai_.
[22] Bonaparte.--_Nouvelles méditations._
[23] _Réponse de M. le baron Cuvier_ au discours de Lamartine,
lors de sa réception à l’Académie française.