La passion de la science n’avait en rien nui chez notre savant à la
tendresse de cœur. Seize ans après la mort de sa femme, le cœur encore
tout plein de son souvenir, il disait: «Je ne sais pas comment ma
vie ne s’éteignit pas au moment où je perdis l’ange qui faisait mon
bonheur.»
Cette dame qu’il avait épousée veuve avait un fils de son premier mari,
M. Gauthier. Lacépède, après la mort de la mère, adopta cet enfant
qui fut sa consolation dans son immense douleur. Dans un papier qu’il
portait habituellement sur lui, et qui fut trouvé après sa mort, on
lisait: «En quelque endroit que je meure, je supplie tous ceux qui
pourront concourir à faire exécuter ma dernière volonté de faire
transporter mon corps dans le cimetière de la commune de Leuville
(Seine-et-Oise.) C’est dans ce cimetière que mon amie, mon amante, ma
femme, si vertueuse, si spirituelle, si aimable, si recommandable par
son extrême bonté, son humanité éclairée, sa bienfaisance active, ses
grâces, sa modestie, ses talents, ses connaissances et ses charmes; si
adorable par la douceur inaltérable, la résignation édifiante et la
patience héroïque avec lesquelles elle a supporté pendant un an les
souffrances les plus cruelles; c’est dans ce cimetière, dis-je, qu’elle
a voulu être enterrée auprès de son père, de son grand’père, de son
premier mari, des respectables cultivateurs qui l’avaient vue naître.
Là repose cette femme si vénérée, si aimée du pauvre, si chérie de
tous, si adorée par son malheureux époux.... Je demande comme la plus
grande des grâces que mon corps soit placé absolument et précisément
dans la même tombe, dans la même bière que celle que la mort m’a
enlevée si jeune, qui daigna tant m’aimer, m’a rendu si heureux et ne
faisait qu’un avec moi.»
En lisant cette page douloureuse, on ne peut s’empêcher de penser à
la vanité de tous les bonheurs de la terre, même les plus purs et
les meilleurs et qui, vous manquant au milieu de leurs plus douces
ivresses, laisseraient le cœur en proie à de tels déchirements, à de
si effroyables désolations si l’on n’était soutenu par l’espérance
chrétienne. «S’il est peu de vies remplies de plus de travaux, dit M.
Villenave en parlant de Lacépède, il n’en est aucune peut-être qui ait
été semée à la fois de tant de vertus et de tant de dignités, de tant
d’afflictions connues et de bienfaits ignorés.»
Lors des évènements de 1814, Lacépède fut privé par le gouvernement
provisoire de sa place de chancelier de la Légion d’Honneur. Il en
profita pour se retirer en quelque sorte de la vie publique, encore
qu’il ait fait partie de la Chambre des pairs où il fut appelé à siéger
dans l’année 1819. Mais un nouveau malheur, qui le frappa peu après, le
plongea dans une tristesse profonde et vint augmenter son goût pour la
solitude.
La femme de son fils adoptif, qu’il aimait comme une fille, lui fut
enlevée par une mort foudroyante et jamais il ne put se consoler d’une
telle perte. A la suite de cette catastrophe, il modifia, par un
post-scriptum, l’espèce de testament qu’on a lu plus haut: Il demandait
à être enterré près de sa belle-fille à Epinay, mais en ajoutant: «Je
désire vivement et je prescris de même autant qu’il est en moi que la
bière dans laquelle ont été renfermées les cendres de mon épouse si
bonne, si bienfaisante, si admirable, de mon amante adorée, que cette
bière sacrée soit portée, après ma mort, dans le cimetière d’Epinay,
à côté de celle de mon enfant si chérie, si regrettée et si digne de
l’être, l’amie si constante des pauvres et des malheureux.»
La santé de Lacépède se ressentit de ses chagrins plus sensibles par
l’âge. Déjà languissant, il fut atteint d’une variole à laquelle il
succomba et qu’il avait contractée, d’après ses biographes, dans des
circonstances assez singulières. Un jour qu’il se rendait à l’Institut,
il rencontra, près du Val-de-Grâce, un médecin de ses amis M. Dumeril
qui sortait de l’hôpital et de la salle où se trouvaient plusieurs
malades atteints de la petite vérole. Le médecin, par distraction ou
imprudence, prit la main que lui tendait Lacépède, la serra à plusieurs
reprises, et ainsi, paraît-il, lui inocula le fatal virus.
Dès le lendemain en effet, la maladie se déclara avec une extrême
violence et telle que notre savant jugea tout d’abord son état
désespéré.
--Je vais aller retrouver Buffon, dit-il à son médecin.
Il ne s’effraya point cependant, pas assez même peut-être puisque,
au dire de son biographe: «il ne changea rien à ses habitudes, il se
leva et se coucha aux heures ordinaires» alors que sans doute de plus
grandes précautions étaient nécessaires. A un certain moment, montrant
à son fils ses mains gonflées, il lui dit:
«Mon cher Charles, moi qui ai tant aimé la nature, qui ai peut-être
contribué à la faire aimer, tu vois comme elle me traite.»
La veille de sa mort, il se fit montrer les dernières pages d’un grand
ouvrage auquel il travaillait depuis longues années.
--Mon ami, dit-il à son fils, écris en gros caractère, _fin_ au bas de
ces manuscrits.
Ce passage du discours préliminaire témoigne des sentiments qui
l’animaient à cette heure suprême et prouvent que toujours il s’était
souvenu de sa première et chrétienne éducation: «Vers ce temps où le
fils de Drusus faisait triompher au-delà du Rhin les armes de Rome,
une petite contrée de l’Orient voyait naître Celui dont la parole
devait renouveler la face de la terre. Ceux mêmes à qui la lumière
de la foi ne révélerait pas la nature divine de Jésus, verraient en
lui l’admirable auteur du plus grand et du plus heureux changement
que puissent raconter les annales du monde. L’esprit de l’Évangile a
pénétré jusque au plus profond des cœurs; il y a gravé les principes
d’une morale aussi douce que sublime, et rendant à la nature
humaine toute sa dignité, quels progrès n’a-t-il pas imprimés à la
civilisation? Nous observerons plus d’une fois dans cette histoire les
mémorables effets de cette puissance invincible contre laquelle tous
les efforts des passions humaines ont été et seront toujours vains.»
On raconte qu’un des aïeux de Lacépède, Joseph de la Ville, qui avait
eu part aux bontés du plus aimé de nos rois, devint plus tard l’ami de
François de Sales qui lui donna son portrait; et cette image d’un saint
vénéré pour ses vertus austères sans rudesse fut toujours conservé,
dans le cabinet du fils adoptif de Buffon.
Il est difficile au reste de ne pas donner un mobile supérieur et non
simplement naturel aux vertus qu’on admirait chez cet homme rare, qui
fut véritablement un homme de bien: «Ceux qui ne l’ont pas connu, dit
Villenave, s’étonneront et pourront seuls douter: mais s’ils savent
que, par ses talents et par ses vertus, M. de Lacépède honora son
siècle, ils ignorent peut-être qu’il semblait ne pas appartenir à
son siècle par l’humble sentiment d’un mérite élevé, par la candeur
native de son âme, par l’exercice habituel et sans faste de toutes les
vertus. Ils ignorent que toutes les vertus, en restant pour lui des
devoirs, devenaient des sentiments et que ces sentiments composaient
ses habitudes et sa vie.»
Lacépède pouvait donc en toute simplicité se rendre à lui-même ce
témoignage: «Voilà vingt-six ans écoulés depuis le commencement de la
Révolution, écrivait-il, pendant ce temps si orageux, Dieu m’a fait la
grâce de ne jamais manquer à la loyauté, à l’honneur, à l’obéissance
due aux lois et au gouvernement établi; et je n’ai rien négligé pour
bien connaître la route que le devoir me prescrivait, et pour ne m’en
écarter dans aucune circonstance quels que fussent les intérêts ou les
sentiments qui tendissent à m’en détourner.»
Le deuil causé par cette mort ne se renferma pas dans la famille ou
les amis. L’enceinte de l’église d’Epinay disposée pour les obsèques
ne pouvait guère contenir que les parents, les amis, les députations
de la Chambre des Pairs, de l’Institut, etc.; cependant les habitants
du village arrivaient en foule, demandant que l’église aussi leur fût
ouverte. Et comme on leur répondait que les places étaient réservées
pour la famille, ils s’écriaient en pleurant:
--Eh! ne sommes-nous pas de la famille?
D’autres allaient répétant: «Ah! ce n’est pas tant l’argent que nous
perdons; mais qui maintenant _nous arrangera_?» Allusion touchante à
la sollicitude avec laquelle le comte de Lacépède s’entremettait comme
arbitre dans leurs différends.
Le curé d’Epinay, vieillard octogénaire, dont les philosophes du XVIIIe
siècle eux-mêmes avaient admiré les vertus, et «qui, dit Villenave, fut
un des secrets ministres des bienfaits de M. de Lacépède, sentit sa
voix s’éteindre dans le chant des funérailles, et ses larmes furent ses
plus nobles prières.»