Mais le moment approchait où, presque malgré lui, notre savant allait
être arraché à ses paisibles et chères occupations. Sa réputation
littéraire et plus encore la popularité que lui avaient mérité sa
bienfaisance et l’aménité de son caractère «le désignèrent à toutes
sortes de suffrages. On le vit successivement, dit M. de Valenciennes,
député de sa section, commandant de la garde nationale, député
extraordinaire de la ville d’Agen près l’Assemblée constituante,
(etc.). Plus d’une fois placé dans les positions les plus délicates,
il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fond de son
caractère et ces formes agréables qui en embellissaient l’expression.»
Ces qualités ne sont pas de celles qu’on apprécie dans les temps de
révolution où la violence et la passion seules peuvent se faire écouter
des multitudes trop faciles à entraîner, hélas! Un jour, Lacépède lut
avec stupeur, dans un journal, son nom en tête d’un article intitulé:
_Liste des scélérats qui votent contre le peuple_. Par un singulier
hasard, ce même jour ou le lendemain, il rencontre dans le jardin
des Tuileries l’auteur de l’article qu’il connaissait pour l’avoir
rencontré parfois chez un ami commun:
--Vous m’avez traité bien durement? lui dit-il avec douceur.
--Comment cela? répond l’autre avec l’air de l’étonnement feint ou réel.
--Vous m’appelez scélérat!
--C’est une manière de parler! scélérat veut dire simplement qu’on ne
pense pas comme nous.
A la bonne heure! Mais la foule prend à la lettre ces expressions
qui, pour les journalistes et les tribuns, ne sont qu’un langage de
circonstance, et de là des engouements irréfléchis comme aussi des
haines implacables autant que peu motivées.
Lacépède qui, comme tant d’autres bercés des mêmes et généreuses
illusions, n’avait vu dans l’avènement des idées nouvelles que la
réforme des abus, consterné, dégoûté par le triomphe de la démagogie
et jugeant impossible (pas à tort peut-être) d’en arrêter les excès,
résolut de renoncer à la vie publique et se démit de toutes ses
fonctions, même de celles de garde du cabinet du roi. Après le décret
de la convention du 10 juin 1793, qui obligeait tous les nobles à
s’éloigner tout au moins à sept lieues de Paris, il se retira au
village de Leuville, près Monthléry, où ses excellents amis, M. et Mme
Gauthier, avaient une propriété.
L’illustre savant put ainsi se dérober à la persécution qui menaçait sa
vie et ne sortit de sa retraite que deux années après (1795) quand, par
le vote unanime de ses anciens collègues du Jardin des Plantes, il fut
appelé à professer la zoologie dans cet établissement. L’année suivante
(1796), il fut élu membre de l’Institut. Il s’occupait dès lors de la
rédaction du plus important de ses ouvrages, l’_Histoire des Poissons_
dont le premier volume parut en 1798 et le cinquième et dernier en
1803. «En réunissant tout ce qu’il avait appris sur les systèmes
organiques des poissons, sur leurs habitudes, sur leur économie, dit
M. de Valenciennes, cet éloquent zoologiste avait conçu le plan de
son œuvre d’une manière large et élevée. Le talent de l’écrivain a su
faire trouver du charme à l’histoire de ces êtres qui semblent nous
toucher si peu, n’éveiller par aucun côté notre imagination. Il eut
laissé un monument scientifique exempt de reproches s’il se fût trouvé
dans des conditions moins défavorables; mais il a écrit et composé
la plus grande partie de son livre pendant les années orageuses de
la Révolution sans pouvoir profiter des recherches des étrangers pas
plus que ceux-ci ne pouvaient profiter des nôtres.» De là des lacunes
regrettables quoique forcées que devaient plus tard combler Cuvier et
Valenciennes.
La haute estime dans laquelle les gens de bien comme les savants
tenaient Lacépède, les talents dont il avait fait preuve comme
administrateur, le firent appeler, après le 18 brumaire, aux postes
les plus éminents et dont il se montra digne. Sénateur en 1799,
président du sénat en 1801, grand chancelier de la Légion-d’Honneur en
1803, ministre d’état en 1804, il avait le secret, au milieu de ses
occupations si multiples, de n’être jamais ni pressé ni accablé et de
conserver toujours sa pleine liberté d’esprit. Un jour l’Empereur lui
demandant son secret, il répondit: «C’est que j’emploie la méthode des
naturalistes.»
«Ce mot, dit Cuvier, sous l’apparence d’une plaisanterie, a plus de
vérité qu’on ne croirait. La méthode des naturalistes n’est autre chose
que l’habitude de distribuer, dès le premier examen, toutes les parties
d’un sujet jusqu’aux plus petits détails selon leurs rapports naturels.»
«Une chose, ajoute l’éminent biographe, qui devait encore plus
frapper un maître que l’on n’y avait pas accoutumé, c’était l’extrême
désintéressement de M. de Lacépède. Il n’avait voulu d’abord accepter
aucun salaire; mais comme sa bienfaisance allait de pair avec son
désintéressement, il vit bientôt son patrimoine se fondre, et une masse
de dettes se former qui aurait pu excéder ses facultés; ce fut alors
que le chef du gouvernement le contraignit de recevoir un traitement et
même l’arriéré. Le seul avantage qui en résulta pour lui fut de pouvoir
étendre ses libéralités.» Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’à sa mort,
«après avoir occupé des places si éminentes, après avoir joui pendant
dix ans de la faveur de l’arbitre de l’Europe, il n’ait pas laissé à
beaucoup près une fortune aussi considérable que celle qu’il avait
héritée de ses pères.»
Quelques anecdotes encore sur ce sujet: Lors d’une mission importante
que l’Empereur avait confiée à Lacépède, le prince de la Paix, dans une
intention facile à comprendre, lui fit présent de toute une collection
de richesses minérales entre lesquelles se trouvait une pépite d’or
d’une grande valeur; Lacépède le remercia.... au nom du Muséum
d’histoire naturelle où furent envoyés tous ces objets. La pépite s’y
voit encore.
Au commencement de l’année 1813, lorsque commencèrent les revers de nos
armées, un officier général, attaché à l’une des cours germaniques,
engagea Lacépède à faire transporter en France les fonds de la dotation
que l’Empereur lui avait donnée. Lacépède s’y refusa en disant à ses
amis:
«Je perdrai, s’il faut, cette fortune, mais je ne puis consentir à me
donner ne fut-ce que l’apparence de l’ingratitude vis-à-vis du prince
qui m’a comblé de ses bienfaits. A Dieu ne plaise surtout que j’agisse
ainsi quand la fortune paraît vouloir le trahir! Mieux vaut mille fois
perdre cet argent! (Une somme de 400,000 francs!)»
A propos des discours prononcés par Lacépède comme président du sénat
et qui lui furent plus tard reprochés, Cuvier dit non sans raison:
«Toutefois encore, dans ces discours obligés, avec quelle énergie
l’amour de la paix, le besoin de la paix se montre à chaque phrase!
Et combien, au milieu de ce qui peut paraître flatterie, on essaie
de donner des leçons! C’est qu’en effet c’était la seule forme sous
laquelle les leçons pussent être écoutées; mais elles furent inutiles;
elles ne pouvaient arrêter le cours des destinées.»
Il est certain d’ailleurs que l’admiration de Lacépède comme son
affection pour Napoléon ne l’aveuglaient point, et la fermeté au besoin
ne lui manquait pas, en voici la preuve:
Pendant une campagne meurtrière, quelques croix d’honneur avaient été
accordées par le major général de la grande armée à de très jeunes
officiers. On crut que cette faveur était prématurée. L’Empereur
ordonne au grand chancelier de les leur retirer. Vainement celui-ci
représente la douleur qu’éprouveront des braves salués déjà comme
légionnaires. Rien ne calmait l’Empereur qui se croyait trompé.
--Eh bien, répondit Lacépède, je vous demande pour eux ce que je
voudrais obtenir moi-même si j’étais à leur place: c’est d’envoyer
aussi l’ordre de les fusiller.
Les croix furent maintenues.
«Il se croyait comptable envers le public, disent à l’envi Cuvier,
Valenciennes et Villenave, de tout ce qu’il recevait comme traitement
et dans ce compte c’était toujours à ses dépens que se soldaient
les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des
légionnaires pauvres, des veuves laissées sans moyens d’existence. Son
ingénieuse générosité les devinait avant toute demande. Souvent il leur
laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publics qui avaient
cette destination.
»Lorsque l’erreur n’eut pas été possible, il cachait discrètement la
main qui donnait.»
Un fonctionnaire d’un ordre supérieur, placé à sa recommandation, et
ruiné par de fausses spéculations, fut obligé de quitter sa famille.
Lacépède fit tenir régulièrement à sa femme 500 fr. par mois jusqu’à ce
que le fils fût en âge d’obtenir un emploi, et cette dame a toujours
cru qu’elle recevait cet argent de son mari. Ce ne fut que plus tard et
par la personne de confiance chargée de cette bonne œuvre qu’on connut
la vérité.
Un employé dans les bureaux de la grande chancellerie fit des pertes
relativement considérables. Pour sortir d’embarras, une somme de 10,000
fr. lui devenait nécessaire. Cette somme une personne s’engage à la lui
remettre à la condition qu’il lui céderait sa place. L’employé, sûr de
la bienveillance de Lacépède, lui confie sa situation et la promesse
qui lui est faite.
--Je prends grandement part à votre malheur, répond le chancelier, et
de tout mon cœur je vous plains, mais je ne puis me prêter à ce que
vous désirez. Si votre place devenait vacante, elle appartiendrait de
droit à M. X... dont l’administration ne peut oublier les anciens et
loyaux services. Lui préférer un étranger serait une injustice que je
ne commettrai jamais.
Le solliciteur sortit désespéré; mais quelques heures après, on lui
remettait, de la part du grand chancelier, cette même somme de 10,000;
et quand, les larmes aux yeux, sous le coup de son émotion, il accourt
pour le remercier et prendre en même temps des engagements pour
l’avenir:
--Vous me rendrez cet argent quand vous pourrez, répond Lacépède, vous
savez, mon ami, que je ne prête jamais.
Sa bonté devenue proverbiale parmi les élèves de la Légion d’Honneur
à Saint-Denis, le faisait considérer dans cette institution comme un
tendre père sans cesse occupé du bonheur de ses enfants. En toute
occasion d’ailleurs, il donnait à cette maison, qu’il avait contribué à
fonder, les marques du plus vif intérêt, du plus sérieux attachement.
On rapporte qu’un jour, bien qu’excédé par ses travaux scientifiques
et administratifs, il quitta tout pour se rendre en hâte à Saint-Denis
auprès d’une élève, pauvre enfant de onze ans, qui, se mourant de la
poitrine, avait demandé comme une grâce de voir une dernière fois le
bon monseigneur le chancelier.
Celui-ci arrive, s’approche doucement du lit de la petite malade
presque à l’agonie et qui, depuis plusieurs heures, semblait avoir
perdu connaissance. Cependant, en entendant la voix du grand
chancelier, elle ouvre les yeux et avec un doux sourire, elle murmure:
--Je vous vois, Monseigneur, que je suis heureuse! je vais dans le ciel
prier le bon Dieu pour vous.