I
Bernard Germain Etienne de la Ville sur Illon, était né à Agen, le
26 décembre 1756. Son père, le comte de la Ville, lieutenant général
de la sénéchaussée, lui donna le nom de Lacépède. Ainsi s’appelait
un grand oncle maternel, qui avait fait l’enfant son héritier à la
condition qu’il porterait son nom. Dans l’_Eloge historique_ lu par lui
à l’Institut, Cuvier reconnaît que cette famille était l’une des plus
anciennes de la province.
«Veuf de bonne heure, le père du jeune Lacépède, dit M. de Valenciennes
dans sa consciencieuse Notice, concentra sur lui toute son affection,
et voulut partager avec un précepteur éclairé, le chanoine Carrier, le
soin de l’élever et de l’instruire. M. de Chabannes, évêque d’Agen,
vint aussi le seconder merveilleusement dans le système d’éducation
qu’il adopta pour son fils chéri. Sachant combien les premières
impressions laissent des traces profondes, tous deux veillaient avec
une scrupuleuse attention sur la société et les lectures de leur jeune
élève (que ceci vous serve d’exemple, ô maîtres et parents!). Aussi
dit-il de lui-même dans les Mémoires manuscrits qu’il a laissés sur
sa vie: «J’ignorai longtemps ce que c’est qu’un méchant homme et un
mauvais livre. A treize ans, je croyais encore que tous les poètes
ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet,
tous les moralistes à Fénelon.»
Quelques volumes de Buffon, qu’on mit entre les mains de l’adolescent,
éveillèrent en lui le goût de la science et lui révélèrent sa vocation.
L’histoire naturelle, science surtout d’observation, devint son étude
favorite, étude à laquelle ne pouvait être que favorable l’isolement
dans lequel il vivait au château de Lacépède. Sans compagnon, il
n’avait point l’occasion d’être distrait par les jeux de son âge:
«L’habitude de penser longtemps, dit-il dans les Mémoires déjà cités,
me conduisit à celle d’examiner avec attention tous les objets dont
je m’occupais. J’y acquis de la facilité, j’y trouvai du plaisir....
J’allais souvent m’asseoir à l’ombre des grands arbres, au sommet des
roches escarpées du haut desquelles je dominais sur cette vaste et
admirable plaine de la Garonne... Ma vocation devenait plus forte au
milieu de ces grandes images, et du haut des rochers il me semblait
entendre la voix de la nature qui m’appelait à elle, me montrait les
immenses monuments de sa puissance et les magnifiques tableaux qui
retracent à tous de tant de manières les traits de son immortelle
beauté.»
Mais ce qui est le signe d’une nature privilégiée, son ardeur pour la
science ne le rendait point indifférent aux délicates jouissances que
l’art peut donner. Son père, comme son précepteur, et plusieurs membres
de sa famille étaient musiciens; il apprit d’eux cette belle langue de
l’harmonie qui lui devint en quelque sorte une autre langue maternelle
à ce point qu’adolescent encore on le vit à Agen diriger des concerts
où furent exécutés plusieurs morceaux de sa composition applaudis avec
enthousiasme. A cette époque, il eut la pensée, lui qui n’avait pas
seize ans, de remettre en musique _l’Armide_ de Quinault et ne renonça
à ce projet un peu téméraire qu’en apprenant que Gluck l’avait devancé.
Son travail toutefois ne fut pas absolument perdu; car son ébauche
envoyée à Gluck lui valut de la part de ce maître des encouragements et
des félicitations.
Cependant la musique ne lui faisait en aucune façon abandonner ou même
négliger la science. Car, quelque temps après, un Mémoire, relatif
aux phénomènes de l’aimant et aussi touchant d’autres questions
controversées par les physiciens, attira l’attention de Buffon qui lui
écrivit dans des termes témoignant de l’estime la plus flatteuse. Il
y a plus: Lacépède, à l’âge de vingt ans, ayant obtenu de son père la
permission de faire un voyage à Paris, s’empressa, le lendemain de son
arrivée, de se présenter chez l’illustre naturaliste qui, «frappé de sa
jeunesse, le prend d’abord pour le fils de celui avec qui il s’est mis
en correspondance et le comble d’éloges dès qu’il est détrompé.»
Gluck ne lui fit pas un accueil moins paternel. Cependant la famille
de Lacépède aurait désiré lui voir embrasser ce que dans le monde on
appelle une carrière, conforme à son rang et à sa naissance, soit les
armes, soit la diplomatie. Lacépède, lui, craignait d’enchaîner son
indépendance et d’accepter une position qui gênerait son goût pour
l’étude. «Une circonstance fortuite, dit Villenave, vint le tirer
d’embarras. Un prince allemand, qu’il avait connu à Paris, lui offrit
un brevet de colonel dans les troupes des cercles de l’Empire. Il
accepta avec beaucoup d’empressement ce service qui n’en était pas
un, mais qui donnait un uniforme et des épaulettes et la famille s’en
contenta.»
En 1785, Lacépède publia, sous le titre de: _Poétique de la Musique_,
un ouvrage qui fut accueilli avec faveur. Le style, dans sa vivacité,
se sent de l’ardeur de la jeunesse en même temps que l’élévation des
idées et certaines illusions mêmes attestent une grande noblesse de
cœur, témoin ce passage:
«O artistes, ô vous tous qui vous consacrez à l’art enchanteur de
la musique, rendez-lui toute sa dignité, tout son véritable éclat;
rapprochez-le de sa vraie destination, de celle de soulager les misères
humaines, de répandre mille charmes autour de nous, de faire oublier
les malheurs privés et les calamités publiques par des jouissances
pures rendues plus vives par le partage ou senties plus profondément
dans la solitude..... Méritez de nouveaux hommages en ne faisant
jamais naître dans nos âmes que les passions utiles, la vertu, le
courage généreux, le dévouement héroïque, la vive sensibilité, l’amitié
constante, la tendresse pure et fidèle, la douce pitié et l’humanité
bienfaisante.»
«Les deux ouvrages, _Essai sur l’Électricité_, _Physique générale et
particulière_, furent moins goûtés que la _Poétique sur la Musique_
et même valurent à l’auteur quelques critiques assez sévères. On lui
reprochait d’adopter trop légèrement et peut-être d’exagérer certaines
théories de Buffon qui n’étaient que de brillantes hypothèses. Mais
ces publications eurent pour conséquence néanmoins de le mettre en
rapport immédiat et habituel avec l’illustre naturaliste qui songea
dès lors à l’associer à ses travaux et, dans cette pensée, offrit à
Lacépède la place de garde démonstrateur du cabinet du roi, vacante
par la retraite de Daubenton. «Lacépède, dit M. de Valenciennes,
accepta ces modestes fonctions avec joie, et il les remplit avec zèle
et ponctualité, se tenant, les jours publics, dans les galeries,
répondant avec son affabilité accoutumée à toutes les questions, et ne
montrant pas moins d’égards aux gens du peuple qu’aux hommes les plus
considérables et les plus distingués.»
En 1788, Lacépède publia, comme continuation de Buffon, un premier
volume contenant l’_Histoire naturelle, générale et particulière des
quadrupèdes ovipares_, et, l’année suivante, parut le second volume,
contenant l’_Histoire naturelle des Serpents_. De cet ouvrage, qui
valut à l’auteur les éloges de l’Académie des Sciences, Cuvier
n’hésitait pas à dire, vingt ans plus tard, que: «par l’élégance du
style, l’intérêt des faits qui y sont recueillis, et au point de vue
purement scientifique, il présente des avantages incontestables sur le
livre immortel auquel il fait suite.»
Détachons de ce beau livre une page seulement qui suffit pour faire
connaître la manière de l’auteur: «A la suite des nombreuses espèces
des quadrupèdes et des oiseaux se présente l’ordre des serpents;
ordre remarquable en ce qu’au premier coup d’œil, les animaux qui le
composent paraissent privés de tout moyen de se mouvoir et uniquement
destinés à vivre sur la place où le hasard les fait naître. Peu
d’animaux cependant ont les mouvements aussi prompts et se transportent
avec autant de vitesse que le serpent; il égale presque par sa rapidité
une flèche tirée par un bras vigoureux lorsqu’il s’élance sur sa proie
ou qu’il fuit devant l’ennemi: chacune de ses parties devient alors
comme un ressort qui se débande avec violence; il semble ne toucher
à la terre que pour en rejaillir; et, pour ainsi dire, sans cesse
repoussé par les corps sur lesquels il s’appuie, on dirait qu’il nage
au milieu de l’air en rasant la surface du terrain qu’il parcourt.
S’il veut s’élever encore davantage, il le dispute à plusieurs espèces
d’oiseaux par la facilité avec laquelle il parvient jusqu’au plus
haut des arbres, autour desquels il roule et déroule son corps avec
tant de promptitude que l’œil a de la peine à le suivre. Souvent
même, lorsqu’il ne change pas encore de place, mais qu’il est prêt à
s’élancer et qu’il est agité par quelque affection vive, comme l’amour,
la colère, ou la crainte, il n’appuie contre terre que sa queue qu’il
replie en détours sinueux, il redresse avec fierté sa tête, il relève
avec vitesse le devant de son corps et le retenant dans une attitude
droite, et perpendiculaire bien loin de paraître uniquement destiné
à ramper, il offre l’image de la force, du courage, et d’une sorte
d’empire.»