Dans l’église d’Oullins, joli village à une lieue de Lyon, on lit, sur
une des parois de la muraille, cette inscription:
A LA MÉMOIRE
DE JOSEPH-MARIE JACQUARD
MÉCANICIEN CÉLÈBRE,
HOMME DE BIEN ET DE GÉNIE,
MORT A OULLINS, DANS SA MAISON,
LE VII AOUT MDCCCXXXIV,
AU SEIN DES CONSOLATIONS RELIGIEUSES.
AU NOM DES HABITANTS DE LA COMMUNE,
HOMMAGE
DU CONSEIL MUNICIPAL
DONT IL AVAIT FAIT PARTIE.
Sur la place Sathonay, à Lyon, on voit également une statue en bronze
de Jacquard, ouvrage de Foyatier, l’auteur de _Spartacus_, et inaugurée
le dimanche 16 août 1840[7]. Dans le musée de Lyon, enfin, on admire un
portrait en pied des plus remarquables du même Jacquard, portrait qui
fut exécuté, par suite d’un vote du conseil municipal et du vivant même
de Jacquard.
Quel était donc cet homme auquel furent décernés tant d’honneurs
singuliers attestant une reconnaissance si vive, glorieuse pour
celui qui en était l’objet comme pour ceux que l’on voyait empressés
à multiplier les preuves de leur vénération et de leur gratitude? Cet
homme, il nous plaît d’avoir à le dire, ce n’était ni un grand roi, ni
un célèbre homme d’État, ce n’était pas davantage un illustre capitaine
ou quelque poète fameux, non, mais tout simplement le fils d’un pauvre
et obscur ouvrier, ouvrier lui-même avant qu’il fût parvenu au premier
rang par sa persévérance héroïque. Sa vie est de celles qu’on est
heureux d’avoir à raconter; car comme le dit si bien son épitaphe, il
fut tout à la fois: _Homme de bien et de génie_.
Né à Lyon, le 7 juillet 1752, Jacquard (Joseph-Marie), était fils d’un
simple ouvrier à la grand’tire, c’est-à-dire en étoffes brochées; sa
mère, Antoinette Rives, était _liseuse de dessin_. «Lire un dessin, dit
M. Durozoir[8], c’est disposer les fils de chaîne d’une étoffe dans
l’ordre indiqué par le dessinateur sur une carte divisée par petites
cases, de manière à élever tour à tour un certain nombre de ces fils au
moyen de ficelles, pour composer et reproduire sur une étoffe un dessin
semblable à celui qui est tracé sur la carte.»
Le père du jeune Jacquard, qui n’avait pour lui d’autre ambition
que de le voir suivre un jour sa propre carrière, s’inquiéta peu
de sa première instruction, et loin d’en faire un lettré, à peine
l’envoya-t-il à l’école; ce fut, paraît-il, sans maître et de lui-même
que l’enfant apprit à lire et à écrire. En même temps, comme Vaucanson,
dès le plus jeune âge, son génie se révélait par un goût prononcé
pour la mécanique. Pendant que ses camarades couraient à leurs jeux,
ne pensaient qu’à la balle, à la toupie, aux billes, Marie-Joseph,
enfermé dans la partie la plus retirée du logis, s’occupait à fabriquer
de petites maisons de bois, des tours, des églises, des meubles et
d’autres objets remarquables surtout par l’exactitude des proportions.
Son père, dit-on, voulait qu’il apprît son propre métier, et cependant,
par une circonstance qu’on n’explique pas, l’enfant entra d’abord
dans un atelier de relieur, qu’il quitta, au bout de quelques années,
pour l’atelier d’un des plus habiles fondeurs de Lyon (de Saulnier).
Employé à la fonderie des caractères d’imprimerie, Jacquard se fit
remarquer par la prompte intelligence de tout ce qui avait trait à la
mécanique, et il inventa, pour l’usage des imprimeurs, divers outils
qui furent immédiatement adoptés comme un progrès. Néanmoins on ne voit
pas que ce résultat lui ait été fort utile à lui-même, car pendant ces
belles années de la jeunesse, qui pour tant d’autres sont enchantement
et bonheur, non-seulement sa vie s’écoula obscure, laborieuse, mais
pénible, et même il eut à lutter contre des gênes cruelles. A la
vérité, toutes les industries, et celles de luxe surtout, se trouvaient
en souffrance par suite de l’explosion révolutionnaire, et Jacquard,
qui, revenu auprès de son père, avait adopté la profession de celui-ci,
voyait incessamment le travail décroître. Néanmoins, son père étant
mort en lui laissant un modique héritage, il en employa la plus grande
partie à monter un atelier d’étoffes façonnées; mais soit le malheur
du temps, soit que son génie fût peu propre à la direction d’un
établissement semblable, Jacquard dut renoncer à son entreprise, et la
vente des métiers suffit à peine pour couvrir les dettes.
Cependant il restait quelques ressources encore à Marie-Joseph, une
assez jolie maison faisant partie de l’héritage. Sur ces entrefaites,
la fille d’un armurier du nom de Brochon, quelque voisin sans
doute, plut à l’honnête artisan, moins peut-être par ses agréments
extérieurs que par son caractère: «C’était, dit M. Durozoir, un modèle
de patience, de douceur et d’activité.» La famille, flattée de la
recherche, acheva, par la promesse d’une dot, de décider Jacquard, qui
n’hésitait qu’à cause de la difficulté des temps. Le mariage eut lieu,
mais presque au lendemain de la cérémonie, les embarras commencèrent.
Jacquard, déçu dans ses espoirs, quant à la dot, dut vendre la maison
paternelle pour suffire aux nécessités du ménage. Du reste, l’affection
des deux époux ne fit que s’augmenter de ces difficultés, Jacquard
ayant eu le bon esprit de ne pas rendre sa jeune femme responsable des
mauvais procédés de ses parents, dont elle était réellement innocente
et souffrait la première.
Laborieuse et adroite, elle ouvrit une petite fabrique de chapeaux de
paille, dont le produit l’aida à élever un fils qui leur était né;
mais Jacquard, de son côté, ne gagnait rien; trop distrait peut-être
par ses préoccupations d’inventeur. Après avoir cherché vainement
à s’occuper dans la ville, il en fut réduit à se mettre au service
d’un chaufournier de la Bresse. Il était là depuis une année ou deux,
mais «en 1793, dit M. de Fortis, lorsque les tyrans populaires de la
malheureuse France comprimaient tous les esprits et glaçaient tous les
cœurs par l’audace de leurs crimes et par la terreur des supplices,
on vit la population tout entière de Lyon se soulever et donner aux
Français le signal de cette courageuse résistance à l’oppression, qui
forme une des plus belles pages de l’histoire de cette cité. Tous
les citoyens prennent les armes. Jacquard, qui était alors dans le
Bugey, occupé à l’exploitation d’une carrière de plâtre, accourt à
Lyon afin de se mettre au nombre des défenseurs de sa patrie; nommé
sous-officier, il combattit presque toujours dans les postes avancés,
ayant à ses côtés son fils, âgé de quinze ans[9].»
Mais hélas! l’héroïque dévouement de ces braves ne put que retarder
la catastrophe. La généreuse cité lyonnaise, abandonnée à ses propres
forces, épuisée par les sacrifices en tous genres, après cinquante-cinq
jours de siége, dut succomber sous les attaques réitérées d’une armée
de cent mille hommes. Bientôt parut le trop fameux décret de la
Convention ordonnant la destruction de Lyon, et que sur ses ruines
s’élèverait une colonne portant cette inscription: LYON FIT LA GUERRE A
LA LIBERTÉ, LYON FUT DÉTRUIT.
Ils appelaient _liberté_, ces impudents menteurs, le triomphe de la
plus détestable tyrannie. Car, pendant que la pioche des démolisseurs
continuait l’œuvre de la bombe et du canon, au milieu de la cité morne,
tout était désolation et épouvante.
Un tribunal révolutionnaire, composé de scélérats et appuyé de
satellites venus de Paris, fonctionne publiquement et juge ou plutôt
condamne, condamne, aux applaudissements de la plus vile populace, tous
ceux que lui désignent d’infâmes délateurs. Sur la place des Terreaux,
la guillotine est en permanence, chaque jour voit tomber de nouvelles
têtes, et le sang le plus généreux et le plus pur coule à flots.
Jacquard, qui s’était montré si brave soldat et vrai patriote, en cette
double qualité, se trouvait au nombre des proscrits; mais par bonheur,
après la prise de la ville, il avait réussi à se dérober aux premières
poursuites et se tenait caché dans un des faubourgs au fond d’une cave.
Son asile n’était connu que de son fils qui, ayant l’air d’un enfant
encore, pouvait, sans être observé, circuler librement dans la ville.
Il en profitait, toujours aux aguets, pour écouter... aux portes,
comme on dit. Le brave enfant apprend ainsi certain soir que l’asile
de son père est découvert et que le lendemain on doit venir l’arrêter.
Aussitôt, avec une admirable présence d’esprit, il se rend au bureau
des enrôlements militaires et demande deux feuilles de route, l’une
pour lui-même et l’autre pour un de ses camarades, afin de rejoindre un
régiment en marche sur Lyon.
On félicite le très-jeune volontaire sur son dévouement et les deux
feuilles de route sont à l’instant délivrées. Aussitôt la nuit venue,
muni des deux précieux papiers, l’enfant se glisse dans l’asile de son
père: «Partons sans retard, père, dit-il au proscrit, on a découvert
ta retraite. Je viens de m’enrôler et de t’enrôler avec moi: voici nos
deux feuilles de route, allons rejoindre un régiment en marche sur
Lyon. Protégés par l’uniforme, nous braverons les assassins et nous
attendrons, en servant notre pays, des jours meilleurs.»
--Bravo! merci, merci, cher brave enfant, dit le père en embrassant son
fils les larmes aux yeux.
Bientôt tous deux cheminaient d’un pas rapide sur la grande route
en laissant derrière eux la flamme des bivouacs. Quelques heures
après, les sbires du tribunal faisaient invasion dans la cachette,
désappointés et furieux de la trouver vide.
Après quelques journées de marche, les deux voyageurs avaient rejoint
le premier bataillon des volontaires de Rhône-et-Loire, qui fut dirigé
vers l’armée du Rhin. Jacquard père, bientôt remarqué pour sa bravoure
comme pour son exactitude dans le service et sa conduite exemplaire,
fut nommé membre du conseil de discipline. Il avait, en cette qualité,
la surveillance d’un certain nombre de disciplinaires prisonniers dans
un petit village près Hagueneau; tout à coup le canon tonne:
--Camarades, s’écrie Jacquard, qui m’aime me suive! je promets
rémission à ceux qui iront demander des fusils pour se battre.
--Allons! allons! en avant! répondent les prisonniers qui, prompts
à s’armer, ont bientôt rejoint leur chef improvisé et se battent en
intrépides. Le général ne songea point à désavouer Jacquard, et tous,
après la victoire, furent grâciés. C’était justice.
Hélas! ce jour glorieux devait avoir, pour notre héros, un bien triste
lendemain. A quelque temps de là, un nouveau combat eut lieu. Le fils
de Jacquard se trouvait avec son père aux premiers rangs. Une balle
vient frapper en pleine poitrine le brave jeune homme, qui tombe,
mortellement atteint, dans les bras de son père.
--Père, père, dit-il, fermant les yeux à demi, je crois que c’est fini!
adieu! embrasse-moi, et embrasse la mère... pour moi!
A peine il peut achever et il expire dans les bras de son père.
Qu’on juge de la douleur de celui-ci! Elle fut telle que ses chefs
lui délivrèrent son congé, afin qu’il pût retourner dans ses foyers
et trouver quelque consolation auprès des siens. Mais restait-il à
Jacquard quelques parents après l’effroyable désastre dont Lyon avait
été victime? Il ignorait même ce qu’était devenue sa femme n’ayant pu
la faire prévenir de sa fuite, et l’informer du lieu de sa retraite.
Néanmoins, soutenu par une secrète espérance, il revint à Lyon, qui
ne commençait qu’à sortir de ses ruines, et enfin, après bien des
recherches, dans un misérable grenier, il retrouva sa pauvre femme
occupée à tresser la paille de ses chapeaux. Avec quel transport ils
tombèrent dans les bras l’un de l’autre! mais malgré la joie qu’il
éprouvait à retrouver sa chère épouse, dans les yeux de Jacquard il y
avait des larmes et, tout en l’embrassant, il ne pouvait comprimer ses
sanglots. Après la première émotion, la mère, comme éclairée par un
soudain et douloureux pressentiment, demanda:
--Pourquoi seul, et le fils, il est donc resté là-bas? Mon pauvre
enfant, quand le reverrai-je?
Le silence seul lui répondit.
--Ah! jamais, jamais! murmura l’infortunée avec un cri de désespoir,
et s’affaissant sur les genoux, n’est-ce pas, il ne reviendra pas!...
Il... il... est mort?
--Mort au champ d’honneur! dit Jacquard, en serrant de nouveau dans ses
bras sa femme presque évanouie.
Pendant de longs jours, le silence du deuil régna dans la pauvre
mansarde où le travail seul faisait diversion à la douleur; car, il
fallait vivre, et Jacquard, faute d’une meilleure ressource, aidait sa
femme dans la confection des chapeaux.
Cependant l’industrie lyonnaise, qu’on aurait cru ruinée à jamais,
commençait à renaître grâce au patriotisme de plusieurs fabricants
réfugiés en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et qui laissaient à
l’envi des positions avantageuses ou même des établissements prospères
pour revenir dans la cité qui leur était chère. Les fabriques se
rouvraient et Jacquard trouva sans peine à s’occuper; mais, tout en
travaillant de ses mains pour gagner le salaire quotidien, il revenait
à ses anciens projets et rêvait pour l’industrie quelque découverte
utile. Il s’inquiétait surtout de simplifier le métier adopté
jusqu’alors pour la fabrication des étoffes de soie; si l’on arrivait à
supprimer ou remplacer la _tireuse de lacs_, à son avis on diminuerait
de beaucoup la main d’œuvre et rendrait le travail beaucoup plus rapide
et en même temps plus parfait. Il y réussit, et un premier modèle,
qu’il devait perfectionner par la suite, lui valut, à l’Exposition
universelle de 1801, une médaille de bronze et la même année il obtint,
pour cette machine à laquelle il donnait le nom de _tireuse de lacs_,
un brevet d’invention pour dix ans. Il fit un métier sur ce modèle et
en 1802, à l’époque où la _Consulta_ se réunit à Lyon pour l’élection
du président de la république cisalpine, la machine de Jacquard fixa
l’attention de cette assemblée, dont les membres allèrent en compagnie
du ministre de l’intérieur, Carnot, la visiter dans l’humble domicile
de l’inventeur, rue de la Pêcherie.
Vers la même époque, les Sociétés des arts de Paris et de Londres
proposaient un prix considérable pour l’invention d’une machine propre
à fabriquer des filets pour la pêche maritime. Jacquard, avec son
merveilleux instinct, se mit à réfléchir à ce difficile problème et ne
tarda pas à le résoudre; mais satisfait de l’approbation de quelques
amis, après une première et favorable expérience, il laissa de côté sa
machine. Il fallut que le préfet de Lyon, averti, prît l’initiative
d’une démarche pour envoyer l’inventeur et sa machine à Paris où la
Société d’encouragement décerna la grande médaille d’or à Jacquard.
Le ministre Carnot, qui cependant connaissait Jacquard, ne se rendant
pas compte du mécanisme, avant que la machine fonctionnât, dit assez
brusquement à l’inventeur dont le costume et l’air étaient ceux de
l’ouvrier:
--C’est donc toi qui prétends réussir à une chose qu’il n’appartient
pas aux hommes de faire, c’est-à-dire un nœud avec un fil tendu?
--Monsieur le ministre, répondit modestement Jacquard, j’espère
cependant avoir assez bien réussi.
Et tout en expliquant le mécanisme, il fit fonctionner la machine, si
bien que le ministre se retira convaincu. Il ne paraît pas cependant
que Jacquard ait touché la prime dont il a été parlé; mais, par l’ordre
de Carnot sans doute, il eut une place au Conservatoire des arts et
métiers, et s’occupa à restaurer et mettre en état les machines et les
modèles.
Il travaillait toujours cependant à perfectionner son métier pour la
fabrication de la soie, quand il fut rappelé, en 1804, à Lyon, pour
établir, dans l’ancien hospice de l’Antiquaille, un atelier d’étoffes
façonnées et de tapis des Gobelins. Dès lors, il s’occupa de faire
adopter son invention dans les manufactures de Lyon, ce à quoi il fut
fort aidé par deux riches fabricants de la ville, MM. Grand et Pernon,
qui mirent l’inventeur en rapport avec le conseil municipal. Une
commission, composée des plus habiles fabricants, chargée d’examiner le
nouveau système de Jacquard, fut unanime dans son approbation, et par
un décret daté de Berlin (27 octobre 1806), l’administration municipale
fut autorisée à acheter de Jacquard le privilége de son procédé,
moyennant une rente de 3,000 fr., réversible par moitié sur la tête de
sa femme. L’inventeur avait demandé, en outre, qu’il lui fût accordé
une prime de 50 francs pour chaque métier de son invention.
--En voilà un qui se contente de peu, dit l’Empereur avec un sourire,
en signant le décret.
Malgré tant de hautes approbations, cependant, ce ne fut pas chose
facile que de faire adopter le nouveau métier dans les ateliers, car il
avait contre lui la prévention populaire, les ouvriers étant convaincus
que cette invention leur était défavorable. Ils la jugeaient sur les
apparences, et non d’après l’expérience et les résultats constatés dans
les termes suivants par MM. Ozanam et Durozoir:
«Heureux continuateur des efforts de Vaucanson, qui comme lui a
perfectionné les machines à tisser, Jacquard a inventé une machine bien
simple et peu coûteuse, à la portée de la classe pauvre des tisseurs,
qui a formé une époque mémorable et une nouvelle ère dans l’art des
tissus. Cet art a éprouvé une révolution complète; l’ouvrier n’est plus
qu’une machine à mouvement qui produit sans peine promptement et à
bon marché des étoffes ornées des dessins les plus riches et les plus
compliqués, que leur prix modéré met à la portée de toutes les classes
de la société. Cette machine, loin de _diminuer_ le nombre des ouvriers
employés au tissage des étoffes, l’a au contraire _décuplé_; elle a
fait élever d’innombrables manufactures de tissus dans toute l’Europe
et donné au commerce de ce genre une activité et une extension inouïes.»
Bien éloignés de prévoir ces merveilleux résultats, les ouvriers
tisseurs, craignant de manquer de travail, se liguèrent pour empêcher
l’introduction du nouveau métier dans les ateliers; on raconte que
plusieurs d’entre eux, afin de prouver qu’il fonctionnait mal, gâtèrent
les étoffes; d’autres brisèrent ou brûlèrent les machines. Bien
plus, certain jour, Jacquard étant tombé au milieu d’un groupe qui
le guettait sans doute, fut traîné vers le Rhône, et il allait être
précipité du haut d’un pont dans le fleuve, lorsqu’il fut arraché des
mains de ces furieux.
A force de persévérance, néanmoins, l’inventeur, soutenu et encouragé
par les fabricants les plus intelligents, finit par triompher; et,
vers 1812, on comptait dix-huit mille métiers battant à la Jacquard;
maintenant leur nombre s’élève peut-être à trente cinq ou quarante
mille. La nouvelle machine a, dit-on, pénétré jusque dans la Chine, le
pays par excellence de la routine.
Les offres les plus brillantes avaient été faites, de divers côtés,
à Jacquard, pour qu’il vînt organiser des ateliers. La ville de
Manchester (Angleterre) en particulier, lui promit toute une fortune
s’il voulait s’y rendre dans ce but; mais quoiqu’il eût encore à lutter
à Lyon contre l’opposition dont nous avons parlé, dans son patriotique
désintéressement, il préféra une position modeste et incertaine dans
sa ville natale à l’opulence en pays étranger. Son généreux sacrifice
ne fut point sans récompense. Décoré de la Légion d’Honneur, il se vit
entouré de l’estime et de la considération de tous ses concitoyens,
et ces témoignages de la plus affectueuse sympathie le suivirent à
Oullins, où il se retira après la mort de sa femme. «C’est là, dit
M. Durozoir, qu’il passa ses dernières années, partageant son temps
entre la culture d’un petit jardin et les exercices de la religion
catholique. Il termina sa carrière paisiblement, le 7 août 1834, à
l’âge de quatre-vingt-deux ans, et sa cendre repose dans le cimetière
d’Oullins, à côté de la tombe de l’académicien Thomas,» tant regretté
par Ducis.
On a vu par quels honneurs les généreux Lyonnais se sont plu à
témoigner de leur reconnaissance pour l’illustre ouvrier, leur
compatriote.
[7] Cette statue était due à une souscription publique.
[8] _Biographie universelle._
[9] De Fortis, _Eloge historique de Jacquard_, in-8º.