René-Just Haüy, plus âgé que Valentin de deux années, et né aussi à
Saint-Just, après avoir terminé ses études comme boursier au collége de
Navarre, entra dans les ordres et, porté par goût à l’enseignement, il
demanda et obtint une place de régent de quatrième, puis de seconde
au collége du cardinal Lemoine. Lhomond, son collègue et son ami, lui
donna le goût de la botanique, à laquelle Haüy ne tarda pas à préférer
la minéralogie lorsque, par les leçons de Daubanton, il eut connu cette
science dont il devait être dans notre siècle le représentant le plus
illustre, grâce à une découverte précieuse autant qu’inattendue qu’il
dut à une heureuse maladresse ou mieux à la sagacité de son observation.
«Haüy, dit M. le Roy de Chantigny, ayant remarqué la constance des
fleurs, des fruits, de toutes les parties des corps organisés,
soupçonna que les formes des minéraux, bien plus simples et presque
toutes géométriques, devaient être déterminées par des lois semblables.
Le hasard confirma ses prévisions. Occupé à examiner la riche
collection de minéralogie du maître des comptes de France, son ami,
il laisse tomber un énorme groupe de spath calcaire cristallisé en
prisme. En examinant les faces des fragments, leurs angles et leurs
inclinaisons, Haüy s’aperçoit qu’il sont les mêmes que dans les spaths
dont les cristaux présentent une autre forme... Il observe que les
variétés qu’offre l’extérieur des cristaux sont le produit des diverses
manières dont se groupent les molécules.»
De là, toute une série de conséquences qui rendirent rationnelle la
classification des minéraux jusqu’alors difficile et arbitraire. Le
modeste savant, présenté à l’Académie des sciences par Laplace et
Daubanton, développa son système devant l’assemblée, qui, appréciant
tout le mérite de sa découverte, l’admit d’emblée dans son sein. Haüy
qui, après vingt années de professorat au collége Lemoine, avait
droit à sa retraite, n’hésita pas à la prendre pour se consacrer
exclusivement aux sciences. Mais peu s’en fallut que la Révolution
ne vînt l’arrêter au milieu de ses graves études et qu’on ne le
comptât au nombre des victimes de la Terreur. Arrêté pour avoir refusé
le serment que condamnait sa conscience, il fut enfermé dans la
prison de Saint-Firmin d’où il sortit heureusement, après une assez
courte détention, grâce aux efforts courageux de son élève Geoffroy
Saint-Hilaire. Tout occupé de ses recherches scientifiques, Haüy ne
pouvait croire d’ailleurs au péril dont on le menaçait: «Cellule pour
cellule, a dit Cuvier[6], il n’y trouvait pas trop de différence;
tranquillisé surtout en se voyant au milieu de beaucoup d’amis, il ne
prit d’autre soin que de se faire apporter ses tiroirs et de tâcher de
remettre ses cristaux en ordre.»
Aussi lorsque, le 13 août, Geoffroy Saint-Hilaire, muni de l’ordre
de mise en liberté, vint pour le faire sortir, le savant répondit
doucement:
--Il est trop tard pour aujourd’hui; remettons, mon cher ami, à demain
matin; au moins j’aurai la messe avant de quitter la maison.
Et le lendemain, il fallut presque l’entraîner par force, sans doute
parce qu’on ne pouvait déménager immédiatement tous ses tiroirs. Quinze
jours après, avaient lieu les massacres de septembre, et Haüy comprit
enfin que le danger n’était que trop sérieux.
Grâce au certificat de civisme qui lui fut délivré, toujours par
l’entremise de Geoffroy Saint-Hilaire, il put échapper à de nouveaux
périls. Membre de l’Institut sous le Directoire, et plus tard appelé
à la chaire de minéralogie du Muséum d’histoire naturelle, en
remplacement de Dolomieu, il fut, lors du rétablissement en France du
culte catholique, nommé chanoine de Notre-Dame, puis chevalier de la
Légion-d’Honneur par Napoléon, qui le tenait en grande estime comme
homme et comme savant. En récompense d’un _Traité de physique pour les
colléges_, que le premier consul lui avait demandé et qui fut rédigé
et imprimé en quelques mois, il reçut une pension de 6,000 francs, en
outre d’un emploi pour le mari de sa nièce.
En 1815, lors d’une visite que l’Empereur fit au Muséum d’histoire
naturelle, il témoigna sa satisfaction de revoir notre savant, et lui
dit: «Monsieur Haüy, j’ai emporté votre _Physique_ à l’île d’Elbe, et
je l’ai relue avec le plus grand intérêt. Je vous ai nommé officier de
la Légion-d’Honneur.»
Un autre jour, remarquant l’absence du vénérable membre de l’Institut
et apprenant que sa mauvaise santé en était cause, il dit avec vivacité
à ses médecins: «Allons, messieurs, il faut guérir M. Haüy; il est des
hommes qu’on ne remplace pas.»
Sous la Restauration, Haüy se vit retirer sa pension de 6,000 fr.,
qui ne pouvait, d’après de nouveaux règlements, se cumuler avec le
traitement d’activité. Dans le même temps, par suite des réformes
résultant des économies imposées par les circonstances, son neveu
perdit son emploi au ministère des finances et retomba nécessairement
à sa charge avec sa famille. Son frère, âgé et infirme, lui arrivait
en même temps de Saint-Pétersbourg. Aussi, plus d’une fois il eut à
souffrir de la gêne dans le temps même où les personnages les plus
illustres de l’Europe: le roi de Prusse, l’empereur François-Joseph,
les princes russes, s’empressaient pour lui faire visite et admirer
sa magnifique collection de cristaux malheureusement depuis sa mort
passée en Angleterre. Le prince royal de Danemark, assidu à ses leçons,
avait conçu pour lui une telle vénération que, lorsque Haüy tomba
malade, il ne laissait point passer un jour sans le visiter. L’illustre
maître semblait convalescent lorsqu’une chute, faite dans la chambre
même, détermina de nouveaux et graves accidents qui se terminèrent par
la mort (3 juin 1822). «En proie à des douleurs atroces, dit M. de
Chantigny, il n’interrompit ni ses exercices de piété, ni le travail
nécessaire à une nouvelle édition de son _Traité de minéralogie_; il ne
se montra inquiet que de l’avenir de ses collaborateurs.»
C’était bien là l’homme dont un autre biographe a dit: «Ses devoirs
religieux, des recherches profondes suivies sans relâche et des
actes continuels de bienveillance occupaient toutes ses journées.
Aussi tolérant que pieux, jamais l’opinion des autres n’influa
sur sa conduite envers eux, et d’un autre côté, jamais les hautes
spéculations auxquelles il se livrait, ne le détournèrent d’aucune
pratique prescrite par le rituel. Par la nature de ses recherches, les
pierreries les plus précieuses de l’Europe ont passé entre ses mains,
et, dans son profond désintéressement, il n’y a jamais vu que des
cristaux.»
En tant que savant, Cuvier si compétent, l’apprécie en ces termes:
«Comme on a dit avec raison qu’il n’y aura plus un autre Newton, parce
qu’il n’y a pas un second système du monde; on peut aussi, dans une
sphère plus restreinte, dire qu’il n’y aura point un autre Haüy, parce
qu’il n’y aura pas une deuxième structure des cristaux.»
Avant de déposer la plume, quelques mots encore sur l’institution
des _Jeunes Aveugles_. La réunion de l’établissement et de celui des
_Quinze-Vingts_, jugée par les résultats, cessa par une ordonnance
du mois de février 1815. Transférés peu après rue Saint-Victor, dans
l’ancien collége Saint-Firmin, les _Jeunes Aveugles_ y restèrent
jusqu’à l’année 1843, où l’établissement fut installé d’une manière
définitive, rue Masseran et boulevard des Invalides, dans les bâtiments
construits exprès pour lui et dans lesquels sont logés le directeur,
les professeurs et les élèves, au nombre de 170, payants ou boursiers.
L’éducation doit se terminer en huit années.
L’édifice, avec ses dépendances, formant la maison dite des _Jeunes
Aveugles_, a été construit par l’architecte Philippon. Le fronton, qui
fait honneur au talent du sculpteur Jouffroy, représente, d’un côté,
Valentin Haüy instruisant ses élèves; de l’autre, une jeune femme qui
donne des leçons aux petites filles aveugles. Au milieu, apparaît la
Religion qui les encourage et les protége.
[5] _Biographie universelle._
[6] Eloge de René-Just Haüy.