JOINVILLE

«Jean, sire de Joinville, était grand et robuste; il avait la tête

extraordinairement grosse. La vie réglée qu’il mena, soutenue d’un

exercice continuel, le fit arriver à un âge où aucun de ses ancêtres

n’était parvenu. Il avait l’esprit vif et l’humeur enjouée, mais

impatiente et colère; beaucoup de fermeté, de noblesse et d’élévation

dans les sentiments. Il fut tel enfin, qu’à quelques défauts près,

inséparables de l’humanité, on doit le regarder comme un des plus

grands hommes de son siècle.»

Sauf peut-être dans cette dernière phrase empreinte de quelque

exagération, ce portrait nous paraît fidèle; et la lecture du livre de

Joinville ne peut que confirmer ce jugement des savants auteurs de la

_Bibliothèque historique de France_. (In-fº T. III.)

En dehors du voyage à la Terre-Sainte, et de cette glorieuse et

désastreuse expédition, si admirablement racontée qu’elle identifie

en quelque sorte Joinville avec le saint roi dont il fut l’ami comme

l’historien, la vie du sénéchal offre peu d’évènements intéressants.

Fils de Siméon, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, et de

Béatrice de Bourgogne, sa seconde femme, Jean, sire de Joinville,

naquit, suivant les uns, en 1220, suivant d’autres, en 1228 ou 1229.

Une troisième opinion, qui compte des partisans, adopte un terme moyen

et place la naissance de Joinville en 1224. D’après son livre on peut

croire que son éducation ne fut pas exclusivement militaire, et que le

corps ne s’exerça pas seul aux dépens de l’esprit. A la cour du comte

Thibaut, dont jeune enfant il était l’un des pages, la poésie et la

musique, grâce à la protection du maître, avaient leurs grandes et

petites entrées, et Joinville, à l’exemple de son seigneur, prit goût à

l’une et à l’autre. Il aimait, comme lui-même nous l’apprend, à chanter

après le repas les chansons en vogue.

Suivant le désir de ses parents, ou plutôt de sa mère, car il avait

perdu son père en 1233, Joinville, marié de bonne heure, épousa Alix ou

Alaïs de Grand-Pré, avec laquelle on l’avait fiancé dès l’âge de sept

ans. La date du contrat qui paraît sûre (juin 1239) force de rejeter

celle de la naissance de Joinville à la date sinon la plus éloignée,

tout au moins moyenne; encore celle-ci admise, Joinville aurait été

bien jeune pour contracter mariage puisqu’il touchait à peine à

l’adolescence. Ce fut sans doute cette grande jeunesse qui ne lui

permit pas de prendre une part active à la campagne de France terminée

glorieusement par la victoire de Taillebourg.

Le sénéchal ne fit réellement connaissance avec le roi de France que

lors de la première croisade. Parti de Joinville avec Jean d’Aspremont,

son parent, et neuf autres chevaliers, Joinville fut forcé par les

vents contraires de relâcher dans l’île de Chypre et il n’eut pas

à le regretter; car saint Louis, qui déjà s’y trouvait, lui fit le

meilleur accueil et le retint, lui et tous ses chevaliers à son

service. Bientôt même, charmé de son caractère enjoué et ouvert, il

voulut l’avoir habituellement près de lui, et, dans les circonstances

importantes, volontiers il le consultait, sûr que ce serait l’ami

et non pas le courtisan qui lui donnerait conseil. Plus d’une fois

Joinville, dans sa franchise, fit preuve d’un vrai courage, par exemple

lorsque, par un traité avec les Sarrasins, le roi ayant recouvré sa

liberté, l’on mit en délibération la question du départ immédiat pour

la France selon le vœu du plus grand nombre des seigneurs et même des

proches parents du prince. Citons au moins par quelques extraits, ce

récit admirable et qui fait bien connaître Joinville comme homme et

comme écrivain:

«En ce point que nous étions en Acre, envoya le roi quérir ses frères

et le comte de Flandre et les autres riches hommes à un dimanche et

leur dit:

«Seigneurs, Madame la reine ma mère m’a mandé et prié tant comme

elle peut, que je m’en voise (vienne) en France, car mon royaume est

en grand péril, car je n’ai ni paix ni trêves au roi d’Angleterre.

Cil (ceux) de cette terre à qui j’ai parlé m’ont dit que, si je m’en

vais, cette terre est perdue; .... si, vous prie, fit-il, que vous y

pensiez; et pour ce que la besogne est grosse, je vous donne répit de

moi répondre ce que bon vous semblera, jusques à d’ici (aujourd’hui) en

huit jours.»

Le dimanche suivant en effet, les frères du roi et les autres barons,

étant revenus, saint Louis leur demanda «quel conseil ils lui

donneraient ou de s’allée (départ) ou de _sa demeurée_.» Tous alors

répondirent que Guion Malvoisin était chargé d’exprimer «le conseil

qu’ils voulaient donner au roi et qui fut tel: «Sire, vos frères et

les riches hommes qui ici sont, ont regardé à votre état, et ont vu

que vous n’avez pouvoir de demeurer en ce pays à l’honneur de vous

ni de votre royaume.... si vous louent-ils, sire, que vous en alliez

en France et pourchassiez gens et deniers, par quoi vous puissiez

hâtivement revenir en ce pays vous venger des ennemis de Dieu qui vous

ont tenu en leur prison.»

Saint Louis ne se tint pas pour satisfait de cette réponse et

successivement il interrogea le comte d’Anjou, le comte de Flandre,

le comte de Poitiers et plusieurs autres «qui tous s’accordèrent à

monseigneur Guy Malvoisin», et conseillèrent le départ immédiat. Le

légat lui-même fut de cet avis et il reprit avec quelque vivacité

Joinville qui paraissait incliner à l’opinion contraire: «Sire,

répondit le sénéchal, puisque vous demandez comment ce pourrait être

que le roi put tenir héberges (camps) avec si peu de gens comme il a;

je vous le dirai, sire, puisqu’il lui plaît. L’on dit, je ne sais s’il

est vrai, que le roi n’a encore dépendu nul de ses deniers (argent).

Que le roi mette ses deniers en dépense et envoie quérir chevaliers en

la Morée et outre-mer; et quand l’on orra nouvelles que le roi donne

bien largement, chevaliers lui viendront de toutes parts par quoi il

pourra tenir héberges dedans un an, si Dieu plaît; et par sa demeurée

seront délivrés les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de

Dieu et au sien, qui jamais n’en sortirent si le roi s’en va.»

Le roi ajourna de nouveau les barons à huitaine pour sa réponse.

Mais à peine il fut sorti l’assaut, dit le sénéchal, me commence de

toutes parts: «Or est fol, sire de Joinville, le roi, lui disait-on

ironiquement, s’il ne vous croit pas contre tout le conseil.»

Un peu déconcerté de ce blâme presque unanime, Joinville le fut bien

davantage, quand, l’heure du dîner venue, le roi, près duquel il était

assis comme à l’ordinaire, pendant tout le repas ne lui adressa pas une

seule fois la parole: «Je cuidai vraiment que il fut courroucé à moi...

Tandis que le roi disait ses grâces, je m’en allai à une fenêtre ferrée

qui était en une reculée (embrasure) devers le chevet du lit du roi; et

tenais les bras parmi les fers de la fenêtre... et pensais que si le

roi s’en venait en France, je m’en irais vers le prince d’Antioche qui

me tenait pour parent.... En ce point que j’étais illec (là), le roi se

vint appuyer à mes épaules et me tint ses deux mains sur la tête. Et

je cuidai que ce fût monseigneur Philippe d’Anemos, qui trop d’ennui

m’avait fait ce jour pour le conseil que j’avais donné; et dis ainsi:

«Laissez-moi en paix, monseigneur Philippe.»

«Par mal aventure, au tourner que je fis ma tête, la main du roi me

toucha le visage; et je connus que c’était le roi à une émeraude qu’il

avait en son doigt. Et il me dit:

«Tenez-vous tout coi; car je vous veux demander comment vous fûtes si

hardi que vous, qui êtes un jeune homme, m’osâtes louer ma demeurée,

encontre tous les grands hommes et les sages de France qui me louaient

l’allée?

«--Sire, fis-je, dans mon cœur je jugeais mauvaistié ce conseil des

barons, comment vous l’aurais-je pu donner?

«--Dites-vous donc que je ferais mal si je m’en allais?

«--Que Dieu m’aide, sire, je dois répondre: Oui!

«Et il me dit: «Si je demeure, resterez-vous?

«Et je lui dis que oui, si je puis ne de mien, ne de l’autrui (soit à

mes dépens soit à ceux d’autrui).

«--Or, soyez tout aise, dit-il, car je vous sais moult bon gré de ce

que vous m’avez loué (conseillé); mais ne le dites à nullui (personne)

toute cette semaine.» Je fus plus aise de cette parole et me défendais

plus hardiment contre ceux qui m’assaillaient.»

Voici, lors du retour en France, quelques années après, un autre

épisode qui ne fait pas moins d’honneur à la franchise du sénéchal:

«Tandis que le roi séjournait à Yères pour acheter chevaux afin de

venir en France, l’abbé de Cluny, qui fut évêque de l’Olive, lui

présenta deux palefrois qui vaudraient bien aujourd’hui cinq cent

livres, un pour lui, l’autre pour la reine. Quand il les eut présentés,

il dit au roi:

«Sire, je viendrai demain parler à vous de mes besognes (affaires).»

«Quand ce vint le lendemain, le roi l’ouït moult diligemment et

longuement. Quand l’abbé s’en fut parti, je vins au roi et lui dis:

«Je vous veux demander, s’il vous plaît, sire, si vous avez ouï plus

débonnairement l’abbé de Cluny pour ce que il vous donna hier ces deux

palefrois?

«Le roi pensa longuement et me dit: Vraiment, oui!

«--Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande?

«--Pourquoi? fit-il.

«--Pour ce, sire, fis-je, que je vous loue et conseille que vous

défendiez à tout votre conseil juré, quand vous viendrez en France, que

ils ne prennent rien de ceux qui auront à besogner devant vous; car

soyez certain, si ils prennent, ils en écouteront plus volontiers et

plus diligemment ceux qui leur donneront, ainsi comme vous avez fait

l’abbé de Cluny.»

Arrivé en Champagne, Joinville fut heureux d’y retrouver sa mère et ses

trois frères, mais sa joie se tempéra par la pensée que personne ne

l’attendait à Joinville, sa femme étant morte quelque temps auparavant,

d’après la _Bibliothèque historique_; mais dans la _Notice_ de son

édition de Joinville, M. Francisque Michel est d’une opinion contraire:

«En 1254, après une absence de six ans, Joinville revit enfin son

château bien aimé, sa femme Alaïs et son fils âgé alors de six ans.» Le

silence de Joinville vient-il à l’appui de cette opinion? peut-être.

Quoiqu’il en soit, au contraire de ce qui se ferait aujourd’hui, il

est bref sur son retour: «Quand je vis le roi en sa terre et en son

pouvoir, je pris congé de lui et m’en vins.... quand j’eus une pièce

(quelque temps) demeuré à Joinville et que j’eus fait mes besognes,

je me mus vers le roi, lequel je trouvai à Soissons; et me fit si

grande joie (fête), que tous ceux qui là étaient s’en émerveillèrent.»

Joinville en profita pour préparer le mariage du roi de Navarre, comte

de Champagne, son seigneur, avec Isabelle, fille de saint Louis. Ce

mariage fut célébré en 1258, et deux années après, Joinville lui-même,

devenu veuf, se choisit une nouvelle compagne et épousa, en secondes

noces, la fille et l’unique héritière du comte Gautier de Resnel,

laquelle s’appelait Alix comme sa première femme.

On sait que Joinville, malgré son affection pour saint Louis, ne put

se décider à le suivre dans sa seconde croisade: «Je fus, dit-il,

moult pressé du roi de France et du roi de Navarre de me croiser. A ce

je répondis que, tandis que j’avais été au service de Dieu et du roi

outremer, les sergents au roi de France et au roi de Navarre m’avaient

détruit et appauvri ma gent, tellement qu’il ne serait jamais heure

(temps) qu’eux et moi nous n’en valions pis. Et leur disait ainsi, que

si je voulais ouvrer au gré de Dieu, que je demeurerais ici pour mon

peuple aider et défendre; car si je mettais mon corps en aventure au

pélérinage de la croix, là où je verrais tout clair que ce serait au

mal et dommage de ma gent, j’en courroucerais Dieu qui mit son corps

pour son peuple sauver.»

Joinville eut la douleur de voir confirmées toutes ses prévisions,

puisque cette expédition, échouant comme la première, eut pour résultat

de nouvelles catastrophes, entre lesquelles fut la mort du roi: «Et

ouïs conter à monseigneur d’Alençon son fils que, quand il approchait

de la mort, il appela les saints pour l’aider et secourir, monseigneur

Saint Jacques, monseigneur Saint Denis, madame Sainte Geneviève. Après

se fit le saint roi coucher en un lit couvert de cendres, et mit ses

mains sur sa poitrine et en regardant vers le ciel rendit à notre

Créateur son esprit, en cette heure même que le fils de Dieu mourut en

la croix.

«Précieuse chose et digne est de plorer le trépassement de ce saint

prince, qui si saintement et loyalement garda son royaume, et qui tant

de belles aumônes y fit et qui tant de beaux établissements y mit.» Pas

n’est besoin de dire si Joinville applaudit à la canonisation de saint

Louis: «dont grande joie fut et doit être à tout le royaume de France

et grand honneur à tous ceux de son lignage qui par bonnes œuvres le

voudront ensuivre.»

Une anecdote, qui se trouve à la dernière page du livre, prouve

l’impression profonde que cet évènement avait faite sur Joinville:

«Encore veux-je dire du saint roi aucunes choses qui sont à l’honneur

de li: c’est à savoir qu’il me semblait en mon songe que je le voyais

devant ma chapelle de Joinville et était, comme il me semblait,

merveilleusement lié (joyeux) et aise de cœur, et moi-même j’étais

moult aise de ce que je le voyais en mon chatel et lui disais: «Sire,

quand vous partirez d’ici, je vous hébergerai dans une mienne maison

qui sied en une mienne ville qui a nom Chevillon.» «Et il me répondit

en riant, et me dit: «Sire de Joinville, je ne bée (désire) pas sitôt

partir d’ici.»

«Quand je m’éveillai, si m’apensai et me semblait que il plaisait à

Dieu et à li que je le hébergeasse en ma chapelle, et j’ai fait ainsi,

car j’y ai établi un autel en l’honneur de Dieu et de luy.»

Le sénéchal survécut de longues années à saint Louis, car nous lisons

qu’en 1315, âgé de plus de quatre-vingt onze ans, il se trouvait assez

alerte encore pour monter à cheval et entrer en campagne, d’après le

mandement de Louis X dit le Hutin qui avait déclaré la guerre aux

Flamands. On a vu que sa tempérance et sa sobriété, jointes à un

exercice habituel, contribuèrent à lui ménager cette verte vieillesse

qui se prolongea jusqu’en 1319 (11 juillet), comme il résulte de

l’épitaphe latine qui se lisait sur son tombeau. Il ne mourut donc

pas en 1317, comme l’affirment, avec d’autres, les auteurs de la

_Bibliothèque historique_. Si, même, avant cette époque, le nom de

son fils Anceau ou Anselme se trouve dans divers actes avec le titre

de sénéchal, c’est que le vénérable vieillard, sentant le poids des

années, avait cru devoir résigner les fonctions comme le titre de cette

haute magistrature.

Ce fut à la demande de la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe

le Bel, que Joinville entreprit d’écrire l’_Histoire de saint Louis_.

Mais la reine étant morte avant que l’ouvrage fût terminé, Joinville

put du moins l’offrir à Louis X, son fils aîné, arrière petit-fils de

saint Louis. Ce livre, dont il s’est fait tant d’éditions et plusieurs

magnifiques, est, au point de vue du style comme de l’histoire, un

trésor inestimable qu’on apprécie d’autant plus qu’on aurait pu le

perdre; «car dit M. Paulin Paris, dans sa _Dissertation sur les

manuscrits de Joinville_, il nous reste du monument le plus précieux

de notre histoire un seul manuscrit ancien: encore ce manuscrit est-il

postérieur à Joinville de plus d’un demi-siècle.» Que d’accidents

auraient pu le détruire ou le détériorer! Joinville commence plus

particulièrement la longue série de nos grands historiens français; car

Vilhardouin, le premier en date, qui écrivait 60 ou 80 ans auparavant,

très intéressant quant aux évènements qu’il raconte, nous parle une

langue difficile aujourd’hui même pour des lettrés, et à côté du texte,

il leur faut une traduction beaucoup moins nécessaire dans le livre de

Joinville.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 17 / 122 题