GRÉTRY

«La musique de Grétry brille surtout par le chant et par l’expression

des paroles; malheureusement toute qualité exagérée peut devenir

un défaut: c’est ce qui a lieu dans les productions de ce musicien

original. En s’occupant trop des détails, il négligeait l’effet des

masses; de là vient que sa musique, bonne pour les Français, n’a pas

réussi chez les étrangers.... Ce qui a pu empêcher ce compositeur de

suivre les progrès de l’art dans l’effet musical, c’est le dédain qu’il

avait pour toute autre musique que la sienne; dédain qu’il ne prenait

même pas la peine de dissimuler. Un de ses amis entrait un jour chez

lui en fredonnant un motif.

»Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

»--C’est, lui répondit son ami, un rondo de cet opéra que nous avons vu

l’autre jour dans votre loge.

»--Ah! oui, je m’en souviens, ce jour où nous sommes arrivés trop tard

à _Richard_[3].»

D’après Fétis, «l’excès de son amour-propre et ses opinions sur les

œuvres des autres musiciens prenaient leur source dans sa manière

absolue de concevoir la musique dramatique.» Il attachait, fort à

tort et faute d’une science musicale assez profonde, si peu de prix

à l’instrumentation de ses ouvrages qu’il en chargeait d’habitude

un confrère. Lorsqu’on lui parlait de ces effets d’harmonie et

d’instrumentation qui en musique sont à la mélodie ce qu’en peinture la

couleur est au dessin, il répondait:

«Je connais quelque chose qui fait plus d’effet que tout cela.

--Quoi donc?

--La vérité!

«Ce mot peint Grétry d’un seul trait, dit le savant critique déjà cité;

il est rempli de justesse, mais celui qui le disait ne voyait pas que

dans les arts la vérité est susceptible d’une multitude de nuances et

que, pour être vrai, il faut être coloriste autant que dessinateur.»

Grétry était très heureusement doué d’ailleurs; les lacunes de son

talent provenaient, comme on l’a vu, de son éducation première

incomplète, et de cette impatience de produire qui d’ordinaire

tourmente les jeunes gens et ne leur laisse pas de temps pour l’étude.

Lui-même en fait l’aveu: «Je n’eus pas assez de patience pour m’en

tenir à mes leçons de composition; j’avais mille idées de musique dans

la tête; et le besoin d’en faire usage était trop vif pour que j’y

pusse résister.» (_Essais sur la musique._) «Telle est la cause, dit

Fétis de l’ignorance où Grétry est resté toute sa vie des procédés de

l’art d’écrire la musique.» De là aussi la réaction dont nous sommes

aujourd’hui témoins, réaction qui va jusqu’à l’injustice et fait qu’on

parle presque avec l’air du dédain «de l’homme de génie,» qui a écrit

tant de chefs-d’œuvre au point de vue de l’expression, le _Tableau

parlant_, _Zemire et Azor_, _La Caravane_, etc.

Cette inconstance du public Grétry l’avait expérimentée quelque temps

lui-même pendant les premières années de la Révolution lorsqu’un

nouveau genre de musique, créé par Chérubini et Méhul, se fut introduit

sur la scène. Voyant ses premiers ouvrages délaissés, Grétry voulut

donner à son style un caractère plus énergique en harmonie avec le goût

actuel; mais il échoua et les opéras de _Pierre-le-Grand_, _Lisbeth_,

_Elisea_, n’eurent aucun succès.

Certes, il fut grandement puni par cet échec du travers que nous avons

signalé plus haut, mais dont il ne sut pas entièrement se corriger,

témoin ce qu’il dit à propos de l’auteur des _Noces de Figaro_, et de

_Don Juan_, dont il ne comprenait pas la musique trop forte pour lui,

comme pour le public du reste auquel elle s’adressait. Un jour Napoléon

Ier demandant à Grétry quelle différence il trouvait entre Mozart et

Cimarosa, l’artiste répondit:

«Cimarosa met la statue sur le théâtre et le piédestal dans

l’orchestre; au lieu que Mozart met la statue dans l’orchestre et le

piédestal sur le théâtre.»

«On ne sait ce que cela veut dire,» reprend M. Fétis. Assurément,

mais ce n’est point là bien sûr un compliment à l’adresse de Mozart.

D’ailleurs à cette époque la confiance en lui-même était d’autant mieux

revenue à l’auteur de _Richard_, qu’il jouissait de nouveau de toute

la faveur du public, ses ouvrages ayant été remis à la mode par le

chanteur Elleviou.

Grétry retrouva ainsi l’aisance que la Révolution lui avait fait

perdre; car le produit de ses ouvrages venait s’ajouter à la pension

que l’Empereur lui avait accordée sur sa cassette. Les dernières années

de sa vie s’écoulèrent à Montmorency, dans l’Ermitage jadis habité par

Rousseau et que le musicien avait acheté. Il y mourut le 24 septembre

1813, après avoir perdu sa femme et ses deux filles dont la cadette,

Lucile, montrait pour la musique des dispositions extraordinaires; car,

dès l’âge de 13 ans, elle avait composé la musique d’un petit opéra:

_le Mariage d’Antonio_, joué avec succès à la Comédie Italienne.

Mariée jeune et pas heureuse, elle mourut à la fleur de ses années.

On ne peut que plaindre Grétry à qui les affections de la famille

faisaient défaut dans l’âge où les infirmités et la souffrance les

lui rendaient plus nécessaires. Mais en dépit des honneurs décernés

à sa mémoire, et de la gloire qui fait auréole à son nom, l’on est

fort tenté de voir dans les malheurs qui affligèrent la vieillesse de

l’artiste, un châtiment et une expiation si ce que Fétis nous apprend

est exact.

Grétry avait un neveu nommé André Joseph: «Aveugle presque de naissance

et littérateur sans talent, il passa presque toute sa vie dans un état

de malaise et de souffrance dont son oncle aurait pu le garantir si,

_moins complètement égoïste_, celui-ci avait voulu faire usage de son

crédit pour lui faire accorder par le gouvernement quelque portion des

secours destinés aux gens de lettres malheureux. Tombé dans la plus

affreuse misère, cet infortuné est mort d’hydropisie à Paris, en 1826.»

N’est-il pas à craindre que cette indifférence pour un parent si

proche ne vînt aussi de cet amour-propre qui, au point de vue du

talent, fut trop préjudiciable à Grétry? Ne rougissait-il pas, à

l’exemple de certains parvenus, dans la prospérité, de sa modeste

origine lui fils d’un obscur musicien de Liége[4] chez lequel la

pauvreté semblait endémique?

Particularité assez curieuse! Grétry avait reçu au baptême, avec les

prénoms d’André Ernest, celui de _Modeste_.

[3] _Richard Cœur de Lion_, opéra de Grétry.

[4] Il était né dans cette ville le 11 février 1741.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 10 / 122 题