GERSON (JEAN CHARLIER)

«Il n’est guère d’époque dans l’histoire de France et dans l’histoire

de l’Église, dit un judicieux écrivain, qui offre un spectacle plus

désolant que celle où vécut Gerson (le règne de Charles VI). Guerre

étrangère et discordes civiles, un roi en démence, des princes armés

les uns contre les autres, des populations décimées par la famine,

ruinées par le pillage, écrasées de taxes et de contributions; l’Église

partagée entre deux et quelque temps entre trois papes; l’Université

mêlée bruyamment aux troubles politiques et aux querelles religieuses;

la foi ébranlée; le sentiment de la justice obscurci dans les âmes,

partout les consciences troublées, les passions déchaînées, nulle part

l’ordre et la paix. Toute la vie de Gerson, toute son œuvre est dans

ces deux mots: «Pacifier et unir.» C’était le grand besoin du temps; et

s’il faut juger des hommes par leurs efforts plus encore que par leurs

succès, nul n’a été plus grand, nul n’a mieux mérité de son siècle que

Gerson. Fut-il jamais en effet une vie plus remplie que la sienne,

jamais une âme plus droite et plus pure au milieu de la corruption

générale, plus ferme et plus intrépide au milieu des périls et des

défaillances?»

Retracer longuement cette vie toutefois nous entraînerait trop loin

et d’ailleurs le récit n’aurait qu’un médiocre intérêt pour un grand

nombre de lecteurs, à la distance où nous sommes des évènements

d’une part, et de l’autre parce que les faits et les questions qui

passionnaient alors les esprits jusqu’à la fureur pour la plupart

aujourd’hui ne pourraient que rencontrer l’indifférence. Disons donc

seulement en peu de pages ce que fut Gerson dont le nom sans nul doute,

malgré le rôle considérable qu’il a joué de son temps, ne conserverait

pas une si grande popularité, si celui qui le porta n’était point

l’auteur présumé de _l’Imitation de Jésus-Christ_, ce merveilleux

volume dont Fontenelle a dit que: «C’est le plus beau livre qui soit

sorti de la main des hommes puisque l’Évangile n’en vient pas.»

Gerson naquit en 1363 (14 décembre) à Gerson, petit village du diocèse

de Rheims, près Réthel. Il était l’aîné de douze enfants que leur père,

Arnulphe Charlier, et leur mère, Elisabeth Lachardenière, élevèrent

avec une grande sollicitude et dans les sentiments de la plus vive

piété. A l’âge de 14 ans, l’aîné des enfants, Jean Charlier, fut

envoyé, en qualité de boursier, au collége de Navarre à Paris; et,

paraît-il, c’est alors que, d’après un usage fort répandu, il changea

son nom de famille contre celui du hameau où il avait pris naissance.

«Il semblait, dit M. Aubé, qu’en déposant le nom paternel on mourût

à soi-même, et qu’avec les liens du sang on rompît ces chaînes qui

attachent l’homme à des intérêts ou à des passions étroites pour

revêtir une sorte d’impersonnalité.»

Quatre années après, reçu licencié ès-arts, il entra en théologie et,

pendant sept ans, suivit les leçons de Pierre d’Ailly et de Gilles

Deschamps qui l’initièrent à la connaissance des Pères et des Docteurs.

En 1387, quoique simple bachelier en théologie, il fut choisi, par

l’Université pour faire partie d’une députation envoyée au pape

Clément VII. Ce fut huit années après, en 1395, qu’il remplaça, comme

chancelier de l’Église et de l’Université de Paris, Pierre d’Ailly

nommé à l’évêché du Puy. Ce n’était qu’à regret et comme forcé que

Gerson avait accepté cette haute distinction dont les circonstances

faisaient un fardeau si lourd, témoin ce fragment d’une lettre

qu’il écrivait, vers 1400, à Pierre d’Ailly: «Le corps entier de la

chrétienté est tellement envahi par le poison débordant des péchés;

l’iniquité s’est établie et a poussé de si profondes racines dans le

cœur des hommes, qu’il semble qu’on ne puisse plus se fier aux secours

et aux conseils de la prudence humaine.»

L’étendue et la profondeur du mal cependant ne paraissent pas avoir

découragé son zèle; il travailla de tout son pouvoir à ramener la paix

dans l’église comme dans le royaume, et à réformer les mœurs, dans

les divers ordres de l’état. Si trop préoccupé de certaines idées ou

doctrines, dans lesquelles le gallicanisme était en germe, il se trompa

quelquefois sur le choix des moyens, si le résultat ne répondit pas

toujours à ses efforts, il faut, en faisant la part des circonstances,

lui savoir gré de ses intentions, de son désintéressement dont il

donna mainte preuve, comme de sa piété sincère et de son patriotisme.

Ferme et courageux vis-à-vis des princes dont les factions déchiraient

le royaume, il ne se montrait pas moins intrépide en face des passions

populaires déchaînées. Lorsque les Cabochiens, maîtres de Paris,

dominaient par la terreur et que, tous, à commencer par les clercs de

l’Université, se taisaient, Gerson ne craignit pas d’élever la voix et

de protester contre les violences en disant, d’après ce que Juvenal des

Ursins nous rapporte: «Que les manières qu’on tenait n’étaient pas bien

honnêtes ni selon Dieu, et il le disait d’un bon amour et affection.»

Si le chancelier n’eut pas la consolation de voir la pacification du

royaume, du moins il fut témoin de celle de l’Église et de la fin du

grand schisme d’Occident, grâce au Concile de Constance auquel il

avait pris une grande part. Mais en quittant Constance, Gerson ne put

rentrer en France où les Bourguignons, de nouveau maîtres de Paris,

se vengeaient par de furieuses représailles des Armagnacs, et pendant

quelque temps, il dut se résigner à l’exil.

Dès l’année suivante (1419), la mort de Jean-sans-Peur, tué au pont

de Montereau, rouvrit au chancelier les portes de la France; il se

rendit à Lyon où l’un de ses frères, prieur du couvent des Célestins,

lui offrit, dans le monastère, une hospitalité qu’il accepta. C’est

là que s’écoulèrent dans le silence et la paix les dernières années

d’une vie qu’avaient troublée tant de contradictions et de luttes

et qui maintenant aux approches de l’éternité ne songeait qu’à se

recueillir. On raconte qu’à cette époque Gerson se plaisait surtout

dans la société des petits enfants. Spectacle touchant et admirable!

Cet homme qui avait rempli le monde du bruit de son nom, dont la parole

éloquente avait retenti dans les assemblées les plus solennelles, se

trouvait heureux d’enseigner le catéchisme et les éléments de la langue

latine à de jeunes écoliers et il souriait doucement en leur entendant

réciter cette prière que lui-même il leur avait appris: «Mon Dieu, mon

Créateur, ayez pitié de votre serviteur, Jean Gerson.»

A l’âge de soixante-douze ans, après avoir écrit les dernières pages de

son _Commentaire sur le Cantique des Cantiques_, il s’endormit dans le

Seigneur et sur sa tombe on grava ces deux mots qui résument sa vie:

_Sursùm Corda!_

Ces mots ne pourraient-ils pas servir d’épigraphe à cet incomparable

livre de l’_Imitation_, que Gerson, s’il en est l’auteur, comme il

semble probable, écrivit précisément dans cette longue et silencieuse

retraite au couvent des Célestins. «La plupart des traditions

primitives, dit un biographe, parlent en faveur de Gerson. En outre,

il est dans l’_Imitation_ mille traits qui de près ou de loin

rappellent les habitudes d’esprit, le caractère, la situation morale

de Gerson au retour de Constance. Bien plus, il semble que l’âme de

Gerson, désabusée du monde, après une douloureuse expérience de la vie

extérieure, ait passé tout entière dans ce divin livre et s’y soit

comme imprimée.»

M. Brunet, le savant auteur du _Manuel du Libraire_, est à la vérité

moins affirmatif quand il dit:»

«Quel est le véritable auteur de l’_Imitation_? Trois siècles de

dispute sur ce sujet n’ont pu nous l’apprendre; et près de cent

cinquante ouvrages, écrits pour éclairer la question, n’ont guère

servi qu’à en rendre la solution plus difficile. _Les témoignages les

plus nombreux semblent favorables à Gerson_, chancelier de l’église de

Paris; mais d’un autre côté, Thomas à Kempis compte encore beaucoup

de partisans. Cependant, une troisième opinion, celle qui présente

Jean Gersen, abbé de Verceil, dans le XIII siècle, comme l’auteur

de l’_Imitation_, a été renouvelée et soutenue dernièrement avec

vigueur par le président de Grégory: toutefois cet ancien magistrat

a rencontré un adversaire redoutable dans la personne de M. Gence,

savant laborieux, qui a fait du livre de l’_Imitation_ et de tout ce

qui s’y rapporte une étude constante et en définitive peu de personnes

admettent l’opinion du président Verceillois.»

L’opinion en réalité ne pourrait donc se partager qu’entre Gerson et

Thomas à Kempis, chanoine du diocèse de Cologne, dont le nom se lit

sur plusieurs manuscrits du 15e siècle et qui a pour lui le témoignage

de quelques-uns de ses contemporains. A Kempis, cependant, d’après

des autorités graves, à peine âgé de vingt-cinq à trente ans, lorsque

parurent les premiers livres de l’_Imitation_, ne saurait être l’auteur

d’un pareil ouvrage, fruit d’une longue et amère expérience de la vie:

tout au plus en eut-il été le compilateur et le copiste. Maintenant

ne pourrait-on pas admettre une troisième opinion formulée par des

critiques qui ne manquent pas d’autorité, à savoir que l’_Imitation_

n’est point à proprement parler l’œuvre d’un auteur unique, d’un

individu isolé, mais celle du siècle tout entier pour lequel quelque

génie anonyme, pénétré de ses idées, ayant souffert de toutes ses

désolations, instruit par ses cruelles expériences, après s’être

enseveli au fond d’un cloître, aurait tenu la plume? Mais cette opinion

même nous ramènerait à Gerson.

Quoiqu’il en soit, le livre existe pour la consolation et l’édification

des âmes pieuses, il s’en est fait d’innombrables éditions et

traductions. L’une des meilleures en France est encore celle de Michel

de Marillac, qui avait été garde des sceaux sous Louis XIII[1], et dont

le style, dans sa langue colorée et naïve, a gardé toute l’onction

et le parfum du livre original, plus peut-être que la traduction de

Pierre Corneille, digne pourtant en beaucoup d’endroits de ce beau

génie et qui eut, en son temps, un prodigieux succès[2]. De nos jours,

la traduction de F. de Lamennais, faite longtemps avant sa chute, a eu

surtout les honneurs de la réimpression.

[1] La première édition est de 1621, in-12.

[2] La première édition est de 1656, in-4º.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 9 / 122 题