Quel Parisien, habitant de la rive gauche, ne connaît pas la petite
et assez laide rue de _Gribeauval_, conduisant de la rue du Bac à
la place Saint-Thomas-d’Aquin? Mais parmi ceux qui traversent, même
quotidiennement, cette rue, en est-il beaucoup qui sachent l’origine
de cette dénomination et s’inquiètent de ce que pouvait être ce
Gribeauval, supposé qu’il fût un individu? Pourtant Gribeauval,
aujourd’hui peu célèbre, fut le successeur le plus illustre de Vauban
et «l’un des officiers généraux dont s’honore le plus le corps
d’artillerie» a dit le lieutenant-colonel Carette.
Né à Amiens (15 septembre 1715), il entra à l’âge de dix-sept ans dans
le régiment royal-artillerie. Après trois années de service comme
volontaire, il fut nommé officier-pointeur. Ses utiles et importants
services lui valurent de nouveaux grades: lieutenant-colonel en 1757,
il passa, avec l’assentiment du roi de France, au service de l’Autriche
et devint commandant général de l’artillerie. Cinq ans après, il fut
chargé en cette qualité des travaux de défense de Schweidnitz, l’une
des plus importantes places de la Silésie, enlevée par les Autrichiens
aux Prussiens. L’année suivante, Frédéric II, voulant reprendre cette
place, chargea le major Lefebvre, habile ingénieur, de la direction
des travaux d’attaque. Le conquérant, comme il l’écrivait au marquis
d’Argens, comptait qu’en moins de quinze jours la ville serait en son
pouvoir, mais déjà vingt-trois s’étaient écoulés et la ville résistait
encore vigoureusement.
«Un certain Gribeauval, qui ne se mouche pas du pied, et 11,000
Autrichiens nous ont arrêtés jusqu’à présent. Cependant, le commandant
et la garnison sont à l’agonie; on leur donnera incessamment le
viatique.»
Ainsi s’exprimait le sceptique Frédéric, le 6 septembre, et vingt jours
après, il disait à son correspondant: «Je vous avais annoncé avec trop
de présomption la fin du siége. Nous y sommes encore... Le génie de
Gribeauval défend la place plus que la valeur des Autrichiens.» Ce ne
fut que le 9 octobre que les assiégés se résignèrent à capituler après
_soixante-trois_ jours de tranchée ouverte.
Cette glorieuse résistance rendit alors célèbre le nom de Gribeauval,
qui avait tenu en échec pendant plus de deux mois la fortune de
Frédéric, dit le Grand, et qui ne fut, suivant de Maistre, qu’un _grand
Prussien_. Rentré en France, Gribeauval fut fait lieutenant-général,
puis inspecteur-général de l’artillerie. Il rendit, en cette qualité,
de grands services, soit par l’organisation du corps des mineurs,
soit par des perfectionnements et des réformes dans les manufactures.
D’après le biographe cité plus haut: «les officiers de son arme
l’avaient surnommé le _Vauban de l’artillerie_.»
Il mourut en 1789 (9 mai).