II

Dès qu’on aborde l’étude de la peinture néerlandaise, un nom se présente

tout d’abord, dominant les autres et les absorbant dans son éclat: celui

de Rembrandt. Rembrandt toutefois est le chef plutôt que le type de

l’art de son pays; on peut même le regarder, à bien des points de vue,

comme l’un des moins Hollandais parmi les peintres de la Hollande. Il se

rapproche de ses compatriotes par le réalisme de ses figures, par la

concentration de ses effets, qui est tout l’opposé de l’exubérance de

Rubens et des Flamands, enfin par le choix des personnages, du cadre et

des accessoires de ses tableaux, mais il s’en sépare nettement par

beaucoup d’autres caractères essentiels. Il est plus universel; il

aborde les sujets historiques et religieux; seul il a eu à sa manière

l’éclair de l’idéal, l’intelligence et la volonté du grand style.

Presque seul enfin il a fait école et groupé autour de lui des disciples

et des imitateurs.

Rembrandt est un génie entièrement personnel. Il n’a rien pris à la

convention et à la tradition. Ce n’était pas qu’il l’ignorât: le

catalogue de sa collection d’objets d’art, que ses créanciers firent

vendre à l’encan, existe encore dans la Cour des Insolvables, à

Amsterdam, et prouve l’étendue comme la variété de ses goûts. A côté des

maîtres hollandais et flamands, on y trouve des tableaux italiens, même

de l’école romaine, des gravures de Marc-Antoine et une série de

sculptures antiques. Mais son instinct et son tempérament le poussaient

dans la voie solitaire qu’il suivit jusqu’au bout. Rembrandt a créé sa

peinture de toutes pièces. Il appartient à la race de ces grands génies

incorrects et incomplets, qui ne connaissent point la tranquillité

lumineuse de la perfection, et s’élèvent à la conquête du beau par des

voies troublées et orageuses, en inquiétant l’admiration même. Il est de

ceux dont les défauts autant que les qualités constituent la puissance

originale et saisissante, et qu’on ne pourrait corriger, régler,

émonder, sans leur enlever du même coup leur caractère et leur force,

pas plus qu’on ne pouvait toucher à la chevelure abrupte de Samson.

Rembrandt est un alchimiste qui mêle dans son creuset tous les métaux

ensemble, les tord, les fond, les jette pêle-mêle sur sa palette et en

tire l’or pur, à l’aide de cet agent chimique, la lumière. La lumière

est le principal personnage de tous ses tableaux, suivant l’heureux mot

de M. Charles Blanc en son _Histoire des peintres de toutes les écoles_.

Son grand moyen d’expression et d’effet, c’est le clair-obscur; son

instrument d’idéal et de poésie, c’est le soleil. Pour le manier et

l’assouplir à son gré, de telle sorte qu’il le trouve sous son pinceau

chaque fois qu’il en aura besoin, il commence par imiter ce magicien du

moyen âge qui avait emprisonné un rayon dans une fiole; et dès qu’il le

tient captif, après l’avoir introduit par un soupirail dans sa chambre

obscure, il ne le lâche plus qu’il ne l’ait dompté et dressé à mille

évolutions diverses, qu’il ne lui ait fait exécuter les plus prodigieux

tours de souplesse et de passe-passe. Ici il lui commande de grimper le

long d’une colonne ou de s’enrouler en volutes autour d’une draperie; là

d’esquisser vivement dans l’ombre une figure qui restera dans la mémoire

comme une vision fantastique; ailleurs de tomber comme une pluie d’or

sur un meuble, de ressusciter dans une auréole flamboyante un vieux

corps cassé et jauni, de faire briller en flèche aiguë un œil qui perce

la nuit, de danser comme un feu follet à travers la vaste salle aux

profondeurs mystérieuses et infinies. La lumière, c’est tout pour

Rembrandt: elle supplée au dessin, elle remplace la beauté des formes,

elle crée la pensée et l’expression, ou elle empêche le spectateur d’y

songer. Mais que dis-je, la lumière? C’est de la quintessence et de

l’élixir de lumière. Il tamise le rayon, et trouve moyen de transfigurer

le soleil. Ainsi, du monde le plus prosaïque et le plus bas il fait

jaillir un monde merveilleux et splendide, comme on en voit dans les

contes de fées; d’un effet purement physique il s’élève à un effet

moral. «Il n’a le plus souvent, écrit Joubert dans ses _Pensées_,

représenté qu’une nature triviale, et cependant on ne regarde pas ses

tableaux sans gravité et sans respect. Il se fait, à leur aspect, une

sorte de clarté dans l’âme, qui la réjouit, la satisfait et la charme.

Ils causent à l’imagination une sensation analogue à celle que

produiraient les plus purs rayons du jour, admis, pour la première fois,

dans les yeux ravis d’un homme enfermé jusque-là dans les ténèbres.»

Cet amour de Rembrandt et de tant d’autres peintres hollandais pour la

lumière marque la principale part d’idéal qui se mêle à leur

naturalisme; c’est par là que le rêve s’insinue dans cet art positif et

un peu étroit. Voulant peindre sous sa physionomie la plus riante cet

horizon du sol natal, que nul autre n’égale à leurs yeux, ils

s’attachent à en fixer sur la toile les rayons de soleil et les effets

éclatants. Plus leur ciel est habituellement brumeux, plus ils aiment à

saisir au vol ses rares éclaircies. Il y a là encore une question de

patriotisme et d’amour-propre national.

On sait quelle admirable ressource Rembrandt tire de la lumière dans ses

portraits, et avec quel art infini il en use pour ennoblir une figure,

accentuer le relief et la saveur d’un modelé, faire resplendir un

mendiant comme un roi dans la pourpre et dans l’or. Lui-même il s’est

peint sous les aspects les plus divers et dans les costumes les plus

pittoresques, jeune, vieux, en turban, en toque de velours, tête nue,

une chaîne étincelante au cou, une perle à l’oreille, un sabre à la

main, que sais-je encore? Le musée de Rotterdam n’a de lui qu’un buste

de femme, vrai débris qui semble sur le point de tomber en poussière,

mais qui dans sa ruine a gardé presque toute la magie de ce pinceau

trempé dans le fluide solaire. Cette femme, le visage en pleine lumière,

vous regarde vaguement du fond de la clarté mystérieuse et lointaine où

elle a déjà à demi disparu, comme une apparition de l’autre monde qui se

fond dans les profondeurs du souvenir: le cou et la poitrine ne sont

plus qu’un rêve; le travail de la guipure et le nœud de rubans qui la

fixait au sein vont s’envoler au moindre souffle, comme la traînée de

poudre argentée que laisse à la main l’aile d’un papillon. Mais reculez

de quelques pas, et voici que cette poussière s’anime, que cette ruine

se recompose, s’éclaire et se transfigure, que cette physionomie

resplendit et respire sous la longue chevelure d’une légèreté magique

qui lui fait comme une auréole.

Dans l’œuvre de Rembrandt, les deux _Philosophes en méditation_ du

Louvre représentent, pour ainsi dire, le point de départ logique, le

thème élémentaire du clair-obscur, dans toute sa simplicité primitive

d’invention, mais déjà avec toute son énorme puissance d’effet. Ses

imitateurs ont singulièrement abusé de ce vieillard à longue robe

fourrée, assis près d’une table qui supporte une sphère et je ne sais

quels parchemins sentant le grimoire, dans une vaste pièce voûtée, à

quelques pas d’une espèce de soupirail qui lui envoie sur la face un

rayon de soleil. Le style de Rembrandt a ce malheur qu’il trahit

l’artifice, et se prête par là même aux imitations de ce troupeau

servile pour qui l’art n’est qu’un procédé.

Mais avant les _Philosophes en méditation_, il était déjà entré dans

cette voie qui s’offrit à lui tout d’abord, sans qu’il eût besoin de la

découvrir laborieusement à travers les longues hésitations du début. Le

_Siméon_ du musée de La Haye, qui ouvre la série de ses tableaux connus

(1631), est un éblouissement. Rembrandt ne se préoccupe pas encore ici

du clair-obscur, qui lui viendra bientôt, par réflexion, comme un moyen

de doubler l’éclat en le ménageant. Il n’a pas encore appris cette

sobriété systématique et cette parcimonie du rayon, dont l’effet est

plus grand que celui de la prodigalité. Il est tout entier à l’extase,

au vertige, à l’enivrement de la lumière, qu’il verse à flots, comme une

mer d’or liquide, sur tous les points de sa toile. Les chairs

étincellent, les vêtements flamboient, les ornements du grand-prêtre

jettent des feux comme une rivière de diamants. Il faudrait regarder

cette petite toile avec des lunettes bleues pour n’en être pas aveuglé.

Rembrandt a donné à Siméon une belle tête vénérable et une attitude

vraiment sacerdotale, mais il a mis à côté de lui deux rabbins

fantastiques,--de ces types qu’on n’entrevoit que dans les _ghetto_ des

grandes villes d’Europe. Ces deux rabbins, dont l’un est coiffé de

l’horrible chapeau _tromblon_ que Rembrandt a souvent donné à ses juifs,

servent de repoussoirs au reste de la scène, et ils ont été assurément

copiés sur nature alors que le peintre habitait à l’entrée du

Ioden-brede-straat, à Amsterdam. Je le vois d’ici à la fenêtre de sa

maison, qu’une inscription désigne encore au passant, l’œil plongé sur

la vaste rue toute grouillante de physionomies et de haillons

indescriptibles, et le crayon en main, croquant les vives silhouettes de

cette populace juive, qu’il fera grimacer dans un fourmillement bizarre

au milieu de ses tableaux de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Le même musée contient cinq Rembrandt, tous cinq de sa première manière,

et datant de l’époque où il venait de quitter le moulin paternel pour

aller s’établir à Amsterdam. La _Suzanne au bain_, qui est de 1632,

offre la même intensité prodigieuse de la couleur et la même recherche

de l’effet, avec un progrès plus décidé vers l’emploi du clair-obscur.

Cette Suzanne n’est pas une ignoble servante, comme on l’a dit

quelquefois, mais il faut avouer que, sans le rayon projeté sur elle et

les accessoires savamment calculés pour la mettre en relief, aucun

spectateur n’aurait pour elle les yeux des vieillards de la Bible. C’est

une forte femme et une femme mûre plutôt qu’une jeune fille: elle est

d’une santé toute hollandaise et peinte avec plus de vigueur que de

délicatesse et de grâce. Mais on a rarement poussé plus loin cette

chaude vigueur du coloris et cette habile combinaison des détails. Les

sandales brunes, la féronnière d’or au front, le collier de perles, les

longs cheveux roux flottants, la draperie blanche que ramasse vivement

la main gauche de la baigneuse, la robe rouge étendue par derrière,

l’aiguière étincelante posée sur l’escalier qui descend à la source,

enfin le sombre rideau de feuillage qui s’écarte pour encadrer la tête

de l’un des vieillards, cette seule énumération n’affriande-t-elle pas

déjà le regard? Qu’on me pardonne cette description rapide: ce qui s’en

dégage, ce n’est pas absolument la connaissance du tableau, c’est celle

du génie même de Rembrandt, génie fait d’éléments qui semblent

contradictoires, de réalisme et de poésie, de matérialisme et d’idéal,

de sensualité et de mystère.

La _Résurrection de Lazare_ est plus caractéristique encore. Rembrandt

traduit le miracle de la résurrection, dit M. Ch. Blanc, par un miracle

de clair-obscur. «La scène se peint à son imagination comme s’étant

passée dans un caveau sombre, tout à coup illuminé. Pour lui, la vie,

c’est la lumière; la mort, c’est la nuit.» Cette caverne, soudainement

envahie par un torrent de soleil, est le symbole du génie de Rembrandt,

ou, si on l’aime mieux, du procédé qu’il a élevé jusqu’au génie.

Voulez-vous mieux voir encore l’admirable parti qu’il en tire pour

élever, épurer, transfigurer ses compositions, en négligeant, pour ainsi

dire, toutes les autres ressources comme inutiles? Regardez la _Descente

de croix_. Un grand nombre d’excellents artistes ont triomphé dans ce

sujet, depuis, des peintres de premier ordre comme Rubens, jusqu’à des

peintres secondaires, comme Daniel de Volterre et même Jouvenet.

Rembrandt s’y est pris tout autrement qu’eux. Son tableau a des parties

triviales et d’énormes fautes de goût; il est grotesque et il est

sublime,--grotesque à le juger d’après les règles de l’école, sublime

par l’effet et par l’expression. Otez-en le rôle qu’y joue la lumière,

ce n’est plus qu’une scène vulgaire, quelque chose comme un corps chétif

et contrefait, dépouillé de la pourpre qui le drapait en roi. Les

disciples ressemblent à des matelots hollandais ou à des brocanteurs de

la Grande-Rue des Juifs; les saintes femmes ont des têtes de servantes

frisonnes; le Christ est quelque malfaiteur qu’on détache de la potence,

sous la surveillance d’un épais bourgmestre en turban et en manteau

brodé,--car, pour le dire en passant, comme Véronèse et plus que lui

encore, Rembrandt n’a jamais reculé devant un anachronisme pittoresque.

Le pittoresque lui tient lieu de couleur locale; il prend ses

architectures fantastiques dans son imagination visitée par les rêves

des _Mille et une Nuits_, et ses costumes historiques dans le grand

placard, pareil au magasin d’accessoires d’un théâtre voué à la

représentation des pièces romantiques, où gît pêle-mêle tout un arsenal

de défroques, d’armures et de curiosités bizarres.--Mais voici que le

ciel s’ouvre et qu’un jet lumineux, traversant la nuit, vient tomber sur

le divin supplicié et le fait resplendir dans une auréole surnaturelle.

Ce n’est plus un cadavre repoussant de laideur, mais la chair même du

Christ, éclairée par le regard de Dieu et déjà ressuscitée dans la

gloire[28]. C’est là, d’ailleurs, je tiens à le dire, une explication et

non une justification, Rembrandt reste coupable aux yeux de l’art et du

goût de la dédaigneuse incorrection de son dessin et de la vulgarité de

ses types. Que, dans la _Samaritaine_, il fasse de celle-ci une

maritorne comme on en voit dans les quartiers populaires d’Amsterdam,

peut-être l’en absoudrait-on encore; mais qu’il peigne le Christ

lui-même sous les traits d’une sorte de mendiant épais et trivial, voilà

ce que l’amour du clair-obscur ne pourra jamais nous décider à lui

pardonner.

[28] Rembrandt a représenté, en les idéalisant de la même façon,

toutes les scènes principales de la vie du Christ. On voit

agglomérées à la Pinacothèque de Munich, outre la _Descente de

croix_, «une _Mise en croix_ par un temps sombre et orageux; une

_Mise au tombeau_ dans l’obscurité d’une voûte profonde; une

_Résurrection_ illuminée par un rayon fantastique en pleine nuit;

une _Nativité_ aux reflets d’une lampe; une _Ascension_ où le Christ

éclaire toute la scène de sa propre lumière.» (_Histoire des

Peintres_, école hollandaise; _Rembrandt_, par Ch. Blanc.)

Parmi les tableaux de Rembrandt, le plus célèbre par cette incomparable

magie, le chef-d’œuvre et le dernier effort du genre, c’est la _Ronde de

nuit_ du musée d’Amsterdam, pour conserver à cette composition étrange

son titre habituel, quoiqu’elle ne représente point une ronde, et que la

scène ne se passe pas la nuit. Il faut probablement y voir une marche

d’arquebusiers, sortant en tumulte du local de leur corporation pour se

rendre à l’exercice à feu. Rembrandt a inscrit sur un écusson les

principaux noms des personnages de son tableau, et on peut en conclure

que presque toutes les figures sont des portraits. Nul ne s’en douterait

à la façon naturelle, vivante et tumultueuse dont ces physionomies se

meuvent, dont ces attitudes s’harmonisent en se contrastant, dont ces

groupes se mêlent, se dénouent et marchent. Ce serait un long travail de

décrire ce tableau; on l’a fait souvent: M. W. Burger, en particulier,

en a donné une description minutieuse et enthousiaste, que je ne veux

pas recommencer après lui. Il suffira de dire que cette vaste toile, qui

occupe tout le côté droit d’une salle du musée, de la porte à la fenêtre

et du parquet au plafond, offre au regard environ vingt-cinq personnages

débouchant en désordre du fond d’une arcade obscure, armés de lances,

d’épées, d’arquebuses, de haches, de drapeaux, coiffés de casques et de

chapeaux à plumes, couverts d’accoutrements d’une richesse et d’une

variété singulière. La sortie de cette petite troupe a été saisie sur le

vif, et l’on sent encore toute la palpitation de la scène sur la toile.

Un tambour bat sa caisse dans un coin; un gamin, qui s’est affublé d’un

morion, court en avant; une jeune fille, qui ressemble à une péri, se

joue au milieu des soldats; çà et là, l’œil devine plutôt qu’il ne

perçoit des visages vagues, sans âge et sans sexe, qui ressemblent à des

reflets de fantômes. Tout cela est traversé par une lumière prodigieuse

et presque surnaturelle, qui vient on ne sait trop d’où, et qui

ressemble plutôt à un jet électrique faisant sa trouée dans une nuit

épaisse qu’à un rayon de soleil brillant dans la pénombre d’une salle

mal éclairée. Cet éclair éblouissant fixé sur la toile met brusquement

en saillie ici une armure, là une collerette, ou la pointe d’une lance,

ou la plume d’un chapeau, ou la moitié d’un bras, refoulant tout le

reste dans une obscurité profonde. Deux personnages seulement sont en

pleine lumière: le lieutenant qui marche en avant, donnant le bras au

capitaine, et la petite fille mêlée à la troupe. Tous deux, richement

vêtus d’une éclatante étoffe jaune bordée d’or, l’enfant avec des

pierreries sur la tête et au corsage, étincellent comme deux soleils au

centre du tableau. Impossible de rien rêver de plus rutilant, de plus

incandescent, de plus intense que les tons dorés du pourpoint et du

chapeau du lieutenant, de la robe et des perles de la jeune fille, ou

même de sa figure, qui, dans cette orgie de lumière, paraît d’or

bouillonnant comme sa robe. On dirait que Rembrandt les a peints avec un

métal en fusion qui ne s’est pas refroidi. La plus grande partie des

têtes, plus ou moins éclaboussées du rayon qui perce la salle, sont

d’une vérité, d’une vie, d’une expression pour ainsi dire flamboyantes.

Il y a dans les attitudes quelque chose de fier, de svelte et de cambré,

dans les gestes et l’allure un mouvement, une aisance libre et

souveraine, comme il sied à une compagnie de riches bourgeois faisant

fonction de gardes civiques.

Il n’est peut-être pas de tableau au monde qui soit d’un effet plus

surprenant. Quoique pris en plein dans la réalité, il produit

littéralement une impression féerique. Au bout de quelques minutes de

contemplation, il se dégage de ces ténèbres fourmillantes et de cette

lumière fantastique je ne sais quel vertige communicatif; le cadre

disparaît, le mur recule et se creuse en arcade, la toile s’anime, les

personnages crient en tumulte et marchent sur vous, vigoureusement

poussés par les masses d’ombre dans les rayons de soleil qui semblent

les darder en avant. Mais il faut bien se garder de mettre la _Ronde de

nuit_ à la hauteur de ces grands et purs chefs-d’œuvre où la recherche

de la beauté idéale domine celle de l’effet, et qui ne se préoccupent

que de la perfection, de l’harmonie, de l’ensemble, de l’équilibre des

parties, de la convenance suprême de chaque détail. Non-seulement la

lumière est distribuée ici d’une façon qui semble arbitraire et

capricieuse, mais cette fois Rembrandt a vraiment dépassé la limite de

la nature et de la vérité. Il s’est enivré de lumière, comme les

Bacchantes s’enivraient de raisin. Ce n’est pas au soleil de la Hollande

qu’il a emprunté ses rayons, c’est à celui des tropiques; ou plutôt il a

créé lui-même un soleil plus riche que celui du bon Dieu, un soleil

élevé à sa dixième puissance, qui a la propriété particulière de faire

éclater, comme une flamme dans la nuit, les objets qu’il effleure, en

redoublant l’ombre sur les endroits voisins. En outre, on y voit trop la

main de l’artiste et on y sent l’effort. Rembrandt, le peintre de la

lumière, n’en a pas la sérénité tranquille et bienheureuse; il la

conquiert de vive force et la surmène, comme fait un écuyer de son

cheval, pour en tirer tout ce qu’elle peut rendre. Le but est atteint,

dépassé même, mais en trahissant les moyens qui l’ont produit. La

simplicité lui manque, et cet art suprême qui consiste à cacher l’art:

on dirait au contraire qu’il fait étalage de son artifice. La monotonie

du procédé saute aux yeux, malgré la variété des effets. La jouissance

du spectateur est mêlée d’une certaine fatigue, et la sensation qu’il

éprouve a quelque chose d’aigu qui ressemble à une souffrance. Il faut

bander tous les ressorts de son attention pour suivre dans ses détails

cette savante partie d’échecs jouée avec le soleil. La _Ronde de nuit_

ne vise, en somme, qu’à stupéfier le regard: dans ces limites, c’est un

incomparable chef-d’œuvre, mais on peut aspirer plus haut, Dieu merci.

Toutefois Rembrandt, comme la plupart des grands peintres et plus que

beaucoup d’entre eux, a suivi plusieurs manières, non pas successives,

mais employées par lui suivant le caprice ou l’inspiration du moment. La

_Ronde de nuit_ est le type le plus complet de la manière où domine

l’emploi du clair-obscur; la _Leçon d’anatomie du Docteur Tulp_ (1632),

qui fait partie du musée de La Haye, est le chef-d’œuvre de son autre

manière, plus simple dans ses effets et plus finie dans ses détails. Les

idolâtres de Rembrandt, spécialement M. W. Burger, trouvent ce tableau

froid à côté du précédent: il est certain qu’il ne produit pas cet

étourdissement fantasmagorique et prestigieux, cette éblouissante

fascination qui, d’ailleurs, comme le fait remarquer M. Ch. Blanc,

eussent juré avec l’autorité scientifique du sujet. Mais si l’on n’en

est pas saisi et renversé comme par la _Ronde de nuit_, peut-être en

emporte-t-on une impression plus durable et plus profonde. Ce n’est pas

seulement le regard qui est pris ici, c’est l’intelligence. La _Ronde_

est le triomphe de l’art pour l’art, mais il y a une pensée dans la

_Leçon d’anatomie_. La science et l’habileté sont aussi parfaites sans

être aussi tourmentées; les sens mêmes sont aussi satisfaits sans être

aussi surpris. Le raccourci du cadavre et sa carnation, l’admirable

naturel et la variété des attitudes, des gestes, des expressions, la

tranquillité souveraine, du professeur, la vérité calme et forte de

chaque détail, le contraste supérieurement rendu entre ce mort qu’on

dissèque et la vie qui anime les regards avides des spectateurs, enfin

les prodiges du dessin et l’unité puissante de la composition, tout fait

de la _Leçon d’anatomie_ l’œuvre la plus parfaite et la plus

irréprochable dont se puisse glorifier le réalisme, entendu dans le sens

le plus élevé du mot.

Cette toile est de la première époque de Rembrandt; ses _Syndics_, du

musée d’Amsterdam, qui datent des dernières années de l’artiste (1661),

rentrent à peu près dans la même manière, et semblent indiquer de sa

part un retour vers une pratique à la fois plus simple et plus ample que

celle de la _Ronde de nuit_, quoiqu’il ait gardé de son commerce avec la

lumière ces beaux tons dorés qu’il donne à la carnation de ses

personnages. Toutes les têtes sont à peu près éclairées de la même façon

et avec une force égale, sauf une seule, rejetée en partie dans la

demi-teinte. Cette fois c’est le contraste des vêtements sombres et

l’ombre portée des chapeaux qui font éclater les figures dans un relief

vigoureux, car Rembrandt, même lorsqu’il est simple, ne néglige jamais

les petits secrets du métier. Ces physionomies sont modelées avec un

soin, une science et une vie incroyables; la facture est sobre, sévère

même, mais plus chaude et plus magistrale encore que celle de la _Leçon

d’anatomie_.

Il est remarquable que les plus beaux types de Rembrandt se trouvent

dans ses portraits, ou dans ces tableaux qui ne sont autre chose que des

collections de portraits groupés et mis en scène, comme les trois que

nous venons d’examiner successivement. C’est par là que ces derniers

peuvent passer pour ses chefs-d’œuvre. Presque partout ailleurs, ses

types sont vulgaires, ou même grossiers. Par quelle anomalie le même

homme qui dessinait si noblement les figures du porte-drapeau de la

_Ronde_, du professeur Tulp et des _Syndics_, a-t-il donné, dans ses

grandes compositions bibliques, de pareilles têtes et de pareils corps à

l’enfant prodigue, à la Samaritaine, à Joseph d’Arimathie, à la Vierge,

au Christ, sans parler de ses Bethsabées, de ses Suzannes, et de ses

Danaés? Il lui eût été facile de trouver pour eux des modèles aussi

beaux que ceux de ses portraits, et il semble qu’ayant cette liberté de

choix et n’étant pas astreint à reproduire servilement les figures qui

posaient devant lui, il eût dû en profiter pour mieux faire. Mais non:

l’amour du réalisme lui est si naturel et si intime que, dès qu’il n’est

plus retenu, il s’échappe irrésistiblement vers la laideur, pourvu

qu’elle soit caractéristique et accentuée. Le premier juif à nez crochu

et à longue barbe qui passe sous sa fenêtre lui est bon pour représenter

le Christ. Ce qu’il cherche et ce qui lui tient lieu du beau dans ses

physionomies, c’est le caractère, c’est l’expression. Il a pour la

noblesse ou la pureté du dessin l’insouciance hautaine de Shakespeare

pour les règles d’Aristote: on dirait qu’il fait parade de les mépriser,

qu’il tient à mieux témoigner sa force en montrant qu’il est au-dessus

des lois élémentaires de l’art et qu’il n’a pas besoin de les suivre

pour arriver au but. Il l’a presque prouvé, en effet, et ce n’est pas là

son moindre miracle.

Rembrandt a traité tous les sujets et travaillé dans tous les genres: le

portrait, l’histoire, les tableaux religieux, le paysage, la mythologie,

les scènes anecdotiques et familières. Mais dans cette diversité

infinie, il reste toujours le même et reconnaissable au premier coup

d’œil. Peinture de genre ou peinture d’histoire, ce n’est pour lui qu’un

changement d’étiquette. Tous les sujets se dessinent, se groupent et

s’éclairent dans sa tête d’une façon analogue. Les classifications

usuelles des catalogues seraient fort déplacées pour lui, et il n’y a

pas lieu de l’étudier séparément sous ses diverses faces. Peintre ou

graveur, il est le même aussi. Dans cette rapide étude, qui n’embrasse

que le Rembrandt des musées hollandais, je n’ai point à m’occuper

spécialement de ces prodigieuses eaux-fortes, appréciées à l’égal de ses

tableaux, et où il a déployé la même puissance dans la recherche des

mêmes effets.

Comme on l’a vu, Rembrandt a au plus haut point l’intelligence de cette

qualité secondaire de l’art, nommée le pittoresque, qui saisit si vite

le spectateur. La lumière est un clavier enchanté qui rend tous les sons

et exprime tous les sentiments sous sa main. Il excite l’âme à la

rêverie, en ne lui montrant nettement qu’une partie du sujet, et en

reléguant dans l’ombre toutes les autres, qu’on n’entrevoit que par

degrés, qu’on devine même autant qu’on les voit: par là, l’esprit

entraîné au delà du réel, suppose, conjecture, crée lui-même ce que le

peintre lui cache. Le clair-obscur est une sorte de rideau mystérieux

que Rembrandt tire sur ses œuvres pour leur donner les perspectives

enchantées du songe. Mais est-ce une raison pour le regarder, avec ses

partisans fanatiques, comme un grand penseur et un profond philosophe!

Je crois, pour ma part, qu’on prête à Rembrandt beaucoup d’intentions

qu’il n’a jamais eues, et que ses clairs-obscurs n’ont pas toutes les

profondeurs de pensée qu’on y cherche. Ce n’est pour lui, la plupart du

temps, qu’une question d’effet matériel, un moyen de donner plus de

relief et d’éclat à certaines parties de sa composition. Rembrandt songe

à l’œil plus qu’à l’âme, et c’est par un procédé purement mécanique,

pour ainsi dire, et comme par un tour de prestidigitation, qu’il arrive

jusqu’à celle-ci. Son art est une combinaison de rouages ingénieux qui

peuvent se décomposer et s’expliquer presque mathématiquement. Il n’a

fait que porter à son plus haut point le caractère commun à toute

l’école hollandaise en élevant le métier jusqu’à l’idéal, en tirant de

la combinaison des couleurs et de la lumière tout ce qu’elles peuvent

contenir de poésie.

En somme, il faut avoir le courage de le dire, Rembrandt, qui est

peut-être le _peintre_ le plus merveilleux du monde, n’occupe qu’un rang

secondaire dans l’_art_, à prendre ce mot en son sens le plus large et

le plus complet. C’est un enchanteur qui vous fascine et vous ensorcelle

plus qu’il ne vous élève. Il commence par séduire son juge: un charme si

étrange et si pénétrant se dégage de ses toiles que les facultés

critiques de celui qui le regarde en sont souvent comme engourdies, et

qu’un verdict sévère aurait toute l’apparence d’une ingratitude.

Pourtant qu’on se roidisse contre cette impression et qu’on l’envisage

bien en face, osera-t-on le mettre sur la même ligne que ces purs et

grands génies qui ont vu le beau dans son essence même, et l’ont réalisé

sous ses divers aspects? Rembrandt est sans rival sur les points où il a

porté tout son effort, mais que de chutes et de lacunes dans tout le

reste! Il a le secret d’une lumière magique, l’éblouissement d’un

coloris prodigieux, le don de l’expression, la science de l’arrangement,

de la composition, une touche d’une franchise et d’un esprit singuliers,

la largeur et la puissance de l’exécution, une originalité saisissante;

mais la trivialité opiniâtre de ses types, le rôle que joue chez lui le

procédé factice et systématique, enfin la monotonie des artifices qu’il

met en œuvre, le font redescendre à son vrai rang, quand la réflexion a

dissipé ces fumées de l’ivresse dont il vous remplit d’abord les yeux,

et au milieu desquelles, comme le Génie des contes de fées, il apparaît

lui-même dans des proportions fantastiques.

Voyages hors de ma chambre · 第 37 / 42 题