III

Rembrandt fit un grand nombre d’élèves, dont chacun se découpa sa petite

province dans le vaste royaume du maître. Ce sont, par exemple, Gérard

Dow, qui lui prit le fini de sa première manière en le poussant jusqu’à

sa limite extrême, et dont les tableaux semblent parfois l’œuvre d’un

farfadet peignant avec le duvet le plus impalpable de l’aile d’un

colibri; le grossier Jean Victor, ou Fictoor, réaliste à l’épaisse

écorce, beaucoup trop exalté par M. W. Burger; Ferdinand Bol, qui a

laissé d’admirables portraits d’un modelé tranquille et ferme, d’une

facture aisée et claire, sinon d’un style très-élevé; Van Hoogstraten et

d’autres, qui ont porté l’imitation jusqu’au plagiat et au pastiche, en

particulier Van Eeckout, qu’au premier abord on pourrait souvent

confondre avec Rembrandt, dont il ne se distingue que par une touche

moins hardie et moins spirituelle. Il y a encore ce Fabricius,

d’ailleurs presque inconnu, mais auteur d’un étrange et saisissant

portrait du musée de Rotterdam, qui, pendant dix ans, a été exalté à

l’envi par les critiques comme un Rembrandt de la plus grande manière,

avant qu’une découverte décisive eût montré sous la fausse signature du

maître, ajoutée après coup, celle de son obscur disciple. C’est une tête

à la fois commune et fière de paysan du Danube, une espèce de Neveu de

Rameau, d’un dessin bizarre et d’une expression singulièrement résolue,

intelligent et grossier, inculte et débraillé, presque cynique, aux

longs cheveux mal peignés, à la figure malpropre, à la poitrine velue,

un _faubourien_ par l’apparence physique, mais un aristocrate par le

port de tête et l’expression du regard. Il y a vraiment une flamme

intérieure sous ses joues creuses et flétries, sous ce front plat et

couvert. La pensée ne viendra à personne de rire de ce Chodruc-Duclos,

s’il le rencontre dans la rue, tant il rend toute raillerie impossible

en vous regardant de son air froidement dédaigneux. Le tout large et

franc, et simplement éclairé avec des ombres vigoureuses et de fortes

demi-teintes. Ce Fabricius était un rude pinceau!

Parmi ces élèves de Rembrandt, quelques-uns, comme Gérard Dow, Govaërt

Flinck, F. Bol, Van der Meer de Delft, et Nic. Maas, sont beaucoup plus

Hollandais que leur maître, et représentent bien mieux l’art national

dans son essence même. Les Hollandais pur sang, ce sont encore les

peintres de _Doelenstuks_ et de _Regentstuks_,--comme on dit en

Hollande,--de paysages, d’animaux et de marines, de scènes de la vie

familière et d’intérieurs bourgeois ou rustiques, enfin cette nuée de

petits maîtres dont les principaux sont merveilleusement représentés au

Louvre, et souvent même par leurs chefs-d’œuvre.

Dans ces diverses catégories, je veux choisir deux artistes, de nature

très-opposée, qui peuvent passer, chacun en son genre, pour deux types

de l’art hollandais, pour les deux expressions antithétiques du génie et

du tempérament nationaux, sous leurs faces principales: Barthélemy Van

der Helst (1612-70), et Jan Steen (1636-89). Van der Helst est le

Thucydide de la peinture hollandaise; Steen, son Molière en miniature.

L’un représente les scènes historiques et les personnages distingués: il

nous montre les bourgmestres et chefs de corporations dans leurs ghildes

et leurs banquets solennels; l’autre s’attache aux intérieurs joyeux,

aux repas de noces, aux scènes de corps de garde, à toutes les fêtes

populaires, où l’on rit à pleine bouche, où l’on boit à plein verre.

Rien ne repose l’âme et ne la porte au calme comme la vue d’un tableau

de Van der Helst. Cela est tranquille, posé, d’une puissance placide,

gras et majestueux, flegmatique et respectable au possible. Les bonnes

figures bataves que l’on doit à sa brosse patiente et magistrale! Nul ne

sait mieux faire reluire l’auguste dignité du bourgmestre sur la face

épanouie d’un commerçant du Kalverstraat, arrondir l’écharpe officielle

aux flancs vigoureux, ou la fraise empesée au col apoplectique d’un

capitaine d’arquebusiers, planter dans les festins civiques la vieille

corne traditionnelle, enrichie de sculptures, aux mains potelées d’un

magistrat ventru. Et ne craignez pas que la moindre intention satirique

se mêle au portrait, et que l’épigramme ricane en quelque coin de la

toile! Non pas: les arbalétriers bourgeois de Van der Helst sont

convaincus comme des Romains de David.

Van der Helst a, au Louvre, un précieux échantillon de sa manière dans

le _Jugement du prix de l’arc_; mais, pour le bien juger, il faut voir,

au musée d’Amsterdam, le _Banquet des gardes civiques_, qu’on a placé

vis-à-vis la _Ronde_ de Rembrandt, comme le digne pendant de ce rare

chef-d’œuvre. Van der Helst est l’antipode de Rembrandt, qu’il balance,

qu’il surpasse peut-être dans l’admiration de ses compatriotes. Beaucoup

d’entre eux regardent son _Banquet_ comme la merveille de l’école

hollandaise. Il faut un singulier éclectisme pour admirer également deux

peintres et deux tableaux aussi différents que le jour et la nuit. De

Rembrandt à Van der Helst, il y a la distance du tempérament nerveux

d’un visionnaire qui poursuit des esprits dans l’ombre, au calme

lymphatique d’un honnête et savant peintre de portraits, qui fait

laborieusement bien son sillon. Rembrandt est un poëte passionné, tirant

le fantastique de la nature, comme l’Américain Edgar Poë, et

transfigurant la réalité; Van der Helst est un annaliste consciencieux

et correct, rendant son sujet tel que tout le monde l’a vu, sans faire

un pli à son pourpoint ni une tache à ses manchettes, avec une

exactitude judicieuse et une bonhomie parfaite, n’y mettant pas du sien,

mais n’en retranchant rien non plus. Ce n’est qu’un portraitiste élevé à

sa plus grande puissance, mais il n’a pas de supérieur dans l’art de

grouper ses modèles et d’en faire un tableau d’histoire.

Le _Banquet des Arquebusiers_ ou de la _Garde civique_ est justement une

collection de portraits en pied, arrangés avec un art infini dans toutes

les postures, autour d’une table plantureusement servie. Le peintre a

trouvé moyen de ne sacrifier aucune de ces physionomies: une lumière

égale et tranquille les éclaire toutes de la même façon, et pas une ne

se présente de profil; on en trouverait au plus quatre ou cinq qui se

présentent de trois quarts. Mais cette impartialité et ce sang-froid

vont précisément contre leur but: l’attention se divise et s’éparpille,

l’œil se fatigue à errer de l’une à l’autre de ces figures sans

qu’aucune le retienne plus que sa voisine; il voudrait rencontrer un

angle, une ombre, un point de repère, quelque chose pour s’accrocher, et

il roule sur une surface également arrondie, éclairée et capitonnée

partout. Il y a, du reste, des détails superbes dans cette immense

toile, et peints avec une largeur, une vérité, une expression

surprenantes. L’art et la nature s’y combinent avec une extraordinaire

habileté. Néanmoins, on finit par y sentir l’effort: tous ces

personnages savent trop qu’on les regarde: on voit qu’ils ont posé

devant le peintre et qu’ils posent devant le spectateur, dans une

attitude très-naturelle sans doute, mais arrangée en vue de la

composition.

Van der Helst a encore, au musée d’Amsterdam, un autre tableau du même

genre, d’une facture plus ferme, ou du moins d’un effet plus concentré,

qui est une variante de celui du Louvre. Je ne parle pas de ses

portraits, qui sont souvent des chefs-d’œuvre. Sous l’apparente froideur

de ce peintre, il y a de la force et de la vie. Son pinceau est souple

et ferme, habile et naïf à la fois. Il fait de la peinture propre et

minutieuse, qui transporte les bourgeois, amis de l’art tiré au cordeau;

et pourtant c’est aussi de la peinture savante, qu’admirent les plus

difficiles et les plus dédaigneux. Ses modèles sont étudiés avec soin,

même lorsqu’ils sont d’une facture lisse et léchée; ses physionomies ont

une expression parfaite de vérité vivante, et portent toutes les nuances

de leur caractère sous le masque immobile dont elles semblent d’abord

uniformément affublées.

Les assemblées de bourgmestres et les banquets de gardes civiques, comme

ceux qu’a représentés Van der Helst, constituent tout le genre

historique de l’école hollandaise, qui est restée fidèle à la peinture

intime et réaliste, aux scènes d’intérieur et de bourgeoisie, jusque

dans les tableaux d’histoire. Elle n’en a pas d’autres, et ses hôtels de

ville comme ses musées en sont pleins. Frans Hals, J. Van Ravesteyn, de

Keyser, Jacob Backer, Govaërt Flinck et Karel Dujardin ont laissé, après

Van der Helst, les plus précieux échantillons du genre. L’aspect de

toutes ces toiles n’est pas très-varié, et à plus forte raison la

description en serait-elle un peu monotone. J’y renonce, et je me hâte

de passer à Jan Steen, qui me sollicite depuis longtemps.

Les Hollandais sont fiers de Rembrandt, de Van der Helst, de Paul

Potter, de toute leur précieuse école de petits maîtres, qui n’a point

de rivale au monde; mais ne vous y trompez pas: leur vrai favori, c’est

Jan Steen. Ils s’enorgueillissent des autres, ils jouissent de celui-là.

Jan Steen est l’enfant gâté, le joyeux et spirituel espiègle de la

maison, à qui les graves parents passent tout, en grondant quelquefois

un peu, charmés qu’ils sont de ses gentillesses. Au milieu de tant

d’artistes, plus grands et plus illustres, il est l’ami de cœur, le

peintre populaire par excellence. Les Hollandais ne prononcent pas son

nom sans sourire d’aise; ils contemplent, le cœur épanoui, ses joyeuses

compositions, comme on écoute autour de la table les vieilles et bonnes

plaisanteries traditionnelles du conteur en titre de la maison.

Il s’est formé, sur le compte de ce peintre brasseur et cabaretier,

toute une série de légendes qui le représentent comme la meilleure

pratique de son cabaret, et buvant gaiement son fond avec son revenu, en

compagnie de ses confrères du pinceau, de sa femme Marguerite et de sa

légion de marmots. Il y a du vrai dans toute légende, et, d’ailleurs, il

suffit de regarder les tableaux de Steen pour deviner comme il menait

rondement la vie à grandes guides, narguant la misère d’un front

toujours serein. Nous le retrouvons sans cesse dans ses toiles, fumant

d’immenses pipes, à califourchon sur une chaise, et, aux moments les

plus graves, jouant du violon pour faire danser son chien. Au milieu

d’une telle vie, on se demande comment il avait le temps de manier le

pinceau, et surtout comment il put tant produire. Il fallait qu’il eût

la peinture innée, pour ainsi dire, et créât ses petits chefs-d’œuvre en

se jouant, comme il faisait toutes choses.

La prédilection des Hollandais pour Steen est méritée. Mieux que les

deux Ostade, que Brauwer, Bega, Dusart, Brekelenkamp, etc., Jan Steen

représente sincèrement et naïvement le côté badin des mœurs nationales,

les fêtes et les amusements du pays. C’est la Hollande déridée; c’est le

sérieux et laborieux peuple batave, saisi dans le secret de sa gaieté

intime, et pris en flagrant délit d’expansion, à table, le pot de petite

bière en main, fredonnant des refrains bachiques, savourant le poisson

aux pommes de terre,--ou au coin du foyer, lorsque l’enfant dépose son

sabot dans la cheminée pour la visite du grand saint Nicolas, et que la

ménagère accorte, dépendant un jambon fumé, lorgne du coin de l’œil le

mari rubicond assis près du berceau. C’est pour cela que je le choisis

entre beaucoup d’autres, et aussi,--dernière raison non moins

concluante,--parce qu’il est beaucoup moins connu en France que la

plupart de ses rivaux.

Nous avons bien au Louvre, il est vrai, un de ses tableaux, parfaitement

authentique, où l’on peut prendre une idée de sa manière, mais rien

qu’un, et ce n’est pas assez. Sans compter que ce tableau-là n’est pas

de ses meilleurs, au moins pour la naturelle et facile allure de

l’ensemble et pour la saveur du coloris. Mais on trouve Steen à chaque

pas en Hollande[29]. Toutes les collections publiques et particulières

l’étalent à la place d’honneur. Cela commence (ou du moins commençait-il

y a quelques années) à Dordrecht par la galerie de M. de Kat, et se

poursuit sans interruption jusqu’au fond de la Frise. Au musée de

Rotterdam, Steen se montre déjà pour ainsi dire au complet, non pas dans

sa plus belle manière, mais sous ses diverses faces: comme peintre

d’intérieurs familiers et plaisants, avec la _Saint-Nicolas_, de scènes

de places publiques et de petites comédies médicales, avec l’_Extraction

du caillou_, voire comme peintre religieux et portraitiste. La

_Saint-Nicolas_ a bien de la gaieté, de l’esprit, de la vérité et de la

finesse, mais la couleur en est un peu terne et grise, comme il arrive

parfois aux tableaux de Steen. Il a souvent traité ce sujet, et l’une de

ses meilleures toiles en ce genre, par le naturel des attitudes, la

vérité de l’expression et la verve tempérée, c’est celle du musée

d’Amsterdam, où l’on reconnaît en partie la famille du peintre, qui lui

servait presque toujours de modèle et que nous retrouverons fréquemment

encore. Jan Steen a surtout prodigué dans ses toiles sa ronde et vive

_ménagère_, s’il est permis d’employer ce terme hasardé en parlant de la

gaillarde fille de Van Goyen, si bien faite pour un mari comme le sien.

Les mêmes personnages reparaissent périodiquement chez lui, comme dans

les pièces de Molière ou la _Comédie humaine_ de Balzac; mais il les a

sous la main, dans sa maison, et généralement il ne va pas les chercher

ailleurs.

[29] Moins encore toutefois qu’en Angleterre. On comprend cette

prédilection de la patrie d’Hogarth pour Jan Steen.

L’_Extraction du caillou_ représente un maniaque qui se figure avoir une

pierre dans la tête, et un médecin qui, pour flatter sa folie, feint de

lui faire l’opération. Cette petite scène est charmante: le malade

exécute une grimace d’une vérité parfaite, et rien de plus varié que

toutes les expressions des assistants, depuis celle de la vieille qui se

maintient à l’état calme, en se contentant d’allonger si drôlement sa

figure, jusqu’aux contorsions désordonnées du petit polisson qui assiste

à la scène, et à l’expansion de l’énorme fumeur dont la lèvre rutile en

se crispant autour de la pipe.

Jan Steen est souvent revenu à ce genre de scènes. Il a encore cela de

commun avec Molière que la médecine et la chirurgie jouent un grand rôle

dans ses ouvrages. Il a créé toute une Faculté qui est à mourir de rire.

Au premier rang de ses petites comédies médicales figurent naturellement

les clystères et leur indispensable appendice, ce vase vulgaire dont

Scarron a abusé dans son _Roman comique_, et qui se fait sentir trop

souvent chez Molière et Regnard. Les malades de Jan Steen ressemblent à

la Lucinde du _Médecin malgré lui_ et de _l’Amour médecin_: elles ne

sont malades que parce qu’elles le veulent bien, et on devine la vérité

à quelque significatif accessoire dissimulé aux yeux du médecin, de

telle façon pourtant que le spectateur l’aperçoive tout de suite. C’est

presque toujours madame Steen en personne qui a posé pour ces malades en

parfaite santé, avec sa belle robe jaune, son caraco pimpant, et sa

physionomie indolemment mutine. Quant à ses médecins, vêtus de noir,

pénétrés de leur importance, l’air capable, ils ont d’honnêtes et

sérieuses figures, l’attitude gourmée, le crâne pointu, et ils poussent

la conscience et le scrupule de leurs fonctions jusqu’à disputer

solennellement à la servante le droit d’administrer eux-mêmes le remède

cher à M. Purgon[30].

[30] Voir la _Visite du médecin_, de la galerie Steengracht, à la

Haye; la _Malade d’amour_, du musée Van der Hope; le _Charlatan_, du

musée d’Amsterdam; les deux scènes de médecins et le _Dentiste_, du

musée de La Haye.

La troisième toile de Steen à Rotterdam a quelque chose de plus

inattendu: c’est une scène de l’Ancien Testament, vraiment oui! le jeune

Tobie guérissant son père avec le fiel du poisson. Cela est traité avec

la gravité séante; mais, voyez le malheur! c’est presque aussi plaisant

que les précédents tableaux. Steen est si bien né pour le badinage que,

même quand il veut être sérieux, on croit qu’il rit, et qu’on rit de

confiance dès qu’il prend le pinceau. Il ressemble à ce marquis de

Bièvre, qui ne pouvait persuader à personne qu’il ne faisait pas de

calembour, même en disant: _Bonjour_. La gravité lui va mal, l’histoire

pas du tout, la Bible encore moins. Un mot fera juger de la physionomie

et de la couleur locale de ce _tableau religieux_: c’est que je l’ai

pris d’abord pour l’_Extraction du caillou_. Le jeune Tobie, en

justaucorps et en culotte courte, pourrait assez bien représenter le

docteur; le père figure le malade soumis à l’opération, et pour la

vieille mère, qui tient d’une main celle de son mari, de l’autre une

chandelle, Steen en a trouvé le type et le costume dans quelque ruelle

d’Amsterdam. On voit que ma méprise était assez naturelle, et qu’elle

peut s’avouer sans honte.

Cette fantaisie bizarre de peindre des tableaux religieux est venue

plusieurs fois à Jan Steen: il faut dire, pour expliquer la chose, qu’il

était catholique, et qu’il lui prenait parfois sans doute des remords de

ses gaudrioles; mais l’effet n’en était pas heureux et pouvait faire

suspecter la sincérité de son repentir. C’est ainsi encore que, dans son

_Adoration des Bergers_ (galerie d’Arenberg, à Bruxelles), ses types

sont d’une vulgarité si incroyable, si grotesque même, qu’on pourrait

croire à une intention caricaturale. Il a fait aussi un _Jésus prêchant

dans le désert_, sans parler d’un sujet grec et d’un sujet romain,

l’ambitieux! Généralement, il sait mieux se rendre compte de ses

aptitudes, et ses scènes bibliques elles-mêmes sont plus appropriées à

ses goûts et à son tempérament. Par exemple, une de celles auxquelles il

revient sans cesse en dilettante, en gourmet expert, ce sont les _Noces

de Cana_. Voilà du moins un sujet qu’il comprend à merveille, et où il

n’est pas déplacé. Justement en cette même galerie d’Arenberg, où

l’_Adoration des Bergers_ fait si piteuse mine, vous le retrouverez avec

des _Noces de Cana_, qui sont une merveille. Je ne vous dirai pas qu’il

faille y chercher le sens mystique, le côté grandiose et solennel, ni

même simplement la couleur locale. Hélas! non: pour Jan Steen, les

_Noces de Cana_ ne sont rien autre chose qu’une kermesse-monstre, une

colossale ripaille. C’est une scène de francs buveurs enchantés de la

bonne occasion qui se présente. Une multitude d’épisodes pleins d’esprit

et de verve égayent encore la composition. Sur le premier plan, un

gaillard de robuste encolure, superbe d’expression gouailleuse et

jubilante, contemple amoureusement son verre plein, qu’il soulève à la

hauteur de ses yeux, sans s’occuper d’une vieille qui le tire par le pan

de son habit. Ici un enfant boit à même au broc qu’un autre soutient à

ses lèvres; là un convive cherche à ramener un vieux, digne et rogue,

qui semble s’être éloigné d’indignation au moment où le vin a manqué.

L’un chante, un autre danse dans un costume de fou, un gamin roule un

tonneau, un domestique se hâte de profiter du miracle en remplissant une

cruche à la fontaine. Partout un fouillis de têtes importantes,

narquoises, étonnées, joyeuses, rayonnantes d’admiration et d’extase.

Steen a eu grand soin de prendre son sujet à l’instant précis où le vin

vient de reparaître. C’est la scène biblique entrevue à travers la

lorgnette d’un Hollandais et d’un peintre de cabarets. Il a du moins

fait effort pour s’élever à un plus haut idéal dans la figure du Christ;

mais l’idéal de Jan Steen ne dépasse pas la conception sublime d’un

jeune homme maigre, et qui tâche, sans y réussir, d’avoir l’air

distingué. La Vierge est d’une expression moins heureuse encore, et

surtout je me déclare impuissant à dépeindre la stupidité burlesque du

cercle de buveurs qui se penchent vers elle, pour la contempler avec

admiration et lui témoigner leur reconnaissance. Si la Bible était

pleine de noces de Cana, et si l’on pouvait consentir à confondre les

noces de Cana avec les noces de Gamache, Jan Steen serait le premier

peintre religieux du monde.

Avec les noces et festins nous rentrons en plein dans le vrai Steen. Les

deux bons tiers du catalogue de ses œuvres ne se composent pas d’autre

chose, et ses intérieurs ou ses portraits ne sont le plus souvent qu’un

prétexte honnête d’y revenir sans en avoir l’air. Il y a, par exemple,

une solennité de famille où il retombe sans cesse par une pente

naturelle, comme le Flamand Jordaëns, auquel il ressemble assez souvent,

avec moins d’exubérance et de fougue dans l’exécution: c’est la _Fête

des Rois_. La collection de Kat en possédait une très-jolie, où on le

voyait lui-même dans le coin du tableau, la pipe à la bouche, tournant

vers le spectateur sa bonne face riante et fine, côte à côte avec sa

maîtresse-femme, qui n’engendrait pas non plus la mélancolie, et, au

milieu d’une nuée de marmots, mettant la main dans les sauces et le pied

dans les plats. J’en ai vu une autre, au musée Van der Hoop, d’une

largeur, d’une aisance et d’une vivacité charmantes, sauf quelques

détails un peu secs et roides. Toute la famille y figure invariablement,

y compris la belle-sœur, le vieux père, patriarche en barbe blanche,

mais encore vert buveur, et la grand’maman qui fait sauter sur ses

genoux le petit dernier en bourrelet, ou donne la becquée à quelque

grosse figure chiffonnée, pleurant d’un œil et riant de l’autre;--y

compris aussi le chien, le chat et la perruche.

Parmi les intérieurs de famille du musée de La Haye, il en est un qui

s’intitule solennellement: _Tableau de la vie humaine_. Une servante qui

prépare des huîtres, Jan Steen jouant du luth à table, des enfants qui

portent un broc et un panier de fruits et qui jouent avec un chat; un

autre qui, de concert avec un vieillard, agace un perroquet; des

personnages divers qui jouent, boivent et fument, voilà ce _Tableau de

la vie humaine_! Mais Steen n’est pas responsable de ce titre ambitieux,

et il est à croire qu’il n’avait pas de si hautes prétentions pour son

œuvre. Disons pourtant qu’il semble bien avoir voulu y mettre en scène

les divers âges et les divers courants de la vie, et qu’on y saisit çà

et là des intentions emblématiques et allégoriques,--par exemple, dans

la potence, représentée derrière les joueurs et les buveurs, dans le

jeune homme couché à côté d’une tête de mort et soufflant des bulles de

savon, surtout dans le rideau qui remplit tout le haut du tableau et qui

semble sur le point de mettre fin à la scène en tombant. Le tabac, le

jeu, le vin et la musique tiennent une place considérable dans le

_Tableau de la vie humaine_, tel que Jan Steen la comprend. Une pipe,

une bouteille, des cartes et un violon, voilà les éléments essentiels de

toutes ses compositions. C’étaient là les grandes voluptés de son

existence, et il était naturel qu’il les choisît pour en faire l’image

des plaisirs fugitifs de la vie.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, nous ne pouvons oublier

l’_Orgie_ du musée Van der Hoop, à Amsterdam. Le sujet est scabreux, et

résolument abordé de front. A n’envisager que la facture, ce tableau est

un de ses plus étonnants: il a une certitude de dessin et surtout une

chaleur et une force moelleuse de coloris qu’on ne trouve pas toujours

dans ses autres œuvres, exécutées parfois d’un pinceau un peu sec, et

dans une gamme terne et monochrome qui jure avec la gaieté des sujets.

Rien de plus vaillamment peint et de mieux enlevé que la grande fille à

moitié endormie, qui s’est couchée tout de son long sur un banc, la pipe

à la main. Ce morceau seul décèle un maître peintre. A côté d’elle se

tient un effroyable vieillard, dont la laideur naturelle se complique

doublement par une ignoble expression d’ivresse et de luxure. Mais Steen

a tiré à sa manière la moralité du tableau, car il est moral, le cher

homme, et après avoir conté sa fable, il ne néglige pas d’en faire

sortir la leçon: pendant cette scène, une servante décroche un manteau,

tirant la langue et clignant de l’œil dans l’excès de sa joie, et les

musiciens, avec leurs narquoises physionomies de pendards, détalent sur

la pointe du pied, après avoir sans doute aussi commis quelque mauvais

coup. Si c’est là une circonstance atténuante, ce que je n’oserais trop

affirmer, Steen l’a méritée fréquemment. Cette moralité à fleur de peau,

beaucoup plus amusante que profonde, et facilement produite par une

accumulation d’incidents grotesques, n’est souvent guère plus morale que

le tableau même du vice dont elle a la prétention de nous montrer le

châtiment. Mais a-t-elle bien cette prétention? Et ne peut-on croire,

sans jugement téméraire, que Steen s’y propose beaucoup plus de se

divertir aux dépens de ses personnages que de nous instruire par le

spectacle de leur punition? Il n’est pas nécessaire d’avoir l’austérité

d’un quaker ou d’un janséniste pour trouver insuffisante cette légère

dose de morale après coup, qui ressemble fort à celle de la plupart de

nos poëtes comiques.

Jan Steen a encore un autre moyen de tirer la leçon de sa fable, qui est

de l’expliquer en une belle sentence collée au mur, comme il l’a fait

aussi pour son _Orgie_. C’est un grand amateur d’apophtegmes

philosophiques. Quelques-uns de ses _proverbes_ en peinture rappellent

ces pièces muettes du vieux théâtre de la Foire, où, tandis que les

personnages demeuraient groupés en tableaux vivants, une banderole

descendant des frises expliquait aux spectateurs la signification de la

scène. C’est ainsi qu’il a exécuté plusieurs variations sur le dicton

hollandais: «Les jeunes sifflent quand les vieux chantent.» Nous en

avons vu deux, l’une au musée Van der Hoop, l’autre dans la collection

Steengracht. Le _brio_ de ces deux compositions est quelque chose

d’étourdissant. Ici, la grand’maman, besicles sur le nez, et le vieux

père, avec un verre en main, bien entendu, braillent à plein gosier,

donnant ainsi tous deux l’exemple à la famille entière, sans en excepter

l’énorme baby au maillot, dont un gros rire allonge la bouche et gonfle

encore les joues; là, maître Steen lui-même se charge d’initier son fils

aux sérieuses occupations de la vie, et maintient en riant une longue

pipe en terre blanche entre les lèvres du jeune drôle, qui aspire

gravement la fumée. On voit qu’il continuera dignement les traditions

_patriarcales_ de la famille, et qu’il _siffle_ déjà à merveille, en

attendant qu’il _chante_ aussi bien que le père et l’aïeul.

Les tableaux de Jan Steen sont remplis d’accessoires significatifs dont

chacun concourt à l’effet qu’il veut produire. A lire la description de

toutes ces petites malices, il semblerait que ce fût un peintre à rébus,

pavé d’intentions fines et d’allusions tirées par les cheveux, hérissé

d’énigmes badines et d’allégories familières, ayant besoin enfin d’un

commentateur, comme le docte Lycophron. Mais quand on les voit, la

souveraine aisance et le naturel du peintre les sauvent de l’affectation

comme de l’obscurité; tous les détails ont l’air d’avoir été pris sur le

vif, et pas un ne paraît cherché. Steen a une clarté et une netteté

merveilleuses; il est alerte, il est franc; il est bonhomme et sans

façon. Tout est simple et de premier jet chez lui,--conception,

composition et exécution. Il néglige les artifices et les jeux de

lumière: il a bien quelquefois un effet de soleil large et plein, à la

Pierre de Hoogh, mais jamais de clair-obscur à la Rembrandt[31].

[31] Pourtant, dans le _Jeune Tobie_, il s’est amusé à combiner trois

effets de chandelles, comme Schalcken et Gérard Dow.

Toujours familier et naïf, trivial plus d’une fois, Jan Steen n’est

presque jamais vulgaire, jamais non plus violent ni grossier. Ce n’est

point sans doute l’homme des délicatesses et du décorum: dans un accès

d’humeur bouffonne, il pourra bien sauter par-dessus la barrière des

convenances sans la voir, mais, sauf deux ou trois exceptions, dont

l’une a été discrètement indiquée plus haut, il s’arrête du moins aux

dernières limites de la gaieté, et ne va pas jusqu’à la licence. Ses

scènes de cabarets restent loin des effroyables orgies de Brauwer, et

ses héros sont de joyeux garnements en goguettes qui font sourire

l’honnête homme indulgent, mais ne l’épouvantent ni ne le dégoûtent. Il

côtoie souvent la limite et s’y joue avec prestesse; s’il lui arrive de

la dépasser un moment, là encore son inaltérable bonne humeur le protége

et le sauve. Heureux peintre, heureux homme, que le souci n’entama

jamais, et qui rit toujours à belles dents au nez de la mauvaise

fortune! Rien de plus communicatif que cet _humour_ spirituel et léger,

ce don d’observation comique, cet épanouissement, cet entrain, cette

verve éternellement en éveil! Il dériderait l’homme le plus morose, et

je défie lord Spleen en personne de tenir bon contre une galerie de

tableaux de Steen, gradués avec art, depuis le sourire qui point sur les

faces bien nourries de ses personnages jusqu’à l’hilarité formidable qui

les fait éclater comme des bombardes.

Jan Steen a une vérité d’expression, d’attitude et de mimique

extraordinaire, et telle que chaque condition sociale, chaque sexe,

chaque âge se distinguent les uns des autres, dans ses compositions, par

des nuances d’une justesse inouïe. Ce n’est pas un bouffon qui grimace à

tort ou à travers, c’est vraiment un artiste en gaieté, qui semble avoir

réduit son tempérament en système, noté avec les intonations les plus

exactes la gamme de son hilarité perpétuelle, et qui, riant toujours, ne

rit jamais faux. De là l’irrésistible contagion de sa belle humeur. A

vrai dire, maître Steen ne s’est point enfoncé dans toutes ces études et

ces théories: il rit comme l’oiseau chante et comme le ruisseau coule;

il a suivi, dans sa peinture aussi bien que dans sa vie, la pente de son

tempérament; mais, chose rare, l’art reste toujours visible à travers

l’instinct.

Quelquefois dessinateur un peu lâché ou un peu roide dans des ébauches

expédiées en courant, plus souvent coloriste insuffisant, à qui manquent

la variété et la richesse, et se contentant de spirituels à peu près,

quand il le veut il ne craint personne dans les questions d’habileté

matérielle. Au besoin, ce joyeux compagnon est un peintre d’une

exécution aussi large, aussi ferme, aussi souple et vivante que les

maîtres. Reynolds, c’est tout dire, a sur quelques points comparé sa

facture à celle de Raphaël, et ce rapprochement inattendu a été repris

et _aggravé_ encore par M. W. Burger, critique très-expert et

très-sagace en fait de peintures, et qui admire Jan Steen presque autant

que Rembrandt. M. W. Burger lui a consacré avec amour un grand nombre de

pages, où il a parfaitement dégagé la physionomie de l’artiste et mis en

relief ses qualités caractéristiques: «J’oserai dire, écrit-il, qu’on

voit de Jan Steen quelques figures de médecins qui font penser à Titien

et à Vélasquez dans sa manière ferme... Dans ses œuvres distinguées, il

est aussi correct de dessin que Terburg, et même plus solide; aussi fin

de couleur que Metzu, mais plus ample de touche; aussi vigoureux que

Pieter de Hoogh, mais plus mouvementé. Quelques-uns de ses tableaux

pourraient être pris pour les meilleurs Adrien Van Ostade.» Quelques

autres, ajouterons-nous, pour les plus fins et les plus précieux

Miéris[32]. «Il a, dans ses manières très-diverses presque toutes les

qualités des maîtres de son école. Mais il est le plus expressif de

tous.»

[32] Voir la _Perruche_, du musée d’Amsterdam, gravée dans l’_Histoire

des Peintres_, et la _Fille à l’huître_, de la collection Six.

Le mérite de Steen est de ceux que tout le monde apprécie. Pour le

goûter, il n’est pas nécessaire de faire partie du petit cercle des

initiés, nourris dans le sérail de l’atelier; il suffit d’être sensible

aux charmes de l’expression, de la verve, de la gaieté, du naturel, de

l’esprit. Jan Steen compte parmi ces talents heureusement doués qui

deviennent populaires tout en restant distingués, et que la foule admire

autant que l’élite, mais aussi l’élite autant que la foule. Il a cela de

commun avec notre Molière. Non pas d’ailleurs qu’il lui puisse être

aucunement comparé. Son comique peu profond et sa gaieté sans

arrière-pensée font plutôt songer à Regnard, avec lequel il offre plus

d’une analogie dans son caractère et dans son genre de vie aussi bien

que dans son talent. Steen fut une espèce de Regnard, dans un état de

fortune beaucoup plus humble que lui: comme Regnard, c’était un

épicurien pratique, se laissant aller au facile courant de la _bonne loi

naturelle_, aimant le jeu et la table, la vie large et le travail aisé,

s’épanchant en productions rapides, sans appuyer et sans approfondir,

fuyant la peine de l’esprit comme celle du corps, et se contentant

d’esquisses agréables, lestes, pétillantes et d’une incomparable bonne

humeur, sans chercher laborieusement à les couler dans le moule austère

des chefs-d’œuvre. L’un et l’autre ont la gaieté pour moyen et la gaieté

pour but. La France, qui a eu Molière et Regnard à côté de Corneille et

de Racine, n’a pas eu de Jan Steen pour faire pendant au Poussin. Nous

avons Callot qui le rappelle quelquefois, avec des différences notables,

mais ce n’est qu’un graveur. En peinture, nous ne sommes point sortis de

l’art noble jusqu’à ces derniers temps, où les allégories et les

académies consacrées ont été remplacées par le romantisme, qui ne riait

guère, et par le réalisme, qui n’est pas plaisant du tout. Ainsi

Rembrandt est le poëte de l’art hollandais, B. Van der Helst en est

l’historien, Jan Steen le peintre familier et comique. A eux trois ils

en représentent les trois faces principales et distinctes, toutefois

avec le caractère commun qui est la marque essentielle et ineffaçable de

la peinture nationale. Le long de cette ligne parfaitement homogène et

sans interruption, qui part de l’_Orgie_ de Jan Steen pour aboutir à la

_Ronde de nuit_ de Rembrandt, c’est-à-dire de la prose à la poésie, sans

sortir un moment de la réalité,--dans les intervalles et les entre-deux

de ces grandes étapes qui marquent les points d’arrêt les plus

importants,--se groupe une innombrable légion d’autres artistes, souvent

non moins dignes d’une étude attentive, et dont beaucoup, comme Gérard

Dow, Miéris, Terburg et Metzu d’une part; Paul Potter, Ruysdaël,

Hobbema, Van de Velde et Van der Neer de l’autre, représentent aussi

pour leur part des courants principaux de l’art hollandais. On peut les

étudier tous à fond dans les Musées et les collections particulières des

Pays-Bas, et c’est proprement un charme. Je ne saurais trop recommander,

à quiconque entreprend une excursion dans ce pays si digne d’intérêt et

encore si peu connu, bien que si près de nous, de n’oublier ni les

galeries publiques ni même les galeries privées. Nulle part, sinon

peut-être en Angleterre, celles-ci ne sont plus nombreuses et plus

riches. C’est le complément logique et nécessaire du voyage. Sans ces

visites, il manquerait au touriste un élément essentiel, et que rien ne

pourrait remplacer, pour la connaissance des mœurs, du caractère, du

génie indigènes, voire pour celle de la nature et des types, si

nettement résumés dans les œuvres de ces maîtres nationaux par

excellence. On ne peut pas plus achever l’étude de la Hollande sans

passer de longues heures dans ses Musées qu’on ne pourrait se vanter de

connaître le siècle de Louis XIV sans avoir lu les tragédies de Racine

et sans s’être promené dans le parc de Versailles.

Voyages hors de ma chambre · 第 38 / 42 题