REMBRANDT, B. VAN DER HELST ET JAN STEEN

I

De toutes les contrées de l’Europe, la Hollande est peut-être celle qui

semble le moins prédestinée à l’art. Elle n’a rien du ciel de la Grèce

ou des vastes horizons romains, rien même de la sauvage grandeur du

Nord. Pays terne et triste, plat et marécageux, brumeux et voilé,

conquis sur l’eau à force de génie, c’est-à-dire à force de

patience,--car le mot de Buffon semble fait tout exprès pour la

Hollande,--sans variété dans le paysage, sans élan dans le caractère

national, voué par la nature et la configuration du sol, par les

nécessités locales et les goûts indigènes, aux industries utiles et au

sens pratique des choses, on croirait que l’art n’a jamais dû lui

sourire comme à ces peuples heureux pour qui la terre est à la fois une

révélation et une inspiration du beau. Et en effet, la Hollande n’a

réussi, dans la statuaire, qu’à produire des œuvres mesquines et sans

originalité, dont l’aspect chétif et grimaçant jure avec la blanche

sérénité du marbre ou l’énergique majesté du bronze. On n’y rencontre

point de monuments, sauf quelques débris de belles églises gothiques,

qui prouvent plus encore la foi de la vieille _Batavia sacra_ que son

génie architectural. Sur ce terrain mouvant, qui se dérobe et fond en

eau sous la pioche, on ne peut bâtir un hôtel de ville ou une Bourse

sans l’asseoir sur une forêt souterraine de trente-quatre mille pilotis.

Les seuls monuments de la Hollande, à proprement parler, ce sont ses

digues et ses écluses; sa seule architecture est une architecture

hydraulique.

Mais quand, sans se borner à cet examen sommaire qui paye le premier

coup d’œil d’apparences et souvent d’illusions, on pénètre dans les

musées, dans les palais, ou même simplement dans le cabinet des

banquiers et derrière le comptoir des marchands, on s’aperçoit bien vite

que ce petit pays de physionomie prosaïque doit être rangé parmi les

trois ou quatre contrées de l’Europe qui ont marqué leur place aux

sommets de l’art. Au-dessous de la seule Italie, la Hollande marche de

front, dans l’histoire de la peinture, avec l’Allemagne et la France,

quoique dans une voie bien diverse. Ce phénomène, si on l’étudie de

près, n’est point une contradiction, mais plutôt une confirmation du

génie national: le caractère de la peinture hollandaise est d’accord

avec celui du pays, elle en offre l’expression la plus fidèle, elle

l’explique, le montre à l’œuvre, et aide à comprendre ce qui nous en

pourrait échapper.

La peinture hollandaise se distingue de toutes les autres par une forte

saveur de terroir qui rend la confusion impossible. Elle n’a ni les

aspirations héroïques, ni les proportions monumentales. Étant l’art

unique de la Hollande, elle a recueilli, condensé en elle-même et

exprimé au plus haut degré de force toute la puissance latente du génie

indigène, tout ce qu’il pouvait renfermer de sentiment pittoresque et

idéal. Aussi éloignée de l’élévation des grandes écoles de France et

d’Italie que de l’âpre énergie de celle d’Espagne, du mysticisme

allemand que de l’exubérance flamande; minutieuse, patiente et fine,

amie du détail familier, se complaisant aux réalités de la vie

quotidienne et positive, aux tableaux d’intérieur, aux scènes de la rue

et des champs, étroite d’horizon, d’un dessin lourd et peu varié, mais

d’un riche et plantureux coloris, elle est avant tout née du sol même et

de la race. En outre, son éducation a été faite et sa direction plus

nettement déterminée encore par les événements. Essentiellement conforme

au génie de la nation, accidentellement elle l’est aussi à son histoire,

c’est-à-dire qu’elle a subi, en mal comme en bien, l’influence de la

double révolution, politique et religieuse, accomplie à la fin du

seizième siècle. Tant que les Pays-Bas restent sous la domination

étrangère, ils n’ont que des artistes subalternes, imitateurs, des

pseudo-Italiens sans originalité, et pas une école. Dès qu’ils sont

affranchis, une admirable floraison artistique se produit, et en moins

d’un siècle, l’école hollandaise naît, grandit, arrive à son apogée,

décline et finit.

Quelques critiques ont fait honneur de cet épanouissement subit au

protestantisme, que ses plus déterminés partisans n’avaient pourtant

jamais regardé comme une grande source d’inspiration pour les

beaux-arts. Il est plus simple et plus sûr d’en faire honneur à la

liberté. Les deux faits coïncident et se rencontrent à l’aurore du grand

siècle hollandais, mais il faut se garder de les confondre. Le génie

indigène, comprimé jusque-là et retenu dans l’ombre sous la dure

domination de l’Espagne, si contraire à toutes ses tendances, si opposée

au tempérament même du pays, éclate tout à coup, aussitôt que la main

qui l’étouffait s’est retirée de lui. Il fait explosion, comme dans le

transport d’enthousiasme de la nationalité reconquise, avec la fougue

impétueuse de la virilité, longtemps réduite en tutelle et entrée

subitement en possession d’elle-même. Il jette tumultueusement sa séve,

ses fleurs et ses fruits retardés, puis meurt, épuisé par cette

fourmillante éruption. Sans doute, le protestantisme, qui se mêla alors

de près au mouvement national de la Hollande, a influé sur le caractère

de l’art, mais non sur son épanouissement; il l’a modifié, ce n’est pas

lui qui l’a créé. Il serait plus vrai de soutenir, et nous le verrons,

que c’est lui qui l’a restreint.

La peinture hollandaise, nous l’avons dit, naît du sol tout d’abord, et

elle est l’image même, le vivant miroir du pays. Elle en reproduit avec

une exactitude passionnée le caractère matériel et moral. Dans ce

premier enivrement de son émancipation, sortie de l’ombre impitoyable de

la servitude, éblouie et charmée d’elle-même, la Hollande se contemple,

elle s’admire, elle reproduit par milliers ses champs, ses marais, sa

mer, ses matelots, ses paysans robustes et ses vigoureux bourgmestres;

elle n’a pas d’yeux pour regarder ailleurs ni plus haut, elle rentre

avec une sorte d’emportement dans sa vie propre et personnelle, dont

elle avait été privée si longtemps. Rien ne lui paraît plus digne du

pinceau de ses peintres que le spectacle de cette nature, de ces villes

et de ces polders, qu’elle possède enfin sans partage, et elle oublie

les épisodes de la lutte pour ne songer qu’aux pacifiques jouissances de

la liberté. Elle trouve un charme incomparable à se reproduire

amoureusement sous toutes ses faces et dans les moindres actes de sa

vie, comme pour mieux constater qu’elle s’appartient maintenant.

Voyez ces milliers de tableaux dont l’école du dix-septième siècle a

rempli le pays: n’est-ce pas la Hollande elle-même qui respire, qui

travaille à ses chantiers, qui siége à ses comptoirs, qui boit à ses

cabarets, qui s’ébat en ses bruyantes kermesses, où qui savoure ses

nouveaux loisirs, dans la solitude des maisons bien closes et bien

meublées, sanctuaire de la famille? Chaque détail a son peintre

particulier; chaque artiste s’est taillé son petit domaine, circonscrit

nettement: les Van Ostade nous montrent la vie agreste; Paul Potter,

Hobbema, Ph. Koninck, Ruysdaël, les animaux et les paysages; Van Huysum,

Mignon et Rachel Ruysch, les fruits et les fleurs; Hondecoeter et

Weenix, les natures mortes; Van de Velde, Backhuyzen, Lingelbach et Van

der Neer, la vie des flots, la mer, les bateaux et les pêcheurs;

Brauwer, la lie crapuleuse des cabarets; B. Van der Helst et G. Flinck,

les sociétés de bourgmestres et de syndics, les gardes civiques, les

conseils, les ghildes et les banquets; Wouwermans et Van Huchtenburg, la

vie militaire; P. de Hoogh, Terburg, Metzu, les intérieurs élégants; Jan

Steen, les intérieurs bourgeois et familiers où l’on fait bombance. Rien

n’est oublié: le dernier buveur du _musico_, le dernier charlatan de la

place publique, le dernier rustre qui passe dans la rue trouveront des

peintres aussi empressés que les riches cavaliers de Cuyp ou les petits

maîtres de Miéris. Et chacun de ces domaines se subdivise encore à

l’infini: parmi les peintres d’intérieur, les uns, comme Gérard Dow, se

bornent habituellement à ouvrir une fenêtre pour laisser plonger le

regard dans la maison fermée, ou à encadrer la tête blonde de la jeune

ménagère entre les fleurs qui tapissent le seuil et font de la porte une

niche; les autres guettent les habitants de la maison dans l’escalier;

ceux-ci se consacrent surtout au large vestibule orné de colonnes et de

statues; ceux-là affectionnent le salon ou la chambre à coucher;

d’autres encore, comme Guill. Kalf, se renferment à la cuisine et n’en

sortent pas. Oh! la maison hollandaise, jamais palais de roi n’a été

peint avec plus d’amour! L’amour, voilà justement ce qui élève et

réchauffe cet art bourgeois, voilà ce qui le sauve du réalisme vulgaire.

Tous ces peintres mettent un sentiment profond dans ce qu’ils

représentent, ils y mettent même de la poésie, parce qu’ils y mettent

leur cœur et leur âme. Je ne sais quel rayon se dégage souvent de leurs

scènes les plus triviales, et imprime le mystérieux cachet de l’idéal à

cette prose familière de la peinture. Cet amour est un talisman qui

change en or toute la menue ferraille dont ils sont si prodigues dans

leurs tableaux.

Tout se tient en Hollande, patrie de la logique et de l’unité. Le

caractère uniforme qu’on observe dans sa configuration physique, dans sa

politique, sa religion et ses mœurs, se retrouve au même degré dans son

art. C’est un pays fermé, sans expansion et sans rayonnement au dehors,

où tout se fait bien, mais sans bruit et sans éclat, où le gouvernement

s’occupe silencieusement des affaires de la nation et ne songe à rien de

plus, où chaque citoyen reste à son rang et vaque à ses travaux avec un

flegme laborieux, où le génie national a plus de solidité et de sens que

d’étendue, d’imagination et de chaleur. De là encore cet art

d’intérieur, calme, patient, positif, voué à l’étude persévérante de la

réalité, à la reproduction naïve et passionnée des choses de chaque jour

et du moment présent; ces petits tableaux expurgés de métaphysique,

vierges d’allégorie, où l’habileté et la fidélité de l’exécution jouent

le principal rôle. Un musée hollandais est le tableau même de la

Hollande; à défaut d’autres documents, il pourrait aider à en

reconstituer l’histoire intime, et l’on y retrouverait, sans une lacune,

non-seulement tous ses usages, ses assemblées, ses fêtes civiques,

religieuses et populaires, ses sites, ses fleuves, ses marais et ses

mers, son commerce et ses industries, mais toutes ses villes et tous ses

villages, toutes les couches de son sol, sa flore entière, ses types et

ses costumes jusqu’au dernier.

Un art ainsi conçu ne pouvait se grouper en écoles et se discipliner

suivant les us classiques. Chacun travaille pour son propre compte et se

choisit sa voie. Le protestantisme républicain du pays favorisa et

accrut ces tendances individualistes. La république, en supprimant les

palais et les cours, força la peinture à déserter les grandes

compositions historiques et à se faire populaire, c’est-à-dire à se

concentrer dans les petits sujets et les petites toiles; la réforme, en

détruisant les couvents et les églises, tua la peinture religieuse et

enleva à l’art toute cette radieuse légion de saints et de madones où se

complurent les maîtres de la Flandre, voisins des Hollandais. La vie de

famille, la petitesse des habitations, les habitudes austères, positives

et commerciales, tout enfin, jusqu’à l’amour des peintres hollandais

pour le lucre, vice,--ou vertu,--complétement indigène, tout a contribué

à ce triomphe des petits tableaux de genre sur les vastes toiles aux

proportions héroïques, contraires de tout temps aux goûts nationaux,

dépaysées alors plus que jamais au milieu des conditions nouvelles du

pays.

Mais il ne faut pas s’y méprendre: là est la faiblesse de l’art

hollandais, non sa force. C’est un étrange contre-sens que d’exalter

justement cette école, comme on l’a fait plus d’une fois, par ses points

vulnérables, par ceux qui la mettent bien au-dessous, par exemple, de la

grande école italienne, qu’elle égale pourtant dans l’exécution. Il est

heureux sans doute, à en juger par ses rares essais, qu’elle n’ait pas

eu plus souvent la tentation du style; mais cette impuissance ne peut

lui constituer un titre de gloire. On aura beau s’évertuer en théories

spécieuses, on ne parviendra pas à faire une vertu d’une infirmité.

L’art a des ailes pour voler aux hauteurs et aller regarder l’idéal face

à face; son vrai domaine, c’est plutôt le portique de l’école d’Athènes

ou la cime du Parnasse de Raphaël que le cabaret de Brauwer ou le corps

de garde de Jean le Ducq. Si à toutes leurs qualités matérielles, à

cette touche spirituelle et fine, à cette verve, à cette naïveté

exquise, à ce charme enfin qu’ils portent dans les plus petits et

quelquefois dans les plus ignobles sujets, les Hollandais avaient su

joindre plus de largeur et de variété dans l’invention, plus de grandeur

et d’élévation dans l’idée; si, au lieu de se borner exclusivement à

peindre des paysans de la Frise, des pêcheurs de Scheveningue, des

bourgmestres d’Amsterdam, ils eussent peint l’homme même dans ses

passions générales, la nature universelle sous ses aspects les plus

grands et les plus significatifs, leurs tableaux pourraient être sans

doute moins curieux pour nous et moins précieux comme documents

historiques, mais ils seraient plus beaux; ils auraient moins de cette

saveur particulière et de cette originalité locale qui nous séduisent,

mais leur art serait plus grand et plus élevé.

On dit que le protestantisme a _affranchi_ l’art des Pays-Bas: oui, il

l’a affranchi de l’idéal en rabaissant et rétrécissant son horizon. Il

s’est trouvé des critiques pour envisager les maîtres hollandais comme

de grands philosophes, qui, lorsque la peinture mystique et mythologique

du moyen âge s’obstinait, partout ailleurs, à glorifier le passé en

ressuscitant les vieux symboles et en perpétuant les vieilles

_superstitions_, seuls avaient eu la haute et courageuse pensée de créer

l’art pour l’_homme_, de peindre la _vie vivante_ et l’humanité telle

qu’elle est. Cette esthétique à rebours, qui aboutit en droite ligne à

l’exclusion de tout ce qui n’est pas le réalisme pur et simple, est une

prodigieuse plaisanterie. Craësbeck, Van der Meer de Delft, Van Ostade

et leurs compagnons n’étaient point des philosophes de cet acabit et ne

rêvaient nullement la rénovation de l’art par l’infusion du principe

humanitaire: c’étaient tout bonnement de braves gens, fort habiles à

manier le pinceau, praticiens experts plus que profonds penseurs, épris

des scènes familières et des pittoresques aspects de la patrie, et qui

trouvaient plus commode de reproduire ce qu’ils voyaient que de se

fatiguer à de vastes conceptions au-dessus de leur intelligence comme de

leurs forces. Il est bien entendu qu’aux yeux de ces critiques subtils,

les sujets tirés de la _mythologie chrétienne_ sont relégués pêle-mêle,

avec ceux de la mythologie antique, parmi cet attirail de traditions

usées, parmi ces formes surannées d’une civilisation gothique, sans

intérêt pour un siècle de lumière et sans action sur la marche

progressive de l’avenir. Dieu me garde de discuter sérieusement ces

principes de matérialisme métaphysique et transcendant, grâce auxquels

on est logiquement conduit à préférer la _Kermesse_ de Rubens au

_Jugement dernier_ de Michel-Ange, et le _Bœuf éventré_ de Rembrandt à

la _Dispute du Saint-Sacrement_! Je me borne à croire que le beau est

l’éternel domaine de l’art, et que les raisonnements de tous ces

champions de la peinture _humaine et sociale_ ne changeront rien à son

but immuable, qui est de toucher l’âme et d’élever l’esprit en charmant

les yeux. Si Raphaël, même avec des allégories abstraites comme la

_Jurisprudence_, et des scènes antiques comme l’histoire de Psyché, nous

émeut et nous grandit par l’alliance de la beauté morale avec la beauté

physique, il est plus immortellement vivant, plus _vrai_ même et plus

_actuel_ que tous les Brauwer du monde avec leurs horribles cabarets, si

affranchis qu’ils soient de l’esclavage des traditions, et leurs libres

buveurs de bière si peu mythologiques, mais si laids, et qui seraient à

coup sûr plus intéressants s’ils étaient moins réels.

Voyages hors de ma chambre · 第 36 / 42 题