24 juillet.

Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les

affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions

modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des

combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit

théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts,

des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui

sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au

Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui

peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a

construit à Paris, on chante ce soir l’_Hamlet_ de M. Ambroise Thomas.

Le _Hofburg-Theater_, qui correspond à notre Comédie-Française,

représente _Christiane_ de M. Gondinet; le _Stadt-Theater_, ouvert

seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois; on y joue _Tricoche

et Cacolet_. Le théâtre _Josephstadt_ annonce la _Chatte blanche_. Au

_Carls-Theater_, où l’on donnait hier la _Princesse Georges_, on donne

aujourd’hui les _Cent vierges_, et on annonce pour demain la _Princesse

de Trébizonde_. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le

Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute le _Domino noir_

ou _Mignon_. Il n’y a que le théâtre _An der Wien_ qui ne soit pas

envahi par la France: il représente l’_Otello_ de Shakespeare, avec le

tragédien Rossi; mais il prépare le _Kean_ d’Alex. Dumas, traduit en

italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.

Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici

encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont

envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan;

M. Jules Sandeau, près des _Lettres à la princesse_ de Sainte-Beuve, et

non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence

parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il

est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un

certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France,

sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec

l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur

des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus

méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus

encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date,

longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de

plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte

qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla

un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau

fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait

exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est

assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité;

mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en

fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire

naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui

était un théâtre de marionnettes; quoiqu’elle ait produit dans ces

derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas

Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le

baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il

lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie

épigramme.

Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra; il ne restait pas une place

disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à

l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les

chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a

mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence

de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux; malgré

le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous

les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart

et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement

par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté,

l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise

en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de

l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au

spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue

les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple

d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la

chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans

chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le

confortable à Vienne.

J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la

ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre le Volksgarten,

concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous

du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte

réservée; le Blume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de

dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de

blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus

consommés; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et

dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant--car

on dîne partout et toujours à Vienne--j’ai assisté à la série

d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos

cafés-concerts: romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés

de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police

était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que

le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de

spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les

femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses

qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de

ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine

d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet

Eldorado suspect; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme

et complète nos observations précédentes.

Voyages hors de ma chambre · 第 33 / 42 题