Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les
affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions
modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des
combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit
théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts,
des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui
sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au
Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui
peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a
construit à Paris, on chante ce soir l’_Hamlet_ de M. Ambroise Thomas.
Le _Hofburg-Theater_, qui correspond à notre Comédie-Française,
représente _Christiane_ de M. Gondinet; le _Stadt-Theater_, ouvert
seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois; on y joue _Tricoche
et Cacolet_. Le théâtre _Josephstadt_ annonce la _Chatte blanche_. Au
_Carls-Theater_, où l’on donnait hier la _Princesse Georges_, on donne
aujourd’hui les _Cent vierges_, et on annonce pour demain la _Princesse
de Trébizonde_. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le
Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute le _Domino noir_
ou _Mignon_. Il n’y a que le théâtre _An der Wien_ qui ne soit pas
envahi par la France: il représente l’_Otello_ de Shakespeare, avec le
tragédien Rossi; mais il prépare le _Kean_ d’Alex. Dumas, traduit en
italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.
Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici
encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont
envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan;
M. Jules Sandeau, près des _Lettres à la princesse_ de Sainte-Beuve, et
non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence
parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il
est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un
certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France,
sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec
l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur
des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus
méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus
encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date,
longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de
plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte
qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla
un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau
fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait
exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est
assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité;
mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en
fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire
naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui
était un théâtre de marionnettes; quoiqu’elle ait produit dans ces
derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas
Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le
baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il
lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie
épigramme.
Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra; il ne restait pas une place
disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à
l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les
chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a
mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence
de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux; malgré
le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous
les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart
et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement
par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté,
l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise
en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de
l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au
spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue
les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple
d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la
chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans
chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le
confortable à Vienne.
J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la
ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre le Volksgarten,
concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous
du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte
réservée; le Blume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de
dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de
blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus
consommés; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et
dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant--car
on dîne partout et toujours à Vienne--j’ai assisté à la série
d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos
cafés-concerts: romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés
de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police
était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que
le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de
spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les
femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses
qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de
ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine
d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet
Eldorado suspect; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme
et complète nos observations précédentes.