23 juillet.

Je sors de l’Exposition, en allemand _Welt-Austellung_. Je suis allé ce

matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé

dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon

de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où

il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les

industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.

A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les

directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure

de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île

immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise

par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages

du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années

pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des

neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux

de la ville, l’ont réduit de près de moitié; mais il lui reste encore

une superficie de 700 hectares.

Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en

étaient réservé la jouissance exclusive: Joseph II l’ouvrit à ses

sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont

les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination.

Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se

mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est

rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de

théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion

populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de

tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps,

jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de

transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses,

qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est

redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à

l’usage du peuple.

La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une

lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur

insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par

exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil

merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette

grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de

bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers,

escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une

main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le _Maifahrt_, comme

on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans

la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages

dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de

Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales

et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute

société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite

qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que

la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter

l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je

n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce

mouvement de voitures,--fiacres, omnibus, tapissières,--qui

convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans

trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux; et si ma

première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des

fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en

aurais besoin.

Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment

ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt

mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des

proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes

et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à

l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez

souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais

et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de

342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour,

pendant les six mois que doit durer la Welt-Austellung, pour les

parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque

chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie

des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de

comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une

forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les

siéges qu’on rencontre.

Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de

s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés

forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils

pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de

cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des

consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du

Vorarlberg: cabarets! Le wig-wam indien: cabaret! Le chalet suisse:

cabaret! La ferme alsacienne: cabaret! Brasseries Dreher, Pilsner,

Liesing; buffets anglais, _bar-rooms_ américains, restaurants russes,

suédois, hongrois, italiens, français; cafés orientaux, avec chibouks,

narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes,

japonais, chinois; partout des orchestres: orchestre militaire,

orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare; partout, pour

servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en

Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.

Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un

aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de

notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable:

on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à

angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les

arêtes d’un poisson; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé,

produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage.

Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique: à l’intérieur,

sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines

qui ressemblent à des jouets d’enfants; au dehors, sur le parc où se

dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des

fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois

grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes:

le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des

machines; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs,

sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.

A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire

entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des

Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le

parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour

glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques

forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des

mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant

le Wurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise

où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.

La plupart de nos compatriotes traduisent Wurstel-Prater par le _Prater

des saucisses_; c’est le _Prater des marionnettes_ qu’il faut dire: il

doit ce nom à Hans Wurst--Jean Saucisse ou Jean Boudin--le polichinelle

viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et

dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour

des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se

dressent encore çà et là.

Le Wurstel-Prater est une curiosité de Vienne, et une curiosité

caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en

toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y

est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes

colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants,

bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de

bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins

de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de

balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux

à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de

brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable.

J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces

établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont

la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des

archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle

forain; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du

prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une

population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses

amusements.

Voyages hors de ma chambre · 第 32 / 42 题