Je sors de l’Exposition, en allemand _Welt-Austellung_. Je suis allé ce
matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé
dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon
de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où
il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les
industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.
A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les
directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure
de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île
immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise
par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages
du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années
pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des
neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux
de la ville, l’ont réduit de près de moitié; mais il lui reste encore
une superficie de 700 hectares.
Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en
étaient réservé la jouissance exclusive: Joseph II l’ouvrit à ses
sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont
les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination.
Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se
mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est
rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de
théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion
populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de
tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps,
jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de
transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses,
qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est
redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à
l’usage du peuple.
La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une
lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur
insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par
exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil
merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette
grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de
bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers,
escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une
main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le _Maifahrt_, comme
on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans
la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages
dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de
Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales
et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute
société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite
qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que
la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter
l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je
n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce
mouvement de voitures,--fiacres, omnibus, tapissières,--qui
convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans
trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux; et si ma
première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des
fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en
aurais besoin.
Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment
ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt
mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,
Apparent rari nantes in gurgite vasto.
C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des
proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes
et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à
l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez
souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais
et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de
342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour,
pendant les six mois que doit durer la Welt-Austellung, pour les
parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque
chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie
des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de
comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une
forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les
siéges qu’on rencontre.
Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de
s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés
forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils
pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de
cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des
consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du
Vorarlberg: cabarets! Le wig-wam indien: cabaret! Le chalet suisse:
cabaret! La ferme alsacienne: cabaret! Brasseries Dreher, Pilsner,
Liesing; buffets anglais, _bar-rooms_ américains, restaurants russes,
suédois, hongrois, italiens, français; cafés orientaux, avec chibouks,
narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes,
japonais, chinois; partout des orchestres: orchestre militaire,
orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare; partout, pour
servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en
Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.
Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un
aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de
notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable:
on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à
angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les
arêtes d’un poisson; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé,
produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage.
Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique: à l’intérieur,
sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines
qui ressemblent à des jouets d’enfants; au dehors, sur le parc où se
dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des
fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois
grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes:
le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des
machines; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs,
sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.
A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire
entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des
Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le
parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour
glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques
forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des
mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant
le Wurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise
où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.
La plupart de nos compatriotes traduisent Wurstel-Prater par le _Prater
des saucisses_; c’est le _Prater des marionnettes_ qu’il faut dire: il
doit ce nom à Hans Wurst--Jean Saucisse ou Jean Boudin--le polichinelle
viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et
dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour
des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se
dressent encore çà et là.
Le Wurstel-Prater est une curiosité de Vienne, et une curiosité
caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en
toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y
est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes
colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants,
bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de
bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins
de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de
balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux
à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de
brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable.
J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces
établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont
la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des
archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle
forain; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du
prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une
population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses
amusements.