30 juillet.

J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres

du jury international et des représentants de la presse locale et

étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel

était le mobile secret de cette invitation? Je l’ignore. A la suite des

fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation

de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle

prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier? ou

bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu

simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe

une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la

Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins

turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche? Quoi qu’il

en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux,

on peut jurer que le _dualisme_ n’était pas étranger à l’invitation.

Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth: il ne m’en reste

ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie,

ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue

de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que

sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la

lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la

physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les

efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la

hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité

de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois,

et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains

politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur

locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette

langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de

consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et

sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les

portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les

heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à

Lyon ou à Rouen.

J’ai renouvelé connaissance, sur le _Franz Josef_, l’un des deux

steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses

invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais,

allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants

de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre

et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des

poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des

intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la

scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui

demandant: «Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous?» et à qui il

répondait: «Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous?»

Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais

on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la

capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que

la Welt-Austellung devait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des

espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On

sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la

contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes

de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les

premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est

qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et

que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent

maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.

Ce n’est plus un secret pour personne: la Welt-Austellung est peut-être

une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut

point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande

débâcle financière du mois de mai dernier[26].

[26] On a publié l’an dernier les comptes définitifs de l’Exposition

de Vienne. Ils accusent, suivant le bilan présenté à la Chambre des

députés par le ministre du commerce, un total de dépenses de

19,123,270 florins, c’est-à-dire un excédant de 3,423,270 florins

sur les dépenses prévues de 15,700,000 florins.

Le total des recettes s’élève à 4,256,349 florins, c’est-à-dire

2,743,850 florins de moins que les 7,000,000 prévus. En tout, il y a

donc une moins-value de 6,166,921 florins sur les prévisions

budgétaires. L’Exposition a donc coûté à l’État, en déduisant les

frais couverts par les recettes, une somme de 14,866,951 florins.

Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour

ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de

son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable

souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa

gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture

de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la

livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air

flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette

de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du

grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets

fourrés.

J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à

travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé

s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la _Femme

couchée_, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir

quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres

d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah

s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me

suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La

France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand

concours de l’art européen; mais pourquoi avoir fourni un si large

prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites

de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y

réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant

sous la protection de la moralité publique? Notre dignité nationale

était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la

situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en

suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas

compris.

Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la

suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté

persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée

la plus brillante de la civilisation occidentale.--En Prusse, une

magnifique exposition de pendules--quel aveu!--un échiquier d’ivoire où

les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques

qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la

France,--les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le

cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta;

puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur

tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures

du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à

l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si

sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à

l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables,

représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la

cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se

replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore,

se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à

musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin,

l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique

des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée: _Machine à

transformer un vin quelconque en vin de Champagne._

Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout

frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que

le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il

soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait

le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour

éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes.

Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la

force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se

bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.

On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont

donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise

ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en

cherchant l’ombre; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute

la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et

n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et

les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air

respirable pour s’endormir en paix.

Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis

que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux

et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver,

en me levant, l’eau de ma cuvette gelée! La vue d’un morceau de neige me

paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce

monde, et presque le dernier comble du bonheur.

2-10 juillet.

Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par

jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est

temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble,

ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter

davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par

les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs

n’ont pas oublié le _village autrichien_ qui figurait dans le parc du

Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté

l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une

demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie

monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie

architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole.

S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et

vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre

la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les

grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec

S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale.

La brasserie, complétée par la _restauration_, par le jardin et par le

concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on

pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à

la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois: en le berçant

dans son doux _farniente_, la musique achève le plaisir que lui

procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers

le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine

d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger

qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le

Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des

heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des

jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner

un moment les oreilles des convives.

Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le

jardin qu’ils ont choisi ce jour-là: une fois installés, ils ne bougent

plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport

avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre

chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en

écoutant l’éternelle valse de Strauss: _Au bord du bleu Danube_, n’entre

pas dans la tête de ces philosophes. Le mot _pressé_ n’a pas de sens

pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent

entamer leur impassible lenteur.

On a souvent comparé le Viennois au Parisien: oui, pour une certaine

grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du

plaisir; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il

entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il

s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se

succèdent; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec

leurs éventaires; les étrangers vont et viennent: lui ne bouge pas! A

certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a

rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de

la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de

Thélème, et la Fontaine pour «le pays où l’on dort.» Vienne mérite

doublement ce dernier titre: on n’y connaît pas cette circulation

nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin.

Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et

chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix

kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois

pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur

et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa

nature physique: les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il

réalise le dicton: passer de la table au lit et du lit à la table. C’est

un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique

n’a garde de négliger aucune des conditions normales du _bien vivre_.

«Dans ce sage pays, dit madame de Staël, l’on traite les plaisirs comme

les devoirs, et l’on a même l’avantage de ne s’en lasser jamais, quelque

uniformes qu’ils soient. On porte dans la dissipation autant

d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son temps aussi

méthodiquement qu’on l’emploie[27].» Et elle ajoute, sur le sérieux des

Viennois dans leurs amusements, sur l’_existence végétative_ des

Allemands du Midi, sur la nature de leur joie, dont le silence ne vient

d’aucune disposition naturellement triste de l’âme, mais plutôt d’un

certain bien-être physique qui fait rêver aux sensations, comme ailleurs

on rêve aux idées, d’ingénieuses réflexions qui restent, aujourd’hui

encore, d’une justesse absolue.

[27] _De l’Allemagne_, chapitre sur Vienne.

Il en est des alentours de Vienne comme de la ville elle-même. Les

_endroits de plaisir_, pour employer le terme technique, forment une

grande ceinture autour de celle-ci, et tel village des environs se

compose à peu près exclusivement de maisons de campagne et de maisons de

bouteille, comme on disait au dix-septième siècle. Le Viennois n’hésite

pas à prendre, avec ses enfants et sa femme, les omnibus spéciaux qui

desservent ces établissements, pour aller passer sa soirée à la

campagne, et les citadins se partagent entre ces Édens champêtres de

façon à les remplir à peu près tous également. De toutes les villes

d’Europe, Vienne est probablement celle où l’on vit le plus en dehors de

chez soi.

En définitive, la capitale de l’Autriche est une ville de cocagne, à la

seule condition qu’on ait assez d’argent pour y vivre. Je comprends

maintenant l’âpreté au gain des hôteliers, des restaurateurs et des

commerçants, comme l’esprit de spéculation effrénée qui transforme en

boursiers la plupart des habitants: il faut gagner beaucoup, en se

donnant le moins de mal possible, quand on est habitué à beaucoup

dépenser et à beaucoup jouir. J’ai lu quelque part: «Vienne est

l’Athènes de l’Allemagne, comme Berlin en est la Sparte.» Mais hélas!

Athènes se double de Sybaris et de Capoue, si même Capoue n’étouffe

entièrement Athènes. Sur ce chapitre il faudrait en trop dire pour en

dire assez. En parcourant les rues de Vienne pendant quelques jours, en

entrant dans ses cafés, dans ses parcs, dans ses tramways, en voyant ce

que regardent, écoutent et applaudissent, au Vauxhall ou ailleurs, les

bourgeoises du Graben et du Ring, attablées côte à côte avec des

créatures dont le voisinage ne semble pas les effaroucher, on sera

édifié sur l’espèce de démoralisation générale que dénote cet incroyable

abandon. Elle ne s’affiche pas d’une façon brutale ou provocante, mais

elle ne prend pas non plus la peine de se cacher; elle se montre partout

avec bonhomie, si je puis m’exprimer ainsi, et elle est paisiblement

acceptée par tous, même par les sergents de ville, comme un fruit de la

civilisation moderne. Pour tout dire, ou du moins pour tout faire

entendre en deux mots, Vienne est une grande ville de tolérance. Laissez

faire et laissez passer, tel semble être le mot d’ordre de sa police,

qui ne mérite guère aujourd’hui, non plus que sa douane, l’ancienne

réputation farouche qu’on lui avait faite. Au demeurant, les Viennois

sont les gens les plus faciles, les plus doux, les plus affables du

monde, pleins de qualités excellentes, fort attachés à leur empereur et

à l’autorité, de relations agréables, d’une humeur égale et tranquille;

et, morale à part, tout cela serait charmant, si ce n’était par ces

chemins semés de fleurs qu’on arrive à Sadowa.

Comme je n’ai pu entraîner le lecteur jusqu’à Pesth, je ne veux pas le

ramener avec moi par Prague, Dresde, Francfort, Mayence. Chacune de ces

étapes exigerait une longue station, mais aucune ne nous montrerait ce

que nous avons vu à Vienne: la décomposition morale d’un empire dans sa

prospérité même. Tenons-nous-en là, sans oublier que Paris avait donné

au monde, en 1867, le spectacle que Vienne lui donne à son tour, et que

Sedan vaut Sadowa.

Voyages hors de ma chambre · 第 34 / 42 题