J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres
du jury international et des représentants de la presse locale et
étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel
était le mobile secret de cette invitation? Je l’ignore. A la suite des
fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation
de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle
prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier? ou
bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu
simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe
une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la
Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins
turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche? Quoi qu’il
en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux,
on peut jurer que le _dualisme_ n’était pas étranger à l’invitation.
Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth: il ne m’en reste
ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie,
ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue
de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que
sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la
lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la
physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les
efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la
hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité
de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois,
et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains
politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur
locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette
langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de
consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et
sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les
portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les
heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à
Lyon ou à Rouen.
J’ai renouvelé connaissance, sur le _Franz Josef_, l’un des deux
steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses
invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais,
allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants
de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre
et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des
poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des
intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la
scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui
demandant: «Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous?» et à qui il
répondait: «Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous?»
Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais
on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la
capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que
la Welt-Austellung devait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des
espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On
sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la
contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes
de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les
premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est
qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et
que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent
maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.
Ce n’est plus un secret pour personne: la Welt-Austellung est peut-être
une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut
point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande
débâcle financière du mois de mai dernier[26].
[26] On a publié l’an dernier les comptes définitifs de l’Exposition
de Vienne. Ils accusent, suivant le bilan présenté à la Chambre des
députés par le ministre du commerce, un total de dépenses de
19,123,270 florins, c’est-à-dire un excédant de 3,423,270 florins
sur les dépenses prévues de 15,700,000 florins.
Le total des recettes s’élève à 4,256,349 florins, c’est-à-dire
2,743,850 florins de moins que les 7,000,000 prévus. En tout, il y a
donc une moins-value de 6,166,921 florins sur les prévisions
budgétaires. L’Exposition a donc coûté à l’État, en déduisant les
frais couverts par les recettes, une somme de 14,866,951 florins.
Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour
ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de
son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable
souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa
gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture
de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la
livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air
flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette
de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du
grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets
fourrés.
J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à
travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé
s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la _Femme
couchée_, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir
quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres
d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah
s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me
suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La
France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand
concours de l’art européen; mais pourquoi avoir fourni un si large
prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites
de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y
réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant
sous la protection de la moralité publique? Notre dignité nationale
était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la
situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en
suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas
compris.
Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la
suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté
persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée
la plus brillante de la civilisation occidentale.--En Prusse, une
magnifique exposition de pendules--quel aveu!--un échiquier d’ivoire où
les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques
qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la
France,--les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le
cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta;
puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur
tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures
du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à
l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si
sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à
l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables,
représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la
cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se
replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore,
se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à
musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin,
l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique
des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée: _Machine à
transformer un vin quelconque en vin de Champagne._
Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout
frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que
le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il
soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait
le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour
éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes.
Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la
force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se
bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.
On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont
donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise
ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en
cherchant l’ombre; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute
la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et
n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et
les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air
respirable pour s’endormir en paix.
Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis
que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux
et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver,
en me levant, l’eau de ma cuvette gelée! La vue d’un morceau de neige me
paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce
monde, et presque le dernier comble du bonheur.
2-10 juillet.
Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par
jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est
temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble,
ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter
davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par
les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs
n’ont pas oublié le _village autrichien_ qui figurait dans le parc du
Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté
l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une
demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie
monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie
architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole.
S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et
vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre
la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les
grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec
S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale.
La brasserie, complétée par la _restauration_, par le jardin et par le
concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on
pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à
la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois: en le berçant
dans son doux _farniente_, la musique achève le plaisir que lui
procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers
le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine
d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger
qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le
Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des
heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des
jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner
un moment les oreilles des convives.
Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le
jardin qu’ils ont choisi ce jour-là: une fois installés, ils ne bougent
plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport
avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre
chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en
écoutant l’éternelle valse de Strauss: _Au bord du bleu Danube_, n’entre
pas dans la tête de ces philosophes. Le mot _pressé_ n’a pas de sens
pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent
entamer leur impassible lenteur.
On a souvent comparé le Viennois au Parisien: oui, pour une certaine
grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du
plaisir; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il
entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il
s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se
succèdent; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec
leurs éventaires; les étrangers vont et viennent: lui ne bouge pas! A
certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a
rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de
la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de
Thélème, et la Fontaine pour «le pays où l’on dort.» Vienne mérite
doublement ce dernier titre: on n’y connaît pas cette circulation
nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin.
Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et
chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix
kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois
pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur
et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa
nature physique: les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il
réalise le dicton: passer de la table au lit et du lit à la table. C’est
un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique
n’a garde de négliger aucune des conditions normales du _bien vivre_.
«Dans ce sage pays, dit madame de Staël, l’on traite les plaisirs comme
les devoirs, et l’on a même l’avantage de ne s’en lasser jamais, quelque
uniformes qu’ils soient. On porte dans la dissipation autant
d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son temps aussi
méthodiquement qu’on l’emploie[27].» Et elle ajoute, sur le sérieux des
Viennois dans leurs amusements, sur l’_existence végétative_ des
Allemands du Midi, sur la nature de leur joie, dont le silence ne vient
d’aucune disposition naturellement triste de l’âme, mais plutôt d’un
certain bien-être physique qui fait rêver aux sensations, comme ailleurs
on rêve aux idées, d’ingénieuses réflexions qui restent, aujourd’hui
encore, d’une justesse absolue.
[27] _De l’Allemagne_, chapitre sur Vienne.
Il en est des alentours de Vienne comme de la ville elle-même. Les
_endroits de plaisir_, pour employer le terme technique, forment une
grande ceinture autour de celle-ci, et tel village des environs se
compose à peu près exclusivement de maisons de campagne et de maisons de
bouteille, comme on disait au dix-septième siècle. Le Viennois n’hésite
pas à prendre, avec ses enfants et sa femme, les omnibus spéciaux qui
desservent ces établissements, pour aller passer sa soirée à la
campagne, et les citadins se partagent entre ces Édens champêtres de
façon à les remplir à peu près tous également. De toutes les villes
d’Europe, Vienne est probablement celle où l’on vit le plus en dehors de
chez soi.
En définitive, la capitale de l’Autriche est une ville de cocagne, à la
seule condition qu’on ait assez d’argent pour y vivre. Je comprends
maintenant l’âpreté au gain des hôteliers, des restaurateurs et des
commerçants, comme l’esprit de spéculation effrénée qui transforme en
boursiers la plupart des habitants: il faut gagner beaucoup, en se
donnant le moins de mal possible, quand on est habitué à beaucoup
dépenser et à beaucoup jouir. J’ai lu quelque part: «Vienne est
l’Athènes de l’Allemagne, comme Berlin en est la Sparte.» Mais hélas!
Athènes se double de Sybaris et de Capoue, si même Capoue n’étouffe
entièrement Athènes. Sur ce chapitre il faudrait en trop dire pour en
dire assez. En parcourant les rues de Vienne pendant quelques jours, en
entrant dans ses cafés, dans ses parcs, dans ses tramways, en voyant ce
que regardent, écoutent et applaudissent, au Vauxhall ou ailleurs, les
bourgeoises du Graben et du Ring, attablées côte à côte avec des
créatures dont le voisinage ne semble pas les effaroucher, on sera
édifié sur l’espèce de démoralisation générale que dénote cet incroyable
abandon. Elle ne s’affiche pas d’une façon brutale ou provocante, mais
elle ne prend pas non plus la peine de se cacher; elle se montre partout
avec bonhomie, si je puis m’exprimer ainsi, et elle est paisiblement
acceptée par tous, même par les sergents de ville, comme un fruit de la
civilisation moderne. Pour tout dire, ou du moins pour tout faire
entendre en deux mots, Vienne est une grande ville de tolérance. Laissez
faire et laissez passer, tel semble être le mot d’ordre de sa police,
qui ne mérite guère aujourd’hui, non plus que sa douane, l’ancienne
réputation farouche qu’on lui avait faite. Au demeurant, les Viennois
sont les gens les plus faciles, les plus doux, les plus affables du
monde, pleins de qualités excellentes, fort attachés à leur empereur et
à l’autorité, de relations agréables, d’une humeur égale et tranquille;
et, morale à part, tout cela serait charmant, si ce n’était par ces
chemins semés de fleurs qu’on arrive à Sadowa.
Comme je n’ai pu entraîner le lecteur jusqu’à Pesth, je ne veux pas le
ramener avec moi par Prague, Dresde, Francfort, Mayence. Chacune de ces
étapes exigerait une longue station, mais aucune ne nous montrerait ce
que nous avons vu à Vienne: la décomposition morale d’un empire dans sa
prospérité même. Tenons-nous-en là, sans oublier que Paris avait donné
au monde, en 1867, le spectacle que Vienne lui donne à son tour, et que
Sedan vaut Sadowa.