C’était mercredi dernier, par une de ces journées meurtrières où le
soleil change les wagons en rôtissoires. Il faisait un temps à ne pas
mettre un Cafre dehors. J’avais pris un billet pour Carlsruhe, et je
cuisais consciencieusement dans mon coin. A Oos, le train s’arrête et
tout le monde descend. Je fais comme tout le monde. Rivé à mes deux
valises ainsi qu’un forçat à ses fers, la gibecière et la jumelle se
croisant en bandoulière sur ma poitrine, le parapluie sous le bras, le
paletot jeté sur l’épaule, je cherche sur le quai l’ombre d’un poteau,
comme l’Arabe cherche au désert l’ombre d’un palmier.
Tandis que je souffle et m’éponge, un autre train arrive en gare. Tout
le monde se précipite et l’envahit en un clin d’œil; mon premier
mouvement est de faire encore comme tout le monde. Néanmoins, en homme
prudent et qui ne donne rien au hasard, j’interroge un employé qui
passe: «Carlsruhe?--Ia.» Je ressaisis vaillamment les deux valises, la
gibecière, la jumelle, le parapluie, le par-dessus, le _Livret-Chaix_,
le _Guide-Joanne_, et je m’insinue, en me faisant hisser par cet employé
complaisant, dans un wagon déjà presque plein, où mon entrée parmi
d’autres compagnons de voyage non moins fournis en colis que moi produit
l’effet de la tête de Méduse.
«Carlsruhe?» redemandé-je encore d’un air aimable, avant même de
m’asseoir. Six de mes compagnons restent muets: ils n’ont pas compris,
malgré toute mon application à bien donner l’accent germanique. Le
septième n’a pas compris davantage, mais il ne veut pas l’avouer, même
par son silence. «Ia», répond-il. Là-dessus, ma conscience est en repos:
je fourre une valise entre mes jambes, j’installe l’autre sur mes
genoux,--la seule place qui reste disponible,--et je me rasseois, avec
un soupir de soulagement, dans l’éternel rayon de soleil qui recommence
aussitôt mon ébullition.
Une station se passe, puis une deuxième, puis une autre encore. A la
gare de Bühl, le train se livre, avec la placidité germanique, à une
interminable et incompréhensible manœuvre qui dure près de trois quarts
d’heure. Je trouve le temps long, le soleil chaud et ma valise lourde.
Vers la fin de la manœuvre, un employé se montre à la portière et
demande les billets. C’est le même que j’ai consulté à Oos, et qui m’a
répondu par un _ia_ si coupable. Il me reconnaît et donne des signes
d’agitation à ma vue. Puis il se répand en explications verbeuses, qu’il
éclaire d’un geste éloquent, en me tirant par le bouton de mon habit.
J’ai compris, je me lève; mais à peine ai-je saisi une faible partie de
mon arsenal de voyage qu’il se ravise, me repousse, s’échappe, court
consulter le chef de gare sur le fait insolite qui s’est produit.
J’attends anxieux. Il revient et me saisit par le bras. Cette fois, la
chose est définitive: il faut descendre. Je rassemble autour de moi le
parapluie, la gibecière, les valises, comme une poule fait de ses
poussins, et j’allonge la jambe. Tout à coup, le train s’ébranle,
l’employé me rejette en arrière, nous voilà partis!
Mais une minute après, son honnête face éplorée se remontre à la
portière. Là il recommence des explications que j’écoute avec le calme
du désespoir et de l’ahurissement. Pas un de mes compagnons ne comprend
le français. Enfin, il se trouve dans le compartiment voisin un jeune
homme qui s’offre pour interprète avec la plus cruelle obligeance: il me
traduit péniblement les paroles de l’employé dans un idiome informe qui
tient de l’auvergnat et du sanscrit plus que du français, et il
embrouille si bien les choses, que je finis par n’y plus rien comprendre
du tout.
Le train s’arrête et l’on me pousse sur la voie: c’est le plus clair.
Mélancoliquement assis sur mes valises, comme Marius sur les ruines de
Carthage, je regarde autour de moi, et ne vois que les champs qui
verdoient et le chemin qui poudroie. Solitude absolue. J’éprouve le
sentiment de Robinson dans son île déserte, car je n’aperçois même pas
la cabane servant de gare qui s’élève du côté opposé de la voie. Mais
quand l’immense convoi a défilé, en ayant l’air de me saluer d’un coup
de sifflet ironique, alors il dévoile à mes yeux la station et, sur le
seuil, un vieux gardien à figure placide, en manches de chemise, fumant
dans une superbe pipe de porcelaine, et fort intrigué de voir descendre
à Ottersweyer un voyageur en chapeau, chargé de plus de colis qu’il n’en
a vus depuis l’établissement du chemin de fer. Avec l’aide un peu
gouailleuse d’une bande d’étudiants qui vint à passer tout à point, sac
au dos, je parvins à faire comprendre mon cas au brave homme, et à
comprendre moi-même qu’il me fallait attendre quatre heures dans ces
solitudes avant de pouvoir revenir sur mes pas!
Pour mettre à son comble l’intérêt du drame, le tonnerre grondait
sourdement depuis quelques minutes, et l’orage éclata tout à coup avec
la violence d’une tempête des tropiques. Impossible de rester dans
l’étroite station, que mes colis encombraient et dont l’air semblait
n’avoir pas été renouvelé depuis le printemps dernier. Je ne pouvais
songer à rouvrir, pour en extraire du moins un volume, mes malles,
ficelées et bouclées avec luxe, et que j’avais eu mille peines à fermer
le matin. Mais tandis que je ruminais ces choses avec accablement,
j’aperçus à cinquante pas une maisonnette sur laquelle s’étalait, en
lettres qui me parurent rayonnantes, l’enseigne: _Bierwirthschaft_.
Robinson ne fut pas plus heureux quand il découvrit dans son île la
marque du pied de Vendredi.
Il faut être condamné à un séjour forcé de quatre heures à Ottersweyer
pour savoir tout le plaisir qu’on peut éprouver à boire la liqueur du
houblon. Je n’aurais jamais cru que ce breuvage amer pût devenir si
doux. O grand roi Gambrinus, sois béni! Ce qui s’est bu de choppes dans
le _Bierwirthschaft_ d’Ottersweyer le mercredi 9 juillet, entre une
heure et quatre heures de l’après-midi, est un secret entre ma
conscience et moi. L’orage s’était déchaîné dans toute sa violence,
comme si la nature eût voulu s’associer au trouble de mon âme. La grêle
et la pluie faisaient rage; les éclairs embrasaient le ciel; le tonnerre
roulait en un grondement continu et tombait à coups précipités. On eût
dit un drame de Werner. Et je buvais d’un front serein, entre une
demi-douzaine de poules qui gloussaient, deux enfants qui
pleurnichaient, quatre charretiers en manches de chemises dont les gros
rires ébranlaient les vitres, et une hôtesse compatissante et bavarde,
qui, flairant une catastrophe, s’obstinait à me prodiguer des
consolations dont je n’entendais pas un mot.
Mais tout s’épuise en ce monde, même la soif d’un voyageur altéré par 40
degrés de chaleur à jet continu. Au bout d’une heure, j’avais examiné à
fond le paysage,--je le sais encore par cœur aujourd’hui et le peindrais
les yeux fermés,--compté les tas de fumier, noté toutes les faneuses et
les voitures de foin attelées de bœufs qui passaient sur la route. Au
bout de deux heures, j’en étais réduit à compter les taches de mouches
sur les vitres: cette excellente idée m’occupa longtemps, mais enfin je
trouvai le total, et il fallut passer à un autre exercice. Ma montre,
que je tirais à chaque minute par une sorte de tic nerveux, marchait
avec une lenteur prodigieuse, comme si elle eût été enchaînée par un
enchanteur. Enfin j’avise les cadres de la salle. Un à un, avec la
conscience d’un expert examinant un Hobbema, je les contemple et les
savoure. Au-dessus de ma tête, une lithographie porte cette inscription
en français: VUE DE SAINT-MALO, _prise du Tallard par un beau temps et
par un changement de vent_. Qu’est-ce que le Tallard? Je me creuse la
tête et fouille mes plus lointains souvenirs. Je connais bien le
maréchal de Tallard, sous Louis XIV, mais évidemment ce n’est pas lui
qui a été pris par un beau temps et par un changement de vent! Il faudra
que je m’informe.--Ah! décidément, nous n’apprenons pas assez l’histoire
de France!
Un nouveau coup de tonnerre ébranle la maisonnette. La porte s’ouvre, et
livre passage à un cinquième charretier, ruisselant comme un fleuve. Il
s’assied à une table voisine, et demande du fromage, qu’il mange avec
appétit. Cet homme paraît heureux: les éclairs et la foudre
l’environnent; il n’y fait pas attention. Je l’envie; malheureusement je
n’aime pas le fromage.
Je finis par découvrir, à une centaine de pas en arrière, le village
caché derrière les arbres. Pendant une demi-heure, le parapluie en main,
je me suis promené à travers les rues d’Ottersweyer, inondées par
l’orage, qui, en nettoyant les étables et leurs appendices, avait empli
les rigoles d’un liquide épais et jaunâtre, où piétinait avec bonheur la
jeunesse aux pieds nus des deux sexes. On voyait rentrer précipitamment
les charrettes de foin escortées de faneuses le râteau sur l’épaule, et
l’on entendait les mugissements des bœufs au fond des écuries. Partout
des arbres, de la verdure, des jardins et du fumier. Comment vous dire
le saisissement des indigènes devant ce touriste en chapeau noir, la
gibecière au cou, qui se promenait avec gravité par leurs rues? Ils
s’appelaient les uns les autres pour se montrer ce noble visiteur
d’Ottersweyer, et je voyais à chaque pas les figures se coller aux
vitres et les habitants apparaître au seuil de leurs maisons. Après
m’avoir contemplé les yeux écarquillés et la bouche béante, deux
adorables bambines aux cheveux blonds se rapprochent en sautillant, et
m’éclaboussent en me demandant un trinkgeld. Un rayon de soleil qui
perce les nuages éclaire cette idylle encrottée, ce _lied_ naïf traduit
par Champfleury, cette pastorale de Gœthe peinte par Courbet.
J’ai trouvé au cabaret d’Ottersweyer un exemple singulier du rayonnement
de la France jusque dans les villages de l’Allemagne. La grande salle
est décorée de six lithographies représentant les sujets suivants: Jean
Bart à l’abordage du _Prince-de-Frise_; Vue de Saint-Malo, prise du
Tallard par un beau temps et par un changement de vent; Bataille de
Solférino; portraits du grand-duc Frédéric, de S. M. Guillaume, empereur
d’Allemagne, et de Napoléon Ier.
Le temps et l’espace me défendent de prolonger davantage cette sombre
histoire et de vous expliquer comment, après avoir attendu quatre
heures, je faillis manquer le train pour n’avoir pas su attendre trois
minutes de plus. Mais le récit de ce nouvel incident et de quelques
autres nous mènerait trop loin. Il suffira d’ajouter que le drame
d’Ottersweyer eut pour heureux dénoûment, vers la nuit tombante, la
conquête d’un lit bien mérité dans une des branches de ce grand
phalanstère bâti par un marchand d’éventails, qu’on appelle Carlsruhe.
Moralité du drame: se défier des lignes à embranchements lorsqu’on ne
sait pas la langue du pays. Cette morale est courte, simple, claire et
pratique. On fera bien de la suivre en voyage.
Sans ce fâcheux incident, je comptais ne faire à Carlsruhe qu’une
promenade entre deux trains. Il n’en faut pas davantage, en effet, pour
voir cette ville monotone, qui serait, je crois, la plus triste et la
plus ennuyeuse de l’Allemagne, si Manheim n’existait pas. Carlsruhe
l’emporte sur Manheim de toute la supériorité pittoresque d’un éventail
sur un échiquier. C’est une maladie particulière au grand-duché de
construire ainsi ses villes sur des plans mathématiques, à la façon des
pénitenciers.
Les habitants de Carlsruhe ne comprennent rien au dédain de la plupart
des voyageurs: ils se croient victimes d’un préjugé, d’une injustice ou
du mauvais goût. Ceux avec qui j’ai causé m’ont paru persuadés qu’ils
habitaient la plus belle ville de l’Europe. Et, en effet, la capitale du
grand-duché est le type idéal du style que M. Haussmann et ses
imitateurs ont voulu mettre à la mode dans ces derniers temps, aux
applaudissements des esprits éclairés; le modèle accompli de la ville
neuve, propre et rectiligne. Elle marie la ligne droite à la ligne
courbe dans un ensemble d’une régularité absolue. Rien n’y est laissé au
hasard; rien n’est abandonné à l’initiative individuelle: les maisons
sont bâties par le grand-duc et par la ville sur un modèle uniforme,
pour être louées aux particuliers. Dans ma promenade à travers
Carlsruhe, je suis tombé sur un quartier monumental qu’on est en train
de construire, vis-à-vis d’un nouvel édifice destiné à réunir la
Bibliothèque et les Musées, et qui est fermé d’une grille. Les
locataires seront là encasernés dans des palais.
Ce grand éventail, dont une quinzaine de rues, rayonnant autour du
château ducal, forment les lames, reliées entre elles par d’autres rues
semi-circulaires, avec de petites places triangulaires dans les
intervalles, est charmant sur le papier, mais insupportable dans la
réalité. Au fond, il n’y a qu’une seule rue dans la capitale du
grand-duché: la Karl-Friederichs-Strasse, qui conduit en droite ligne de
la gare au château. Joignez-y, si vous voulez, la Lange-Strasse, qui la
coupe à angle droit. C’est dans la première qu’on a accumulé tous les
hôtels et tous les monuments: le buste colossal du grand-duc Charles, la
statue du grand-duc Louis, la lourde pyramide de grès rouge, d’un effet
si bizarre, élevée en l’honneur du margrave Charles-Guillaume, l’hôtel
de ville, l’église protestante avec sa colonnade corinthienne, la statue
de Charles-Frédéric sur la place du château, ornée de parterres et de
pelouses qui ressemblent à des figures de géométrie. C’est dans cette
rue centrale que s’est réfugié aussi le peu de mouvement et de commerce
d’une ville qui semble presque exclusivement habitée par des
fonctionnaires et des rentiers. Les autres voies ne mènent à rien, et
comme, tout en partant du même point que la précédente, elles
s’éloignent dans les directions les plus divergentes, elles ne sont
fréquentées que par leurs habitants. Il m’a pris fantaisie d’en suivre
une, et, après dix minutes de marche, pendant lesquelles j’avais été
épié, dévisagé, scruté et retourné sous toutes les faces, comme une
proie envoyée par la Providence, à l’aide des miroirs placés à toutes
les fenêtres, je dus faire un circuit d’une demi-lieue pour rejoindre le
centre.
C’est une imagination qui donne certainement l’idée la plus avantageuse
des sentiments monarchiques des Badois que d’avoir pris ainsi le palais
ducal pour point de départ de leur capitale et d’y avoir rattaché toutes
leurs rues comme au but et à la fin dernière de la ville. Il en résulte
que, de sa chambre à coucher, le grand-duc peut surveiller ce qui se
passe autour de lui et faire sa police lui-même, absolument comme le
gardien de Mazas embrasse d’un coup d’œil tous les couloirs qui viennent
aboutir à son poste central. Je ne saurais trouver de comparaison plus
juste. Carlsruhe tient à la fois de la prison, de la caserne, du couvent
et du phalanstère. On dirait un chef-lieu des Frères Moraves. De
flegmatiques Allemands peuvent seuls habiter cette capitale cellulaire
sans y être poussés au spleen et au suicide.
Une ville est l’œuvre du temps, comme une forêt. Il faut que les rues
poussent, que les maisons se groupent, que les édifices sortent de terre
au gré des besoins et par la lente et naturelle floraison des siècles.
Les fondateurs qui croient se ménager toutes les chances en bâtissant
une cité comme un monument, d’un seul jet et sur un plan tracé par un
ingénieur, n’ont jamais réussi qu’à faire des nécropoles comme
Versailles, ou des capitales d’une régularité glaciale et d’une vie
factice comme celle du grand-duché.
Heidelberg, 11 juillet.
Au sortir de Carlsruhe, j’ai fait un second et plus considérable accroc
à la ligne droite en prenant la route de Heidelberg: je voulais me
dédommager de cette ville neuve en contemplant les ruines du vieux
château. Dès qu’on est descendu de wagon et qu’on a dépassé la porte de
la gare, l’aspect est charmant, mais ne répond pas du tout aux idées
qu’éveille le nom d’Heidelberg: on croirait entrer dans une réunion
d’élégantes villas, à demi cachées au milieu des arbres. Resserrée et
blottie, pour ainsi dire, entre le lit du Neckar et les flancs boisés du
Kœnigsthul, l’ancienne capitale du Palatinat s’allonge dans l’étroite
vallée comme un serpent au soleil. En suivant les deux longues rues qui
mènent d’une extrémité à l’autre, je passe successivement devant les
bâtiments modernes de l’antique Université, qu’anime l’incessant
va-et-vient des étudiants et des professeurs; devant l’église
Saint-Pierre, où Jérôme de Prague afficha ses thèses hérétiques;
l’église du Saint-Esprit, temple éclectique où les deux cultes vivent
côte à côte, séparés par une barrière comme celle qu’on met dans les
docks entre marchandises de provenances diverses, et associant ainsi, en
une sorte de promiscuité choquante, la vérité à l’erreur et Dieu à
l’esprit malin; enfin, devant la _Maison du Chevalier_, qui tranche
vivement, par son architecture et la teinte brune de sa façade
curieusement ouvragée, sur les maisons sans caractère, sans style et
sans âge dont elle est flanquée à droite et à gauche. Avec l’église
voisine, les ruines du château et le vénérable pont de pierre où la
statue de Minerve fait pendant à celle de l’électeur Charles-Théodore,
c’est à peu près l’unique épave du vieil Heidelberg. Elle a traversé
seule, comme la salamandre, sans recevoir aucune atteinte, les
bombardements et les incendies qui, trois fois en moins de soixante ans,
n’ont fait autour d’elle qu’un amas de décombres fumants de cette
malheureuse ville, qui fut peut-être, de toutes les villes d’Europe, la
plus souvent assiégée, saccagée et ruinée.
J’avais une lettre pour un jeune Français, porteur d’un nom illustre,
qui s’est fixé à Heidelberg dans l’unique but d’y apprendre à fond
l’allemand. Par les jardins de sa maison de la Karl-Strass, et par des
sentiers délicieux, fermés à la banale invasion des touristes, à travers
la fraîcheur des épais ombrages qui me faisaient songer au _gelidis in
montibus Hæmi_ de Virgile, nous sommes montés jusqu’au château. Je
n’entreprendrai pas, on peut le croire, de décrire, après M. Victor
Hugo, ce merveilleux entassement de terrasses, de galeries, de tours, de
façades dans tous les styles, de salles dans tous les genres et toutes
les dimensions, de perrons, de bassins, de pavillons, d’arcs de
triomphe, de souterrains, de fossés, de cours, de casemates, d’arsenaux,
de musées et de cachots; véritable mosaïque de palais juxtaposés et
soudés les uns aux autres dans un prodigieux ensemble, ouvrage de tant
de siècles et de tant d’artistes dont pas un n’a laissé son nom gravé au
coin d’une pierre, sur lequel se sont acharnés, sans pouvoir l’anéantir,
les boulets, les obus, les feux des hommes et le feu du ciel, et qui,
après avoir logé vingt-trois générations de cette illustre maison
palatine issue de Charlemagne par les femmes, ne loge plus aujourd’hui
qu’un concierge et un tonneau!
J’ai passé de longues heures à savourer tous les détails de cette ruine
admirable, dont bien peu de monuments égalent la beauté; les cinq tours
qui lui restent, surtout la tour fendue, construction cyclopéenne,
ouverte par une large blessure dans la formidable épaisseur de ses murs
de granit, et dont un tronçon gigantesque gît dans le fossé, comme le
cadavre d’un Titan abattu; la sévère façade du Nord, sur laquelle les
atteintes des bombes et de la flamme ont infligé aux statues des
empereurs et des princes palatins des mutilations bizarres où le
grotesque se marie au terrible; la riante façade de l’Est, toute fleurie
des grâces mythologiques, où le goût de la Renaissance italienne éclate
avec une richesse et une pureté ravissantes. Partout des silhouettes
majestueuses, des lignes grandioses, des morceaux exquis ou superbes,
reliés les uns aux autres par ces harmonies que la nature jette sur les
ruines. Partout des gazons, des feuillages, des fleurs, des rideaux de
lierre et des tapis de mousse. Chaque embrasure ouvre des perspectives
magnifiques; chaque pas qu’on fait apporte un éblouissement nouveau. Si
beau que fût le palais dans sa gloire, sa ruine est certes plus belle
encore. Il ne pouvait avoir ni cette majesté imposante, ni ce mystère
qui en accroît la grandeur, ni cette unité où viennent s’effacer et se
fondre les disparates d’une architecture multiple qui va du quatorzième
siècle au dix-huitième. Il semble que l’état actuel du château de
Heidelberg soit son état normal, qu’il ne pourrait être autrement, et
que celui qui déferait cette ruine serait plus barbare que celui qui l’a
faite. La réparation dépasserait le sacrilége de la destruction. Cela
est si beau qu’on oublie presque d’en vouloir aux moyens sauvages qui
ont créé cette incomparable ruine, et qu’il faut un effort sur soi-même
pour ne pas applaudir à leur œuvre.
On a pratiqué un café-restaurant dans le palais. En Allemagne, il faut
toujours songer au boire et au manger. Aussi le spectacle des
souterrains du château transformés en caves ne nous a-t-il point choqué
autant que M. Victor Hugo. La _fantaisie pantagruélique_ dont il a tiré
de si belles antithèses nous a paru, au contraire, toute ruisselante de
couleur locale. Ces électeurs étaient gens solides, qui buvaient sec--à
l’allemande, comme disaient nos pères--et aimaient qu’on bût de même
autour d’eux. L’ivrognerie s’associait à l’héroïsme dans les idées
populaires et même dans les chants épiques. Les braves des _Niebelungen_
boivent comme ils se battent et répandent le vin comme le sang. Lisez
les _Mémoires_ édifiants où Hans de Sweinichen nous raconte sa vie et
celle de son noble maître Henri, duc de Liegnitz (seizième siècle):
c’est un long tissu d’aventures étranges où les exploits bachiques
tiennent continuellement le haut bout. Vous y verrez toute la place
qu’occupait le vin du Rhin dans la vie aristocratique et féodale de
l’Allemagne. On eût cru recevoir froidement son hôte si on ne l’avait
enivré. Les tournois chevaleresques avaient pour pendants des joutes
bachiques, et, dans chaque cour, on élevait quelque monstre, chargé de
divertir le maître et de soutenir dans ces luttes l’honneur de la maison
par sa soif inextinguible. Le nain bouffon de Charles-Philippe, Perkeo,
dont on voit dans la cave la statue en bois, difforme et grimaçante,
tarissait ses quinze doubles bouteilles de vin du Rhin chaque jour, et
ce côté de son talent n’était pas le moins apprécié. C’est pourquoi le
gros tonneau est parfaitement à sa place dans la crypte d’Heidelberg.
Avez-vous remarqué le goût du public pour les gros tonneaux? On lui en
montre partout, et il ne se lasse jamais de ce genre de curiosités. Il y
en avait un à l’Exposition universelle de Paris, et ce fut un des succès
les plus incontestés du champ de Mars. Il y en a un à l’Exposition de
Vienne. J’en ai vu une collection imposante dans la Grande-Cave de
Berne. Mais le plus monstrueux n’est qu’une humble futaille à côté de ce
monument, vénérable d’ailleurs par son âge plus que séculaire autant que
par sa masse. Il tient près de 300,000 bouteilles, et il a été trois
fois, dans le cours de son existence, rempli de vin du Rhin. On y monte
par un escalier comme au sommet d’une tour, et les visiteurs s’amusent
parfois à danser un quadrille sur la plate-forme qui le recouvre, comme
fit l’électeur Charles-Théodore avec sa cour, la première fois qu’on fut
parvenu à l’emplir.
Après une promenade sur la terrasse et dans les jardins, nous étions
assis à une table du café, quand un grand jeune homme au visage
tailladé, coiffé d’une casquette blanche, qui buvait sa quatrième choppe
à la table voisine, vint serrer la main à mon compagnon. Celui-ci nous
présenta l’un à l’autre. Le jeune homme était un étudiant, portant sur
sa casquette la couleur de sa corporation, et dans la balafre qui
sillonnait son front les traces de son humeur batailleuse et de sa
fidélité aux vieilles traditions du duel universitaire.
«Eh bien, Monsieur, me dit-il, vous êtes venu contempler l’ouvrage de
vos compatriotes?
--Oui, Monsieur, répondis-je, surpris de cette brusque attaque. En
venant, j’ai passé par Strasbourg, et au retour j’ai l’intention de
passer par Bazeilles.
--Ceci a tué cela, Monsieur, comme dirait l’auteur de _Notre-Dame de
Paris_.
--Comment! c’est parce que Louvois et Louis XIV ont donné, en 1689 et en
1693, l’ordre de détruire le château d’Heidelberg, que vous avez
bombardé Strasbourg, brûlé Bazeilles et Châteaudun en 1870! Votre haine
contre la France remonte jusque-là?
--Elle remonte plus haut, Monsieur.
--Peut-être, comme celle du teutomane dont parle Henri Heine, jusqu’à la
mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par Charles d’Anjou?
--Plus haut, Monsieur, plus haut... Vous allez à l’Exposition de Vienne?
--Oui, Monsieur.
--Eh bien! regardez à votre entrée, dans le grand Salon, le tableau de
Piloty qui représente Thusnelda, la femme d’Hermann (que vous appelez
Arminius, je crois), au triomphe de Germanicus. Voilà le premier anneau
de la haine allemande.
--Contre la France?
--Contre les races latines, Monsieur.
C’est bien possible, après tout. L’Allemagne est patiente, parce qu’elle
se croit éternelle. Elle est capable de couver sa vengeance pendant des
siècles. Tout germe lentement, mais sûrement, dans ces têtes carrées qui
mettent huit jours à ruminer un bon mot et toute leur vie à nourrir une
idée. Leur ressentiment n’a fait que s’exalter, au lieu de s’assouvir,
par la défaite et le démembrement de la France. Cet étudiant était un
Prussien de la Poméranie: on est peu exposé à de pareilles rencontres,
non-seulement dans l’Allemagne autrichienne, mais au sud du nouvel
empire, dans le Grand-Duché, le Wurtemberg, la Bavière même, dont les
habitants diffèrent du Prussien autant que le Napolitain du Piémontais.
«Vous venez de voir là, me dit mon compagnon, lorsque notre
interlocuteur fut parti, un des plus beaux types de ce qu’on appelle le
_mangeur de Français_. Tous les soirs, à la brasserie, il braille
pendant deux heures la _Garde du Rhin_ ou la _Patrie de l’Allemand_. Le
mois prochain, il proposera à sa corporation de changer la couleur
blanche de sa casquette contre la couleur rouge, image du sang français,
comme dit Kœrner. Ce qui ne l’empêche pas de rechercher les Français,
dont il parle très-bien la langue, de lire nos auteurs et nos journaux
avec passion, quitte à les traiter après de corrupteurs de la morale
publique, de se cotiser avec deux ou trois amis pour comprendre le
_Figaro_, et de m’interroger sans cesse sur Paris, qu’il brûle d’aller
voir, tout en le qualifiant de Sodome. Au fond, il y a de l’amour dans
sa haine.»
Et puis, ces cerveaux allemands ont toujours un petit coin qui n’est pas
bien net.
C’est égal: la réponse n’était pas facile devant les ruines du château
de Heidelberg. Cette destruction, dont la seule pensée éveillait la
princesse Palatine en sursaut dans sa chambre à coucher de Versailles et
la faisait pleurer à chaudes larmes pendant la nuit, avait excité
l’horreur et la pitié des exécuteurs eux-mêmes. «Je ne crois pas que de
huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire», écrivait,
le 4 mars 1689, le comte de Tessé à Louvois, en lui rendant compte de
l’accomplissement de ses ordres. J’imagine qu’en voyant passer dans la
cour de Versailles le roi Guillaume, qui allait se faire couronner
empereur d’Allemagne, Turenne, qui garde avec Condé l’entrée du palais
de Louis XIV, a dû se souvenir du Palatinat.
Stuttgard, 12 juillet.
C’est à la station de la jolie petite ville de Bruchsal, s’il m’en
souvient bien, que l’on quitte les wagons badois pour entrer dans ceux
de la compagnie wurtembergeoise. A ce propos, l’équité veut que je fasse
réparation d’honneur aux chemins de fer allemands. Deux choses y
choquent d’abord le voyageur français: ils vont lentement, et ils
n’allouent pas de bagage aux voyageurs. Sur le second point il faut
passer condamnation, à moins qu’on ne voyage en touriste expert, avec
des valises portatives qu’on peut toujours loger à côté de soi, et pour
lesquels les employés se montrent fort tolérants. Quant au premier
point, on apprend bien vite à connaître les trains rapides, qui coûtent
plus cher que les autres, mais marchent aussi vite qu’en France, et sont
vraiment les seuls praticables pour les gens forcés de compter avec le
temps. Ces deux questions réglées, les chemins de fer allemands ont des
mérites qui les recommandent au respect des voyageurs et à l’étude de
nos compagnies françaises. Leurs secondes sont construites sur le modèle
de nos premières, qu’elles égalent en élégance et en confortable. Elles
ont des filets pour les bagages, et, comme tout le monde fume en
Allemagne, on pousse la précaution jusqu’à y installer l’attirail
nécessaire pour recevoir la cendre et les bouts d’allumettes. Même
supériorité pour les gares qui, jusque dans les petites villes, sont des
monuments dont les nôtres n’approchent pas.
En Wurtemberg, c’est mieux encore. Les wagons sont vastes, largement
éclairés, avec un couloir entre les places qui permet de passer d’une
voiture à l’autre, et, aux extrémités, des plates-formes sur lesquelles
s’ouvrent les portes, et où l’on peut prendre l’air en regardant le
paysage. A cette plate-forme s’adapte un double escalier, aussi commode
que celui d’un appartement parisien. Bref, le Wurtemberg est le paradis
des voyageurs en chemin de fer.
Quelques lieues avant d’arriver à Stuttgard, on rencontre
Ludwisburg,--encore une ville toute neuve et factice, comme Carlsruhe,
avec des rues bien larges, bien droites, bien régulières, où il ne
manque absolument que des passants. Cette création fantasque d’un prince
qui voulait se venger de sa capitale est une ville mort-née, qui n’est
même pas peuplée par des fantômes, comme Versailles, car elle n’a pas
d’histoire: elle n’a qu’une garnison, un arsenal, une fonderie, un grand
château solitaire avec de vastes jardins, des officiers qui s’ennuient,
et des habitants qui ne s’amusent pas davantage.
Quand nous arrivâmes à Stuttgard, quoiqu’il fût à peine neuf heures, la
ville était déjà silencieuse, obscure et déserte, comme si l’on eût
sonné le couvre-feu. On se couche de bonne heure en Allemagne. La
journée avait été accablante, et je me sentais brisé de fatigue et
énervé de chaleur. L’hôtel, tout voisin de la gare, débordait de
voyageurs: il ne restait sous les combles qu’une chambrette au midi,
aérée par une seule fenêtre donnant sur une cour étroite, et dont la
température faisait aussitôt songer aux Plombs de Venise. On sentait, en
pénétrant dans cette fournaise, que tout le jour elle avait été chauffée
à blanc par un soleil implacable et meurtrier.
Ce fut avec une résignation morne que je pris possession de ce gîte
inhospitalier et que je m’étendis sur une de ces effroyables couchettes
allemandes, vrais lits de Procuste, trop courts et trop étroits pour un
homme de moyenne taille, garnis de matelas durs comme des planches,
d’une pile d’oreillers plats, longs et rigides comme des galettes de
sarrasin, de couvertures épaisses, de duvets massifs et de draps
microscopiques. Dès la première minute, j’avais regardé cet instrument
de torture avec une défiance qui fut bien vite justifiée. Pour comble de
disgrâce, l’hôtelier de Stuttgard avait imaginé un perfectionnement que
j’ai retrouvé depuis en d’autres villes allemandes, mais que je
rencontrais ici pour la première fois, dans des conditions qui devaient
m’en faire particulièrement apprécier le charme: le drap était
solidement boutonné à la couverture sur les quatre côtés. Au bout de
quelques instants, sentant qu’il me serait impossible de supporter le
poids de cette montagne, je rallumai ma bougie et passai dix grandes
minutes à défaire les soixante boutons qui maintenaient en respect ma
serviette de lit, bénissant le ciel qu’il n’eut pas pris fantaisie à mon
hôtelier de pousser son perfectionnement plus loin encore et de coudre
le drap à la couverture. On me dit que le journal de modes le plus
répandu de France recommandait dernièrement à ses abonnés cet ingénieux
système germanique. Je souhaite à la directrice, pour toute leçon et
pour tout châtiment, de se trouver aux prises avec l’invention qu’elle
vante dans une chambre d’auberge donnant au midi, sur la cour, et par
trente-cinq degrés de chaleur.
J’espérais enfin avoir vaincu tous les obstacles et pouvoir conquérir le
sommeil, mais j’avais compté sans mes voisins. Au moment où le premier
rêve commençait à flotter devant mes yeux alourdis, ils rentrèrent
bruyamment, faisant sonner escaliers et couloirs sous les talons de
leurs bottes. Pendant une demi-heure, ce fut un cliquetis de portes
qu’on ouvre et qu’on ferme, de chaussures qu’on jette, de meubles qu’on
agite et de chaises qu’on traîne sur le parquet. A ce remue-ménage
succédèrent de violents coups de sonnette. On fit monter de la bière, on
alluma les pipes, et une conversation animée, pleine de cris et de
rires, commença entre ces aimables jeunes gens, dont j’étais à peine
séparé par une mince cloison.
A minuit ils causaient encore. J’avais pris mon mal en patience,
espérant qu’il aurait prochainement une fin. Vers minuit, il se fit un
moment de silence; puis tout à coup un trio, modulé d’abord à mi-voix,
mais s’animant peu à peu, s’éleva de l’autre côté de la cloison.
C’étaient mes voisins, qui, désespérant sans doute de pouvoir dormir,
abordaient leur répertoire. Ils chantaient:
«L’amour est pareil à la rose qui se renouvelle toujours, bien que son
éclat d’aujourd’hui doive demain mourir et qu’aucun de nous ne se
souvienne d’hier.»
Paroles de Gustave Schwab, le poëte de Stuttgard; musique de je ne sais
qui. Après cette romance, ils en chantèrent une autre, puis une autre
encore. Je me rappelai alors que nous étions en Souabe, le pays des
_lieder_ et des ballades. Si l’Allemagne est la contrée où l’on chante
le plus en Europe, la Souabe est la contrée où l’on chante le plus en
Allemagne. Le nombre de poëtes à qui elle a donné naissance, et le
nombre de poésies laissées par ces poëtes, assurent à ce coin de
l’Allemagne une supériorité qu’on ne lui conteste pas. L’école souabe,
qui compte des noms comme ceux de Ruckert, de Hebel, de Justin Kerner,
de Karl Mayer, d’Uhland, et se rattache à Schiller comme à sa source, se
distingue dans la littérature allemande par des caractères tout spéciaux
de fraîcheur, de rêverie ingénue, de douceur naïve et de bonhomie, qui
ont contribué à la rendre populaire. En Allemagne, le chant est
intimement uni à la poésie, et la lyre n’est pas une métaphore.
Je ne sais vers quelle heure matinale mes voisins me permirent enfin de
m’endormir. Ma visite à la ville se ressentit naturellement de cette
nuit agitée et de la chaleur qui, dès l’aube, avait repris plus lourde
et plus intense que la veille. Je me suis languissamment traîné, en
cherchant l’ombre, le long des rues interminables dont Stuttgard est
fière: la Kœnigs-Strasse, pleine de magasins à l’instar de Paris, et la
Neckar-Strasse, pleine de monuments publics et de palais. Les palais ne
manquent pas à Stuttgard, pas plus que dans aucune autre ville
d’Allemagne; seulement ils ne sont pas beaux: je parle des palais
modernes. Les Allemands sont travaillés d’une immense ambition
architecturale qui les pousse à mettre des palais partout. A chaque
instant il m’arrivait de demander à un passant: «Quel est donc ce
château?» et il me répondait: «C’est un restaurant, ou un café, ou un
cercle, ou la maison d’un boucher enrichi, ou une caserne, ou une gare.»
Les gares et les casernes surtout, voilà les monuments de toute ville
allemande. Celles-ci ressemblent à des forteresses féodales, avec des
tours crénelées; celles-là à des églises, le plus souvent gothiques, et
l’analogie se complète grâce aux Suisses en hallebarde qu’on voit sur le
seuil. Bizarre mélange, et bien caractéristique, de l’esprit positif et
de l’esprit romantique! J’avais déjà vu à Carlsruhe et à Heidelberg des
gares magnifiques; celle de Stuttgard est plus belle encore: elle a
surtout une immense galerie vitrée avec une coupole digne d’une
cathédrale. De même, sur la grande place, vis-à-vis le vieux château du
seizième siècle, flanqué de deux tours rondes, et le Château-Neuf, que
surmonte une couronne dorée, et où l’architecte, par une fantaisie
astronomique, a pratiqué tout juste autant de pièces qu’il y a de jours
dans l’année, on voit un vaste et imposant édifice, long de plus de 430
pieds, décoré d’une colonnade au milieu de laquelle s’ouvrent deux
portiques corinthiens: je l’avais pris d’abord pour le palais royal, et
c’est tout simplement le Kœnigsbau, vaste assemblage de magasins, de
cafés et de salles de concert.
Je n’ai bien apprécié de Stuttgard que ses ombrages,--charme des villes
allemandes,--le beau square de la place du Château, et surtout le parc
de la Résidence, merveilleuse promenade où le charme intime et champêtre
des grandes herbes, des eaux vives, des sentiers isolés et des réduits
mystérieux s’allie à l’aspect vraiment royal que lui donnent ses larges
allées, ses grands arbres, ses vastes pelouses, ses bassins et ses
statues. Le site de Stuttgard est charmant. Le cercle des collines
boisées qui l’entoure déroule sur ses flancs une verte ceinture de
vignes, profanées par une multitude de brasseries: un vieux dicton
prétend que, «si l’on ne cueillait à Stuttgard le raisin, la ville se
noierait dans le vin», ce qui ne l’empêche pas de se noyer tous les
jours dans la bière. Ses environs, qu’égayent les gracieux détours du
Neckar, sont semés de villas et de palais d’été. Grâce aux ombrages du
parc, j’ai pu prolonger ma promenade jusqu’aux portes de Cannstatt, un
Baden en miniature, qui fait à la capitale du Wurtemberg le plus coquet
et le plus séduisant des faubourgs. Si jamais vous passez par Stuttgard,
allez voir Cannstatt, le parc royal et la Wilhelma, rêve oriental éclos
sous le ciel germanique, mais ne vous dérangez pas pour visiter le
Musée, digne tout au plus d’une préfecture de deuxième classe.
La route de Stuttgard à Ulm n’est pas moins charmante. Les bois, les
collines, les rivières et les vallons s’y marient à souhait pour le
plaisir des yeux. Des villages blancs et de hauts clochers se détachent
sur un fond de verdure sombre. Les Alpes de Souabe dessinent au loin
leurs cimes, sur lesquelles sont perchées de vieilles forteresses
féodales. Çà et là quelques ruines jettent une poésie de plus dans le
paysage. C’est vraiment un aimable pays que ce Wurtemberg, et je
comprends qu’il ait inspiré tant de poëtes. Mais que le Wurtembergeois
est donc laid avec son ample bicorne aux ailes retroussées, ou sa
casquette à visière longue d’un pied, sa redingote courte de taille et
tombant sur les talons, son gilet fermé à gros boutons serrés les uns
contre les autres, et les hautes jambières de cuir où se perdent ses
mollets de héron! J’ai rencontré sur la route des enfants même affublés
de ce lamentable costume, et leur aspect m’a gâté le paysage. Un de ces
fantoches, placé dans un verger de France, épouvanterait les oiseaux,
mais les moineaux d’Allemagne y sont habitués.
Ulm et Tubingue, 13 et 14 juillet.
Les voyageurs ne sont pas dans l’usage de s’arrêter à Ulm: ils auraient
bien raison si elle n’avait sa merveilleuse cathédrale, un des
chefs-d’œuvre de l’art gothique en Allemagne. Comme Harlem, comme
Fribourg, comme Birmingham, Ulm se vante de posséder les plus belles
orgues du monde; je ne sais ce qui en est, mais je sais du moins que
j’ai vu rarement ailleurs un plus haut et plus magnifique élancement des
voûtes, une chaire d’un travail plus précieux, plus délicat et plus
compliqué, des stalles plus curieuses que celle où Syrlin a sculpté,
d’un ciseau si vigoureux et si fin, avec tant d’expression, de tournure
et de couleur, si je puis ainsi dire, les philosophes, les héroïnes, les
sages et les saints du paganisme, du judaïsme et du christianisme.
Pas plus que le Dom de Cologne et tant d’autres, le Munster d’Ulm n’a
jamais été achevé. Il manque à la tour 236 pieds pour atteindre la
hauteur du plan primitif exposé dans la sacristie; elle est entourée
d’échafaudages, car on rêve de la mener à terme. Il n’est pas nécessaire
d’être grand prophète pour prédire qu’on n’en viendra jamais à bout. Les
habitants d’Ulm n’ont plus la foi de leurs pères, qui élevèrent à leurs
frais cette cathédrale dont ils avaient juré de faire la plus belle de
l’Allemagne,--et la foi seule peut soulever des montagnes. Quels mondes
que ces édifices dont la construction a demandé des siècles, et dont la
réparation ou l’achèvement dépasse les forces de nos générations de
pygmées! Depuis 1820, on travaille activement à la cathédrale de
Cologne; des comités se sont formés de toutes parts, les souscriptions
ont afflué de tous les points du monde catholique; mais l’armée
d’ouvriers qui s’agite à l’ombre de la masse colossale y semble perdue
et noyée dans sa tâche comme une fourmilière au bas d’un chêne.
Quant à Ulm, ce n’est qu’une _villasse_, à l’aspect vieillot plutôt
qu’antique. Son hôtel de ville est dans un état de dégradation qui fait
peine. La vétusté de ses maisons de briques, à frontons triangulaires et
à étages surplombant, est dénuée de tout attrait artistique ou
pittoresque: j’en excepte pourtant les enseignes qui branlent à tous les
vents avec un grand bruit de ferraille, et dont on pourrait faire une
collection fort curieuse. Du haut de ses remparts détruits et changés en
une maigre promenade, je suis allé saluer le Danube, que je rencontrais
pour la première fois: mais le Danube lui-même manque ici de grandeur et
de majesté.
Ulm a été, après la guerre de 1870, l’un des principaux centres habités
par les prisonniers français. Trois cent cinquante-deux de ces pauvres
gens reposent côte à côte à l’une des extrémités du cimetière. Sur
chaque tombe s’élève uniformément une très-humble croix de bois noir,
portant en français les noms du défunt, le numéro de son régiment et la
date de sa mort. Au centre s’élève un petit monument de marbre noir, sur
lequel je n’ai pu lire sans me sentir les yeux mouillés de larmes cette
simple inscription si éloquente en pareil lieu: «Dieu! faites
miséricorde à ces enfants de la France, morts loin de leur patrie!»
Au sortir de là, on m’a montré, sur les hauteurs qui couronnent la
ville, derrière la citadelle, tout récemment revue, corrigée et
considérablement augmentée par les Prussiens, la ferme où Napoléon Ier
avait établi son quartier général au mois d’octobre 1805. Quel souvenir
et quel rapprochement! Sedan et la capitulation d’Ulm! Ainsi, en
Allemagne, j’ai trouvé partout la trace de notre honte sur le souvenir
de notre gloire, et nos soldats prisonniers pouvaient lire au seuil de
chacun de leurs cachots le nom d’une victoire française.
En quelques heures j’avais vu toute la ville, et j’allais partir pour
Augsbourg et Munich, quand un professeur de gymnase, avec qui j’avais
lié connaissance l’an dernier sur le lac de Morat, m’apprit qu’on
célébrait le lendemain l’inauguration d’une statue élevée en l’honneur
d’Uhland, dans son lieu natal, à Tubingue. Il se rendait à cette fête
patriotique et m’engagea vivement à l’accompagner. Il fallait revenir
sur mes pas, mais un détour de plus ne pouvait m’effrayer dans ce voyage
en zigzags. Nous montâmes en wagon vers trois heures de l’après-midi. Le
train était déjà envahi par des bourgeois d’Ulm, des professeurs et des
sociétés de chant, qui ne cessèrent, durant tout le voyage, d’alterner
leurs exercices comme les bergers de Virgile. De loin en loin, de
nouvelles sociétés montaient avec leurs bannières; elles étaient
accueillies par les hourrahs de leurs compagnons, et les chants
reprenaient de plus belle.
Au crépuscule naissant, nous débarquions à Tubingue. Les ruelles
irrégulières et escarpées de la vieille ville universitaire, et la belle
rue neuve où l’on a réuni toutes les institutions et tous les monuments,
étaient déjà pavoisées de drapeaux noir, rouge et or, les couleurs de
l’empire fédératif de 1848. Les sociétés se forment en cortége et
s’acheminent processionnellement vers le cimetière de la ville. Arrivées
à la tombe d’Uhland, elles se rangent en cercle, tous les assistants se
découvrent, et bientôt un chœur aux accents graves et profonds s’élève,
chantant le sommeil du poëte endormi dans la mort. Ce chant religieux,
modulé à mi-voix sur un tombeau, dans les lueurs recueillies du soleil
couchant, parlait à l’âme comme les voix mystérieuses des ballades
allemandes.
Le lendemain, à six heures du matin, je fus éveillé par un cantique
qu’exécutait, sur la tour de la _Stiftskirche_, un orchestre
d’instruments à vent. A neuf heures, le cortége officiel se groupait
devant l’Université et se dirigeait avec lenteur vers la place Uhland,
décorée d’une forêt de mâts et de drapeaux. Au centre, la statue de
bronze, recouverte d’un voile gris, dessinait vaguement sous les plis de
l’enveloppe ses formes puissantes. On connaît le programme invariable de
ces sortes de cérémonies, et je ne le décrirai pas en détail. Il suffira
de dire qu’après la cantate obligée et un interminable discours du
professeur Kœstlin, comme midi sonnait à l’horloge voisine, le voile de
la statue tomba et laissa apparaître dans un rayon de soleil le visage
robuste du poëte, avec son large front, son expression rêveuse,
énergique et simple. Le canon tonne, les fanfares éclatent, mêlées aux
acclamations de la foule, et les cloches elles-mêmes saluent à toutes
volées le _barde_ populaire de la Souabe.
Deux choses m’ont surtout frappé dans cette fête, que j’ai curieusement
suivie, dissimulé dans les rangs des plus humbles spectateurs, entre de
vénérables bourgeois aux chapeaux d’immense envergure et des jeunes
filles aux jupons courts et aux nattes blondes pendant jusqu’aux pieds.
La première, c’est le caractère démocratique et, par certains côtés,
anti-prussien, qu’elle a revêtu. Ce n’était pas le drapeau de l’empire
allemand, tel que l’a fait M. de Bismarck, qui flottait autour de la
statue du poëte libéral et patriote, chantre du vieux droit, membre du
parlement de Francfort; et l’après-midi, pendant la fête intime et
populaire qui suivit les cérémonies officielles, le fils d’un autre
poëte souabe, de Karl Mayer, intime ami et collègue d’Uhland, dans un
discours prononcé en plein air, se demandant ce que celui-ci eût pensé
des événements accomplis depuis 1866 et du nouvel empire d’Allemagne, ne
craignit pas de répondre que sa conscience eût refusé de s’y rallier.
Mais ce qui m’a frappé plus encore, c’est la vénération et l’amour de
tout ce peuple pour le héros de la fête. On sentait que tous l’avaient
lu, que tous le connaissaient, le savaient par cœur. Le soir, dans les
brasseries, par les rues, on n’entendait que des chœurs chantant le
_Wurtemberg_, la _Nouvelle Muse_, _En avant!_ le _Droit domestique_, ou
quelqu’une de ces _chansons à boire_ dont il a fait le cadre des plus
nobles pensées. C’est là que j’ai vu et senti pour la première fois
l’action exercée en Allemagne par les poëtes, surtout par les poëtes
lyriques. Ils ne s’adressent pas seulement aux lettrés; avec l’élite ils
ont conquis la foule. Là-bas, la poésie, aidée par la musique, se mêle à
la vie nationale d’une façon bien autrement étroite et profonde que chez
nous. Elle a des chants pour tous les besoins, pour tous les sentiments
et toutes les idées qui font battre le cœur humain, pour tous les âges
et toutes les conditions. Même lorsqu’elle aborde les genres les plus
naïfs et le ton le plus familier, son inspiration est grave, patriotique
et religieuse. En écoutant les romances d’Uhland dans les brasseries de
Tubingue, je ne pouvais m’empêcher de songer avec quelque honte à ce
qu’on chantait à la même heure dans les cabarets français, et j’ai
compris alors le rôle des poëtes dans l’histoire moderne de l’Allemagne,
depuis les plus grands jusqu’aux plus petits: de Schiller à Maurice
Arndt et à Théodore Kœrner, de Kœrner à Uhland, d’Uhland à Karl Wilhem,
l’auteur de la _Garde sur le Rhin_, dont les strophes guerrières, comme
autrefois celles de la _Chanson de l’épée_ et des _Chasseurs noirs_, ont
si furieusement sonné la charge contre la France.
Munich, 16-20 juillet.
J’ai fait mon entrée à Munich par le crépuscule et par une pluie
battante, la première qui tombât depuis mon entrée en Allemagne: c’est
bien là, je l’ai compris dès le lendemain, l’aspect sous lequel il faut
voir Munich. La pluie et les teintes crépusculaires conviennent
parfaitement aux longues et sévères perspectives, à l’aspect solennel et
triste de cette ville que le Prussien libéré Henri Heine ne pouvait
entendre appeler l’Athènes du Nord sans éprouver des crispations de
nerfs. Tandis que la voiture m’emporte à l’hôtel, j’entrevois vaguement,
à travers la vitre couverte d’une buée grisâtre, des palais badigeonnés
de jaune, des arcs de triomphe, des portiques, des colonnades, des
squares plantés d’arbres et de bronzes, du gothique moderne, des églises
Renaissance, des dômes, des tours, des statues rangées en file, et un
obélisque. Cela m’apparaît comme un rêve, et il me semble que je vois
défiler devant moi les ombres de dix villes évoquées par mon souvenir.
Singulière capitale! elle est composée de pièces et de morceaux, comme
une mosaïque. Rien n’y est venu d’un jet et n’y a naturellement poussé.
C’est là, décidément, le caractère de beaucoup de villes allemandes,
dont la physionomie offre je ne sais quoi de pédantesque et de compassé,
et ressemble à un devoir universitaire, quand ce n’est pas à un
_pensum_. Mais aucune n’offre ce caractère au même degré que Munich, le
type le plus complet, le plus achevé, de la ville artificielle. Tout y
sent l’effort, la combinaison laborieuse et savante, l’érudition et
l’imitation. Vous diriez qu’elle a été mise au concours pour le prix de
Rome. On a voulu qu’elle contînt des échantillons de tous les genres, de
tous les styles, de toutes les époques. C’est un recueil de pastiches
académiques. Qui pourrait en compter les palais et les statues? Mais
l’impression qui s’en dégage a je ne sais quoi de glacial: quoique
Munich compte plus de 180,000 habitants, le silence et la solitude
règnent autour de ces édifices, construits pour la plupart dans la
partie nouvelle de la ville, où le mouvement de la foule ne répond pas
encore au nombre et à l’importance des monuments.
Depuis plus de deux siècles, tous les souverains de la Bavière ont mis
leur gloire à se dépasser l’un l’autre dans la voie des embellissements.
Maximilien Ier, contemporain de Henri IV et de Louis XIII, avait déjà
tant fait pour sa capitale, que Gustave-Adolphe, émerveillé de trouver
une ville si magnifique au milieu d’une si pauvre campagne, s’écriait,
en une métaphore qui sent son roi batailleur: «C’est une selle d’or sur
un cheval maigre.» Munich n’avait pas alors à ses portes cette immense
promenade qu’on appelle le jardin anglais, demi-parc, sillonné par les
bras de l’Isar et dont le lac semble habité par les ondines de Gœthe et
de Schiller. Les deux successeurs de Maximilien continuèrent activement
l’œuvre commencée, et après eux, le roi Louis Ier redoubla de zèle et de
magnificence.
Le roi Louis avait l’imagination haute et le goût porté vers le grand.
Passionné pour toutes les formes de l’art, qu’il cultivait lui-même avec
quelque succès, et nourrissant la noble ambition de ressusciter en lui
ces princes de la Renaissance qui ont attaché leur nom au seizième
siècle, il se mit à orner Munich avec pompe, à en faire une ville
auguste, quelque chose comme une tragédie classique, avec des intermèdes
romantiques et nationaux. Non content d’emprunter à la Grèce son
architecture pour élever l’ancienne et la nouvelle Pinacothèque, la
Glyptothèque et les Propylées, il lui emprunte sa langue pour les
baptiser. Puis viennent le Siegesthor, élevé sur le modèle de l’arc de
Constantin; le Festsaalbau, sur le patron des palais vénitiens; le
Ministère de la guerre, la Bibliothèque, l’Institut des aveugles, le
Feldherrnhalle, transplantés de Florence à Munich; le Kœnigsbau,
reproduction du palais Pitti; l’Université, dans le style italien du
moyen âge; enfin, les quatre églises, qui reproduisent avec une
perfection étonnante et une merveilleuse précision les grandes époques
de l’architecture religieuse étudiée dans ses types les plus
irréprochables et les plus caractérisés, depuis la basilique romaine de
Saint-Boniface jusqu’au style ogival le plus pur, tel qu’on peut aller
le contempler à Notre-Dame de Bon-Secours.
J’oubliais la Ruhmeshalle, c’est-à-dire, en français, le _Temple de la
gloire_. Le nom est germain mais le monument est dorique. Sur une
colline qui domine la ville, derrière la statue colossale de la
_Bavaria_, appuyée sur son lion, et levant à vingt ou vingt-cinq mètres
de haut sa main armée d’une couronne, au sommet d’un escalier de
cinquante marches qui lui sert de piédestal, se développe un portique
ouvert, flanqué de deux grands pavillons. La Ruhmeshalle est le pendant
du Walhalla de Ratisbonne, dû également à l’imagination grandiose du roi
Louis Ier; mais elle a un caractère moins mythologique et aussi moins
universel. Consacrée exclusivement aux gloires de la Bavière, elle
renferme environ quatre-vingts bustes d’hommes illustres. C’est
beaucoup, et si l’on y regardait de près, il faudrait sans doute en
rabattre. Mais sachons gré au vieux roi de s’être borné à des bustes,
lorsqu’il pouvait aller jusqu’aux statues. Remarquons aussi, comme
circonstance atténuante, si ces hyperboles de l’orgueil national avaient
besoin d’excuse, que la _Bavaria_ tourne le dos aux demi-dieux du
Temple, suspendant ainsi sur le vide la couronne qui semblait destinée à
leurs têtes.
Après l’abdication du roi Louis, son fils Maximilien II, élève de
Schelling, continua la série des échantillons paternels. Pendant les
seize ans de son règne, il construisit avec ardeur, avec fièvre, comme
s’il prenait à tâche d’effacer la renommée de son père, qui l’avait
toute sa vie tenu éloigné des affaires publiques. Maximilien était un
philosophe: parmi tous les monuments qu’on lui doit, il ne se trouve pas
une église. Il avait peut-être l’érudition du roi Louis, et une ambition
plus grande encore, mais il n’en avait ni le goût, ni l’amour sincère de
l’art et des artistes. On eût dit qu’il bâtissait pour bâtir, sans autre
but que d’attacher précipitamment le souvenir de son règne à tous les
coins de sa capitale. On peut étudier le produit-type de cette activité
stérile dans la rue qui porte son nom: elle est superbe, large de cent
vingt pas, longue de seize cents, bordée de belles maisons, d’élégants
magasins, et de deux magnifiques monuments dans le style gothique de
l’Italie, qui se font vis-à-vis; mais elle ne conduit à rien, et elle se
ferme par un édifice aux vastes proportions, richement décoré, tout
éclatant de peintures, dont aucun habitant de Munich n’a pu me dire la
destination précise. Les _Guides_ prétendent qu’il a pour but «de
recevoir gratuitement, jusqu’à la fin de leurs études, de jeunes
Bavarois qui se distinguent par un talent éminent, et qui comptent se
vouer au service de l’État, à quelque classe de la société qu’ils
appartiennent», ce qui est une explication un peu vague; mais je crois
être plus dans le vrai en disant qu’il est destiné tout simplement à
bien clore la perspective. C’est un décor, comme les deux tiers des
monuments de Munich.
La capitale de la Bavière est un grand musée. Elle a autant de statues
sur ses places et de tableaux dans ses édifices qu’elle en montre au
visiteur dans sa Glyptothèque et ses deux Pinacothèques. Je ne sais s’il
existe au monde, même en Italie, une ville plus envahie par les
peintres. A mesure que le bon roi Louis bâtissait son poëme de pierre,
il le livrait page par page à l’armée d’artistes qu’il avait groupés
autour de lui, dont il s’était fait le Mécène et l’ami. Ils y ont écrit
cent mille pieds carrés de peintures. Tandis que L. de Klenze, Gartner,
Ohlmuller et Ziebland élevaient les palais et les églises; tandis que
Schwanthaler, Widnmann et vingt autres dressaient sur leurs piédestaux
un peuple de statues, Cornélius, H. de Hess, Schnorr, Veit, Vogel,
Schraudolph, faisaient revivre sur les murs, dans les tympans et les
frises, et jusque sous les arcades en plein air du Hofgarten, les grands
souvenirs de l’histoire et les symboles sacrés de la religion. Noble
école à l’émulation féconde qui ne sut pas toujours, sans doute,
s’égaler à son rêve, mais qui ne s’égara jamais qu’à la poursuite de
l’idéal; dépourvue d’originalité puissante et de force créatrice, mais
abondamment pourvue de science, de profondeur et d’élévation, et qui
mérite toujours d’être louée pour son effort, même lorsqu’elle échoue.
C’est avec une liste civile inférieure à cinq millions que le roi Louis
remplit, pendant vingt-trois ans, ce rôle de Médicis. Ah! je conçois le
culte qu’avaient voué les artistes à ce souverain, qui ne se bornait pas
à les protéger, à leur faire des commandes et à les bien payer, mais qui
les aimait, s’intéressait à leurs œuvres et était capable de les
comprendre, qui venait les voir dans leurs ateliers et sur leurs
échafaudages, qui vivait avec eux sur le pied d’une familiarité cordiale
et économisait sur sa table pour ne pas économiser sur ses tableaux. Une
ville entière à illustrer comme une page blanche: jamais ils ne
s’étaient vus à pareille fête! Aussi quel élan, quelle ardeur et quelle
reconnaissance! Il y a deux rois à Munich: Cornelius, dont les tableaux
sont partout, et Louis Ier, dont la figure revient dans tous les
tableaux. Les _Loges_ de l’ancienne Pinacothèque nous montrent celui-ci
conduit par un génie vers le chœur des artistes et des poëtes. Dans les
fresques qui décorent les murs de la nouvelle, sa figure maigre et sa
fine barbe blonde apparaissent fréquemment au milieu des peintres et des
sculpteurs occupés à exécuter ses ordres. Cornelius l’a placé, dans sa
grande composition du _Jugement dernier_, à l’église Saint-Louis, parmi
les bienheureux dont un ange dirige le vol vers le ciel, et cela ne
ressemble ni à une flatterie servile, ni à un sacrilége. Quand on a vu
Munich, ses musées et ses monuments, on comprend que le souvenir du
vieux roi y soit resté populaire, en dépit de Lola Montès et de la
Révolution de 1848.
Mais c’est fini maintenant. Sans rompre absolument avec la tradition, le
roi actuel l’a du moins suspendue: il s’est laissé accaparer tout entier
par la musique de l’avenir. De la vieille école de Munich, il ne reste
qu’une épave, Guillaume de Kaulbach; et Kaulbach, protestant, sectaire
presque fanatique, animé contre la papauté, qu’il a poursuivie de plates
caricatures, des haines du seizième siècle, n’est pas homme à maintenir
dans la voie qui a fait sa gloire l’école, essentiellement religieuse et
catholique, dont il est maintenant le chef. Aussi, malgré Piloty et
quelques autres, est-elle descendue des sommets pour se disperser dans
les petits sentiers de la peinture de genre.
S’il faut en croire les doléances des vieux Bavarois, ce n’est pas
seulement l’art qui est en décadence à Munich. Tout se tient, tout a
dévié, tout s’est stérilisé sous des influences nouvelles, et la
nomination du protestant Kaulbach à la direction de l’Académie a son
pendant et son explication dans les élections des magistrats municipaux.
Cette ville, qui fut longtemps une des plus catholiques de l’Europe, est
entre les mains des Juifs, et, par eux, dans celles des libres penseurs.
La jeune Bavière émancipée échappe de plus en plus à la tutelle morale
des anciens. A toute heure du jour et à tout jour de la semaine, les
églises sont encore fréquentées, et il est rare d’y entrer sans y voir
des fidèles priant avec dévotion; mais ce sont des personnes d’âge mûr
ou des gens du peuple. La France a eu longtemps deux préjugés sur les
vertus de l’Allemagne, qui ne résistent pas bien longtemps à un voyage
dans ce pays: nous croyions à son amour pour la famille et pour l’étude.
C’est un bruit qu’elle faisait courir, et nous avions la naïveté de la
prendre au mot:
«--Ah! Monsieur, me disait en hochant la tête un ancien que je sondais
là-dessus, la brasserie, voilà le foyer domestique des Allemands. Et
quant à la science, j’en puis mieux parler encore, en ma qualité de
professeur à l’Académie. Où voulez-vous qu’ils en prennent, puisqu’ils
passent tout leur temps à entendre de la musique, à fumer et à boire de
la bière?»
En effet, dans cette ville encombrée d’édifices grecs, la brasserie est
le vrai monument local, et elle n’a rien de grec; mais la bière de
Bavière, qui ne le sait? est une bière attique. La plupart et les plus
célèbres de ces établissements sont des caves, éclairées en plein jour,
où les garçons roulent des barriques entre les jambes des buveurs, où
l’on boit sur des bancs et sur des tonneaux, où l’on va soi-même faire
remplir sa cruche au comptoir après l’avoir rincée de ses propres mains.
Serrés les uns contre les autres, et tous les rangs confondus, graves
comme des fantômes dans la demi-obscurité du sanctuaire, les Bavarois
savourent la liqueur blonde avec le recueillement qui sied à cet
exercice national. Au milieu du murmure discret des conversations, on
n’entend que le bruit des fourchettes piquant le jambon, des couteaux
pelant les raves qui font boire, et des couvercles d’étain retombant sur
la chope après chaque lampée. On y étouffe; tant mieux: cela donne soif.
La seule gaieté de ces lieux ténébreux, c’est le feuillage et les fleurs
dont ils sont souvent décorés. Munich est la ville des fleurs: le jour
de la Fête-Dieu, dont la procession se célèbre en grande pompe, précédée
par les corps de métier, les confréries, les instituts, les écoles,
suivie par le roi et les princes, les ministres, les grands dignitaires,
le corps diplomatique, les autorités militaires et judiciaires,
l’état-major, l’université, les académies, la municipalité, etc., etc.,
toutes les rues sont tapissées d’arbustes, de fleurs et de feuillages,
de draperies et de tableaux. On dirait que le voisinage de l’Italie,
dont Munich est la plus rapprochée de toutes les villes de l’Allemagne
proprement dite, n’a pas été sans influence sur ses mœurs et ses goûts,
comme sur son art.
La bière est la grande affaire des Munichois. Elle a ses variétés comme
le vin, et les gourmets savent en apprécier toutes les nuances. Les uns
se contentent de la bière ordinaire; les autres n’admettent que
l’_export bier_. En été, la mode est d’aller s’installer à la porte des
grandes caves situées autour de la ville, sous l’ombrage des tilleuls ou
des noyers. Pendant le mois de mai et dans l’octave de la Fête-Dieu, on
assiége le _Bock-Keller_, pour y boire une bière très-forte, fabriquée
avec beaucoup d’orge et peu de houblon; et dans la première quinzaine
d’avril, les amateurs se consacrent tout entiers à la dégustation du
_Salvator bier_, un nectar digne des dieux (des dieux scandinaves), mais
qui, malheureusement, dure à peine autant que les lilas. Chaque soir,
dans la ville même, s’ouvrent des jardins publics où l’on vient dîner et
boire aux sons d’un orchestre. Cet orchestre est généralement militaire.
J’ai vu des soldats faire danser _les jeunesses_; j’en ai même vu
recevoir l’argent à l’entrée du jardin annexé au Café anglais. Cela ne
choque personne ici.
Lorsque je suis arrivé à Munich, il n’y était question, dans les
brasseries comme ailleurs, que de la Spitzeder. Les petits journaux
publiaient sa caricature; on voyait sa biographie aux étalages des
libraires, et l’un des théâtres de la ville jouait une pièce en cinq
actes dont elle était le principal personnage et qui portait son nom.
Qu’était-ce donc que la Spitzeder? La Spitzeder était une actrice,
encore jeune et charmante, fort aimée des Bavarois, mais qui, après
avoir remporté bien des succès sur la scène, voulut, sentant l’âge et la
fatigue approcher, encouragée d’ailleurs par de nombreux et éclatants
exemples, en remporter de plus solides sur un autre théâtre. En
conséquence, elle monta à Munich une grande maison de banque, et fit une
concurrence désastreuse aux usuriers, qui dévorent comme une lèpre la
capitale de la Bavière. On m’a expliqué le genre d’opérations fabuleuses
auxquelles se livrait la Spitzeder, mais j’ai le malheur de n’avoir
point la tête mathématique, et je l’ai oubliée. Toujours est-il que les
Juifs, furieux de cette invasion dans leurs bénéfices, s’étaient mis à
crier si fort que la justice voulut vérifier les comptes de la
comédienne transformée en banquière, saisit ses livres et la jeta
elle-même en prison. Cette affaire, grosse de plusieurs millions de
florins, se compliquait encore de je ne sais quelles questions
politiques et religieuses; elle passionnait tout le monde, et bien des
gens prétendaient que la justice, puisqu’elle avait commencé, eût dû
aller jusqu’au bout, et achever de balayer l’étable d’Augias en faisant
une descente chez les dénonciateurs après avoir mis la dénoncée sous les
verrous.
En revanche, on ne soufflait mot des Vieux-Catholiques, dont je
m’attendais à entendre prononcer le nom à chaque pas. Munich, patrie du
Chanoine Doëllinger, a été le point de départ du vieux-catholicisme, et
il semble qu’il eût dû en rester le centre: je ne l’y croyais pas
enterré sous une couche d’indifférence aussi profonde et aussi
méprisante.--Il n’y possède qu’une chapelle mesquine et délabrée,
ouverte une heure par semaine et dont j’eus grand’peine, en interrogeant
vingt personnes, sur lesquelles dix-neuf ignoraient absolument de quoi
je voulais parler, à me faire enseigner le chemin.
Vienne, 21 et 22 juillet.
J’avais rêvé d’abord de descendre de Munich à Innsbruck, et de parcourir
pendant quelques jours les vallées et les glaciers du Tyrol, puis de
gagner Pesth par le lac Balaton, et de m’acheminer de là sur Vienne.
Mais, hélas! c’était bien un rêve. En le faisant, j’avais oublié qu’au
journaliste en vacance, aussi bien qu’au vieillard de la Fontaine, sont
interdits le long espoir et les vastes pensées. Un chroniqueur a ses
échéances, comme un négociant: il faut, comme lui, qu’il fasse honneur à
sa signature, et chaque heure qui sonne lui crie: «Esclave, souviens-toi
que ton temps est compté.»
Je pris donc à Munich un billet direct pour la capitale de l’Autriche.
Le trajet est long, mais je m’embarquais le soir; la nuit promettait
d’être douce, les wagons allemands sont bien capitonnés, et j’espérais
dormir du sommeil du juste, depuis les bords de l’Isar jusqu’aux rives
du Danube. Morphée accueillit ma prière et, sauf un intermède assez
court, à Simbach, causé par la visite très-bénigne de la douane
autrichienne, autrefois si féroce, me berça dans ses bras jusqu’aux
approches de Vienne.
Vers huit heures du matin, s’il m’en souvient bien, je débarquais à la
gare de l’Ouest. Muni de mes valises portatives, je cours à un
_confortable_ (voiture attelée d’un seul cheval), puis à un autre, puis
à un autre encore, partout accueilli par le même signe de tête négatif,
qui me force de recommencer ma course sans plus de succès. Et cependant
je voyais défiler devant la gare tout l’immense cortége des voitures,
cueillant chacune un voyageur au passage, et s’éloignant aussitôt. Je
finis par comprendre qu’une ordonnance de police interdit sans doute aux
cochers de devancer leur tour, et qu’on est obligé de respecter les
droits acquis à ceux des premières places. Mais pendant cette réflexion
la file s’était épuisée, et je restai seul sous le vestibule avec le
commissionnaire qui venait de mettre d’office la main sur mes bagages.
Tandis que nous cherchions du regard une voiture à l’horizon, un
personnage fumant un londrès dans un porte-cigare en écume de mer, et
mis comme un notable commerçant, s’approche de mon commissionnaire et
engage la conversation avec lui; puis, m’adressant la parole en un
baragouin international:
«Vous n’avez pas de voiture, Monsieur? Où allez-vous?
--A l’hôtel X.
--Hôtel X? Fermé. Choléra, fit le commissionnaire.
--Mais non, mais non, pas du tout, dit le notable commerçant, en
haussant les épaules.»
Depuis mon entrée en Allemagne, ce mot de choléra retentissait sans
cesse d’une façon désagréable à mes oreilles, sans qu’il m’eût été
possible jusqu’alors de savoir au juste si le fléau était ou n’était pas
à Vienne. «Il y est, disaient les uns, et il y sévit rudement. J’ai un
ami, arrivé d’hier, qui a quitté la ville pour cette cause. On a même dû
fermer un grand hôtel, où six voyageurs venaient de mourir dans la même
journée. (Était-ce justement sur cet hôtel que j’avais fixé mon
choix?)--Il n’y est nullement, disaient les autres; mon frère, qui est
membre du jury, me l’écrivait encore ce matin.--Si les Viennois le
nient, c’est pour ne pas nuire à leur Exposition.--Ce sont les journaux
prussiens qui font courir ces faux bruits, dans leur jalousie contre
l’Autriche.» On voit que l’incertitude continuait à Vienne même.
«La preuve qu’il n’est pas fermé, c’est que j’y vais, reprit le notable
commerçant. Voulez-vous venir avec moi?
--Voulez-vous aller avec Monsieur? répéta le commissionnaire, comme un
écho.
--Bien volontiers, fis-je innocemment, prenant cette obligeante personne
pour un compagnon de voyage que le ciel m’envoyait.
--Je vais chercher la voiture, dit-il.»
Et il disparut. Un instant après, il revenait avec un coupé, mais sur le
siége et le fouet en main, faisant piaffer et caracoler ses deux
chevaux. Mon notable commerçant était un cocher! Je dissimulai
machiavéliquement ma stupéfaction.
«Donnez un demi-florin à ce brave homme, ajouta négligemment ce cocher
magnifique. C’est assez.»
Et la voiture partit, en filant comme une flèche. On eût vraiment dit un
équipage attelé de pur-sang. Le cocher semblait prendre plaisir à
passer, sans ralentir sa course, à travers les enchevêtrements les plus
compliqués, et à raser les roues de ses confrères, pour m’éblouir par
son habileté. Mais je remarquai bien vite que les autres fiacres
menaient le même train. Cette allure à toutes brides contraste
étrangement avec la démarche nonchalante de la plupart des piétons.
Évidemment, les cochers viennois, à qui les mélancoliques haridelles de
nos fiacres feraient horreur ou pitié, mettent leur amour-propre à se
dépasser les uns les autres, en se frôlant du plus près possible sans
s’accrocher.
Tandis que nous roulions ainsi par la Mariahilfer-strasse et le long du
Ring, j’avais ouvert mon _Joanne_, et je méditais avec une attention
inquiète le passage suivant:
«Les cochers de Vienne sont renommés pour leur habileté à conduire, mais
ils sont généralement grossiers, et cherchent volontiers à _mettre
dedans_ l’étranger (hum!). Aussi fera-t-on bien de convenir du prix à
l’avance (Il est bien temps!). En cas de contestation, il ne faut pas
craindre de les conduire au bureau de police, Tuchlauben, 4 (Diable!).»
Suivait le tarif: tant pour les _confortables_, tant pour les fiacres,
tant pour l’intérieur des lignes, tant pour l’extérieur. On s’y perd.
J’achevais de m’instruire tant bien que mal, juste au moment où la
voiture débouchait devant la porte de l’hôtel, vis-à-vis la gare du
Nord, qui, avec ses grosses tours massives, ressemble à une forteresse
féodale, et j’avais cru comprendre que je devais un florin, ce qui me
semblait un peu cher; mais à Vienne et en temps d’Exposition, il faut se
résigner aux sacrifices.
«Payez le cocher, dis-je au garçon, en lui donnant un florin et vingt
kreutzers.
--Monsieur, si vous l’avez pris à une gare, vous lui devez deux florins,
cinquante kreutzers. En outre, il y a les colis et le pourboire.»
Mon superbe cocher était descendu; et, tout en achevant son cigare
couronné d’une pyramide de cendre blanche, tendait discrètement la main.
Je sentis qu’il fallait payer sans discussion ma première école, et j’y
déposai d’abord un thaler (3 fr. 75), puis un florin (le florin
d’Autriche est de 2 fr. 50). La main ne se retira pas. J’ajoutai un
demi-florin: la main restait toujours tendue, mais le garçon me
protégea:
«C’est bien maintenant, me souffla-t-il à l’oreille.»
Et le cocher remonta sur son siége, sans compromettre sa dignité par le
moindre remercîment.
«On me disait à la gare, fis-je au portier, que votre hôtel était fermé.
--Quelle calomnie, Monsieur. Fermé! et pourquoi? Parce qu’un voyageur
est arrivé de Prague, l’autre soir, déjà malade, et s’est mis à boire
coup sur coup deux carafes d’eau. Il est mort dans la nuit, c’est vrai;
mais à qui la faute?
--A lui, évidemment.
--Figurez-vous, reprend le portier, en s’adressant à un gros homme qui
s’approche de nous, qu’on a dit à monsieur que le choléra est dans
l’hôtel.
--Les imbéciles! s’écrie le gros homme, en devenant cramoisi
d’indignation. Parce que la semaine dernière, une dame venant de
Salzbourg, et exténuée par la chaleur...
--Très-bien! Me voici rassuré. Vous avez des chambres à un florin?
--Oh! non, Monsieur, nous n’avons pas cela à Vienne. Les moindres sont
de trois florins.
--Cependant j’avais vu dans un journal de Paris...
--Oui, je sais. Mais c’est une erreur que le correspondant du journal a
commise, par bienveillance pour nous. Nous l’avons prié de la rectifier,
et il nous a promis de le faire,--à la première occasion.»
Après l’Exposition, sans doute.
«Très-bien, très-bien. Et à quel étage ces chambres?
--Au quatrième. Mais il y a un ascenseur.
--Eh bien, montons, dis-je, en faisant bonne contenance jusqu’au bout.»
En un clin d’œil, l’ascenseur me transporte au sommet des cent trente
marches qui composent les quatre étages de cet immense caravansérail.
Tout au fond d’un interminable corridor, on m’ouvre la porte d’une
chambre assez vaste, et très-convenablement meublée. De là, comme du
sommet du Righi, je puis assister au lever du soleil. Deux fenêtres
doubles, suivant l’usage des maisons viennoises, ouvrent sur des
pelouses malingres, pelées et lépreuses, où sèchent quelques linges
suspendus à deux cordes. C’est la campagne étiolée qui touche aux
grandes villes, la nature telle qu’on la rencontre à Ivry ou à Pantin.
Voici sur ma porte le tarif approuvé par la municipalité, qui l’a
revêtu de sa griffe: Chambre, 3 florins; service, 50 kreutzers (1 fr.
25); bougie, 30 kreutzers. Il y en a deux dans chaque chambre, et si
vous allumez la seconde pour y voir un peu plus clair, le prix est
naturellement doublé. On le double même si vous ne l’allumez pas, mais
vous êtes libre de réclamer.
«A quelle heure la table d’hôte? demandai-je au garçon qui m’a
accompagné.
--Nous n’en avons pas, Monsieur. A Vienne, on mange à la carte, dans le
restaurant annexé à l’hôtel.»
Nouvelle preuve du sens pratique qui distingue les Viennois dans
l’exploitation du voyageur. Ce système, aussi simple qu’ingénieux, a le
triple avantage de déblayer la comptabilité de l’hôtel, de tripler ou de
quadrupler la dépense de la table, et d’assurer aux garçons des
pourboires qui se répètent deux et trois fois par jour. J’ai gardé la
note de mon premier déjeuner--un festin qu’on payerait trente-cinq sous
au Palais-Royal. Malgré la vulgarité de ces détails, je les donne ici
pour l’instruction de mes lecteurs, et parce qu’ils se rattachent à des
observations d’un plus haut intérêt sur les mœurs, le caractère et le
genre de vie des Viennois.
Pain 6 kr.
Bifteck aux pommes 1 fl. 25
Omelette » 90
Fraises » 80
Demi-bouteille 1 »
-------------
Total 4 fl. 01 kr.
Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs,
de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France
est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne
devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix
très-modérés.
J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève
à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine
au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de
l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue,
très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la
capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île
centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne,
sur les autres par des boulevards et des promenades,--et d’immenses
faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.
Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui
donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a
été longtemps toute la ville à elle seule; mais, à l’inverse de Londres
et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de
l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des
établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de
Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues
étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de
vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore
des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à
pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là
s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles,
des places ornées de fontaines, de colonnes et d’_ex-voto_ bizarres. Les
cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville
semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les
domine de sa masse imposante et sombre.
Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses
fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes
parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que
le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze
ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en
comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des
entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour
ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol
disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de
maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les
Juifs y pullulent: ils ont la main partout, sur la presse, dans les
administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle
financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre
d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le
bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui
n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine,
par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le
déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de
l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de
l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de
savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie
offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement
lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il
contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne; car on
s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au
vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la
respectable pièce d’un florin.
Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est
temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par
un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de
Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et
presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous
les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels,
de cafés, de jardins publics et de magasins «à l’instar de Paris.» Les
gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de
monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense
étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux; le
grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes,
décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une
collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement;
enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique
de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de
1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu
d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne
marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas
très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le
mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial,
particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de
constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de
maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes
compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.
Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à
travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés
et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des
boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en
rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de
communication, comme le Prater-strasse, on en compte une demi-douzaine à
la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles
rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit
beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait
de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop
hâtives.
La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle
de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale.
Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement
perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier
genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le
cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en
communication toutes ses gares et toutes ses _lignes_, comme on appelle
ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité
extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les
voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et
à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de
fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils
qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage
libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois
complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur
leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond,
s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à
l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de
voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des
grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.
Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand: peu de
français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de
costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y
montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les
rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent
fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus
gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les
toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord,
comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes.
On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de
l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce
teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les
nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la
première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de
bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait
absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est
dans la Viennoise que je le découvrirais: sa beauté, sa démarche, sa
toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie
dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment
ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.
Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené
sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes:
on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être
rangée. Il est temps de rentrer. A demain.