1873.
La chronique est la très-humble servante de l’actualité, qu’elle doit
suivre et traquer partout. Semblable au chasseur diligent de la ballade,
il faut que le chroniqueur, l’œil à l’affût et l’oreille aux aguets,
soit toujours par monts et par vaux, prêt à s’élancer sur sa proie
partout où elle se montre. Le mot de Mahomet semble fait tout exprès
pour lui servir de devise, et quand la montagne ne vient pas à lui,
c’est à lui d’aller à la montagne.
Voilà pourquoi, profitant des loisirs de l’été, où les événements font
relâche comme les théâtres et prennent leurs vacances comme les
écoliers, je suis allé chercher jusqu’à Vienne l’actualité qui me fuyait
à Paris. Malgré bien des mécomptes et des avortements, le grand fait de
la saison présente est l’Exposition internationale universelle ouverte
le 1er mai dernier dans la capitale de l’Autriche, et qui se fermera le
31 octobre prochain. Permettez-moi, lecteur, de vous y conduire, ou du
moins de vous mener jusqu’à la porte. Nous en examinerons ensemble les
approches et les dehors, et je laisserai volontiers à un autre le soin
de vous faire franchir le seuil et de vous guider à travers les
innombrables et fatigantes richesses de la Welt-Austellung. Grâce aux
chemins de fer, Vienne est, pour ainsi dire, dans la banlieue de Paris.
C’est l’affaire de trente-six heures, comme jadis pour aller à Épernay.
Mais j’ai suivi le chemin des écoliers. En voyage, j’aime beaucoup à
prendre le plus long pour arriver au but, et à exécuter des variations
et des fugues en zigzags sur la ligne droite, qui est pour les géomètres
le plus court, mais pour les touristes le plus ennuyeux chemin d’un
point à un autre.
Que le lecteur se rassure: je ne l’arrêterai pas à chaque étape. Il y a
longtemps, je le sais, que l’Allemagne est découverte. Il me permettra
de négliger les pierres pour les hommes, l’histoire pour la chronique,
et même, après avoir passé, sans détourner la tête, devant des monuments
recommandés solennellement à l’admiration des badauds par tous les
cicerone, de m’amuser, au prochain sentier, à courir après les papillons
et à cueillir la noisette.
Strasbourg, 5 et 6 juillet.
Je suis parti de Paris par le train de huit heures trente-cinq du soir,
et n’ai fait qu’une traite et qu’un somme jusqu’à Avricourt. Il y a
trois ans, Avricourt était une station insignifiante, qui passait
inaperçue pour la plupart des voyageurs. Il n’en est plus ainsi
maintenant: le démembrement de la France l’a élevé au rang de station
frontière, et ce village est devenu aussi célèbre parmi les voyageurs de
la ligne de l’Est qu’il était autrefois inconnu.
Brusquement et sans préparation, on se trouve en terre prussienne. Même
en y mettant la plus mauvaise volonté du monde, il est impossible de ne
pas s’en apercevoir tout de suite. D’abord, on vous fait descendre pour
la visite des bagages, et pendant ce temps, les employés français ont
cédé la place aux Allemands. Le rauque coassement des grenouilles du
Rhin offusque nos oreilles de toutes parts. Les quais sont envahis par
l’uniforme des employés prussiens; une sentinelle allemande se promène
l’arme au bras devant la gare en planches, et le drapeau tricolore--mais
où le noir, hélas! a remplacé le bleu, comme un signe de deuil--flotte
au-dessus de la porte. Il n’est pas jusqu’à l’heure qui ne change
aussitôt: il faut régler sa montre sur les horloges de Berlin et
l’avancer de vingt-cinq minutes.
J’aborde un employé aux moustaches formidables, à la parole impérieuse,
qui marche avec toutes les allures d’un officier supérieur:
--Monsieur, à quelle heure serons-nous à Strasbourg?
Il me répond d’une voix bourrue:
--_Hier man spricht Deutsch._
Je m’approche du guichet et je présente un billet de vingt francs à
l’employé, qui secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite,
en me disant: «nein, nein.» Mais il accepte un napoléon, et me passe en
retour, avec mon billet, une foule de ces affreuses petites pièces
blanchâtres, à l’effigie effacée, qui représentent des kreutzers ou des
groschens. On remonte en voiture. Quelques minutes après, le train
s’arrête devant une station encombrée de longues files de wagons sur
lesquels se lit en grosses lettres: _Elsass-Lothringen_.
«Réchicourt-le-Château», me dit mon Livret-Chaix.--«Rixingen», me crient
en même temps l’employé et l’inscription de la gare. Non, il n’y a
vraiment pas moyen d’oublier que l’on est en Prusse.
En approchant de Strasbourg, on voit se dessiner à droite et à gauche
les silhouettes des forts bâtis par les Prussiens pour retenir plus
sûrement les habitants de l’Alsace dans les bras de leurs frères
allemands. La Prusse sait comme nous que Vauban était un grand homme;
mais elle sait aussi--et elle le savait avant de nous l’avoir appris à
nos dépens--qu’on ne résiste pas à des canons fabriqués en l’an 1870
avec des remparts élevés en l’année 1684.
A peine descendu à l’hôtel, je me suis mis à parcourir la ville. La
première impression est navrante. Ce n’est pas seulement parce que tous
les noms des rues, toutes les affiches placardées sur les murs, toutes
les inscriptions sur les monuments, sont en langue allemande, sans même
faire aux vaincus la concession d’une traduction française; ni parce
que, si avidement qu’on tende l’oreille, on entend partout résonner les
syllabes gutturales de cette langue, faite, suivant le proverbe, pour
être parlée aux chevaux. C’est aussi à cause du mouvement de la rue et
de la physionomie des passants. On s’attendait à entrer dans une ville
en deuil: on aperçoit les cafés remplis et les brasseries débordantes.
De toutes parts, quand la nuit tombe, s’élèvent des chansons et des
rires. Les ruelles qui avoisinent mon hôtel s’animent d’un fourmillement
tapageur et joyeux. Je m’endors au son de je ne sais quelles mélodies
allemandes braillées à pleins poumons par les habitués d’un estaminet
voisin, et je m’éveille au bruit d’un cantique allemand, piaulé pendant
une heure par les bambins d’une école primaire située sous mes fenêtres.
Mais bientôt tout s’explique, et cette première impression s’efface. Il
ne faut pas oublier d’abord que Strasbourg, même au temps où il
appartenait de corps et d’âme au vaincu, parlait la langue du vainqueur,
et que c’était en allemand qu’il criait: «Vive la France!» Mais surtout
il ne faut pas perdre de vue que la ville a été dépeuplée par
l’émigration et repeuplée par une véritable invasion prussienne. Seize
mille Strasbourgeois, au minimum, ont quitté leur petite patrie, après
son annexion à la Prusse, pour rester fidèles à la grande, et parmi ces
exilés volontaires, on compte beaucoup d’hommes du peuple: célibataires
qu’aucun lien n’enchaînait au sol, ouvriers qui remplissaient les rues
au sortir de leurs ateliers, et donnaient à la ville une physionomie
toute française sous son enveloppe alsacienne. Ce vide a été plus que
comblé par l’immigration allemande, car le chiffre total de la
population s’est augmenté de quelques milliers. On peut dire que
Strasbourg est submergé par le flot teutonique, qui coule maintenant à
pleins bords dans le lit déserté par le flot français.
Les calculs les plus modestes évaluent à vingt mille le nombre des
Prussiens qui sont venus s’établir à Strasbourg. C’est le quart de la
population totale; c’est plus du tiers, en y joignant la garnison. La
pauvre et prolifique Marche de Brandebourg n’avait garde de négliger une
proie aussi riche. Elle a toujours des nuées d’enfants à placer. Tous
ces besogneux se sont rués à l’assaut du butin, une fois la place
conquise, depuis l’humble marchand en quête d’une clientèle jusqu’au
hobereau en quête d’une place de fonctionnaire. L’immigration prussienne
se compose de trois ou quatre éléments que voici: d’abord, les gens qui
suivent l’armée et en vivent; puis l’administration, avec son personnel
d’employés; enfin les commerçants, si l’on peut appeler ainsi les
marchands de tabac (ils ont triplé à Strasbourg depuis l’annexion) et de
salaisons, de saucisses, de choucroute--_delicatessen_, disent les
Allemands par un mot bien caractéristique, et qui donne envie de
s’écrier avec Molière: «Où diable la _délicatesse_ va-t-elle se nicher?»
Comme on le croira sans peine, la Prusse n’est pas représentée là par
ses échantillons les plus purs. Les chevaliers d’industrie, les
négociants en déconfiture, les personnages ayant une situation à cacher
ou à refaire, abondent dans cette population nomade et interlope, qui
s’est déjà renouvelée deux ou trois fois depuis l’annexion.
Les deux courants coulent à côté l’un de l’autre sans se mêler. Il a
fallu renoncer aux manifestations des premiers temps. Cependant quelques
dames substituent encore à la cocarde qu’elles ne peuvent plus porter de
petits bouquets de fleurs disposées dans l’ordre du drapeau tricolore,
ou habillent leurs fillettes de blanc, avec une ceinture bleue et un
ruban rouge au cou. J’ai vu un équipage élégant attelé de deux chevaux
qui portaient un capuchon rouge à houppes bleues, et frangé de blanc.
Puérilités, soit! Mais qui aurait le courage d’en sourire? Le
patriotisme les ennoblit et les rend touchantes. Regardez aussi aux
vitrines des libraires: les ouvrages, les journaux, les gravures, même
les images d’Épinal que vous y verrez, tout vous parlera de la France et
vous dira qu’on ne l’oublie point. Mais, encore une fois, la
protestation de Strasbourg est surtout dans la dignité silencieuse de
son attitude et le soin qu’elle met à maintenir la distance entre son
ennemi et elle dans la promiscuité forcée de la conquête.
Les traces du siége sont toujours visibles, malgré l’activité avec
laquelle on s’attache à les faire disparaître. Il reste bien des vides à
l’entour de la place de Broglie et le long du faubourg de Pierres, où
les obus n’avaient laissé qu’une seule maison debout. La cathédrale
n’est pas absolument guérie de toutes ses blessures, mais il s’en faut
de peu. On achève de rebâtir le Palais de justice. La préfecture et le
théâtre étalent encore leurs mutilations. La Bibliothèque et le Temple
neuf n’ont pas cessé d’être un monceau de ruines. Sur la place Kléber,
l’Aubette, où étaient installés l’état-major de la garnison et le musée
de peinture, dresse sa façade béante et noircie, derrière laquelle
l’incendie a fait le vide. La statue de bronze qui occupe le centre de
la place est restée debout. On lit toujours sur le piédestal: _A Kléber!
ses frères d’armes, ses concitoyens, la patrie!_ Et le général en chef
de l’armée du Rhin contemple sa ville natale ravagée et conquise par
ceux qu’il avait tant de fois battus.
Baden-Baden, 7 et 8 juillet.
De Strasbourg j’ai fait une pointe sur Bade,--premier accroc à la ligne
droite. En passant sur le grand pont du Rhin, jadis gardé à un bout par
une sentinelle française et à l’autre par une sentinelle badoise, je
remarque que la Prusse, si soigneuse de faire disparaître les moindres
traces de la nationalité vaincue, a poussé le dédain ou l’ironie jusqu’à
laisser intact l’aigle qui en décore l’entrée. Je ne saurais dire
l’effet navrant que produit en pareil lieu la vue de cet oiseau, qui
semble cloué là désormais en signe d’infamie, comme un hibou sur la
porte d’une grange. A tous les Français qui passent, sa vue crie:
Souviens-toi! Et je me suis souvenu. Tandis que le convoi traversait
lentement le fleuve majestueux, le souvenir des derniers jours de
l’empire me remontait à la mémoire. Je revoyais en imagination la séance
du 6 juillet, M. de Grammont à la tribune, mettant la main sur la garde
de son épée: j’entendais les longues acclamations de la Chambre
auxquelles répondaient les clameurs de la rue, les chants guerriers, la
_Marseillaise_, le _Rhin allemand_ de Musset, avec la musique de Gounod,
et les couplets de G. Nadaud: _Malheur à qui brave la France!_ chantés
sur le théâtre du Vaudeville, avec accompagnement de drapeaux
tricolores, et repris en chœur par la salle entière.--Vous ne l’avez pas
oublié sans doute, joyeux auteur de _Pandore_!
Naturellement, les Prussiens ont rétabli l’arche du pont qu’on a fait
sauter, puisque le chemin de fer y passe. Voici Kehl, où les soldats en
garnison à Strasbourg et les commis voyageurs de passage allaient jadis
acheter des cigares en contrebande. Le convoi fait bravement ses cinq
lieues à l’heure, comme la diligence de Joigny ou le coche d’Auxerre.
Parfois il s’arrête au milieu des champs, sans qu’on sache pourquoi. A
chaque station, il flâne et reprend haleine. On le laisse souffler
tranquillement, tandis que les employés vont boire un bock et que le
mécanicien, appuyé sur sa noire locomotive, engage une conversation
sentimentale avec quelque jeune fille dont on voit passer la tête blonde
par la fenêtre du châlet qui sert de gare, encadrée de clématite et de
lierre. Idylle charmante et digne d’être chantée par Gessner! Comment se
plaindre d’une patriarcale lenteur qui permet au regard de savourer à
l’aise cette nature verdoyante, ces frais villages dont chacun semble
avoir été fabriqué tout exprès pour le plaisir des yeux et cette
ceinture de collines chargées de ruines féodales qui ferment le décor!
Tout cela est si joli, qu’au bout d’un quart d’heure j’avais oublié que
j’étais en Allemagne et dans la patrie du général de Werder.
Voici Achern, où l’on garde les entrailles de Turenne, à un quart
d’heure tout au plus de Sasbach, où le héros fut tué; Bühl, dont la
vallée produit l’affenthaler, ce bourgogne en miniature du grand-duché;
Steinbach, la patrie d’Erwin, dont la statue colossale regarde du haut
d’une colline le Munster de Strasbourg. Enfin nous arrivons à Bade. Une
vingtaine de voyageurs descendent du train. Dès qu’ils apparaissent, les
cochers rangés sur leurs siéges les saluent humblement au passage. L’un
d’eux, mis comme un cocher de grande maison, s’approche de moi et, le
chapeau à la main, me poursuit de propositions obséquieuses, en
m’offrant sa voiture au rabais. A ce premier symptôme, bientôt confirmé
par l’empressement des garçons lorsqu’on arrive à l’hôtel, il est facile
de pressentir la décadence dont on va être témoin.
Qui n’a vu le Bade d’avant la guerre et ne se rappelle le spectacle
unique, éblouissant, étourdissant, que présentaient, à certaines heures
du jour, les abords du Kursaal? Bade, en ce temps-là, était le
rendez-vous de tous les heureux de ce monde. Princes, banquiers,
artistes, viveurs et courtisanes, se pressaient, se coudoyaient en une
cohue joyeuse, toute imprégnée de parfums et de rires, dans ce paradis
terrestre--un paradis après la pomme--de l’Allemagne et de l’Europe.
Pendant trois mois, Bade devenait la capitale d’un royaume enchanté. On
n’y était occupé qu’à jouir par tous les sens à la fois. Dans les salons
étincelants de marbres, de fresques et de dorures; dans le café et la
_Restauration_ en plein vent; le long des allées où les grands
châtaigniers versaient une ombre épaisse, fraîche comme l’eau d’une
source; autour du kiosque chinois où, deux fois par jour, un orchestre
trié sur le volet passait en revue les chefs-d’œuvre de la musique,
c’était comme un fourmillement radieux, une mêlée d’élégance et de
raffinements. On ne rencontrait que visages souriants, épanouis par la
bonne chère et allumés par la fièvre du plaisir. Les bals, les
spectacles, les concerts, les promenades, les dîners et le jeu, se
disputaient chaque heure du jour et de la soirée. Le tintement de l’or
se mêlait au bruit des violons et au choc des verres; à la chanson des
sylphes la chanson de Marco. Lorsqu’un pauvre diable était _décavé_, il
se gardait de faire tache au tableau. Se sentant déplacé en si charmante
compagnie, et honteux de montrer sa figure maussade dans ce pays de la
joie, il prenait aussitôt le chemin de fer, à moins qu’il ne préférât se
faire sauter la cervelle dans un coin. L’amphytrion de ces lieux
enchanteurs, pour ne point attrister ses hôtes, poussait la munificence
jusqu’à lui payer le voyage ou les frais d’enterrement, et le
trouble-fête disparaissait sans que personne s’en aperçût.
Le cadre est resté le même, mais le tableau est bien changé. Bade a
gardé ce merveilleux décor où l’art vient en aide à la nature sans
pouvoir l’égaler; mais l’herbe pousse dans l’allée des Soupirs et
l’avenue de Lichtenthal, sur le chemin de la Chaire-du-Diable, de la
Gorge-aux-Loups et du Vieux-Château. Le concierge de la Favorite se
promène comme une ombre dans son ermitage désert, tenté de revêtir le
cilice et de s’appliquer la discipline dont l’exhibition lui a valu tant
de pourboires. Les marchandes de la grande allée ne font plus leurs
frais, et l’une d’elles, en me proposant des cigarettes turques, m’a
confié son intention de venir à Paris pour y vendre des gâteaux de
Nanterre dans une baraque des Champs-Élysées. La maison de Conversation
a imaginé de suppléer aux recettes d’antan en demandant 18 kreutzers par
jour pour octroyer la jouissance, qu’on ne se dispute pas, de ses
lambris dorés, de son cabinet de lecture et de ses concerts. Quelques
maniaques y jouent, du matin au soir, l’écarte à 25 centimes la fiche,
comme dans la partie classique, chez le percepteur, et deux ou trois
malades y causent tout bas à l’écart. Jamais, au temps du
trente-et-quarante, on n’avait tant conversé dans la maison de
Conversation.
Vers deux heures, au moment où l’orchestre attaquait l’ouverture du
_Domino noir_, je suis allé m’asseoir sur la terrasse du café. Une
douzaine de promeneurs erraient mélancoliquement aux alentours du
kiosque, et la _Restauration_, théâtre jadis de tant de joyeuses folies,
et où l’on faisait si galamment sauter les bouchons de madame veuve
Cliquot, offrait la morne physionomie d’un restaurant de
sous-préfecture. J’interrogeai l’un des garçons, un Badois pur sang,
mais qui a servi à l’Exposition de 1867, à Paris, et pris dans ce séjour
une légère teinte de la langue et de l’esprit du boulevard:
«Ah! Monsieur, me dit-il, depuis que le _moulin_ ne tourne plus (le
moulin, c’est la roulette), nos beaux jours sont passés. Plus d’Anglais,
plus de Russes!
--Et des Français?
--Presque plus... Il y en a bien encore quelques-uns, ajouta-t-il en
clignant de l’œil d’un air très-malin; seulement ils se font passer pour
Belges.
--Alors de quoi se compose actuellement votre clientèle?
--De malades qui vivent de régime, et d’Allemands, de Prussiens surtout.
Mauvaise pratique, Monsieur. Encore si c’étaient des Viennois! Le
Prussien se gorge de bière, s’empiffre de bœuf aux confitures, fume une
demi-douzaine de cigares d’un sou, et se croit magnifique en donnant
deux kreutzers de _trinkgeld_ au garçon.»
En ce moment, une voix rogue cria à l’autre bout de la salle:
«_Kellner!_
--Vous allez voir, me dit tout bas le garçon: c’est une famille de
Prussiens.»
Il s’approcha de la table, où le père, la mère et trois enfants venaient
d’achever leur déjeuner, fit l’addition et reçut l’argent. En passant à
côté de moi pour le porter au comptoir, il ouvrit à demi la main gauche
où était tapie une petite pièce de billon:
«Un _gros_», souffla-t-il sans s’arrêter.
Nous aurions voulu pouvoir attribuer exclusivement à l’absence des
Français la décadence de Bade; mais la vérité nous force de reconnaître
que la principale cause est dans l’abolition des jeux.
Qui sait? A mesure que les souvenirs de _rouge et noire_ iront
s’effaçant, peut-être s’apercevra-t-on que les eaux de Bade ne sont pas
des eaux de fantaisie faites pour servir de prétexte et d’excuse aux
viveurs, excellentes seulement pour les gens qui se portent bien et
contre les maladies qu’on n’a pas, mais qu’elles sont souveraines contre
la névralgie, la névrose, les maux d’estomac et les rhumatismes.
Carlsruhe, 10 juillet.
Je ne saurais trop engager mes lecteurs, s’ils voyagent jamais en
Allemagne, à bien étudier d’avance leur itinéraire dans le _Hendschel’s
Telegraph_. C’est pour ne pas m’être suffisamment conformé moi-même à ce
sage conseil que je me trouve conduit à le répéter aux autres. Les
employés allemands ont le tort de ne point crier à haute voix le nom de
chaque station, et quand ils s’y décident, leur prononciation germanique
déroute une oreille étrangère. Il suffit d’un moment de distraction pour
déranger toute l’économie d’un voyage.
C’est ainsi qu’en allant de Bade à Carlsruhe, j’ai failli arriver à
Fribourg. Il y a là tout un drame, que je veux vous conter dans sa
simplicité saisissante, sous ce titre qui semble si bien fait pour
l’affiche de l’Ambigu: