Avant de narrer les déplorables manigances de cet homme, il est bon de
répéter, une fois de plus, à propos de ce curé et des autres pénibles
prêtres que nous trouverons mêlés à la vie de Lydwine, que l’Église
voguait alors à la dérive; les papes se livraient à des pugilats de
bulles; les monastères pourrissaient sur pied, les hérésies faisaient
rage; l’Europe se dissolvait; il n’y avait pas de raison pour que la
Hollande, d’abord régie par un prince coupable d’un meurtre, puis par
l’héroïque farceuse qu’était sa fille, la comtesse Jacqueline, fût, plus
qu’un autre pays, épargnée par le Démon; les avaries d’âme de ses
réguliers et de ses séculiers n’ont donc rien qui doive surprendre.
On peut ajouter que Lydwine était singulièrement façonnée aux outrages
et acclimatée aux peines; elle semblait douée du funeste privilège
d’attirer chez elle les scélérats et les fous; d’aucuns venaient la
visiter sans motifs, qui la dévisageaient insolemment et ne partaient
qu’après l’avoir abreuvée d’injures; une fois, une énergumène qui
l’avait invectivée, s’affola devant son silence et son calme et lui
cracha au visage; il fallut, celle-là, la jeter dehors; et Lydwine lui
envoya un petit présent, en disant à la personne qu’elle chargeait de
cette commission:
--Cette chère sœur m’a rendu un grand service, car elle m’a aidé à
m’épurer; c’est moins un cadeau que le paiement d’une dette que je vous
serai obligée de lui porter.
Son humilité et sa patience ne se démentaient pas; elle tolérait les
grossièretés de sa belle-sœur et les sévices des intrus, sans broncher;
elle considérait pendant ce temps, Notre Seigneur, couvert de crachats
et martelé de coups, et elle le remerciait de lui laisser ramasser les
miettes de son supplice. Étendue, telle que Job sur son fumier, elle ne
discutait plus comme le Patriarche mais sortait hors d’elle-même et s’en
allait rôder sur le chemin du Calvaire; elle aimait les humiliations,
ainsi que d’autres aiment les honneurs; le révulsif des avanies
n’agissait plus; il devenait nécessaire qu’elle endurât de plus
sérieuses abominations que celles qu’elle avait jusqu’alors subies, pour
se remettre vraiment à souffrir.
Ce fut Dom André qui s’acquitta de cette tâche.
Lydwine, nous l’avons dit, ne s’approchait des Sacrements qu’à de rares
intervalles, durant les premiers temps de ses maladies; mais, après que
ses infirmités se furent accrues, elle éprouva la nécessité de recevoir
le corps du Sauveur plus souvent et elle demanda la permission de
communier aux principales fêtes de l’année. Le curé de Schiedam, qui
était alors un ecclésiastique ou un moine dont nous ignorons le nom, y
consentit; mais bientôt, il disparut,--l’histoire ne nous raconte pas
comment--et ce fut le prémontré Dom André qui lui succéda.
Aussitôt qu’il eut pris possession de la cure, Lydwine le pria de la
traiter de même que son prédécesseur, mais il la rabroua.
Elle revint à la charge, lui fit remarquer que sa situation était
exceptionnelle, qu’elle était l’immolée par procuration d’autrui, que la
priver de l’Eucharistie, c’était la priver de toute consolation et de
tout secours. Il persista plus brutalement encore dans son refus; alors,
elle put savourer l’amertume de cette vérité que formula, pour les âmes
réparatrices, bien longtemps après elle, sa dernière descendante, l’une
des stigmatisées du XIXe siècle, la visitandine Marie Putigny, de Metz:
«désirer la communion, c’est appeler sur soi la souffrance.»
Ce déni la crucifia et elle pleura toutes ses larmes, sans parvenir à
émouvoir cet homme; elle finit par taire son chagrin, mais--ses
garde-malades l’observèrent--lorsqu’une cloche de l’église annonçait le
moment de l’élévation à la messe ou qu’une clochette tintait pour
prévenir du passage du Viatique, dans la rue, elle se dressait, ardente,
sur sa couche, puis retombait et semblait prête à expirer.
Des amis s’entremirent à l’occasion d’une fête solennelle, mais ils
n’obtinrent aucun succès; le curé ne daigna d’ailleurs leur fournir
aucune explication; la vérité est qu’il se butait, qu’il devenait, de
jours en jours, plus hostile; comme il lui fallait bien s’imaginer pour
lui-même des excuses à sa conduite, il tâchait de se persuader que
Lydwine était une affidée du Démon; sous prétexte de démasquer ses
fraudes et mu, sans doute aussi, par la pensée d’orgueil qu’il allait se
montrer plus perspicace que ses confrères, il résolut d’employer un
subterfuge qui confondrait Lydwine, en prouvant qu’elle était déshéritée
de ce don de voyance des choses cachées que les personnes, un peu au
courant de sa vie, lui attribuaient.
En conséquence, il parut s’adoucir et, la veille de la Nativité de
Notre-Dame, il confessa la sainte et promit de lui apporter les saintes
Espèces, le lendemain.
Elle demeura triste, car un ange lui dit aussitôt: un nouvel orage se
prépare; ce curé te donnera un pain non consacré; Dieu veut que je te
prévienne, afin que tu ne sois pas trompée.
Il arriva donc le lendemain et, devant un certain nombre des amis de
Lydwine, il leva l’hostie de la custode et la fit sacrilègement adorer;
puis il communia la malade qui, prise d’un haut de cœur, rejeta
l’oublie.
Dom André feignit l’indignation et cria: comment, misérable folle, vous
osez vomir le corps de Notre-Seigneur!
--Il m’est aisé de distinguer le corps de Jésus d’un simple azyme,
répondit Lydwine. Si cette hostie avait été consacrée, je l’aurais
avalée sans la moindre difficulté, mais celle-là ne l’est pas; toute ma
nature s’oppose à ce que je la consomme et, bon gré, mal gré, il faut
que je la rende.
Le curé blêmit, mais il paya d’audace, jura que le Rédempteur était bien
célé sous ces Apparences et, pour en imposer aux assistants, il voulut
retransférer solennellement l’hostie dans son église.
A la suite de cette aventure, Lydwine vécut navrée. Où était donc alors
le docte et le pieux Jan Pot? avait-il quitté Schiedam, à la suite de
démêlés avec ce curé; occupait-il un poste d’aumônier ou de vicaire dans
une autre ville; était-il mort? les biographes se taisent.--Toujours
est-il que ce prêtre, qui eût pu adjuver la malade et même la communier,
n’était pas là.--Il avait servi de passerelle entre la sainte et Dieu,
sa mission était sans doute terminée et, s’il était encore de ce monde,
le Seigneur l’employait probablement à d’autres besognes;--mais la
pauvre Lydwine, dénuée de son assistance, pleura nuit et jour. Elle se
retenait pour ne pas sombrer dans le désespoir quand subitement Jésus
intervint.
Un jour que, ruminant ses infortunes, elle gémissait, accablée, sur son
lit, un ange parut et lui dit:
--Ne pleurez plus, ma sœur, vous allez être consolée de vos peines; le
Bien-aimé est proche, vous le verrez de vos propres yeux.
Elle crut de son devoir de prévenir Dom André, afin qu’il n’imputât
point à une menée démoniale la faveur qu’elle s’apprêtait, en priant, à
recevoir. Il haussa les épaules et lui rit au nez.
Lorsque tomba le soir, une telle lumière illumina sa chambre que ses
parents qui devisaient dans une autre pièce, s’élancèrent chez elle,
pensant que le feu se déclarait.
--Soyez en paix, fit-elle, il n’y a point de feu ici et, par conséquent,
nul danger d’incendie, laissez-moi seule et ayez bien soin de fermer la
porte.
Il était alors entre huit et neuf heures; dès que ses proches furent
sortis, son âme s’appela, se concentra au fond d’elle-même et Dieu
l’imbiba jusqu’aux plus secrètes de ses fibres; ses souffrances
l’avaient quittée, ses chagrins n’étaient plus; son âme s’agenouilla
dans sa loque couchée et tendit éperdûment les bras vers l’Époux; mais
ses yeux qu’elle avait fermés s’ouvrirent; une étoile scintillait
au-dessus de son lit et près d’elle, resplendissait, dans sa tunique de
feux pâles, son ange.
Il la toucha légèrement et pour quelques instants, ses plaies
disparurent; l’embonpoint et les couleurs de la santé revinrent; une
Lydwine oubliée, une Lydwine perdue, une Lydwine bien portante et
fraîche, toute jeune, jaillit de cette chrysalide verdâtre, striée, sur
sa paille pourrie, de raies de sang.
Et les anges entrèrent. Ils tenaient les instruments de la Passion, la
croix, les clous, le marteau, la lance, la colonne, les épines et le
fouet; un à un, ils se rangeaient, en demi-cercle dans la chambre,
ménageant un espace libre autour du lit.
Ils flambaient, revêtus de draperies de flammes bordées d’orfroi en
ignition et les bluettes de fabuleuses gemmes couraient sur le feu
mouvant des robes; et, soudain, tous s’inclinèrent; la Vierge
s’avançait, accompagnée d’une suite magnifique de saints, auréolés de
nimbes d’or en fusion, enveloppés d’étoffes fluides de neige et de
pourpre. Marie, habillée très simplement de flammes blanches, portait
dans les tresses incandescentes de ses cheveux des pierreries dont les
braises inconnues aux joyaux de la terre, brûlaient en d’éblouissantes
lueurs. Toute autre que Lydwine n’eût pu en tolérer le dévorant éclat.
Et la Vierge souriait tandis que l’Enfant Jésus arrivait à son tour et
s’asseyait sur le bord du lit et parlait tendrement à Lydwine.
Du coup, foulée par l’excès de la joie, l’âme de la sainte se liquéfia;
mais l’Enfant étendit les bras et se transforma en homme; le visage
s’éteignit et se décharna; les joues se creusèrent de rainures livides
et les yeux ensanglantés fuirent; la couronne d’épines se hérissa sur le
front et des perles rouges coulèrent des pointes; les pieds et les mains
se trouèrent; un halo bleuâtre cerna la marque enfiévrée des plaies et,
près du cœur, les lèvres d’une ouverture à vif battirent; le Calvaire
succédait sans transition à l’étable de Bethléem, Jésus crucifié se
substituait d’emblée à Jésus Enfant.
Lydwine béait, ravie et navrée; ravie d’être enfin en présence du
Bien-aimé, navrée qu’il fût supplicié de la sorte; et elle riait et
pleurait à la fois, quand les blessures du Christ dardèrent sur elle des
rayons lumineux qui lui transpercèrent les pieds, les mains et le cœur.
A la vue de ces stigmates, elle gémit, pensant aussitôt que les hommes
concevraient une meilleure idée d’elle et lui témoigneraient plus de
déférence et elle cria: «Seigneur, mon Dieu, je vous en supplie, ôtez
ces signes, que cela reste entre vous et moi, votre grâce me suffit!»
«Chose merveilleuse, dit Michel d’Esne, l’évêque de Tournai, tout
aussitôt une petite peau couvrit ces plaies, mais la douleur et
meurtrissure ou couleur de plomb demeura.» Et, en effet, suivant son
désir, la souffrance de ces empreintes divines subsista jusqu’à la fin
de sa vie.
Alors, la Vierge prit respectueusement des mains des anges les
instruments de la Passion et Elle les lui fit baiser les uns après les
autres, et à mesure que sa bouche les avait touchés, ils
disparaissaient; puis Jésus changea encore, redevint enfant, mais il
était toujours cloué sur une croix dont la stature avait diminué avec la
sienne. Lydwine défaillait de douleur, mais l’Enfant écartelé sourit;
transportée, elle clama: je vous remercie, mon Sauveur, d’avoir daigné
visiter votre pauvre servante!
Son père, aux écoutes dans la pièce voisine, fut curieux de savoir à qui
elle parlait et il s’approcha, à pas de loups, de la porte. Alors, la
Lydwine, jeune et jolie, se replia dans sa chrysalide d’horreur; les
corps glorieux de la Vierge et des anges s’évanouirent, Jésus s’éleva et
il commençait à devenir invisible, quand, affligée de son départ, la
sainte s’écria:
--Seigneur, si vous êtes réellement Celui que je crois, prouvez-moi,
avant de me quitter, que je ne suis pas le jouet d’une illusion; ne
m’abandonnez pas, sans me laisser un indice certain que c’est bien Vous
et non un autre qui êtes là!
A ces mots, Jésus revêtit une nouvelle forme et Lydwine aperçut, planant
au-dessus de sa tête, une hostie, pendant qu’au même instant une nappe
blanche descendait sur son grabat; l’hostie doucement s’y plaça.
Cependant le vieux Pierre, qui continuait à écouter à la porte sans rien
comprendre à ce qui se passait, finit par entrer et s’assit sur le bord
de la couche.
--Agenouillez-vous, père, dit-elle, car mon Seigneur Jésus crucifié est
là.
Stupéfié le père s’agenouilla et vit, en effet, l’hostie. Il courut
chercher ses enfants et Marguerite, Agathe et Wivina, femmes de bien,
ses voisines, qui furent saisis de surprise et de peur, en considérant
le corps du Christ ainsi tombé du ciel. Tous discernaient une oublie
pareille, un peu plus petite que celle dont se sert le prêtre et un peu
plus grande que celles réservées aux fidèles; tous reconnaissaient que
sa circonférence était bordée de rais lumineux et qu’au centre se
dessinait l’image d’un enfant crucifié qui avait près du cœur une goutte
de sang de la grosseur d’un petit pois et des plaies saignantes aux
pieds et aux mains; mais certains détails n’étaient perceptibles que
pour quelques-uns; ainsi, le vieux Pierre et son fils Wilhelm
distinguaient cinq blessures et des voisines n’en découvraient que
quatre. L’une d’elles, Catherine Simon, remarquait--et ses compagnes,
pas--que le sang fluait par l’ouverture du côté et du pied droit, tandis
qu’il semblait figé sur les autres points; enfin, pour la sainte, la
céleste oblate se tenait un peu en l’air, alors que pour les assistants,
elle reposait, sur la nappe du lit, à plat.
Bien que la nuit fût déjà avancée, Wilhelm alla réveiller le curé, afin
qu’il pût examiner de ses propres yeux cette merveille. Il arriva, les
mains sales, dit Gerlac, et s’adressant d’un ton rogue à Lydwine:
--Pourquoi vous permettez-vous de me déranger, à cette heure?
--Mais ne voyez-vous pas ce miracle? répondit-elle, en montrant
l’hostie.
--Je ne vois qu’une imposture du Démon! s’écria-t-il.
Elle l’assura du contraire.
Il regarda l’apparence de ce pain de très près et y surprenant, comme
les personnes présentes, un corps ensanglanté, il demeura pantois; puis,
il recouvra son assurance, ordonna à tout le monde de sortir, ferma la
porte et tourmenta Lydwine, l’adjurant, par le jugement de Dieu, de ne
jamais parler de ce prodige.
Il pressa sur elle pour lui arracher un serment; elle refusa et
cependant jusqu’au jour où elle fut interrogée par l’Ordinaire, elle se
tut.
Le refus de la sainte l’exaspéra.
--En fin de compte, s’exclama-t-il, que prétendez-vous faire de cette
hostie?
Cette question embarrassa Lydwine. Si je la lui remets, pensa-t-elle, il
est capable d’en mésuser; si je la garde, Jésus la quittera sans doute;
elle réfléchissait, quand une inspiration subite la décida.
--Je vous prie de me communier avec, dit-elle.
--Comment, vous demandez à être communiée avec le Diable!
--Non, fit-elle doucement; ce n’est pas Satan, mais bien mon Seigneur
Jésus qui est caché sous l’aspect de ce pain que je vous supplie de me
donner.
--Si vous tenez absolument à recevoir le Sacrement, j’irai chercher une
hostie dans le tabernacle de l’église, car j’ignore d’où vient celle-ci
et, une fois de plus, je vous conseille de ne pas vous y fier.
A la fin, comprenant qu’elle ne céderait pas, il la lui inséra dans la
bouche, en murmurant: acceptez donc cette fraude du Démon et pas autre
chose; cependant qu’elle opère en vous selon votre foi. Lydwine l’avala
sans peine et, comme les autres oublies consacrées, elle s’infondit en
son âme et l’enflamma.
Dom André la laissa, perdue dans l’extase, et retourna, irrité et
inquiet, chez lui.
Le lendemain qui était la veille de la fête de saint Thomas, il délibéra
avec lui-même sur cette aventure et, craignant qu’elle ne s’ébruitât
dans la ville, il résolut de la devancer; quand les fidèles furent
réunis à l’église, il monta en chaire et dit:
--«Mes très chers frères, Lydwine, la fille de Pierre, dont
l’intelligence est affaiblie par les maladies, a été leurrée, la nuit
dernière, par le Malin; la tentation dont elle a été la victime fut, à
la fois, savante et périlleuse; je vous demande donc de prier pour elle
et de réciter notamment, à son intention, un Pater noster.» Puis il ôta
du tabernacle le Saint-Ciboire, bénit les ouailles, et partit pour aller
communier Lydwine, suivi de cette foule dont il avait si bêtement
éveillé la curiosité.
Au moment de pénétrer dans la maison de la sainte, il se tourna vers les
assistants dont le nombre s’était encore grossi pendant la route.
--Sachez, fit-il, que l’Esprit du Mal s’est insinué dans ce logis. Il a
déposé chez Lydwine, en lui assurant qu’il contenait le corps du
Sauveur, un azyme vide, une simple rondelle de pâte de froment; voilà ce
que je puis vous affirmer et je veux être brûlé vif, si je mens; mais si
cette hostie est une fiction, celle que je lui apporte n’en est pas une.
Jésus-Christ y est présent car elle a été transsubstantiée par le
magistère du prêtre. Si donc l’un de vous cause de ce qui se passa, la
nuit dernière, dans cette demeure, qu’il attribue ces actes à la malice
du Déchu qui, pour mieux tromper, se transforme parfois en ange de
lumière; c’est, afin de fortifier cette malheureuse et de la mettre
mieux à même de résister à ses illusions, que je lui concède la sainte
Eucharistie; priez donc charitablement pour elle.
Cela dit, il salua les fidèles et s’introduisit, tête haute, chez la
malade.
Lydwine avait tout entendu; elle accueillit Dom André avec sa douceur
habituelle mais elle s’exclama:
--O mon père, vous n’avez pas exactement raconté les faits; non, je n’ai
pas été séduite par un piège du Maudit; et qui le sait mieux que vous,
puisque je vous ai averti d’avance que Dieu me préparait cette grâce?
n’avez-vous pas constaté aussi que j’ai absorbé cette hostie sans aucune
peine, alors que la moindre parcelle de pain à chanter m’eût étouffée?
enfin, n’êtes-vous pas mon confesseur, celui pour lequel je n’ai rien de
secret; me considérez-vous donc ainsi qu’une fille de perdition?
Elle se tut, puis elle reprit:
--J’invoquerai néanmoins le Seigneur pour qu’il ne vous impute pas à
péché cette conduite.
Il blêmit de rage. Ah çà! cria-t-il, faut-il, oui ou non, que je vous
communie?
Elle répondit: qu’il soit fait selon votre volonté.
Et il la communia.
Mais, tandis que cet étrange sacerdote se flattait de s’être tiré d’un
mauvais pas, en persuadant à ses paroissiens qu’il avait
miséricordieusement agi en secourant une possédée, les amis de Lydwine
ne se gênèrent pas pour narrer à qui voulut l’entendre le miracle dont
ils avaient été les témoins. Ils étaient gens raisonnables et pieux et
on les jugeait incapables de mentir; ce fut dans Schiedam un tolle
général contre ce curé dont la malhonnêteté n’était d’ailleurs que trop
connue; et celui-ci, tremblant devant cette multitude ameutée à sa
porte, se réfugia dans l’église; là, il se sentait couvert par
l’immunité ecclésiastique; les magistrats, effrayés de ce mouvement
populaire, s’empressèrent de l’y joindre.
--Voyons, dirent-ils, soyez franc, confessez-nous la vérité, afin que
nous puissions apaiser les colères qui grondent contre vous.
--Mais, répliqua-t-il, la vérité, je l’ai proclamée, ce matin, lorsque
j’ai annoncé aux fidèles que la soi-disant faveur dont se targuait
Lydwine, n’était qu’un mensonge et une exécrable tentation; je n’ai rien
à ajouter de plus.
--Bien, demanda l’un des échevins, mais où est l’hostie?
Il n’osa avouer qu’il l’avait, en la croyant maléficiée, baillée à la
sainte et il répondit: Je ne l’ai plus.
--Ah! et qu’en avez-vous fait?
Il mentit une fois de plus en déclarant qu’il l’avait consumée.
--Où, dans quel endroit? montrez les cendres que nous les examinions.
Dom André refusa; et ne pouvant plus rien en obtenir, les magistrats se
retirèrent.
Cependant, comme le tumulte allait croissant et que la fureur du peuple
devenait de plus en plus menaçante, ils retournèrent, une seconde fois,
à l’église et recommencèrent leur interrogatoire. Ce curé, déconcerté,
se coupa; harcelé de questions, il répondit qu’il s’était débarrassé de
l’oublie diabolisée en la noyant.
Ils le serrèrent de près, voulurent connaître la place, le récipient
dans lequel il l’avait immergée.
Et, affolé, perdant la tête, il balbutia: Je l’ai enfouie dans un
cloaque, afin d’empêcher que le peuple ne se rendît coupable, à cause
d’elle, du crime d’idolâtrie.
Quand la foule apprit qu’il avait enterré dans un cloaque une hostie
réputée miraculeuse par des gens dignes de foi, elle tempêta et
s’apprêta à écharper ce mauvais prêtre, dès qu’il s’échapperait de son
refuge.
Les échevins, de plus en plus inquiets de la tournure que prenaient les
événements, revinrent, une troisième fois, auprès du curé et
l’adjurèrent de ne pas continuer à les berner par des mensonges.
--Réfléchissez, lui dirent-ils, et songez que l’indignation contre vous
est telle que nous ne saurions, si vous vous écartiez de cet asile,
garantir votre vie.
Dom André baissa le nez, mais il fut impossible de lui extirper un mot.
Alors, les magistrats, après s’être concertés, se déterminèrent à
recourir à l’évêque et ils lui dépêchèrent un messager pour l’inciter à
venir à Schiedam, afin d’y rétablir l’ordre.
Le ciel, de son côté, avait prévenu par un songe Mgr. Mathias,
chorévêque d’Utrecht, duquel dépendait la paroisse de Schiedam, que sa
présence y était nécessaire. Il partit, en toute hâte, accompagné de ses
grands vicaires et des juges de l’Official. Le curé l’apprit et le peu
d’assurance qui lui restait s’effondra. Il envoya, craignant de sortir
de l’église, un ami auprès de Lydwine pour l’objurguer d’avoir pitié de
lui.
Je reconnais mes torts, convenait-il, mais votre charité me rassure;
veuillez, je vous prie, ne pas me charger devant le tribunal, mais, au
contraire, atténuer autant que possible l’importance des griefs qui sont
articulés contre moi; je ne vous le dissimule pas, sans vous je suis
perdu.
La bonne Lydwine promit, à condition, bien entendu, de ne pas altérer la
vérité, d’alléger le poids des accusations et, dans tous les cas, de
demander au prélat de ne point sévir.
L’évêque et sa suite arrivèrent, en effet, chez la sainte, amenant avec
eux le curé qui pleurait; le miracle fut l’objet d’un examen canonique;
puis les témoins à charge de Dom André furent entendus; lorsque vint le
tour de Lydwine, elle manifesta le désir que, par respect pour le
caractère sacerdotal dont l’inculpé était revêtu, l’on intimât l’ordre
aux laïques de se retirer. L’on acquiesça à sa requête; mais avant de
répondre aux questions précises qu’on lui posait, elle dit:
--Monseigneur l’évêque, j’implore de votre Grandeur deux grâces.
--Parlez, ma fille, répondit Mgr. Mathias, parlez avec confiance, je
vous accorderai tout ce qui ne lésera pas l’esprit de justice.
--Je sollicite donc, d’abord, fit-elle, la liberté de m’exprimer; mon
pasteur m’a, en quelque sorte, liée malgré moi par une promesse que je
ne crois pas pouvoir enfreindre sans votre permission; je vous supplie
ensuite d’user d’indulgence envers lui, en ne le frappant, ni dans sa
personne, ni dans ses biens.
L’évêque la délia d’un serment qu’elle n’avait d’ailleurs pas prêté et
il lui promit que, sur le second point, il tiendrait compte de sa
recommandation.
Alors elle relata, par le menu, le miracle du Sacrement; la vue de
l’hostie, descendue sur ma couche, a fait naître en moi, dit-elle,
l’attrait de la consommer; aussi ai-je réclamé de Dom André qu’il me
communiât avec. Il y a consenti, mais s’il a péché en cela, par trop
grande complaisance, c’est ma faute; moi seule suis coupable; et c’est
très équitablement, Monseigneur, que je vous conjure, pour l’amour de
Dieu, de l’épargner.
Quelle fut, au juste, la sentence rendue par l’Official? Les biographes
nous racontent qu’il n’y en eut pas, mais que l’évêque consacra, pour le
service de l’autel, la nappe sur laquelle s’était posée l’hostie; et ils
terminent cette histoire par des apostrophes laudatives, félicitant
Lydwine de s’être aussi exorablement conduite envers un religieux qu’ils
qualifient d’homme plus dur que Nabal et plus cruel que la Lamia.
Ce qui est certain par exemple, c’est que ce triste moine ne fut pas
renvoyé dans son couvent; il demeura curé à Schiedam et dispensa
désormais, sans trop rechigner, l’Eucharistie à Lydwine; mais il le fit
sans doute beaucoup plus par crainte de se susciter de nouveaux ennuis
que par devoir, car il ne s’amenda guère et ne devint ni moins goinfre,
ni plus charitable pour les pauvres, qu’avant. Il finit très mal,
d’ailleurs.
Au moment où la peste éclata à Schiedam, Lydwine qui en fut, ainsi que
nous l’avons noté plus haut, atteinte, pria le curé de lui apporter le
Viatique. Il vint, en tremblant, car il appréhendait la mort et, de peur
de la contagion, il fermait la bouche et se tamponnait le nez.