Jusqu’alors, c’était surtout sa mère qui l’avait soignée, mais
Pétronille tomba malade, à son tour; elle était usée par l’âge et les
soucis d’une existence toujours en alerte pour joindre, dans son pauvre
ménage, les deux bouts. Les fatigues que lui imposèrent les infirmités
de Lydwine et le chagrin qu’elle ressentit à la voir inculpée de
simulacres et de mensonges et injuriée jusque dans son lit l’achevèrent;
elle se coucha et ne se releva plus; elle conserva sa connaissance et
comprenant qu’elle allait mourir elle trembla; elle se rappela des
coquetteries de jeunesse, des décisions ajournées, des heures oisives ou
mal employées; peut-être se reprocha-t-elle aussi d’avoir trop tarabusté
sa fille; toujours est-il qu’elle lui confessa ses transes et la pria
d’obtenir du Sauveur son pardon.
Lydwine qui pleurait, à chaudes larmes, en l’écoutant, la consola de son
mieux et lui promit de la gratifier, autant que cela dépendait d’elle,
des mérites acquis par ses longues souffrances; elle y mit cette seule
condition que la mourante se résignerait à quitter la vie et
s’abandonnerait en toute confiance à l’indulgente tendresse du Juge.
Pétronille, qui savait de quelles prébendes de grâces son enfant était
pourvue, se rassura et s’éteignit en paix; mais Lydwine, persuadée
qu’elle ne possédait plus rien, puisqu’elle avait tout cédé à sa mère,
se hâta de remédier à son dénuement. Elle vendit les meubles et les
nippes dont elle pouvait se passer et en distribua l’argent aux pauvres;
puis elle s’avisa que son lit était trop doux et elle s’en débarrassa au
profit de son neveu et de sa nièce qui s’installèrent en qualité de
garde-malade, auprès d’elle; elle commanda ensuite que l’on étendît, sur
le sol humide de la chambre, une planche ôtée au flanc d’un tonneau et
qu’on la recouvrît de paille; et cette paille qui bientôt se convertit
en un abominable fumier fut désormais sa seule couche; mais il fallut
l’y transporter et, malgré les précautions dont on usa, ce fut horrible.
On dut la ficeler pour qu’elle ne se séparât point et, en la soulevant,
l’on ne put faire autrement que d’arracher les chairs collées au drap.
Elle estima que ce n’était pas encore assez et elle se procura, afin de
râper la peau de ses reins à vif, une ceinture en crins de cheval
qu’elle ne retira plus.
Elle avait alors vingt-huit ans; l’hiver commençait, un hiver si long et
si rigoureux que les vieillards ne se souvenaient pas d’en avoir jamais
enduré un pareil; il reçut, par excellence, le nom de grand hiver et,
ajoute Thomas A Kempis, dans les fleuves devenus fermes tous les
poissons périrent. Or cette saison de frimas, elle la vécut dans une
pièce sans jour et sans air, privée de feu, vêtue simplement d’une de
ces petites chemises de laine que tissaient pour elle les sœurs du
tiers-ordre de saint-François, à Schiedam, et enveloppée d’une mauvaise
couverture, alors que ses blessures et son hydropisie la rendaient, plus
qu’une autre, sensible au froid.
Elle pleurait, la nuit, des larmes de sang qui se coagulaient sur ses
joues et, le matin, il fallait détacher de son visage bleui et comme
damassé par le gel, ces stalactites; quant au reste du corps, il était
quasi paralysé et ses pieds étaient si roides qu’on devait les frotter
et les enrouler de linges chauds pour les ranimer. Elle continuait
cependant de vivre dans cet état pire que la mort; et il n’y avait
presque jamais un sou à la maison! Les quelques personnes charitables
qui l’avaient jusqu’alors aidée ne songeaient plus à la secourir; elle
en était réduite à ne même plus avoir de linge pour panser ses plaies;
elle serait littéralement morte de misère et de froid, si un franciscain
du nom de Werembold, originaire de Gouda, qui fut, pendant plusieurs
années, le recteur et le confesseur des sœurs tertiaires de
sainte-Cécile d’Utrecht et le ministre général du tiers-ordre de
saint-François, n’était venu la visiter.
Ils se connaissaient, l’un et l’autre, par une vision qu’ils avaient
eue, à la même heure, le même jour, alors que l’on célébrait la fête de
l’Annonciation; et, depuis ce moment, ce religieux, qui était un
véritable saint, désirait la voir de ses propres yeux.
Il entreprit, à cet effet, le voyage; il la trouva dans une telle
détresse qu’il fondit en larmes, sans pouvoir parler; il donna ce qu’il
possédait, trente gros de Hollande, afin qu’on lui achetât au moins une
paire de draps et, indigné par la dureté de cœur des habitants de
Schiedam, il monta en chaire et les vitupéra de telle sorte que
plusieurs personnes, dont le zèle pour cette œuvre de miséricorde
s’était affaibli, se repentirent.
Et il fit plus que de lui assurer pour quelque temps le nécessaire, le
brave Werembold, il paracheva les leçons de Jan Pot et l’aiguilla, à son
tour, sur les voies mystiques. Il était un habile stratégiste des
combats divins; il savait combien la souffrance est un puissant engrais
pour la flore de l’âme et il admirait l’amoureuse astuce du bienfaisant
Tortionnaire qui s’arrangeait toujours de façon à ce que les douleurs
dont il ne pouvait différer l’envoi, se changeassent, sans tarder, en
liesses; ce durent être de singuliers colloques que ceux de ces deux
élus; si l’on écoute A Kempis, ils s’entretinrent surtout de leur
trépas.
Werembold espérait naître à la vie, après Pâques, mais son
interlocutrice le déleurra; elle lui affirma qu’il attendrait jusqu’à la
Pentecôte; effectivement, il décéda, en l’an 1413, la veille de cette
fête, le jour de saint Barnabé. Et il fut, à son tour, prophète, en lui
déclarant qu’elle devait se résigner à endurer longtemps encore la
lamentable aubaine de ses maux, car il lui en restait autant à supporter
qu’elle en avait déjà subis; et elle lui survécut, en effet, vingt ans.
Elle assista, en état de ravissement, à son agonie. Le jour même où il
mourut, les sœurs tertiaires de Schiedam annoncèrent à Lydwine qu’elles
partaient pour Utrecht afin d’avoir des nouvelles de Werembold qu’elles
savaient être malade;--hâtez-vous, hâtez-vous, dit-elle; et hochant la
tête, elle leur laissa comprendre qu’elles arriveraient trop
tard.--Quand elles atteignirent, le soir, Utrecht, elles purent, en
écoutant sonner le glas des obsèques, constater que la sainte ne s’était
pas trompée.
Après la mort de Pétronille, son mari, le vieux Pierre, son fils Wilhelm
et ses deux enfants Pétronille et Baudouin se relayèrent pour veiller
Lydwine; mais la malechance s’en mêla, maintenant que la mère n’était
plus.
Des accidents se succédèrent qui assombrirent encore le pauvre intérieur
de la sainte; son père déclinait à vue d’œil; pendant ce grand hiver, il
avait eu le gros orteil du pied droit gelé et il avait dû renoncer à son
emploi de veilleur de nuit; ce fut alors une reprise de misère noire. Il
ne voulut pas, par délicatesse, mordre aux quelques aumônes que recevait
sa fille et il ne vécut plus que de débris et de rogatons.
Sur ces entrefaites, le duc Wilhelm VI, comte de Hollande, de passage à
Schiedam, avec sa femme la comtesse Marguerite et plusieurs personnes de
la Cour, entendit parler de la misère du père de la sainte. Il en eut
compassion et dit au vieillard:
--Combien vous faut-il pour vivre ici? Fixez la somme et, en
considération des vertus de votre fille, je vous la paierai.
Pierre assura le comte que douze écus à la couronne, monnaie de France,
suffiraient largement, par année, à ses besoins.
Wilhelm les lui versa aussitôt; jugeant ensuite que ces souhaits étaient
trop modestes, il s’engagea à doubler, si cela devenait nécessaire,
cette rente. Elle fut d’abord fidèlement acquittée, puis comme, chez les
gens riches surtout, la générosité très aisément se lasse, le brave
homme finit par ne plus rien toucher et il ne se crut pas le droit de
réclamer.
En attendant, tandis qu’il profitait de ces courtes aises, il voulut
contenter ce désir qu’il n’avait jamais pu réaliser, faute de temps,
fréquenter assidûment les églises; mais il était presque aveugle et si
faible des jambes qu’un rien le faisait trébucher; aussi, quand il était
sorti, Lydwine se mourait-elle d’inquiétude; et elle ne s’alarmait pas à
tort, car on le ramassa, un jour, presque asphyxié.
C’était une veille de Pentecôte; Pierre avait quitté la maison pour
aller ouïr les vêpres, quand il rencontra un homme qui lui proposa de se
promener hors de la ville jusqu’à l’heure de l’office. Il accepta et ils
arrivèrent, tout en devisant, à un lieu nommé Damlaën. Là, tandis que,
fatigué, il s’arrêtait, son compagnon se rua sur lui et l’empoignant par
les reins, le précipita dans une fosse profonde, pleine d’eau et
disparut. Il était en train de se noyer quand un charretier qui longeait
la route l’aperçut, le hissa du bourbier et le ramena, dans sa voiture,
chez sa fille.
Celle-ci le pensait mort et pleurait, car quelqu’un qui avait entrevu le
vieillard, allongé, sans mouvement, dans la carriole, était venu la
prévenir en hâte qu’on lui rapportait le cadavre de son père.
Cette aventure, à laquelle les biographes assignent une origine
diabolique, consterna la sainte qui s’ingénia désormais à retenir le
vieux Pierre à la maison; mais devenu un peu, tel qu’un enfant, il
s’échappait dès qu’il ne se sentait plus surveillé et comme il ne
s’éloignait du logis que pour gagner l’église, sa fille n’avait pas le
courage de le réprimander.
En somme, il fut pour elle beaucoup plus une cause de soucis qu’un aide;
et son fils Wilhelm ne semble pas, malgré toute sa bonne volonté, avoir
été plus apte que lui à la soigner.
Celui-là manqua de la griller vive; un matin, avant de se rendre à son
travail, il pénétra dans la chambre pour s’assurer de l’état de sa santé
et il posa la chandelle qu’il tenait allumée sur une planche placée
au-dessus de la tête de sa sœur; puis, il partit, la laissant seule dans
la maison, car le père était, de son côté, sorti pour aller assister à
une messe; or, la chandelle culbuta et mit le feu à la paille sur
laquelle Lydwine était couchée; elle méditait la Passion de
notre-Seigneur et ne s’en aperçut pas tout d’abord; mais les
pétillements des brindilles qui se tordaient, la tirèrent de son
ravissement et, de l’unique main qu’elle avait libre, de la main gauche,
elle étreignit les flammes qui, sans la brûler, s’éteignirent. Lorsque
son père revint, elle gisait non plus sur une botte de paille, mais sur
un tas de cendres.
Ce frère, si imprudent, nous apparaît ainsi qu’un excellent homme,
dévoué à sa sœur, mais malheureusement uni à une femme sottisière et
méchante qui se croyait probablement, à cause des services que ses
enfants prêtaient à Lydwine, tout permis; la sainte endurait, sans
jamais se plaindre, les intarissables bavardages et les ineptes
remarques de cette mégère qui ne pouvait ouvrir la bouche sans vociférer
et s’exacerbait, à mesure qu’elle hurlait, sans que l’on sût jamais bien
pourquoi.
Mais si Lydwine acquiesçait docilement à ce genre d’épreuves, d’autres
se résignaient plus difficilement à les accepter, témoin le duc de
Bavière qui descendit à Schiedam pour consulter la sainte sur un cas de
conscience. Les crimes dont il était coupable et l’apostasie qu’il avait
commise en se dépouillant de sa robe d’évêque pour se marier, le
tourmentaient sans doute.
Il se fit annoncer sous un nom d’emprunt, mais Lydwine, divinement
avertie, ne fut point dupe.
Il était à peine assis auprès d’elle, quand la teigne entra et
l’étourdit de ses réflexions saugrenues et de ses cris.
Il s’agaça et s’adressant à Lydwine: Comment, dit-il, pouvez-vous
supporter cette harpie? car lorsqu’elle est là, le séjour de votre
maison n’est plus tolérable.
Et la sainte lui répondit en souriant: Monseigneur, que voulez-vous, il
sied de souffrir les impertinences et les faiblesses de cette sorte de
personnes, ne fût-ce que pour les corriger à force de patience et
s’apprendre à soi-même à ne point s’irriter.
En homme pratique, le duc imagina une autre solution; il acheta, séance
tenante, le silence de la créature qui, enchantée d’empocher une somme
d’argent, se tut... tant qu’il fut là.
Les garde-malades de Lydwine n’étaient pas en somme, propres à
grand’chose; le père était plus encombrant qu’utile; le frère, occupé au
dehors; sa femme insupportable; restaient les deux enfants, Baudouin et
Pétronille qui, heureusement, ne ressemblaient pas à leur mère et
étaient très attachés à leur tante; mais ils étaient trop jeunes et
d’ailleurs, étant donné la nature des infirmités de la malade, elles ne
pouvaient être décemment soignées que par des femmes. Dieu y veilla.
Des voisines pieuses se chargèrent de panser et de changer de linge son
pauvre corps; parmi celles-là figure une femme qui fut l’amie intime de
Lydwine et que l’on apercevra souvent dans ce récit.
Qu’était cette Catherine Simon que nous avons déjà rencontrée auprès de
Lydwine, alors que celle-ci était gardée à vue par six soldats, et qui
finit par habiter tout à fait avec elle?
Gerlac l’appelle Catherine, femme de maître Simon, le barbier; Brugman
parle, à diverses reprises, d’une Catherine qu’il qualifie tantôt de
servante, tantôt de veuve, tantôt de compagne fidèle de la sainte;
Thomas A Kempis désigne Catherine Simon telle qu’une femme de qualité,
et il la dit non épouse ou veuve mais fille d’un sieur Simon dont il
n’indique pas la profession.
Y a-t-il identité entre ces Catherine et ces Simon? on peut l’admettre,
encore que l’un des traducteurs d’A Kempis distingue deux Catherine
différentes, l’une fille de Simon et l’autre veuve d’on ne sait qui.
Il est, en tout cas, certain que cette femme aima et soigna Lydwine
comme sa propre fille; elle la dédommagea des incroyables opprobres et
du haineux abandon dont elle fut, de la part du curé de Schiedam, la
plaintive victime; l’homme aux chapons ne devait pas, en effet, tarder à
persécuter de la façon la plus atroce, la sainte.