Après qu’elle fut entrée dans cette voie de la substitution mystique et
qu’elle se fut, de son plein gré, offerte pour être la brebis émissaire
des péchés du monde, Jésus jeta son emprise sur elle et elle vécut cette
existence extraordinaire où les douleurs servent de tremplin aux joies;
plus elle souffrit et plus elle fut satisfaite et plus elle voulut
souffrir; elle savait qu’elle n’était plus seule maintenant, que ses
tortures avaient un but, qu’elles aidaient au bien de l’Église et
qu’elles palliaient les exactions des vivants et des morts; elle savait
que c’était pour la gloire de Dieu que le parterre odorant de ses plaies
poussait d’humbles et de magnifiques fleurs; elle pouvait vérifier, par
elle-même, la justesse d’une réponse de sainte Félicité, injuriée par
les railleries d’un bourreau qui se gaussait de ses cris, lorsqu’elle
accoucha dans sa prison, avant que d’être livrée aux animaux féroces
lâchés en un cirque.
--Que ferez-vous donc quand vous serez dévorée par les bêtes? disait cet
homme.
Et la sainte répliqua:
--«C’est moi qui souffre maintenant, mais alors que je serai martyrisée,
ce sera une autre qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour
Lui.»
Il est très difficile d’analyser cette vie si différente des nôtres
qu’entremêlent, la plupart du temps, de modiques tortures et de minimes
liesses. Nos exultations sont, en effet, ainsi que nos peines,
médiocres; nous vivons dans un climat tempéré, dans une zone de piété
tiède où la flore est rabougrie et la nature débile. Lydwine, elle,
avait été arrachée d’une terre inerte pour être transplantée dans le sol
ardent de la mystique; et la sève jusqu’alors engourdie bouillonnait
sous le souffle torride de l’Amour, et elle s’épanouissait en
d’incessantes éclosions d’impétueuses délices et de furieux tourments.
Elle pantelait, se tordait, crissait des dents ou gisait à moitié morte
et elle était ravie, au même instant; elle ne vivait plus, dans un sens
comme dans l’autre, que d’excès; l’exubérance de sa jubilation
compensait l’abus de ses peines; elle le disait très simplement: «les
consolations que je ressens sont proportionnées aux épreuves que
j’endure et je les trouve si exquises que je ne les changerais pas pour
tous les plaisirs des hommes».
Et cependant la meute de ses maladies continuait à la dilacérer; elle
fondait sur elle avec une recrudescence de rage; son ventre avait fini
par éclater, ainsi qu’un fruit mûr et il fallait lui appliquer un
coussin de laine pour refouler les entrailles et les empêcher de sortir;
bientôt, quand on voulut la bouger, afin de changer les draps de son
lit, on dut lui lier solidement les membres avec des serviettes et des
nappes car autrement son corps se serait disloqué et scindé en morceaux,
entre les mains des assistants.
Par un miracle évidemment destiné à certifier l’origine extra-humaine de
ces maux, Lydwine ne mangeait plus ou si peu!--En trente ans, elle ne
goûta pas à plus d’aliments qu’une personne valide n’en ingère
d’habitude pendant trois jours.
Durant les premières années de sa réclusion, elle consommait pour tout
repas, du matin au soir, une rondelle de pomme de l’épaisseur d’une
petite hostie que l’on grillait, au bout d’une pincette, devant l’âtre;
et si elle tentait d’avaler parfois une bouchée de pain, trempée dans de
la bière ou du lait, elle n’y parvenait qu’à grand’peine; puis ce fut
trop encore de cet émincé de pomme et elle dut se contenter d’une larme
d’eau rougie sucrée, stimulée par un soupçon de cannelle ou de muscade,
et d’une miette de datte; elle en vint ensuite à ne plus se sustenter
qu’avec ce vin trempé d’eau; elle le humait plus qu’elle ne le buvait et
en absorbait à peu près une demi-pinte, par semaine. Très souvent, comme
l’eau de source était à Schiedam assez chère, on lui donnait, faute
d’argent pour en acheter, de l’eau de la Meuse; elle était, suivant le
flux ou le reflux de la mer dans laquelle elle se jette près de la
ville, salée ou douce; mais elle préférait qu’on la puisât, au moment du
flux, alors qu’elle était amère et saumâtre, parce qu’elle se changeait
alors pour elle en la plus savoureuse des boissons.
Seulement, lorsqu’elle fut réduite à ne plus se soutenir qu’avec ce
liquide, le sommeil qui était déjà rare disparut complètement; et ce
furent des nuits qui n’en finissaient plus, des nuits implacables, où
elle demeurait, immobile, sur un dos dont le derme était à vif. On a
compté qu’elle n’avait pas dormi la valeur de trois bonnes nuits en
l’espace de trente-huit ans!
Enfin, elle ne s’ingurgita plus rien du tout; et une velléité de sommeil
qui la tracassa et qui n’était, selon ses historiens, qu’une tentation
diabolique, s’enfuit à son tour. Une sorte d’assoupissement l’accablait,
en effet, chaque fois qu’elle s’apprêtait à méditer la Passion du
Christ; elle luttait en vain contre cette somnolence.
--Laissez là ces exercices et dormez, lui dit Jan Pot, vous les
reprendrez après.
Elle obéit et cet état d’irrésistible torpeur cessa.
Cette disette de nourriture et cette constance d’insomnies lui
suscitèrent les plus cruelles humiliations et les plus basses injures.
Toute la ville était au courant de ce cas singulier d’une jeune fille
qui, sans s’alimenter et dormir, ne mourait point; le bruit de cette
merveille s’était répandu au loin; elle semblait invraisemblable à
beaucoup de gens; ils ignoraient que de nombreux faits de ce genre
avaient été relevés dans les biographies de saints qui furent les
prédécesseurs ou les contemporains de Lydwine; aussi, arrivèrent-ils,
attirés par la curiosité, chez elle et elle fut explorée sans relâche et
soumise à une inquisition de tous les instants; et ses détracteurs ne
furent point quatre, tels que les amis de Job, ils furent légion! La
plupart ne regardaient que cette tête fendue du front au nez, que ce
visage craqué comme une grenade, que ce corps dont les chairs en fuite
avaient dû être comprimées, ainsi que celles des momies, par des lacis
de bandelettes et le dégoût leur venait de tant d’infirmités!
Leur curiosité était déçue. Ils n’avaient découvert que le masque en
pièce d’une gorgone, là où ils s’étaient attendus à rencontrer une face
plus ou moins avenante qui aurait pu les émouvoir ou une physionomie
plus ou moins bizarre dont ils auraient pu se moquer; ils ne virent que
les apparences, ne distinguèrent aucun foyer de lumière sous les vitres
en corne de cette lanterne cassée, rangée dans l’ombre, en un coin; et
cependant l’âme rayonnait, embrasée d’amour, car Jésus l’inondait de ses
effusions, la dorait de ses lueurs!
Ils se vengèrent de leur désappointement en l’accusant de supercherie.
Elle ne gardait nullement la diète; elle bâfrait lorsqu’elle était seule
et buvait, la nuit. Ils la harcelèrent de questions, préparèrent des
amorces, tâchèrent de l’amener à se contredire. A tous ces
interrogatoires, elle répondait simplement:
--Je ne vous comprends pas; vous croyez qu’il est impossible de
subsister sans le secours d’aucun mets, mais Dieu est bien maître, je
présume, d’agir tel qu’il l’entend; vous m’affirmez que mes maladies
auraient dû me tuer, mais elles ne me tueront que lorsque le Seigneur le
voudra. Et elle ajoutait pour ceux qui s’apitoyaient hypocritement sur
son sort: «je ne suis pas à plaindre, je suis heureuse ainsi, et s’il me
suffisait de réciter un ave Maria pour être guérie, je ne le réciterais
pas.»
D’autres allaient plus loin encore et brutalement l’injuriaient, criant:
ne vous y trompez pas, ma belle, nous ne sommes point votre dupe! Vous
faites semblant de vivre sans nutriment et vous vous nourrissez en
cachette; vous êtes une chattemite et une fourbe.
Et Lydwine un peu surprise de cet acharnement, leur demandait quel
intérêt elle pouvait bien avoir à mentir de la sorte, car enfin,
disait-elle, manger n’est pas un péché et ne pas manger n’est point un
acte glorieux, que je sache.
Embarrassés par le bon sens de ces répliques, ils changeaient alors le
mode de leurs attaques et ils lui reprochaient d’être une possédée; le
Démon était seul capable d’opérer de tels prestiges; et ces simagrées
n’étaient que la conséquence d’un pacte; rares furent ceux qui ne la
crurent ni charlatane, ni sorcière, mais qui comprirent ce qu’elle était
en réalité, un être victimal, broyé dans le mortier de Dieu, une
lamentable effigie de l’Église souffrante.
Peu à peu, pourtant, la vérité s’imposa. Agacés par ces nouvelles
contradictoires, les échevins de Schiedam résolurent d’en avoir le cœur
net; ils assujettirent Lydwine, pendant des mois, à une surveillance
incessante et ils durent bien reconnaître qu’elle était une sainte dont
l’existence absolument anormale ne pouvait s’expliquer que par un
dessein particulier du ciel; et ils le promulguèrent dans un
procès-verbal qu’ils scellèrent du sceau de la cité. Ils se réunirent,
en effet, le 12 septembre 1421, pour rédiger ces lettres testimoniales
qui relatent les épisodes de cette vie: la privation de toute nourriture
et le manque de sommeil, l’état du corps mué en un amas répugnant de
bribes et amputé d’une partie de ses entrailles alors que l’autre
fourmillait de parasites et répandait cependant une bonne odeur, bref
tous les détails que nous avons énumérés; le procès-verbal est inséré
tout au long dans le volume des Bollandistes, en tête de la seconde vie
de Brugman.
Il aurait pu constater aussi ce trait, avéré par tous les biographes,
que les parents de Lydwine conservaient dans un vase les fragments d’os
et les languettes de chairs qui se détachaient des membres de leur fille
et que ces débris exhalaient de doux parfums.
Des badauds, qui avaient ouï parler de ce prodige, accoururent pour
s’assurer de sa véracité, mais Lydwine, que ces visites incommodaient,
supplia sa mère d’enterrer ces pauvres dépouilles et pour ne pas la
contrister, Pétronille les inhuma.
Il semblait qu’après cette proclamation du bourgmestre et du municipe de
Schiedam, Lydwine pût demeurer tranquille; sa bonne foi était de
notoriété publique; pourtant, quatre années après, lorsque Philippe de
Bourgogne, après avoir envahi les Flandres, laissa un corps d’occupation
à Schiedam, le commandant de place, qui était un Français, voulut
s’assurer par lui-même si les phénomènes attestés par le manifeste de la
ville, étaient exacts. Il prétexta le désir qu’il avait de préserver la
sainte d’outrages possibles, pour poster chez elle une troupe de six
soldats qu’il choisit parmi les plus honnêtes et les plus religieux;
puis, il écarta la famille qui dut aller camper autre part et il
prescrivit à ses subordonnés de se relayer, afin de ne pas perdre de vue
la prisonnière, jour et nuit, et d’empêcher qu’il ne lui parvînt aucun
breuvage et aucun aliment. Ils exécutèrent cette consigne à la lettre,
inspectant même les pots d’onguents pour être certains qu’ils ne
contenaient point de substances propres à la réconforter; une veuve, du
nom de Catherine fut, seule, admise à la soigner et elle était fouillée
alors qu’elle entrait dans la chambre. Ils montèrent ainsi la garde,
autour de son lit, pendant neuf jours.
Ils virent, durant ce temps, Lydwine en proie à d’extravagantes
tortures, ruisselant de larmes, mais souriant, perdue dans l’extase,
noyée dans la béatitude suressentielle, roulée, comme hors du monde,
dans des ondes de joie.
Quant à elle, c’est tout au plus si elle s’aperçut de leur présence;
Dieu la ravissait, loin de son logis, lui épargnait le spectacle gênant
de ces hommes dont le regard ne la quittait point. Quand leur faction
cessa, ils certifièrent hautement que la captive avait vécu, ainsi que
l’on dit, de l’air du temps, sans rien prendre.
Cette surveillance ne servit donc qu’à constater, une fois de plus,
l’honnêteté de Lydwine et l’authenticité de l’insolite existence qu’elle
souffrait.
Vraiment ce luxe d’investigations était bien inutile; la défiance d’une
petite ville aux aguets, la rage d’espionnage de la province suffisaient
pour tirer l’affaire au clair. Lydwine n’eût pu avaler une bouchée de
pain sans que tout Schiedam ne le sût; mais si Dieu consentit à ce que
ces faits fussent examinés de près et prouvés, ce fut pour qu’aucun
doute ne subsistât et que ses grâces ne fussent point reléguées à l’état
d’incertaine légende.
Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’il agit presque constamment de la
sorte. N’en fut-il pas de même, au XIXe siècle, pour Catherine Emmerich
et pour Louise Lateau, deux stigmatisées dont les vies présentent plus
d’une analogie avec celle de Lydwine?