V.

Après qu’elle fut entrée dans cette voie de la substitution mystique et

qu’elle se fut, de son plein gré, offerte pour être la brebis émissaire

des péchés du monde, Jésus jeta son emprise sur elle et elle vécut cette

existence extraordinaire où les douleurs servent de tremplin aux joies;

plus elle souffrit et plus elle fut satisfaite et plus elle voulut

souffrir; elle savait qu’elle n’était plus seule maintenant, que ses

tortures avaient un but, qu’elles aidaient au bien de l’Église et

qu’elles palliaient les exactions des vivants et des morts; elle savait

que c’était pour la gloire de Dieu que le parterre odorant de ses plaies

poussait d’humbles et de magnifiques fleurs; elle pouvait vérifier, par

elle-même, la justesse d’une réponse de sainte Félicité, injuriée par

les railleries d’un bourreau qui se gaussait de ses cris, lorsqu’elle

accoucha dans sa prison, avant que d’être livrée aux animaux féroces

lâchés en un cirque.

--Que ferez-vous donc quand vous serez dévorée par les bêtes? disait cet

homme.

Et la sainte répliqua:

--«C’est moi qui souffre maintenant, mais alors que je serai martyrisée,

ce sera une autre qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour

Lui.»

Il est très difficile d’analyser cette vie si différente des nôtres

qu’entremêlent, la plupart du temps, de modiques tortures et de minimes

liesses. Nos exultations sont, en effet, ainsi que nos peines,

médiocres; nous vivons dans un climat tempéré, dans une zone de piété

tiède où la flore est rabougrie et la nature débile. Lydwine, elle,

avait été arrachée d’une terre inerte pour être transplantée dans le sol

ardent de la mystique; et la sève jusqu’alors engourdie bouillonnait

sous le souffle torride de l’Amour, et elle s’épanouissait en

d’incessantes éclosions d’impétueuses délices et de furieux tourments.

Elle pantelait, se tordait, crissait des dents ou gisait à moitié morte

et elle était ravie, au même instant; elle ne vivait plus, dans un sens

comme dans l’autre, que d’excès; l’exubérance de sa jubilation

compensait l’abus de ses peines; elle le disait très simplement: «les

consolations que je ressens sont proportionnées aux épreuves que

j’endure et je les trouve si exquises que je ne les changerais pas pour

tous les plaisirs des hommes».

Et cependant la meute de ses maladies continuait à la dilacérer; elle

fondait sur elle avec une recrudescence de rage; son ventre avait fini

par éclater, ainsi qu’un fruit mûr et il fallait lui appliquer un

coussin de laine pour refouler les entrailles et les empêcher de sortir;

bientôt, quand on voulut la bouger, afin de changer les draps de son

lit, on dut lui lier solidement les membres avec des serviettes et des

nappes car autrement son corps se serait disloqué et scindé en morceaux,

entre les mains des assistants.

Par un miracle évidemment destiné à certifier l’origine extra-humaine de

ces maux, Lydwine ne mangeait plus ou si peu!--En trente ans, elle ne

goûta pas à plus d’aliments qu’une personne valide n’en ingère

d’habitude pendant trois jours.

Durant les premières années de sa réclusion, elle consommait pour tout

repas, du matin au soir, une rondelle de pomme de l’épaisseur d’une

petite hostie que l’on grillait, au bout d’une pincette, devant l’âtre;

et si elle tentait d’avaler parfois une bouchée de pain, trempée dans de

la bière ou du lait, elle n’y parvenait qu’à grand’peine; puis ce fut

trop encore de cet émincé de pomme et elle dut se contenter d’une larme

d’eau rougie sucrée, stimulée par un soupçon de cannelle ou de muscade,

et d’une miette de datte; elle en vint ensuite à ne plus se sustenter

qu’avec ce vin trempé d’eau; elle le humait plus qu’elle ne le buvait et

en absorbait à peu près une demi-pinte, par semaine. Très souvent, comme

l’eau de source était à Schiedam assez chère, on lui donnait, faute

d’argent pour en acheter, de l’eau de la Meuse; elle était, suivant le

flux ou le reflux de la mer dans laquelle elle se jette près de la

ville, salée ou douce; mais elle préférait qu’on la puisât, au moment du

flux, alors qu’elle était amère et saumâtre, parce qu’elle se changeait

alors pour elle en la plus savoureuse des boissons.

Seulement, lorsqu’elle fut réduite à ne plus se soutenir qu’avec ce

liquide, le sommeil qui était déjà rare disparut complètement; et ce

furent des nuits qui n’en finissaient plus, des nuits implacables, où

elle demeurait, immobile, sur un dos dont le derme était à vif. On a

compté qu’elle n’avait pas dormi la valeur de trois bonnes nuits en

l’espace de trente-huit ans!

Enfin, elle ne s’ingurgita plus rien du tout; et une velléité de sommeil

qui la tracassa et qui n’était, selon ses historiens, qu’une tentation

diabolique, s’enfuit à son tour. Une sorte d’assoupissement l’accablait,

en effet, chaque fois qu’elle s’apprêtait à méditer la Passion du

Christ; elle luttait en vain contre cette somnolence.

--Laissez là ces exercices et dormez, lui dit Jan Pot, vous les

reprendrez après.

Elle obéit et cet état d’irrésistible torpeur cessa.

Cette disette de nourriture et cette constance d’insomnies lui

suscitèrent les plus cruelles humiliations et les plus basses injures.

Toute la ville était au courant de ce cas singulier d’une jeune fille

qui, sans s’alimenter et dormir, ne mourait point; le bruit de cette

merveille s’était répandu au loin; elle semblait invraisemblable à

beaucoup de gens; ils ignoraient que de nombreux faits de ce genre

avaient été relevés dans les biographies de saints qui furent les

prédécesseurs ou les contemporains de Lydwine; aussi, arrivèrent-ils,

attirés par la curiosité, chez elle et elle fut explorée sans relâche et

soumise à une inquisition de tous les instants; et ses détracteurs ne

furent point quatre, tels que les amis de Job, ils furent légion! La

plupart ne regardaient que cette tête fendue du front au nez, que ce

visage craqué comme une grenade, que ce corps dont les chairs en fuite

avaient dû être comprimées, ainsi que celles des momies, par des lacis

de bandelettes et le dégoût leur venait de tant d’infirmités!

Leur curiosité était déçue. Ils n’avaient découvert que le masque en

pièce d’une gorgone, là où ils s’étaient attendus à rencontrer une face

plus ou moins avenante qui aurait pu les émouvoir ou une physionomie

plus ou moins bizarre dont ils auraient pu se moquer; ils ne virent que

les apparences, ne distinguèrent aucun foyer de lumière sous les vitres

en corne de cette lanterne cassée, rangée dans l’ombre, en un coin; et

cependant l’âme rayonnait, embrasée d’amour, car Jésus l’inondait de ses

effusions, la dorait de ses lueurs!

Ils se vengèrent de leur désappointement en l’accusant de supercherie.

Elle ne gardait nullement la diète; elle bâfrait lorsqu’elle était seule

et buvait, la nuit. Ils la harcelèrent de questions, préparèrent des

amorces, tâchèrent de l’amener à se contredire. A tous ces

interrogatoires, elle répondait simplement:

--Je ne vous comprends pas; vous croyez qu’il est impossible de

subsister sans le secours d’aucun mets, mais Dieu est bien maître, je

présume, d’agir tel qu’il l’entend; vous m’affirmez que mes maladies

auraient dû me tuer, mais elles ne me tueront que lorsque le Seigneur le

voudra. Et elle ajoutait pour ceux qui s’apitoyaient hypocritement sur

son sort: «je ne suis pas à plaindre, je suis heureuse ainsi, et s’il me

suffisait de réciter un ave Maria pour être guérie, je ne le réciterais

pas.»

D’autres allaient plus loin encore et brutalement l’injuriaient, criant:

ne vous y trompez pas, ma belle, nous ne sommes point votre dupe! Vous

faites semblant de vivre sans nutriment et vous vous nourrissez en

cachette; vous êtes une chattemite et une fourbe.

Et Lydwine un peu surprise de cet acharnement, leur demandait quel

intérêt elle pouvait bien avoir à mentir de la sorte, car enfin,

disait-elle, manger n’est pas un péché et ne pas manger n’est point un

acte glorieux, que je sache.

Embarrassés par le bon sens de ces répliques, ils changeaient alors le

mode de leurs attaques et ils lui reprochaient d’être une possédée; le

Démon était seul capable d’opérer de tels prestiges; et ces simagrées

n’étaient que la conséquence d’un pacte; rares furent ceux qui ne la

crurent ni charlatane, ni sorcière, mais qui comprirent ce qu’elle était

en réalité, un être victimal, broyé dans le mortier de Dieu, une

lamentable effigie de l’Église souffrante.

Peu à peu, pourtant, la vérité s’imposa. Agacés par ces nouvelles

contradictoires, les échevins de Schiedam résolurent d’en avoir le cœur

net; ils assujettirent Lydwine, pendant des mois, à une surveillance

incessante et ils durent bien reconnaître qu’elle était une sainte dont

l’existence absolument anormale ne pouvait s’expliquer que par un

dessein particulier du ciel; et ils le promulguèrent dans un

procès-verbal qu’ils scellèrent du sceau de la cité. Ils se réunirent,

en effet, le 12 septembre 1421, pour rédiger ces lettres testimoniales

qui relatent les épisodes de cette vie: la privation de toute nourriture

et le manque de sommeil, l’état du corps mué en un amas répugnant de

bribes et amputé d’une partie de ses entrailles alors que l’autre

fourmillait de parasites et répandait cependant une bonne odeur, bref

tous les détails que nous avons énumérés; le procès-verbal est inséré

tout au long dans le volume des Bollandistes, en tête de la seconde vie

de Brugman.

Il aurait pu constater aussi ce trait, avéré par tous les biographes,

que les parents de Lydwine conservaient dans un vase les fragments d’os

et les languettes de chairs qui se détachaient des membres de leur fille

et que ces débris exhalaient de doux parfums.

Des badauds, qui avaient ouï parler de ce prodige, accoururent pour

s’assurer de sa véracité, mais Lydwine, que ces visites incommodaient,

supplia sa mère d’enterrer ces pauvres dépouilles et pour ne pas la

contrister, Pétronille les inhuma.

Il semblait qu’après cette proclamation du bourgmestre et du municipe de

Schiedam, Lydwine pût demeurer tranquille; sa bonne foi était de

notoriété publique; pourtant, quatre années après, lorsque Philippe de

Bourgogne, après avoir envahi les Flandres, laissa un corps d’occupation

à Schiedam, le commandant de place, qui était un Français, voulut

s’assurer par lui-même si les phénomènes attestés par le manifeste de la

ville, étaient exacts. Il prétexta le désir qu’il avait de préserver la

sainte d’outrages possibles, pour poster chez elle une troupe de six

soldats qu’il choisit parmi les plus honnêtes et les plus religieux;

puis, il écarta la famille qui dut aller camper autre part et il

prescrivit à ses subordonnés de se relayer, afin de ne pas perdre de vue

la prisonnière, jour et nuit, et d’empêcher qu’il ne lui parvînt aucun

breuvage et aucun aliment. Ils exécutèrent cette consigne à la lettre,

inspectant même les pots d’onguents pour être certains qu’ils ne

contenaient point de substances propres à la réconforter; une veuve, du

nom de Catherine fut, seule, admise à la soigner et elle était fouillée

alors qu’elle entrait dans la chambre. Ils montèrent ainsi la garde,

autour de son lit, pendant neuf jours.

Ils virent, durant ce temps, Lydwine en proie à d’extravagantes

tortures, ruisselant de larmes, mais souriant, perdue dans l’extase,

noyée dans la béatitude suressentielle, roulée, comme hors du monde,

dans des ondes de joie.

Quant à elle, c’est tout au plus si elle s’aperçut de leur présence;

Dieu la ravissait, loin de son logis, lui épargnait le spectacle gênant

de ces hommes dont le regard ne la quittait point. Quand leur faction

cessa, ils certifièrent hautement que la captive avait vécu, ainsi que

l’on dit, de l’air du temps, sans rien prendre.

Cette surveillance ne servit donc qu’à constater, une fois de plus,

l’honnêteté de Lydwine et l’authenticité de l’insolite existence qu’elle

souffrait.

Vraiment ce luxe d’investigations était bien inutile; la défiance d’une

petite ville aux aguets, la rage d’espionnage de la province suffisaient

pour tirer l’affaire au clair. Lydwine n’eût pu avaler une bouchée de

pain sans que tout Schiedam ne le sût; mais si Dieu consentit à ce que

ces faits fussent examinés de près et prouvés, ce fut pour qu’aucun

doute ne subsistât et que ses grâces ne fussent point reléguées à l’état

d’incertaine légende.

Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’il agit presque constamment de la

sorte. N’en fut-il pas de même, au XIXe siècle, pour Catherine Emmerich

et pour Louise Lateau, deux stigmatisées dont les vies présentent plus

d’une analogie avec celle de Lydwine?

Sainte Lydwine de Schiedam · 第 8 / 47 题