CORIOLAN.--Oui.
TROISIÈME ESCLAVE.--Où est donc ce dais?
CORIOLAN.--Dans la ville des milans et des corbeaux.
TROISIÈME ESCLAVE.--Dans la ville des milans et des corbeaux?--Quel âne
est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses?
CORIOLAN.--Non, je ne sers point ton maître.
TROISIÈME ESCLAVE.--Holà! seigneur, voudriez-vous vous mêler des
affaires de mon maître?
CORIOLAN.--Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta
maîtresse.--Bavard éternel, prête-moi ton bâton; allons, décampe.
(Il le bat, et l'esclave se sauve.) (Aufidius entre, précédé de
l'esclave qui l'a averti.)
AUFIDIUS.--Où est cet individu?
SECOND ESCLAVE,--Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je n'avais
craint de faire du bruit et de troubler vos convives.
AUFIDIUS.--De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne
réponds-tu pas? Parle: quel est ton nom?
CORIOLAN, _se découvrant le visage_.--Tullus, si tu ne me connais
pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la
nécessité me forcera de me nommer.
AUFIDIUS.--Quel est ton nom?
(Les esclaves se retirent.)
CORIOLAN.--Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne
sonnera pas agréablement à la tienne.
AUFIDIUS.--Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaçant, et l'orgueil
du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit
déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?
CORIOLAN.--Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent?
AUFIDIUS.--Non, je ne te connais point: nomme-toi.
CORIOLAN.--Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant de mal à toi et
à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes
pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé
pour mon ingrate patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage
de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom
seul m'est demeuré. L'envie a dévoré tout le reste; l'envie et la
cruauté d'une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage; ils
m'ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me
bannissent de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujourd'hui
dans tes foyers, non pas dans l'espérance (ne va pas t'y méprendre) de
sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les
hommes de l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant
toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers ceux qui
m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des
affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et
effacer les traces de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer
et de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma misère à profit,
et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour
toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la
rage des derniers démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien
entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards,
alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je
viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'épargner serait en
toi démence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche;
moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne
peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.
AUFIDIUS.--O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer
a arraché de mon coeur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand
Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me
révélerait les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;»
je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi,
brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps,
contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé en effrayant la lune
par ses éclats. J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse
le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti
dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que
j'aimais passionnément la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa
des soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, noble
mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents transports que ne
m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois
le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je
t'annonce que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à
tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu
m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rêvé que combats
corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil,
cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre
à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un vain
songe.--Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle
avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous
les Volsques, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix;
et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les
entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main
de nos sénateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici à prendre
congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même,
mais contre son territoire.
CORIOLAN.--Dieux! vous me rendez heureux.
AUFIDIUS.--Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger
toi-même de diriger tes vengences, prends la moitié du commandement: tu
connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme
toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit aux portes
de Rome, ou l'ébranler dans les parties les plus éloignées, s'il faut
l'épouvanter avant de la détruire. Mais entre: permets que je te
présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et
mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été ton
ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.--Ta main: sois le bienvenu!
(Ils sortent.) (Entrent les deux premiers esclaves.)
PREMIER ESCLAVE.--Il s'est fait ici un étrange changement.
SECOND ESCLAVE.--Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain
pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la
vérité.
PREMIER ESCLAVE.--Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner
comme un sabot.
SECOND ESCLAVE.--Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui
quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne
trouve pas de mot pour exprimer mon idée.
PREMIER ESCLAVE.--Oui, tu as raison: un regard.....
Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il était plus qu'il
ne paraissait.
SECOND ESCLAVE.--Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du
monde le plus extraordinaire.
PREMIER ESCLAVE.--Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier
que lui.
SECOND ESCLAVE.--Qui? mon maître?
PREMIER ESCLAVE.--Oui: mais il n'est point question de cela.
SECOND ESCLAVE.--Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.
PREMIER ESCLAVE.--Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus
grand guerrier.
SECOND ESCLAVE.--Cependant, pour la défense d'une ville, notre général
est excellent.