(Rentre le troisième esclave.)
TROISIÈME ESCLAVE.--Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles,
de grandes nouvelles, scélérats!
TOUS DEUX ENSEMBLE.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en
part.
TROISIÈME ESCLAVE.--Si j'avais à choisir, je ne voudrais pas être
Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel condamné.
TOUS DEUX.--Pourquoi donc? pourquoi?
TROISIÈME ESCLAVE.--C'est que celui qui avait coutume de frotter notre
général, Caïus Marcius, est ici.
PREMIER ESCLAVE.--Tu dis frotter notre général?
TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! peut-être pas le frotter, mais tout au
moins lui tenir tête.
SECOND ESCLAVE.--Allons, nous sommes camarades et amis: disons la
vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à
lui-même.
PREMIER ESCLAVE.--A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant
Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.
SECOND ESCLAVE.--Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, il vous
l'aurait grillé et mangé.
PREMIER ESCLAVE.--Mais voyons la suite de tes nouvelles.
TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! on le traite ici comme s'il était le fils
et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d'honneur;
pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question; tous sont
restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une
maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil à tous
ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre général
est coupé en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce
qu'il était hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière
et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille
aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son
passage libre et clair derrière lui.
SECOND ESCLAVE.--Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je
connaisse.
TROISIÈME ESCLAVE.--Homme à le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade,
il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis
n'osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on
dit, ses amis dans l'infélicité [3].
PREMIER ESCLAVE.--Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est que ça?
[Note 3: L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un
mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la
phrase:
THIRB SERVANT.--_Which friends, sir (as it were), durst not (look
you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in
directitude_.
FIRST SERVANT.--_Directitude? what is that_?]
TROISIÈME ESCLAVE.--Mais lorsqu'ils le verront relever la tête et se
baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les
lapins après la pluie, et se joindront à lui.
PREMIER ESCLAVE.--Mais quand se met-on en marche?
TROISIÈME ESCLAVE.--Demain, aujourd'hui, tout à l'heure: vous entendrez
le tambour cette après-midi. L'expédition fait en quelque sorte partie
du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.
SECOND ESCLAVE.--Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement!
Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller le fer, enrichir les
tailleurs, et nourrir des chansonniers.
PREMIER ESCLAVE.--Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la
paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et
pleine d'activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une
léthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards
que la guerre ne détruit d'hommes.
SECOND ESCLAVE..--C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un
métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des cocus.
PREMIER ESCLAVE.--Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des
autres.
TROISIÈME ESCLAVE.--Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les
uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espère dans
peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les
Volsques..... J'entends du bruit: ils se lèvent de table.