ou d'une plante, à vous, par exemple, mon ami, qui ne vous êtes jamais
occupé scientifiquement ni de botanique, ni d'entomologie. Si je vous
explique un mot qui vous est inconnu par un autre que vous ne connaîtrez
pas davantage, vous ne serez pas beaucoup plus avancé; si je tâche au
contraire de trouver une similitude entre ce que je veux vous faire
comprendre et quelque chose que vous connaissez déjà, je cours le danger
d'irriter les savants à cause de l'impropriété de certains termes.
Que je vous dise que la chrysomèle est un _coléoptère_, dont les
_antennes_ sont à _articles_ globuleux, le corps ovale, le _corselet_
large et bordé sur les côtés, les _élytres_ le plus souvent parés de
couleurs brillantes.
Vous ne serez pas plus savant, à moins que je ne vous dise qu'on entend
par _coléoptères_ les insectes qui ont des _élytres_ durs; par
_élytres_, les étuis des ailes; par _articles_, les divisions des
_antennes_; par _antennes_, les sortes de cornes mobiles que l'insecte
porte sur le devant de la tête.
Cela sera bon pour une fois; mais si, à chaque insecte que nous
rencontrerons, il faut que je vous fasse subir une phrase en langue
étrangère, puis une traduction et des fragments de dictionnaire, vous
cesserez bientôt de m'écouter; d'ailleurs, tous ces mots, quelque peine
qu'on se donne pour les expliquer, ne signifient rien pour ceux qui
n'ont pas vu les objets.
Si, au contraire, je fais rentrer, par un sens un peu forcé, les idées
particulières que je veux vous faire comprendre dans le cadre des idées
un peu trop générales que vous pouvez avoir; si j'appelle, pour vous,
tout insecte à quatre ailes couvertes d'une poussière colorée un
papillon, quand c'est peut-être une noctuelle, une phalène, un sphynx,
etc.
Si je vous désigne tout insecte ayant les ailes recouvertes de deux
étuis durs par la dénomination vague de scarabée, je me fais comprendre
suffisamment par vous, qui ne me demandez pas de la science.
Mais j'indispose les savants, et mon langage leur paraît aussi ridicule
que celui d'un étranger qui écrirait: «Vous avez eu toujours pour moi
des boyaux de père.» Au lieu de dire: «Des entrailles de père.»
Je dois cependant dire aux savants que, grâce à leur austérité et à leur
dignité, les gens même instruits trouvent trop élevé le premier échelon
d'une science spéciale, se découragent et n'essayent pas de s'y élever.
Tandis qu'un ignorant, comme moi, qui a vu des savants et qui a gardé
précieusement tout le peu de miettes qu'ils ont bien voulu laisser
tomber devant lui, va chercher les gens dans leur ignorance, dont il
sait et ne dédaigne pas trop le langage, et les amène au pied de votre
échelle; le reste vous regarde.
Ce voyage autour de mon jardin, si je le publiais, ferait plus pour la
vulgarisation de l'entomologie et de la botanique que les plus gros et
les meilleurs livres compilés par les érudits.
La science est une île escarpée, hérissée d'un peu plus de rochers qu'il
n'est nécessaire, et auxquels chaque savant se fait un plaisir et un
devoir d'ajouter quelques aspérités. Je passe les gens dans une légère
nacelle; je les transporte de l'autre rive aux bords de votre île, c'est
à vous ensuite à leur tendre la main, s'il est vrai que vous teniez à
peupler votre île, ce dont il m'arrive quelquefois de douter, quand je
regarde de quelle manière vous en rendez chaque jour les abords plus
difficiles.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE LVIII.
Voici un rosier jaune qui me rappelle une histoire:
J'allai un soir, il y a deux ans, passer quelques heures chez une
vieille femme, aimable, spirituelle et indulgente, qui demeure près de
chez moi; elle aime passionnément les fleurs, et vous ne sauriez croire
quelle coquetterie je mets à lui faire de beaux bouquets, comme je suis
heureux de son étonnement lorsque je lui porte une fleur qu'elle ne
connaît pas, ou seulement qui n'est pas connue dans le pays.
Hier, comme j'arrivais, je la trouvai avec un vieillard, qui depuis un
an est venu prendre possession d'une grande propriété que lui a laissée
un parent éloigné, à condition qu'il en prendrait le nom, et qu'en
conséquence on appelle M. Descoudraies.
Il s'est fait présenter chez ma vieille amie, et j'ai lieu d'être jaloux
de ses assiduités; ils se sont pris en amitié et passent à peu près
toutes leurs soirées ensemble à jouer au trictrac.
Je saluai en silence pour ne pas interrompre la partie, puis, quand elle
fut finie, j'offris à madame Lorgerel un bouquet de _roses jaunes_ que
j'avais apporté.
Mes roses étaient fort belles, et de plus les pluies de cette année sont
cause que les roses jaunes ont mal fleuri; les miennes, abritées par
l'avance d'un toit, sont peut-être les seules qui se soient bien
épanouies. Madame Lorgerel se récria sur le beau bouquet.
M. Descoudraies n'avait rien dit, mais il paraissait préoccupé. Je le
regardai avec étonnement, sans pouvoir comprendre l'influence
mystérieuse de mes roses jaunes, mais bientôt madame Lorgerel parla
d'autre chose et je crus m'être trompé.
Pour M. Descoudraies, il se mit à rire, et nous dit: Croiriez-vous que
ce bouquet vient d'évoquer, comme par une opération magique, une époque
tout entière de ma jeunesse.
Pendant cinq minutes j'ai eu vingt ans, pendant cinq minutes je suis
redevenu amoureux d'une femme qui doit bien avoir soixante ans, si
toutefois elle vit encore: il faut que je vous raconte cette histoire,
c'est une circonstance qui a eu sur toute ma vie une grande influence,
et dont le souvenir, aujourd'hui même où mon sang n'a plus de chaleur
que bien juste ce qu'il m'en faut pour vivre et pour jouer au trictrac,
ne laisse pas de m'émouvoir encore d'une manière extraordinaire.
J'avais vingt ans, il y a de cela un peu plus de quarante ans, je ne
faisais que sortir du collége où on tenait alors les jeunes gens un peu
plus longtemps qu'aujourd'hui; après avoir mûrement pesé pour moi, et
sans moi, le choix d'un état, mon père m'annonça un matin qu'il avait
obtenu pour moi une lieutenance dans le régiment de ***, en garnison
dans une ville d'Auvergne, et m'enjoignit de me tenir prêt à partir le
troisième jour.
Je fus un peu interdit pour plusieurs raisons, d'abord je n'aimais
point l'état militaire, mais ç'aurait été là une objection facilement
combattue; la vue d'un riche uniforme, quelques phrases ambitieuses, un
peu de musique, eussent fait de moi facilement et au choix un Achille ou
un César.
Mais j'étais amoureux.
Pour rien au monde je ne me serais avisé d'en dire un mot à mon père; sa
seule réponse à cette confidence eût été l'ordre de partir le soir même.
Mais j'avais un oncle.
Quel oncle!
C'était un homme qui avait alors l'âge que j'ai aujourd'hui; mais il
était resté jeune, non pas pour lui, car jamais vieillard ne renonça de
meilleure grâce à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres, mais pour les
autres. Il aimait les jeunes gens, il les comprenait, sans être jaloux
d'eux. Il ne croyait pas que ses infirmités fussent un progrès, ni la
vieillesse nécessairement la sagesse. A force de bonté et de raison, il
vivait du bonheur des autres. On le trouvait mêlé à toutes ces
généreuses folies, à toutes ces nobles sottises de la jeunesse; il était
confident et protecteur de toutes les amours, de toutes les dettes, de
toutes les espérances.
J'allai le trouver et je lui dis:--Mon oncle, je suis bien malheureux.
--Je parie vingt louis que non, me dit-il.
--Ah! mon oncle, ne plaisantez pas. D'ailleurs vous perdriez.
--Si je perds je paierai; cela servira peut-être à te consoler.
--Non, mon oncle; l'argent n'est pour rien dans mon chagrin.
--Raconte-moi cela.
--Mon père vient de m'annoncer que j'étais lieutenant dans le régiment
de ***.
--Beau malheur! un uniforme des plus galants, des officiers tous
gentilshommes.
--Mon oncle, c'est que je ne veux pas être soldat.
--Comment, tu ne veux pas être soldat? Est-ce que tu ne serais pas
brave, par hasard?
--Je ne sais pas encore, mon oncle; cependant il n'y a qu'à vous que je
permette de me faire une pareille question.
--Eh bien, Cid, mon bon ami, pourquoi ne veux-tu pas être soldat?
--Mon oncle, parce que je veux me marier.
--Ouf!
--Il n'y a pas de _ouf_, mon oncle, je suis amoureux.
--Tudieu! tu appelles cela un malheur, ingrat? Je voudrais bien l'être,
moi, amoureux. Et quel est l'objet d'une flamme si belle?
--Ah! mon oncle, c'est un ange.
--Je sais bien, c'est toujours un ange. Plus tard, tu aimeras mieux une
femme. Mais enfin, à quel nom humain cet ange répond-il?
--Mon oncle, on l'appelle Noémi.
--Ce n'est pas ce que je te demande. Noémi, c'est tout pour toi.
D'ailleurs, c'est un joli nom. Mais pour moi qui veux savoir qui est
l'ange, et à quelle famille il appartient, il me faut le nom de famille.
--C'est mademoiselle Amelot, mon oncle.
--Diable! c'est mieux qu'un ange: une brune, grande et svelte, avec des
yeux de velours noir. Je ne désapprouve pas l'objet.
--Ah! mon oncle, si vous connaissiez son âme!
--Je sais, je connais... Et tu es payé de retour? comme on disait
autrefois. Est-ce ainsi que vous dites encore, vous autres?
--Mon oncle, je ne sais pas.
--Comment, tu ne sais pas, neveu indigne de moi! Tu es tous les jours
fourré dans la maison, et tu ne sais pas encore si tu es aimé.
--Elle ne sait pas seulement que je l'aime, mon oncle.
--Oh! pour cela, tu te trompes, mon beau neveu, et tu n'y entends rien.
Elle le savait au moins un quart d'heure avant que tu ne le susses
toi-même.
--Mon oncle, tout ce que je sais, c'est que je me tuerai si elle n'est
pas à moi.
--Oh! oh! Eh bien, mon beau neveu, il y a beaucoup de chances pour
qu'elle ne soit pas à toi: ton père est beaucoup plus riche que le sien,
et il ne lui donnera pas son fils.
--Alors, mon oncle, je sais ce qui me reste à faire.
--Ah ça, voyons, ne va pas faire des sottises, au moins. Écoute un peu.
--Oui, mon oncle.
--Eh bien, d'abord tu ne peux pas te marier à vingt ans.
--Pourquoi cela, mon oncle?
--Parce que je ne le veux pas, et que sans moi ce mariage ne peut pas se
faire.
--Oh! mon bon petit oncle...
--Si la fille t'aime, si elle te promet de t'attendre trois ans...
--Trois ans, mon oncle.
--Ne raisonne pas, ou j'en mets quatre. Si elle te promet de t'attendre
trois ans, tu iras au régiment.
--Ah! mon oncle.
--Mais pas à Clermont; je te ferai entrer dans un régiment à quelques
lieues de Paris, où tu viendras une fois tous les trois mois, jusqu'au
moment désiré.
--Eh bien, mon oncle, comment savoir si elle m'aime?
--Comment, savoir! parbleu, en le lui demandant.
--Ah! mon oncle, je n'oserai jamais.
--Alors, obéis à ton père et fais ton paquet.
--Mais, mon oncle, vous ne savez pas comment est cette fille-là; j'ai
voulu cent fois lui dire que je l'aimais; je me suis injurié de ma
timidité; je me suis monté la tête de toutes les manières; j'ai préparé,
appris par coeur des discours; j'ai écrit des lettres, mais bast, au
moment de parler, je sentais le premier mot qui m'étranglait, et je
parlais d'autre chose. Elle a le regard si doux et à la fois si sévère!
il me semblait qu'elle n'aimerait jamais un homme, et alors je parlais
d'autre chose.
«Pour les lettres c'était bien pis: au moment de les donner, je les
trouvais si bêtes que je ne croyais pas pouvoir les déchirer en assez
petits morceaux.
--Enfin, il faut te décider, mon garçon, et voici pourquoi; ton père ne
t'a pas tout dit: s'il t'envoie à Clermont, c'est parce que le colonel
du régiment est de ses amis, et a une fille; parce que cette fille t'est
destinée, c'est un riche et un beau mariage. Mais... ne me dis rien, je
sais que tout cela n'est rien quand on aime. C'est une grosse bêtise,
mais c'est une bêtise que je serais bien fâché de ne pas avoir faite; il
n'y a que les cuistres qui n'en font pas de pareilles. Je sais bien que
les vieux appellent cela des illusions, mais qui sait si ce ne sont pas
eux qui en ont, des illusions. La lunette qui rapetisse les objets n'est
pas plus vraie que celle qui les grossit.
«Si elle t'aime, tu dois tout sacrifier pour elle; c'est bête, mais
c'est bien, et il faut le faire; mais il faut savoir si elle t'aime, et
l'occasion est excellente pour cela. On veut la marier, mon neveu; tu
deviens pâle à cette idée, tu voudrais tenir à longueur d'épée ton
odieux rival, est-ce comme cela aussi que vous dites à présent? Eh bien,
tâche de garder un peu tout ce grand courage en face de ta belle Noémi.
On veut la marier, tu es plus riche qu'elle, mais celui qu'on veut lui
donner est plus riche que toi; d'ailleurs il est titré, et puis c'est un
mari tout prêt, et la corbeille est prête; tandis que toi, il faut
attendre. Vas trouver Noémi, et dis-lui que tu l'aimes, elle le sait,
mais cela se dit toujours; demande-lui si elle répond à ta tendresse, et
dis-lui, car elle doit t'aimer, morbleu, tu es jeune et beau, et
spirituel, dis-lui qu'elle te jure de t'attendre trois ans, mais qu'elle
me l'écrive à moi dans une lettre que je garderai; alors, je romps le
mariage de là-bas; je te fais entrer dans un autre régiment, et dans
trois ans, malgré ton père, malgré le diable, malgré tout, je vous
marie.
--Mon oncle, une idée.
--Voyons.
--Je vais lui écrire.
--Comme tu voudras.»
Je quittai mon oncle, et j'allai faire mon épître; ce n'était pas le
plus difficile, je lui avais déjà écrit cent cinquante fois, mais
c'était de donner la lettre qui m'embarrassait. Cependant, comme il n'y
avait pas à hésiter, je pris mon parti: j'achetai un bouquet de roses
jaunes, et, dans le milieu du bouquet, je glissai mon billet.
Tenez, c'est peut-être bien fou, mais je me le rappelle encore.
Après l'aveu de mon amour, je la suppliais de m'aimer et de se laisser
être heureuse, et de m'attendre trois ans; je la priais, si elle y
consentait, de porter le soir à sa ceinture une de mes roses jaunes;
alors, disais-je, j'oserai vous parler et je vous dirai ce que vous avez
à faire pour assurer mon bonheur, je n'ose dire notre bonheur.
--Ah! vous mîtes le billet dans le bouquet? dit ici madame Lorgerel.
--Oui, madame.
--Et puis?
--Et puis, le soir, Noémi n'avait pas de rose à sa ceinture; je voulus
me tuer, mon oncle m'emmena malgré moi à Clermont, il y resta deux mois,
se mêla aux jeunes officiers, finit par me distraire, me démontra que
Noémi ne m'avait jamais aimé.
--Mais, mon oncle, lui disais-je, elle était, elle paraissait si
contente quand j'arrivais, elle me faisait de si doux reproches quand je
venais tard.
--Les femmes aiment l'amour de tout le monde, mais il y a des personnes
qu'elles n'aiment pas.
Enfin, je finis par l'oublier à peu près, puis j'épousai la fille du
colonel, que j'ai perdue après huit ans de mariage, et me voilà tout
seul; car mon oncle est mort depuis longtemps. Eh bien, croiriez-vous
que je pense parfois à Noémi, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que
je la vois toujours jeune fille de dix-sept ans, avec ses cheveux bruns,
et, comme disait mon oncle, ses yeux de velours noir, tandis que ce doit
être aujourd'hui quelque vieille bonne femme.
--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?
--Non.
--Ah ça, mais vous ne vous appelez donc pas Descoudraies?
--Non, c'est le nom de la terre de mon oncle; moi, je m'appelle Edmond
d'Altheim.
--C'est vrai.
--Comment, c'est vrai?
--Je vais vous dire, moi, ce qu'est devenu Noémi.
--Comment?
--Oui, elle vous aimait.
--Mais la rose jaune?
--Elle n'avait pas vu le billet, votre départ subit l'a fait pleurer,
puis elle a épousé M. de Lorgerel.
--M. de Lorgerel!
--Oui, M. de Lorgerel, dont je suis veuve aujourd'hui.
--Quoi, vous... Quoi, c'est vous, Noémi Amelot?
--Hélas! oui; comme vous êtes, ou comme vous n'êtes plus guère Edmond
d'Altheim.
--Mon Dieu! qui aurait cru que nous aurions pu un jour ne pas nous
reconnaître!
--Oui, n'est-ce pas; et ne nous réunir plus tard que pour jouer au
trictrac.
--Mais le bouquet!
--Le bouquet, le voici. Je l'ai toujours gardé.
Et madame de Lorgerel alla chercher dans une armoire une boîte d'ébène
qu'elle ouvrit.
Elle en tira un bouquet fané. Elle tremblait.
--Déliez-le, déliez-le, dit M. Descoudraies.
Elle délia le bouquet, et trouva le billet qui était là depuis
quarante-deux ans.
Tous deux restèrent silencieux; je voulus m'en aller, M. Descoudraies se
leva.
Madame de Lorgerel lui prit la main et lui dit:
--Vous avez raison. Il ne faut pas que cet accès de jeunesse de nos
coeurs se passe en face de deux vieilles figures comme les nôtres.
Évitons ce ridicule à un sentiment noble qui nous donnera peut-être du
bonheur pour le reste de notre vie. Ne revenez que dans quelques jours.
Depuis ce temps, le vieux Descoudraies et la vieille de Lorgerel ne se
quittent plus; il existe entre eux un sentiment auquel je n'ai jamais
rien vu de semblable. Ils repassent ensemble tous les petits détails de
cet amour qui ne s'était pas expliqué; ils ont mille choses à se
raconter, ils s'aiment rétrospectivement; ils voudraient bien être
mariés, mais ils n'osent pas se marier.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE LIX.
Beaucoup de controverses ont eu lieu à l'égard de l'_héliotrope_, cette
fleur dont les ombelles, d'un bleu grisâtre, exhalent une si douce odeur
de vanille.
On a raconté que la nymphe Clytie, fille de l'Océan, fut abandonnée par
Apollon, qu'elle avait aimé. Elle en conçut une telle douleur, qu'elle
cessa de boire et de manger, et mourut les yeux fixés sur le soleil.
Elle fut changée en une fleur appelée héliotrope.
Or, héliotrope veut dire: _Je me tourne vers le soleil_.
Quelques savants ont établi que ce n'était pas de notre héliotrope à
odeur de vanille, qu'il fallait entendre parler quand on fait allusion à
la métamorphose de Clytie, mais bien du grand soleil des jardins
(_helianthus_, fleur du soleil), qu'on appelle tournesol, ce qui veut
dire la même chose qu'héliotrope.
Il y a à cela un inconvénient, c'est que la fleur du soleil nous vient
du Pérou, et que du temps d'Ovide on ne connaissait pas le Pérou.
Si l'on veut chercher une autre fleur pour lui attribuer l'histoire de
Clytie, c'est bien un autre embarras, avec l'indication que vous avez,
que c'est une fleur qui se tourne vers le soleil.
Dites-moi une fleur qui ne se tourne pas vers le soleil.
Mettez toutes celles que vous voudrez dans une chambre qui n'ait qu'une
ouverture, et vous verrez, non pas seulement leurs fleurs, mais leurs
feuilles, mais leurs tiges, chercher l'air, le jour et le soleil.
L'_héliotrope_ sauvage, qui ressemble à l'héliotrope cultivé, sauf
l'odeur, est souvent vendu sous prétexte qu'il guérit les verrues, ce
qui n'est pas vrai.
Cette fois je ne l'oublierai pas, je saurai à quoi m'en tenir sur le
phénomène que l'on raconte de la _fraxinelle_. Aussitôt que le jour sera
disparu, j'allumerai l'air inflammable qui l'entoure. En attendant, nous
voici sous des marronniers d'Inde. Les uns ont des épis de fleurs
blanches, les autres des épis de fleurs roses. Le marronnier d'Inde est
originaire de Constantinople, d'où il a été envoyé en Autriche en 1591,
et apporté à Paris en 1613 par un M. Bachelier, le même qui a également
apporté les anémones, ainsi que je vous l'ai raconté.
Les hommes, qui en général rendent un grand culte à la beauté, sont, je
ne sais pourquoi, honteux de ce culte, et inventent pour ce qu'ils
trouvent beau toutes sortes de qualités morales ou utiles assez souvent
apocryphes. D'autre part, il n'est rien à propos de quoi une partie des
hommes ne cherche à tromper les autres.
C'est pour ces deux causes réunies sans doute qu'on a voulu, avec les
fruits du marronnier d'Inde, faire et surtout vendre du savon. Puis on a
prétendu en nourrir les bestiaux. Ceux-ci finissent par en manger, mais
avec un grand dégoût, et après de longues et amaigrissantes
hésitations, ils le préfèrent à la mort de faim, mais de bien peu.
Le millepertuis a longtemps passé pour chasser les démons; il se
contente aujourd'hui d'étaler d'assez jolis corymbes de fleurs jaunes,
et d'offrir le singulier aspect de ses feuilles criblées d'une infinité
de petits trous.
Ici éclate le géranium rouge; sa couleur splendide éblouit les yeux; il
semble que ce soit le _souverain rouge_. Prenez-en une fleur, et
apportez-la auprès de la petite verveine de Miquelon, qui rampe entre
les magnolia, ces arbres qui portent des lis, sur la terre de bruyère,
et la diaprent de petites ombelles étincelantes. Mettez auprès d'une de
ces ombelles la fleur de géranium, et par une singulière métamorphose,
la fleur du géranium n'est plus rouge, elle devient orange, et son rouge
est vaincu et écrasé par le rouge de la verveine. La verveine, à son
tour, pâlira devant la cardinale.
Ce qui prouve qu'on n'est rouge, comme on n'est grand, qu'à coté de ce
qui est moins rouge ou de ce qui est moins grand.
La grandeur des grands hommes est faite plus d'à moitié de la petitesse
des autres.
A côté du souci des jardins, cette belle anémone orange si éclatante,
s'ouvre à certaines heures le souci pluvial, une sorte de marguerite à
disque violet et à rayons blancs en dessus, violets et verts en dessous,
qui se ferme un peu avant la pluie.
Mais voici le jour qui commence à baisser; les moineaux se chamaillent
dans les arbres; les chauves-souris voltigent autour de ma tête, les
belles de jour sont fermées, les belles de nuit et les onagres
déplissent et ouvrent leur corolle.
Varaï, apporte-moi une bougie..........
* * * * *
Voilà où j'en étais de mon voyage, mon bon ami, lorsqu'un bruit inusité
est venu interrompre le silence ordinaire de ma retraite. C'était une
voiture et des chevaux au galop, et le claquement du fouet d'un
postillon.
C'était vous qui reveniez de votre long voyage, quand je ne suis pas
encore à la moitié du mien.
Mais vous ne pouviez me donner quelques instants; vous êtes reparti pour
Paris deux heures après votre arrivée; des affaires réclamaient
impérieusement votre présence.
J'ai mis mes lettres en ordre, et je vous les envoie.--Quand vous
viendrez me voir, nous continuerons ensemble mon voyage.
_Vale._
STEPHEN.
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
LETTRE I.--DÉPART, ASPECT DU CIEL. 1
II.--SUR LES ARAIGNÉES. 9
III.--TAPIS DE GAZON. TEMPS D'HIVER. 17
IV.--LE ROITELET.--MARIE-ANTOINETTE.--DANTON. 26
V.--SUR UN ROSIER.--LES PUCERONS. 35
VI.--LES SAVANTS. 51
VII.--NOISETIERS.--PROPRIÉTÉ. 61
VIII.--LES ICHNEUMONS.--ARBUSTES ET FLEURS D'AUTOMNE. 71
IX.--LA NUIT, L'AURORE. 84
X.--LE BONHEUR. 93
XI.--SUR LE DOS. 98
XII.--DES COULEURS. 106
XIII.--SUR LE VENTRE.--MOUSSES.--FOUGÈRES. 114
XIV.--LA VIOLETTE. 124
XV.--HISTOIRE DES TULIPES D'ARNOLD. 137
XVI.--QUASI-MARITIME. 156
XVII.--MON RUISSEAU. 163
XVIII.--LES ANTHROPOPHAGES. 166
XIX.--PHRYGANES.--LE DUC DE CLARENCE. 172
XX.--CYPRÈS.--LISERONS.--PASSEROSES. 185
XXI.--AULNES.--ROSEAUX.--NÉNUFAR. 188
XXII.--PLANTES GRIMPANTES ET FUNÉRAIRES. 197
XXIII.--LE ROITELET.--LES ANÉMONES. 201
XXIV.--VOYAGES.--LILLE.--LAUSANNE. 208
XXV.--DES TORTS QU'UNE OREILLE D'OURS PEUT AVOIR A L'ÉGARD
D'UN HOMME. 216
XXVI.--UN VIEUX MUR. 219
XXVII.--HISTOIRE DE M. ET MADAME RONCIN. 226
XXVIII.--PLANTES VÉNÉNEUSES.--TABAC. 233
XXIX.--ABEILLES.--INSTRUCTION UNIVERSITAIRE. 238
XXX.--SUR LES ABEILLES. 247
XXXI.--SUR LE PIED D'ALOUETTE. 259
XXXII.--SUR LES OIGNONS. 263
XXXIII.--INSECTES.--GALLINSECTES. 268
XXXIV.--NIGELLE.--RUE.--OEILLETS. 273
XXXV.--LE BUCHERON. 279
XXXVI.--HISTOIRE D'EDMOND. 281
XXXVII.--SUITE. 289
XXXVIII.--LES CHINOIS. 293
XXXIX.--FLEURS DES CHAMPS. 298
XL.--APRÈS LA PLUIE. 301
XLI.--TEIGNES.--LE SAUCISSONNIER. 307
XLII.--LE BUDLEÏA. 315
XLIII.--UN DIEU MODERNE. HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ET THÉOLOGIQUE
DU CHANVRE ET DU LIN;--LEURS FORTUNES VARIÉES DEPUIS LEUR
NAISSANCE JUSQU'A LEUR APOTHÉOSE. 322
XLIV.--PLANTES GRIMPANTES. 328
XLV.--SUR DIVERSES FLEURS. 331
XLVI.--TABLEAUX. 335
XLVII.--HISTOIRE DE M. ET MADAME LE VASSEUR. 343
XLVIII.--LA VIGNE. 353
XLIX.--L'HERBE AU CHANTRE.--RACINE.--BOILEAU.--LES
SORCIERS.--PLINE.--HOMÈRE ET L'AIL JAUNE. 358
L.--L'ÉCOLE DE SALERNE. 362
LI.--LES TULIPES. 366
LII.--LES ARBRES.--LES PLANTES.--LES HOMMES. 371
LIII.--LA VIOLETTE. 378
LIV.--LE CHÈVREFEUILLE. 381
LV.--LE SENEÇON.--LE LAURIER. 385
LVI.--RÊVE. 388
LVII.--PLANTES ODORIFÉRANTES.--COLÉOPTÈRES. 393
LVIII.--HISTOIRE DE M. DESCOUDRAIES ET DE MADAME DE LORGEREL. 399
LIX.--L'HÉLIOTROPE.--LA FRAXINELLE.--CONCLUSION. 408