Chacun, s'il s'examine bien, se croit supérieur à tous les autres, et

fait tout pour faire accepter cette opinion qu'il a de lui-même, par le

plus grand nombre possible.

Il ne songe pas que ce qu'il cherche à acquérir, c'est tout simplement

des droits incontestables à la haine de ceux qu'il persuadera, à la

moquerie de ceux qu'il ne persuadera pas.

Chacun se croit supérieur aux autres, et cependant personne ne se montre

tel qu'il est. Comment expliquer cette contradiction?

Cette femme se croit la plus charmante des femmes; c'est avec dédain

qu'elle parle des autres, et pourtant elle ne mettra pas le pied dehors

sans être entièrement déguisée, sans montrer des formes différentes de

ses formes réelles, sans étudier une démarche qui n'est pas sa démarche

naturelle.

De quoi donc est-elle fière? De sa beauté? Elle n'y croit pas,

puisqu'elle s'en fait une autre. Quelle vanité et quelle humilité!

Cet homme, demandez-lui dans la peau duquel de ses contemporains il

voudrait entrer. Mais j'entends dans la vraie peau, non pas dans une

peau de richesses, de dignités, etc., demandez-lui s'il voudrait être

monsieur qui vous voudrez, avec non pas seulement sa fortune, ou son

grade, ou sa réputation; mais s'il voudrait changer avec lui d'esprit,

de nez, de dents, de noms; s'il vous dit la vérité, il y aura toujours

quelque chose qu'il veut se réserver, quelque chose en quoi il se sent

supérieur à tout autre; faites-le causer un peu plus, et il arrivera à

vous laisser voir que les choses sur lesquelles il se reconnaît

inférieur sont des choses dont il fait un cas plus que médiocre; que les

qualités et les perfections réelles, celles qui valent la peine qu'on

les désire, celles qui méritent véritablement l'admiration, sont

précisément celles par lesquelles il croit l'emporter.

Je vous dirais bien de vous demander cela à vous-même; mais il y a

quelque chance de faire dire la vérité à un autre si l'on est plus fin

ou plus adroit que lui;

Mais je ne sais s'il y en a de se la faire dire à soi-même.

Eh bien, cet homme si heureux, si fier d'être précisément lui-même, il

ne se montrera pas tel qu'il est cependant ni au physique, ni au moral;

il se vantera de talents qu'il n'a pas et cachera des qualités qu'il

possède. Prenez-le sur tous les points, et, avec un peu d'adresse, vous

lui ferez, par fractions, se renier trois fois tout entier.

Je le demande encore, comment peut-on être à la fois si fier et si

humble, et des mêmes choses.

Que de vanité et que d'humilité!

Chaque homme possède trois caractères: Celui qu'il montre, celui qu'il

a, celui qu'il croit avoir.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE LIII.

L'homme se prétend lui-même le roi de la nature. Quand je regarde les

choses de près, ce monarque, si vain de sa puissance, me semble

singulièrement ressembler à certains évêques, dits _in partibus

infidelium_, c'est-à-dire dont les évêchés, au pouvoir des infidèles,

sont situés de telle façon que si le hasard les faisait s'y présenter,

ils ne pourraient éviter d'être ou grillés, ou pendus, ou écartelés, ou

empalés.

Je ne parlerai pas ici des animaux qui, si l'homme se risque trop près

de leur tanière, n'ont rien de plus pressé que de se régaler d'un

monarque au naturel ou dans son jus.

Je veux parler de prétendants innocents qui partagent avec l'homme

l'empire des choses de la terre, et généralement, ne lui laissent que

leurs restes.

Nous voici par hasard revenus à ma pelouse de violettes. Vous, mon bon

ami, roi de la nature, comme tout le monde, vous pensez sans doute que

la violette n'a été créée que pour récréer vos yeux par son feuillage

vert, par ses fleurs couleur d'améthyste; que pour enivrer votre cerveau

de son parfum. Permettez-moi ici de vous détromper. La violette sert

d'asile et de nourriture à des insectes sans nombre; ils sont moins gros

que vous, il est vrai, mais si vous vous targuez de cet avantage, il

vous faudra vous humilier devant les boeufs et les éléphants, et aussi

devant votre jardinier et devant votre boucher qui sont bien plus gros

que vous.

Je ne vais pas vous fatiguer d'une longue nomenclature des insectes qui

hantent la violette, pour lesquels elle est un ombrage, une retraite et

une table somptueusement servie.

Voici, rongeant à belles dents les feuilles de la fleur d'Io, une

chenille grise avec des épines blanches et rougeâtres; elle doit devenir

un papillon, dont le dessus des ailes supérieures est d'un jaune souci,

et le dessous des inférieures est orné de quatorze taches argentées. Je

ne sais pas son nom.

Voici une autre chenille; en général, on ne donne pas de nom aux

chenilles, sans doute par dédain, le papillon que deviendra celle-ci

s'appelle _Euphrosine_; le dessus de ses ailes sera fauve, le dessous

des ailes inférieures sera tacheté d'argent comme l'autre, mais elles ne

porteront que neuf de ces taches brillantes. La chenille est noire, avec

deux rangs de taches jaunes.

Cette autre chenille brune, avec des taches jaunâtres, deviendra un

papillon appelé _tabac d'Espagne_, dont le nom indique la couleur et qui

s'envolera au mois de juillet.

_Aglaé_ voltigera dès le mois de juin; pour le moment, c'est encore une

chenille noire, avec des bandes blanches; papillon, elle sera fauve et

jaune.

Et cette chenille olivâtre, avec une bande blanche bordée de points

noirs, qui sera un papillon fauve, taché de noir, avec quelques yeux

argentés, appelé _Adippe_.

Ce sont des hôtes, des habitants, des maîtres de la violette.

En vain les Athéniens se l'étaient consacrée à eux-mêmes et en ornaient

toujours dans les tableaux le front de la ville d'Athènes.

En vain, suivant Aristophane, les orateurs flattaient le peuple en

l'appelant _Athéniens couronnés de violettes_, (Grec:) Athênaioi

hiostephanoi épithète que je ne puis m'empêcher de comparer à celle dont

Homère affublait tous les Grecs, qu'il appelle vingt fois au moins dans

l'Iliade (Grec:) Euknêmides Achaioi, Grecs bien bottés.

En vain dans quelques villes de l'Allemagne encore, cette fleur est

consacrée au cercueil des vierges, les insectes que nous venons de voir

sont les maîtres de la violette avant les hommes, et ne leur en laissent

que ce qu'ils ne veulent pas.

_Vale._

[Illustration]

LETTRE LIV.

Et le chèvrefeuille!

Le chèvrefeuille que j'ai tant respiré, le chèvrefeuille qui m'enivre,

qui me rapporte tous les ans tant de si douces et de si mélancoliques

pensées, tellement que j'ai fini par me persuader que le chèvrefeuille

est à moi partout où je le trouve. Et bien, il appartient au sphinx

_fuciformis_, un papillon dont le corps est vert, les ailes

transparentes au centre et brunes autour, et dont la chenille est verte

avec une corne d'un brun rouge.

Il appartient au papillon _sibilla_, chenille verte d'abord, avec la

tête et des épines rougeâtres; puis papillon brun, blanc et bleu cendré.

Il appartient au _sylvain azuré_, qui est d'un bleu noir avec une bande

blanche, et à je ne sais combien de mouches à scie, et à une espèce

particulière de pucerons, etc., etc.

Croyez-vous que l'aune, ce bel arbre qui s'élève au bord de l'eau, ne

soit fait que pour vous couvrir de son ombre pendant les heures ardentes

de la journée?

_Fluminibus..... alni_

_Nascuntur._

croyez-vous qu'il n'ait pas autre chose à faire que de devenir pour vous

des échelles, des sabots, des pilotis? Non, non, l'aune nourrit

plusieurs insectes, entre autres celui appelé _phalène de l'aune_, tout

l'aune lui appartient. Cette phalène, dont les ailes sont jaunes,

saupoudrées de brun, a été auparavant une chenille singulière: sa forme,

sa couleur, tout est en elle exactement semblable à une petite branche

d'aune de l'année précédente, déjà un peu sèche.

Pensez-vous que le cresson n'ait pas d'autre destination que d'entourer

des poulets rôtis sur votre table? Non, dans le cresson se cache, se

nourrit et se métamorphose une chenille verte, ornée de trois lignes

blanches, qui devient un charmant papillon dont les ailes blanches sont

enrichies de deux taches orange.

Voici à nos pieds la _scabieuse_. Cette fleur sombre, que nous avons

déjà rencontrée, n'a-t-elle pas ses papillons? _Maturne_, d'abord

chenille noire avec trois lignes jaunes, puis papillon brun, jaune et

noir.

_Artemise_, chenille noire avec des points blancs; puis papillon brun,

jaune et rouge.

Et le _sphinx bombiciformis_, dont le corps est peint d'une bande noire

et d'une bande de pourpre.

L'_épilobe_, qui pousse près des eaux, au pied des aunes, ne nourrit-il

pas la chenille brune, parée de deux taches d'un blanc violacé et de six

raies grises, avec une corne noire à pointe blanche, qui se transformera

en _sphinx de vigne_, ce charmant papillon vert et rose.

Le _colchique_, à l'automne, émaille les prairies de ses petits lis de

couleur lilas. Les fleurs sortent de terre sans être accompagnées de

feuilles, sans être soutenues par des tiges. La petite nymphe qui habite

cette fleur, l'ovaire, si vous l'aimez mieux, l'organe femelle, reste

dans la terre. Les étamines qui sont dehors laissent tomber sur lui leur

poussière fécondante. La fleur disparaît sous la neige, et ce n'est

qu'au printemps suivant qu'on voit sortir de terre une touffe de grandes

et larges feuilles d'un beau vert, du milieu desquelles s'élèvent alors

les grains qui ont mûri sous la terre. Les feuilles se dessèchent et

disparaissent longtemps avant que de nouvelles fleurs ne paraissent.

Toutes les parties du _colchique_ sont vénéneuses, mais sa bulbe est

mortelle.

Sa saveur, d'abord fade, devient brûlante et âcre; peu après qu'on en a

mangé, de violents vomissements et des sueurs froides ne précèdent la

mort que de quelques heures.

L'homme, quelquefois arrêté dans ses singulières idées relativement à la

royauté qu'il s'attribue sur la nature, se demande à quoi servent

certaines plantes qu'il ne peut pas manger, ou certains animaux qui le

mangent; et dans sa soumission hypocrite aux décrets de la Providence,

il pense que ces animaux ou ces plantes sont pour lui d'une utilité

cachée qu'il découvrira quelque jour, et qu'il cherche obstinément.

Il éviterait de se fatiguer la cervelle à ce sujet, s'il voulait

renoncer au sot orgueil qui lui fait croire qu'il est le centre et le

but de tout ce qui est.

Les bulbes du colchique, mortelles à l'homme et aux bestiaux, sont

recherchées avec empressement par les taupes, ces voyageurs souterrains,

qui les considèrent comme la meilleure et la plus saine nourriture pour

leurs petits.

Voici cependant, car il faut dire vrai dans un voyage comme le mien,

voici une plante qu'aucun animal, qu'aucun insecte n'attaque: c'est la

_pâquerette_, cette parure des prairies, faite d'un disque d'or et de

rayons d'argent, et étalée à nos pieds; rien n'est si humble, rien n'est

si respecté.

Il est d'autres _marguerites_, fleurs calmes de l'automne, et que l'on

appelle _reines-marguerites_. Autour de leur disque jaune elles étalent

des rayons de toutes les nuances du violet et du rose, quelquefois

blancs ou blancs et violets, ou blancs et roses; c'est une fleur riche

et sérieuse.

C'est sans contredit la plus belle des _astères_, famille qui, avec les

_chrysanthèmes_, ferme la riche couronne de l'année.

La reine-marguerite nous est venue de la Chine, il y a un peu plus de

cent ans.

_Vale._

[Illustration: LIMÉNITE SIBYLLE.]

[Illustration]

LETTRE LV.

Il est évident que le _seneçon_ a été créé pour les oiseaux des champs;

l'homme décidé, comme je vous le disais hier, à tout rapporter à

lui-même, a imaginé pour le seneçon l'usage que voici:

Vous avez mal aux dents.

Le seneçon a été créé exprès pour guérir votre mal de dents.

Vous arrachez un pied de seneçon, vous coupez la racine avec un rasoir

ou un canif bien tranchant, vous replantez le seneçon, et vous conservez

seulement la partie de la racine que vous avez coupée et que vous

appliquez par trois fois sur votre dent malade; il est probable que vous

serez guéri, dit Pline; mais cela dépend d'une condition; il faut que le

pied de seneçon que vous avez replanté après lui avoir retranché un bout

de racine, continue à végéter et à se bien porter.

S'il meurt, votre dent vous fera plus de mal que jamais.

Inclinons-nous, voici le _laurier des poëtes_, voici le laurier des

triomphateurs.

Hélas! aussi le laurier des jambons.

Mais il est un autre laurier plus humble, qui servait aussi a couronner

les triomphateurs, et qui a échappé à cette infamie d'être employé dans

les sauces et de décorer les membres enfumés d'un animal immonde; c'est

le _laurier alexandrin_, qui ne croît qu'à l'ombre des arbres et dont on

retrouve l'image sur des médailles et des monuments anciens.

Le laurier, autrefois à ce qu'il paraît, préservait de la foudre: sous

ce rapport, il me semble avoir été remplacé avantageusement par le

paratonnerre; il n'a jamais préservé de l'envie ni de la haine, qu'il

semble au contraire attirer avec une invincible puissance; la véritable

couronne du génie, a toujours été une couronne d'épines, mais de cette

belle épine parfumée qui fleurit au printemps et qui cache ses

aiguillons ensanglantés sous ses bouquets blancs.

Une autre réputation qu'avait le laurier, était de procurer des songes

agréables lorsqu'on en plaçait quelques feuilles sous son oreiller,

c'est ce que je compte essayer quelqu'un de ces soirs.

Aujourd'hui on a renversé toutes les grandeurs, toutes les puissances,

sous prétexte d'égalité. L'égalité est une absurdité, mais elle serait

possible et désirable, qu'il faudrait rechercher pour y arriver, plutôt

les moyens de grandir les petits qu'un moyen d'abaisser les grands comme

l'on fait, d'élever les fragons et les coudriers à la hauteur des

chênes, au lieu de couper la tête des chênes à la hauteur des coudriers

et des fragons. Mais l'homme n'est pas aussi ennemi de la servitude

qu'il s'en veut bien donner l'air.

«L'homme n'est pas un esclave révolté qui veut briser ses fers, mais un

domestique capricieux qui aime à changer de maître.»

Jamais on n'a renversé une idole qu'au bénéfice d'une autre idole.

On a jeté les rois et les grands génies à la voirie, mais on adore les

sauteuses et les baladines, non pas même seulement celles qui sont

belles, ce qui est après tout une grande supériorité, une grande

puissance et une royauté légitime, naturelle et incontestable, mais

aussi les plus maigres, les plus laides, les plus jaunes d'entre elles,

et simplement parce qu'elles sont sauteuses et baladines.

Autrefois on leur donnait de l'argent et des diamants, aujourd'hui on

leur jette des fleurs, on traîne leurs voitures par les chemins.

Tout est pour elles, même la considération. Aujourd'hui on rirait bien

si je disais, ce qui est incontestable, que la plus pauvre, la plus

humble des femmes d'ouvriers est mille fois au-dessus de la plus belle,

la plus habile, la plus riche de ces filles, au-dessous desquelles je ne

vois que les imbéciles qui les adorent et qui leur donnent des fleurs et

de l'amour.

J'ai vu deux révolutions politiques à l'âge de quarante ans que j'ai

aujourd'hui. J'en verrai au moins encore une, et il est probable que je

dirai après la troisième ce que j'ai dû dire après les deux autres: «On

n'attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir. Plus

ça change, plus c'est la même chose.»

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE LVI.

Oh! mon ami, comme je reviens d'un beau pays, comment ferai-je pour me

rappeler toutes les merveilles que j'y ai vues.

D'abord les arbres y portaient des fruits qui exhalaient des parfums

inconnus, quelques-uns avaient des fleurs de feu, dans ces fleurs se

roulaient des abeilles d'or dont le bourdonnement était une musique

enchanteresse.

A peine entré dans ces régions bienheureuses, j'ai ressenti l'influence

du climat, j'étais allègre et léger, je ne marchais plus, je voltigeais,

je perchais sur la cime des arbres.

[Illustration]

Là, j'ai trouvé tous ceux que je croyais avoir perdu par la mort ou par

l'oubli, je les ai retrouvés tous vivants, tous heureux, et tous

m'aimant avec une charmante tendresse; ils étaient tous jeunes et beaux;

là, je voyais toutes les choses que j'avais rêvées ou désirées, et

que j'avais rejetées de ma pensée et de mon coeur comme des folies et

des songes d'un cerveau malade; je les voyais réalisées, et ordinaires

et communes; personne ne s'en étonnait, et moi pas plus que les autres.

A ma voix, les tigres et les lions venaient se frotter contre moi et

s'offraient à me servir de monture; mais qu'en avais-je besoin, puisque

je volais comme un aigle moi-même.

Là j'ai retrouvé Magdeleine, Magdeleine qui m'aimait et m'expliquait

qu'elle ne m'a jamais été infidèle; mais, ô bonheur indicible! je ne

sais ce qu'elle me disait, ni de quels arguments elle se servait, mais

tout ce que je sais, c'est que je la croyais.

Et M. Muller, comme il me serrait la main, comme il était heureux de

notre bonheur.--Et mon père, mon père, que j'ai pleuré, il n'était pas

mort, il était allé m'attendre dans ce pays fortuné où s'étaient réunis

tous ceux que j'ai aimés; il avait encore sa physionomie riante et

ouverte, et de ses doigts s'échappaient encore des flots d'harmonie.

Il me semblait que ma vie, jusqu'à ce moment, n'avait été qu'un rêve et

un cauchemar, ou qu'après des épreuves difficiles et une initiation, on

faisait s'évanouir autour de moi les fantômes qui m'avaient épouvanté.

J'étais riche, et je prodiguais à Magdeleine tout ce qu'aiment les

femmes, tout ce qu'on aime tant à leur donner; sur quelles magnifiques

pierreries, sur quelles belles étoffes, sur quels tapis et sur quelles

fleurs elle marchait; que de perles tressées dans la crinière des

chevaux qui la traînaient à la promenade, comme elle était belle! comme

elle était parée de toutes ces richesses et comme j'étais paré d'elle;

les pierreries, les diamants l'entouraient ou étincelaient sous ses

pieds; mais ni diamants ni pierreries n'étaient jugés dignes de briller

sur elle; je lui avais donné des étoiles pour mettre dans ses cheveux;

_Mars_, cette étoile rouge, et _Vénus_, cette étoile bleue que j'avais

vu si longtemps briller au ciel, n'étaient pas, comme on le dit

ailleurs, de grosses planètes, non, c'étaient comme des fleurs de feu

qui lui allaient à ravir.

Puis, comme je l'examinais davantage, je découvris qu'elle était à la

fois toutes les femmes que j'ai, dans le cours de ma vie, désirées ou

aimées, puis nos regards s'attachant l'un sur l'autre, la flamme qui en

sortait se confondit, et nous nous confondîmes ainsi tous les deux;

j'étais elle, elle était moi, je sentais son sang dans mes veines.

Je compris alors ce que c'est que l'amour: une flamme séparée en deux

qui veut se réunir.

Oh! le beau pays, mon ami; personne ne s'occupait de nous; personne

n'enviait notre bonheur, nous ne pensions à personne.

Et de quel bleu était le ciel!

Ce pays, mon ami, vous pouvez le visiter comme moi, où vous êtes, comme

si vous étiez ici ce soir même, si cela vous convient; tâchez seulement

qu'un imbécile ne vienne pas trop matin frapper à votre porte et vous

réveiller, ainsi qu'on m'a fait ce matin.

Parce que s'il est une chute lourde, c'est celle qu'on fait pour

redescendre des riantes régions des songes, dans cet aride pays qu'on

appelle la vie.

A bien considérer, cependant, qui sait si, après ce qu'on appelle la

mort, nous n'apprendrons pas que ce qui était vraiment un songe c'était

ce que nous appelions la vie, tandis que ce que nous prenions pour des

songes étaient des excursions que faisait notre âme, pendant que notre

corps, cette prison de chair, était resté au pays de la vie réelle.

_Vale._

[Illustration]

LETTRE LVII.

Voici un arbre épineux, à feuilles étroites, d'un gris bleuâtre, qu'on

appelle je ne sais pourquoi _hippophaé_.

J.-J. Rousseau raconte qu'un jour qu'il herborisait sur les bords de

l'Isère, il mangea quelques-uns des fruits jaunes de cet arbre. Un

avocat de Grenoble qui l'accompagnait n'osa pas prendre la liberté de

l'avertir que ces fruits passaient pour vénéneux. Heureusement qu'il

n'en est rien.

Presque tous les arbres, presque toutes les plantes veulent absolument

leur part de soleil; toutes exigent de l'air.

Le _fragon_ presque seul est plus modeste: ce n'est que sous les arbres

qu'il croit avec vigueur en buissons touffus. Le fragon, de loin, a

l'air d'un myrte; mais chacune de ses feuilles est terminée par une

pointe acérée. Au printemps, ses fleurs, petites, vertes et violettes,

s'épanouissent non pas comme celles des autres arbrisseaux, à

l'extrémité d'un pédoncule, mais sur les feuilles mêmes. A ces fleurs

succèdent de petits fruits verts arrondis. Quand l'hiver arrive, le

fragon, qui est resté vert sous les arbres dépouillés, est en outre tout

couvert de boules rouges, grosses comme de petites cerises, mais d'un

rouge de corail.

Le laurier alexandrin, dont je vous ai parlé, et qui partageait avec le

laurier-sauce la gloire de couronner les triomphateurs, est une espèce

de fragon.

Le _serpolet_, comme le fragon, se charge d'embellir les parties de la

terre que dédaignent les autres plantes. S'il est un sol aride,

pierreux, desséché, brûlé par le soleil, c'est là que le serpolet étend

de charmants gazons verts, parfumés, serrés, épais, élastiques, parsemés

de petites boules de fleurs roses d'une fraîcheur ravissante.

Le serpolet et le fragon m'ont bien des fois inspiré de vifs sentiments

de reconnaissance. Ce sont deux beaux présents du ciel. Quand on admire

d'autres plantes, on peut penser que si le hasard ne les avait pas

jetées où elles sont, leur place serait occupée par d'autres, tandis que

là où le fragon montre son feuillage toujours vert et ses grains de

corail, il n'y aurait que la terre nue.

Là où le serpolet étale ses pelouses vertes et roses, il n'y aurait que

de l'argile.

[Illustration: CASSIDE.]

Du reste, la _mélisse_, le _thym_, la _sarriette_, la _lavande_, le

_romarin_, croissent de préférence sur les terres les plus sèches, sur

les rochers les plus brûlés. Le serpolet a son papillon, appelé _phalène

du thym_. La mélisse est chérie des abeilles. Les Grecs l'appelaient

feuille de miel. Un insecte en forme de petite tortue verte, une

_casside_, habite les feuilles de la mélisse.

Puisque nous voici aux plantes aromatiques, nous ne pouvons nous

empêcher de chercher la _menthe_. Mais, outre qu'il y a plusieurs

espèces de menthe, il nous faut quitter la partie sèche du jardin, et

revenir sur les bords du ruisseau et de la mare, ou nous trouverons les

_menthes-baumes_, dont l'une est aquatique, toutes deux ayant des

bouquets de fleurs du gris de l'héliotrope, l'aquatique des corymbes

arrondies, l'autre des épis.

Mais la vraie menthe est la _menthe poivrée_, celle dont la saveur,

chaude et piquante, est suivie d'un froid agréable. Du reste, elle

ressemble aux précédentes; seulement elle n'a point comme elles une

sorte de duvet sous les feuilles.

La menthe a une histoire.

On sait que Pluton, monarque des enfers, avait enlevé Proserpine. Cérès

se mit en quête de sa fille, et se plaignit à Jupiter. Jupiter prononça

que Proserpine serait rendue à sa mère, si elle n'avait encore rien

mangé depuis son entrée dans le royaume sombre.

Un nommé Ascalaphe dénonça qu'il l'avait vue porter à sa bouche trois

grains de grenade. Proserpine demeura reine des enfers, mais Ascalaphe

fut changé en hibou.

Il faut croire que Pluton finit par s'accoutumer aux attraits d'une

épouse si disputée; toujours est-il qu'il ne fut pas insensible à ceux

d'une jeune vierge appelée Menthe, fille du vieux fleuve Cocyte.

Plusieurs filles de fleuves furent aimées par des dieux, mais, en

général, leurs pères avaient l'attention de les changer en quelque chose

d'insensible au moment dangereux. Syrinx, poursuivie par le dieu Pan,

fut changée en roseau; Daphné, près d'être atteinte par Apollon, fut

métamorphosée en laurier. Apollon se couronna de laurier; Pan se fit une

flûte de roseau.

Le vieux Cocyte fut moins prudent. Pluton triompha de la résistance que

lui opposa peut-être la nymphe, mais Proserpine surprit les deux amants,

et changea la nymphe en la plante qui porte son nom; pour Pluton, elle

le changea en autre chose, dit la fable, lors de la descente de Thésée

aux enfers avec son ami Pirithoüs.

Deux _cassides_ et une _chrysomèle_ sorte de scarabée bleu, ont fixé

leur séjour sur la menthe aquatique.

[Illustration]

Voyage autour de mon jardin · 第 23 / 25 段