Entre les dieux-oignons, j'ai oublié de citer un petit dieu de ce genre,

que je retrouve en ce moment presque sous mes pieds, qu'Homère appelle

_moly_, et les modernes ail jaune, _allium aureum_. Beaucoup de

personnes en ont dans leur jardin, seulement pour voir les étoiles

jaunes dont il se couvre, et sont accablées de toutes les joies de la

terre, et préservées de tous maléfices, sans en ressentir la moindre

gratitude à l'endroit de l'ail, qui en est pourtant la seule et unique

cause; préférant, sans doute, attribuer leurs succès en toutes choses, à

leur mérite, à leur sagesse, à leur prudence; et considérant l'ail jaune

comme un simple bouquet.

L'ail jaune n'est pas ce qu'il paraît être; l'ail jaune préserve des

enchantements, des sorts, des maléfices, des mauvais présages.

Une corneille peut se montrer à gauche, n'en ayez nulle crainte si vous

avez de l'ail jaune dans votre jardin.

Vous rencontrez une araignée le matin, n'en concevez nul souci; vous

renversez du sel à table; vous rencontrez un _jettatore_, cela ne vous

regarde pas; l'ail jaune est là qui veille sur vous; l'ail jaune, qui

affecte de fleurir simplement comme tout autre ail, qui a l'air de ne

prendre garde à rien, qui sent même assez mauvais, l'ail jaune ne

permettra pas qu'aucun de ces fâcheux présages tombe sur vous.

Vous vous trouvez à table vous treizième; vous savez, dans ce cas, un

des convives meurt dans l'année.--C'est aux autres à s'inquiéter, à ceux

qui n'ont pas d'ail jaune.

C'est aujourd'hui vendredi.

Être treize à table est surtout une chose malheureuse quand il n'y a à

manger que pour douze.

Eh bien?

Mais c'est que le vendredi est un mauvais jour.

Qu'est-ce que cela vous fait; il n'y a pas de mauvais jour pour

l'heureux possesseur de l'ail jaune.

Pline ainsi qu'Homère savaient à quoi s'en tenir au sujet de l'ail

jaune. Pline dit que c'est une des plantes les plus précieuses pour

l'homme. Homère raconte que c'est à la vertu de l'ail jaune qu'Ulysse

dut de n'être pas changé en pourceau par Circé, ainsi que ses

compagnons, qu'il délivra de cette désagréable transformation.

Après cela, peut-être les savants se trompent-ils quand ils nous disent

que l'ail jaune est précisément ce qu'Homère et Pline appellent _moly_.

Quoi qu'il en soit, je suis tout disposé à reconnaître aux deux plantes

d'égales et mêmes vertus.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE L.

Il existe un ouvrage en assez mauvais vers latins, écrits autrefois par

un docteur nommé Johannes de Mediolano, de l'académie de Salerne, et

attribué à l'école de Salerne _tout entière_.

_Anglorum regi scribit_ tota _schola Salerni_.

Ce livre, qui contient toutes sortes de préceptes de médecine et

d'hygiène, dont quelques-uns fort bizarres, me revient parfois à la

mémoire pendant le cours du voyage que je fais dans mon jardin, à cause

des vertus singulières attribuées à certaines plantes par ladite école

de Salerne.

La _rue_, par exemple, dont je vous ai déjà parlé, est une plante qui

mérite toute sorte de considération, selon le savant docteur. En effet,

par un prodige peu commun, elle apaise chez l'homme les ardeurs de

l'amour, et les allume au contraire chez la femme[F].

Cette plante, gardienne de la chasteté de l'homme, éclaircit la vue, et

augmente la finesse de l'intelligence lorsqu'elle est _crue_.

Mais _cuite_ elle détruit les puces[G].

Ainsi vous êtes bien averti, vous savez accommoder la _rue_ selon vos

besoins: si vous êtes tourmenté de l'incontinence, vous la mangez crue;

si vous êtes tourmenté des puces, vous la faite cuire.

Cet aphorisme débité le plus sérieusement du monde, cité et respecté par

toute l'ancienne médecine (j'ignore les sentiments des médecins

d'aujourd'hui à l'égard de l'école de Salerne), cet aphorisme ne

semble-t-il pas avoir été simplement traduit dans un discours qu'un

écrivain de ce temps-ci prête à un charlatan:

Achetez mon spécifique;

Pris en liquide il réveille,

Pris en poudre il fait dormir.

Mais la _rue_ n'est rien encore auprès de la _sauge_. La _sauge_ sauve

le genre humain[H], et l'école de Salerne _tout entière_, après une

énumération assez longue des vertus de la sauge, se demande à elle-même

comment il arrive qu'un homme qui a de la sauge dans son jardin finit

cependant par mourir[I].

Elle se répond que c'est une preuve de la nécessité de la mort, que rien

ne peut faire éviter.

J'ai dans mon jardin des sauges de bien des sortes: l'une est

remarquable par son feuillage bigarré; tantôt une de ses feuilles

gaufrées est peinte, par la moitié, de rose et de vert, ou de rose et de

blanc, ou de vert et de blanc. Quelques feuilles sont entièrement roses,

ou vertes, ou blanches.

Une autre sauge fait éclater à l'extrémité de ses rameaux des fleurs et

des involucres du rouge le plus ardent (_salvia fulgens_); une autre

colore d'un rouge plus calme ses fleurs revêtues d'un duvet de pourpre

(_cardinalis_); celle-ci (_salvia patens_) étale ses grandes fleurs d'un

bleu clair si pur que toute étoffe de soie ayant la prétention d'être

bleue, prend, auprès d'elle, une couleur différente, et semble verdâtre

ou jaunâtre, etc.

Je ne sais si aux yeux des partisans de l'école de Salerne, ce n'est pas

afficher un amour immodéré de la vie, et une prétention à devenir

centenaire, que d'avoir tant de sauges diverses autour de soi, tandis

que je puis affirmer avec vérité que je n'ai été entraîné à leur culture

que par la splendeur de leur coloris.

La _sauge_ et la _rue_, unissant leur pouvoir, vous permettent de boire

autant que vous voudrez sans crainte pour votre cerveau[J].

Permettez-moi, mon bon ami, de vous citer encore, pendant que je suis en

train, quelques préceptes de l'école de Salerne.

Je ne sais ce qu'ont pu faire les noix aux savants docteurs, mais il est

impossible de parler plus désavantageusement d'un pauvre fruit.

La première noix est bonne, disent-ils, la seconde fait du mal, la

troisième tue[K].

Vous souvient-il du temps où nous ne nous amusions pas à les compter,

lorsque nous faisions avec des pierres le siége du grand noyer qui

couvrait une partie de la cour de la maison où nous avons été élevés;

comme les projectiles sifflaient en coupant les feuilles et les fruits!

comme nous ramassions et comme nous mangions les vaincus!

Peut-être en est-il de manger des noix en sens inverse, comme à certains

jeux, arrivé à un certain nombre de points on gagne; mais, si on dépasse

ce nombre, on a perdu; la troisième noix ne tue sans doute que lorsqu'on

n'en mange pas une quatrième; ou peut-être cette vertu dangereuse

cesse-t-elle d'exister chez les noix volées?

Et tous ces jeux, où les noix remplaçaient les billes si

avantageusement, encouragés que nous étions dans ces divertissements par

l'exemple des plus fameux Romains, héros de nos thèmes, qui avaient,

comme nous, joué aux noix dans leur enfance.

Une des recommandations sur lesquelles appuient le plus les docteurs

dont nous parlons:

Est de ne pas manger d'oie le premier jour de mai,

_Prima dies maii........_

_.....non carnibus anseris uti._

Mais voici un aphorisme plein d'esprit, il a pour but de persuader aux

gens de se laver souvent les mains.

«Lavez-vous souvent les mains, dit le docteur Johannes, lavez-vous

souvent les mains, si vous voulez vivre en bonne santé[L].

«Lavez-vous les mains après le repas, ajoute-t-il, cela éclaircit la

vue, et puis, aussi, dit-il, non-seulement cela fait se bien porter et

éclaircit la vue, de se laver les mains, mais aussi, il est

incontestable que cela les nettoye[M].»

_Vale._

[Illustration]

LETTRE LI.

* * * * *

Le maître des tulipes mit un doigt sur sa bouche,--comme eût fait

Harpocrate, le dieu du silence,--puis il dit: Voyez quelle magnificence

de coloris,--quelle forme,--quels onglets,--quelle tenue,--quelle pureté

de dessin,--quelle netteté dans les stries,--comme c'est découpé,--comme

c'est proportionné!--C'est une tulipe sans défauts.

--Et vous l'appelez?

--Chut... C'est une tulipe qui à elle seule vaut tout le reste de ma

collection.--Il n'y en a que deux au monde, Messieurs.

--Mais son nom?

--Chut!... son nom... je ne puis le prononcer sans forfaire à

l'honneur...--je serais bien fier et bien heureux de dire son nom, de

le dire à haute voix,--de l'écrire en lettres d'or au-dessus de sa

magnifique corolle;--c'est un nom connu et respecté...

--Pardon, Monsieur, je n'insiste pas,--Cela me paraît tenir à la

politique,--peut-être est-ce le nom de quelque fameux proscrit,--je ne

veux pas me compromettre... D'ailleurs, nous ne partageons pas peut-être

les mêmes opinions...

--Nullement, Monsieur, ce nom n'a rien de politique, mais j'ai juré sur

l'honneur de ne pas la faire voir sous _son vrai nom_;--elle est ici

_incognito_ sous l'incognito le plus sévère; peut-être même en ai-je

trop dit... Mais avec tout le monde,--avec les gens pour qui je n'ai pas

l'estime que vous m'inspirez,--je ne vais pas aussi loin,--je n'avoue

même pas que c'est une tulipe, la reine des tulipes; je passe devant

avec indifférence,--une indifférence jouée,--comprenez bien,--je la

désigne sous le nom de _Rebecca_,--mais ce n'est pas son nom...

Les amateurs partirent et moi avec eux, mais je retournai le lendemain,

et je lui dis:

--Mais, enfin, c'est donc un mystère bien terrible?--Vous allez en

juger: Cette tulipe... que nous continuerons à appeler Rebecca, était en

la possession d'un homme qui l'avait payée fort cher,--surtout parce

que, sachant qu'il y en avait une autre en Hollande, il était allé

l'acheter et l'avait écrasée sous les pieds pour rendre la sienne

unique.--Tous les ans, elle excitait l'envie des nombreux amateurs qui

vont voir sa collection; tout les ans, il avait soin de détruire les

cayeux qui se formaient autour de l'oignon et qui auraient pu la

reproduire.--Pour moi, Monsieur, je n'ose pas vous dire tout ce que je

lui avais offert pour un de ces cayeux qu'il pile tous les ans dans un

mortier...; j'aurais engagé mon bien, compromis l'avenir de mes enfants.

Je ne regardais plus ma collection;--mes plus belles tulipes ne

pouvaient me consoler de ne pas avoir celle... celle que je ne dois pas

nommer. En vain,--mon ami,--dois-je appeler ainsi un homme qui me

laissait dépérir sans pitié;--en vain mon ami me disait: Venez la voir

tant que vous voudrez.--J'y allais, je m'asseyais devant des heures

entières; on ne me laissait jamais seul avec elle,--on eut craint sans

doute ma passion. En effet, je l'aurais peut-être volée, je l'aurais

peut-être arrosée d'une substance délétère pour la faire périr;--au

moins elle n'aurait plus existé, et je n'aurais pas eu de remords. Quand

Gygès tua Candaule pour avoir sa femme,--tout le monde donna tort au roi

Candaule--qui avait voulu la faire voir à Gygès toute nue, sortant du

bain.--On n'a qu'à ne pas montrer la tulipe.--J'arrivai à un tel état de

désespoir,--qu'une année je ne plantai pas mes tulipes,--mes chères

tulipes.--Mon jardinier eut pitié d'elles et peut-être de moi,--et le

rustre... je le lui pardonne,--car il les a sauvées,--les planta au

hasard,--dans une terre vulgaire.

--Mais enfin, comment avez-vous eu cette tulipe?--Voilà la chose... Je

n'ai pas tout-à-fait imité Gygès, quoique mon ami ne se fût pas montré

plus délicat que Candaule;--mais cependant j'ai fait un crime... J'ai

fait voler un cayeu.--Candaule a un neveu... Ce neveu, qui attend tout

de son oncle, lequel est fort riche, l'aide à planter et à déplanter ses

tulipes, et affecte pour ces plantes une admiration qu'il n'a pas, le

malheureux! mais sans laquelle son oncle ne supporterait pas même sa

présence.--L'oncle est riche, mais il n'est pas d'avis que les jeunes

gens aient beaucoup d'argent... Le neveu avait contracté une dette qui

le tourmentait beaucoup... Son créancier le menaçait de faire sa

réclamation à son oncle.--Il s'adressa à moi, et me supplia de le tirer

d'embarras. Je fus cruel, monsieur: je refusai net.--Je me plus à lui

exagérer la colère où serait son oncle quand il aurait appris

l'incartade. Je le désespérai bien,--puis je lui dis: «Cependant, si tu

veux, je te donnerai l'argent dont tu as besoin.»

--Oh! s'écria-t-il,--vous me sauvez la vie.

--Oui, mais à une condition.

--A mille, si vous voulez.

--Non, une seule.--Tu me donneras un cayeu de... la tulipe en question.

Il recula d'horreur à cette proposition.--Mon oncle me chassera,

--s'écria-t-il,--me chassera et me déshéritera.

--Oui, mais il ne le saura pas,--tandis qu'il saura certainement que tu

as fait des dettes.

--Mais s'il le savait jamais!

--A moins que tu ne le lui dises.

--Mais vous...

Enfin, je pressai, j'effrayai le malheureux jeune homme; il promit de me

donner un cayeu quand on déplanterait les tulipes,--mais il exigea mon

serment sur l'honneur de ne jamais nommer... celle que j'appelle

Rebecca, à personne,--et de lui donner un autre nom--jusqu'à la mort de

son oncle.

En échange de sa promesse, je lui donnai l'argent dont il avait besoin.

Depuis, nous avons tenu tous deux nos serments; j'ai eu la tulipe et je

ne l'ai nommée à personne;--la première fois qu'elle a fleuri ici,--chez

moi,--étant à moi,--l'oncle est venu voir mes tulipes.--C'est une

politesse qu'on échange comme vous savez entre amateurs;--il l'a

regardée et a pâli.--Comment appelez-vous ceci? m'a-t-il dit d'une voix

altérée.

Ah! monsieur, je pouvais lui rendre tout ce qu'il m'avait fait

souffrir!--Je pouvais lui dire... le nom que vous ne savez pas... Je me

suis rappelé ma promesse, ma promesse sur l'honneur, et le neveu était

là, il me regardait avec angoisse,--et j'ai dit: Rebecca.

Cependant il trouvait bien quelques ressemblances avec sa tulipe;--aussi

il est resté préoccupé,--il a beaucoup loué le reste de ma collection,

et n'a rien dit de celle qui est la perle et le diamant de ma

collection.--Il est revenu le lendemain,--puis le surlendemain,--puis

tous les jours tant qu'elle a été en fleur,--puis il a réussi à se

tromper lui-même;--il a cru voir entre Rebecca et... l'autre... des

différences imaginaires. Alors seulement il a dit: Elle ressemble un peu

à... vous savez.

Eh bien! Monsieur,--j'ai aujourd'hui la tulipe que j'ai tant

désirée,--et je ne suis pas heureux.--A quoi cela me sert-il, puisque je

ne puis le dire à personne!--Quelques amateurs,--forts,--la

reconnaissent à peu près;--mais je suis forcé de nier,--et je n'en

rencontre pas un assez sûr de lui pour me dire:--Vous êtes un

menteur.--Je souffre tous les jours d'affreux tourments;--j'entends ici

faire l'éloge de la tulipe que j'ai comme lui.--Quand je suis seul, je

m'en régale, je l'appelle de son vrai nom, auquel je joins les épithètes

les plus tendres et les plus magnifiques.--L'autre jour j'ai eu un peu

de plaisir;--je l'ai prononcé ce nom,--ce nom mystérieux,--tout haut à

un homme.--Mais je n'ai pas manqué à mon serment;--cet homme est sourd à

ne pas entendre le canon.

Eh bien, cela m'a un peu soulagé,--mais c'est incomplet.--On ne sait pas

que je l'ai--elle... tenez... ayez pitié de moi,--mon serment me

pèse,--jurez-moi sur l'honneur, à votre tour, de ne pas répéter ce que

je vais vous dire... Je vous dirai alors son vrai nom,--le vrai nom de

Rebecca, de cette reine déguisée en grisette.--Votre serment à vous ne

sera pas difficile à tenir;--vous n'aurez pas à lutter comme

moi.--Monsieur, c'est affreux, mais je désire que cet homme, que ce

Candaule soit mort,--pour dire tout haut que j'ai... Tenez, faites-moi

le serment que je vous demande.--J'eus pitié de lui et je lui promis

solennellement de ne pas répéter le nom de la fameuse tulipe.

Alors avec une expression d'orgueil intraduisible,--il toucha la plante

de sa baguette,--et me dit: Voici...

Mais, à mon tour, je suis engagé par un serment,--je ne puis dire le nom

qu'il fut si heureux de prononcer.

_Vale._

[Illustration]

LETTRE LII.

Si j'ai quelquefois l'air de préférer aux hommes les arbres et les

plantes, je ne vous en donnerai pas seulement pour raison que je dois

aux arbres et aux fleurs des plaisirs sans cesse renaissants, et que les

hommes, à bien peu d'exceptions près, m'ont toujours été des obstacles

ou des ennemis; mais vous connaissez trop le coeur humain pour trouver

cette raison bonne, et personne autant que moi n'aurait mauvaise grâce à

prétendre, et surtout à vous, que nos affections et nos antipathies sont

en raison directe du bien ou du mal que nous avons reçu des personnes ou

des objets qui les font naître: moi qui ai donné toute ma vie à

quelqu'un qui m'a fait tant de mal; vous qui aimez tant le melon, qui

n'a jamais manqué de vous donner d'horribles crampes d'estomac.

J'aime les arbres et les plantes surtout parce que les uns et les

autres se montrent sans cesse ce qu'ils sont, de près ou de loin, l'été

ou l'hiver. J'aperçois de loin un arbre chargé de fleurs d'un blanc mat,

je sais que c'est un cerisier; je sais ce que j'ai à attendre de lui; je

sais que son riche panache s'effeuillera sous les pluies tièdes, et sous

les haleines du vent, après quoi il se couvrira de belles feuilles

luisantes, entre lesquelles grossiront des fruits d'abord verts, puis

rouges, que me disputeront les oiseaux, puis ces feuilles deviendront

vermeilles et tomberont.

Si l'arbre a des fleurs roses, je sais qu'il me donnera des pêches

veloutées au mois de septembre, je sais que ses feuilles sont amères.

Mais voici une plante qui grimpe après un treillage, l'été elle a de

petites fleurs violettes en étoile, auxquelles succèdent des girandoles

de fruits d'abord de la couleur de l'émeraude, puis ensuite de la

couleur du corail; je sais que je n'en dois rien attendre de plus qu'un

plaisir pour les yeux et que ses baies si éclatantes sont empoisonnées.

Si je plante dans la terre un oignon de jacynthe, je sais quelle couleur

et quel parfum j'en dois attendre; de même si je sème des graines, elles

me donneront les couleurs et les odeurs qu'elles me promettent.

Pour ce qui est des hommes, c'est bien différent.

On trouve dans les livres deux ou trois types de caractères, dans

lesquels les romanciers se sont plu à rassembler toutes les perfections

même les plus contradictoires et les plus exclusives les unes des

autres.

Si on s'en rapporte à la première vue on ne rencontre dans la vie que

des gens formés sur ces deux ou trois types; tous les hommes sont, sans

exception, modestes, désintéressés, braves, généreux, dévoués,

sensibles, etc.

C'est une comédie peu variée dans laquelle tout le monde veut jouer avec

le même masque, toutes ces vertus sont les fleurs, attendez les fruits!

les fruits!

C'est absolument comme si tous les arbres et toutes les plantes se

paraient au printemps de fleurs roses de pêcher, et ensuite donnaient à

l'automne les capsules mortelles du _datura_, ou de la _digitale_, ou de

la _jusquiame_.

Non pas que je fasse ici le procès à ces plantes, je les aime au

contraire à cause de leur beauté, et d'ailleurs la médecine ne

tire-t-elle pas même de leur poison des médicaments d'une grande

puissance.

Je ne me plaindrais d'elles que si, après avoir promis par des fleurs de

pêcher ou de cerisier, des fruits savoureux, elles nous donnaient

ensuite leurs baies ou leurs capsules, et nous invitaient à les manger.

Voyez en effet dans le monde, tous sont calqués sur le même modèle ou à

peu près.

Il y a deux ou trois types pour cent mille jeunes filles toutes

différentes; elles ont toutes les mêmes inclinations, et les mêmes

formes; il n'y a qu'un type pour les jeunes gens de dix-huit à vingt

ans; ils ont tous les mêmes goûts, les mêmes prétentions, et la même

frisure; toutes les mères ne font qu'une seule et même représentation;

c'est la poule vigilante qui ne vit que pour ses poussins.

Il y a quelque chose de pis que de ne pas avoir certaines qualités;

c'est de les feindre; certes si je n'avais dans mon jardin de la place

que pour un seul arbre, et qu'il me fallût choisir entre un pêcher et un

datura, j'opterais pour le pêcher; mais quel est le jardin où il n'y ait

pas de la place pour deux arbres, le coeur où il n'y ait pas de place

pour deux affections? et puis il y a tant de jardins et tant de coeurs

différents.

Donnez-moi la plus petite parcelle d'une plante, la moitié d'une

feuille, un pétale déchiré, un fragment de branche, une graine, je sais

tout de suite à quoi m'en tenir; cette plante me promet telle forme,

telle couleur, tel parfum; si j'aime son parfum, sa couleur et sa forme,

elle me les donnera en la saison promise, sinon je puis demander à un

autre ce que j'aime; celle-ci ne tardera pas à trouver quelqu'un qui lui

demande et qui aime ce qu'elle a à donner.

Voici un salon plein de jeunes filles, examinons-les un moment.

Celle-ci est blonde, elle a la nuque large et plantée de petits cheveux

qui échappent au peigne et frisent d'eux-mêmes; les yeux bleus sombre

sont perçants; son nez, vigoureusement dessiné, a au milieu une petite

proéminence; sa bouche est terminée aux deux coins par un trait bien

arrêté, la lèvre supérieure est mince et serrée, l'inférieure est courte

mais épaisse: toutes deux sont rouges comme des cerises; elle a le

caractère ferme, décidé, hardi, elle aime les hasards et les dangers.

Mais comme elle est _blonde_, on l'habille de blanc; elle tient les yeux

baissés, elle jette des cris perçants à la vue d'une araignée, elle fait

semblant d'aimer passionnément la campagne, la solitude, le lait et les

fruits.

Celle-ci a le profil du visage droit et doux comme une statue grecque,

les formes du corps sveltes, élancées et presque grêles, ses cheveux

sont bruns, ses yeux, vert de mer, ne lancent sous de longs cils que de

douces lueurs; elle est douce, timide; elle aime réellement le repos,

l'ombre des saules au bord d'une eau murmurante, l'amour profond,

éternel, craintif et caché.

C'est un grand hasard si, en sa qualité de _brune_, on ne lui a pas

appris à être vive, sémillante, enjouée; mais le moins qui puisse

arriver, si toutes deux ne jouent pas un rôle contraire à celui que la

nature leur avait assigné, le moins qui puisse arriver, c'est que toutes

deux seront pareilles: la première prendra un masque semblable à la

figure de la seconde.

La seconde exagérera ses formes et imitera celles de la première.

Toutes deux sont charmantes, telles que Dieu les a mises sur la terre,

toutes deux se déguisent et mentent.

Prenez vingt jeunes gens et faites les causer, tous ont les mêmes goûts,

tous portent leur canne de la même manière, tous traitent légèrement

l'amour et les femmes, tous n'aiment que les querelles, les combats, les

chevaux indomptés, les liqueurs fortes, le tabac violent, etc.

Ce n'est qu'au bout de longtemps que vous découvrirez que l'un de ces

jeunes gens est un garçon d'une douce sensibilité, qui a mis deux ans à

se décider à glisser à la fille qu'il aime des vers dans lesquels il a

atténué autant qu'il a pu les sentiments qui remplissent son coeur.

Cet autre aime le calme et la méditation, et son âme s'épanchera en

beaux vers ou en douces mélodies.

Celui-là rêve la paix et la fraternité universelles; il prêchera et

persuadera la concorde.

Croyez-vous que chacun séparément ne vaille pas le type commun sur

lequel tous prétendent se modeler?

Je ne crois pas beaucoup aux méchants; je ne demande pas qu'ils soient

exterminés, pas plus que je n'arrache mes belles digitales et mes

splendides datura; seulement je ne veux pas qu'ils fassent semblant

d'être des cerisiers, ni qu'ils se déguisent en groseilles.

Si la pomme de terre se déguise, on essaiera de manger son fruit, ou on

mordra dans ses tubercules crus, et on les rejettera avec dégoût.

Chacun a le droit d'être ce qu'il est, chacun est bien ainsi, chacun

porte avec soi des affinités attendues dans la vie par des affinités

analogues, des facettes préparées pour d'autres facettes égales, des

aspérités qui s'emboîteront dans certains angles rentrants. J'aimerais

volontiers toutes les personnes, je ne puis aimer aucun masque.

Il en est de même des animaux et des insectes. L'araignée ne fait pas

semblant d'aimer les roses, la cétoine ne proclame pas un goût spécial

pour les mouches.

Tout dans la nature est franchement ce qu'il est; l'homme seul, à force

de vanité, arrive par un cercle singulier à la plus étonnante marque

d'humilité.

Voyage autour de mon jardin · 第 22 / 25 段