en frère cadet, et qu'il conservait de la façon la plus rigoureuse les
traditions même les plus oblitérées du droit d'aînesse.
Ma chambre était sous les toits, et meublée d'un lit de sangle et d'une
chaise; sur quatre carreaux appartenant à la lucarne qui donnait plus de
froid que de jour à mon domicile, l'un était en papier. Pour la
nourriture, je dînais avec lui et avec sa femme, une sorte de grisette
engraissée. Le premier jour, on m'invita à boire après le dîner du café
que je n'aimais guère alors et de la liqueur que je n'aimais pas du
tout, et que je me proposais de refuser désormais. Le second jour, au
moment du café, M. Levasseur prêta l'oreille et me dit:
--Monsieur Stéphen, je crois qu'ils font du bruit à la classe.
Je me levai et j'allai rétablir l'ordre qui, du reste, n'avait pas été
troublé.
Le lendemain, précisément au moment où on allait apporter le café, M.
Levasseur crut encore entendre du bruit à la classe. Cela me parut
singulier. Je me levai et trouvai tout le monde parfaitement tranquille.
Le jour suivant, le même bruit frappa ses oreilles justement au même
instant.
Je compris alors que l'on ne voulait pas me donner de café. Cela me
délivra d'un ennui, à savoir de tenir table avec eux, et je pris
l'habitude, aussitôt que j'avais mangé à peu près, de me lever de table
et d'aller dans la classe, où je pouvais lire, ou penser, ou écrire une
lettre que j'espérais glisser le vendredi suivant, et j'étais plus
heureux comme cela que je ne l'avais été de ma vie.
Chaque jour on faisait de nouveaux empiètements sur nos conventions
mutuelles.
D'abord, je devais être libre tous les soirs. Puis, un jour, il eut
besoin de sortir et _me pria_ de rester pour cette fois. Ce n'était pas
un vendredi, cela m'était bien égal.
Quelques jours après, même prière et même succès. Le lendemain, c'est la
femme qui vient me trouver et qui me dit que si j'étais _bien aimable_,
je leur _permettrais_ d'aller ce soir au spectacle. Je reste.
Le lendemain, ils sortent sans rien dire, et je reste.
Le jour suivant était _vendredi_.
Vous me demanderez, mon cher ami, ce qu'était pour moi le _vendredi_, je
vais vous le dire:
C'était tout.
C'était toute ma vie, tout mon espoir, tout mon courage.
Ce jour-là je voyais Magdeleine.
Je ne sais quels entrepreneurs avaient établi un théâtre aux portes de
la ville, on avait demandé de l'argent à M. Muller qui en avait donné,
et recevait pour une bonne partie des intérêts, le droit d'avoir une
loge par semaine à ce théâtre. Cette loge, il la prenait d'ordinaire le
vendredi.
Ce jour-là, Dieu sait comme j'étais occupé! je cirais une paire de
bottes, que je réservais exclusivement pour ce grand jour; je battais,
brossais, rebattais et rebrossais ma redingote; je passais de l'encre
sur les coutures blanchies; je rattachais quelque bouton ébranlé
(pendant toute la semaine j'avais travaillé à m'assurer du linge blanc);
j'avais une paire de gants que je raccommodais, que je nettoyais avec de
la gomme élastique. Malgré ces travaux et la plus stricte économie, il y
avait toujours quelque menue dépense à faire. M. Levasseur ne me
donnait pas d'argent, j'y suppléais en copiant quelques écritures à mes
moments de loisir; ils étaient peu nombreux, et d'ailleurs, je voulais
lire un peu, et puis il me fallait écrire un gros volume sous forme de
lettres, que je réussissais quelquefois à glisser à Magdeleine le
vendredi, puis je faisais des vers; enfin au moyen de mes écritures, je
gagnais à peu près deux francs par semaine. L'entrée du théâtre me
coûtait un franc, le reste passait à la blanchisseuse, et de temps en
temps aux gants qui, pour être respectés et soignés, n'étaient cependant
pas immortels.
Je m'arrangeais toujours de manière à avoir pour le vendredi mes vingt
sous pour entrer au théâtre.
Là je voyais Magdeleine, là je m'enivrais de sa présence, mes regards
rencontraient les siens et y puisaient de la force et du courage, de
l'espérance et de la foi; puis, comme on sortait, à la faveur de la
foule, je réussissais le plus souvent à lui glisser une lettre que
j'avais écrite pendant toute la semaine; et quand elle me donnait en
échange, un petit papier, une lettre d'elle! mon Dieu! quand je pense au
bonheur que je ressentais, il me semble que j'offense le ciel, par les
plaintes que j'ai quelquefois exhalées, quand il m'a accablé de sa
colère.
Nous étions donc arrivés _au vendredi_. Cela me donnait par moments des
frissons de bonheur; mais je craignais qu'on ne voulût me faire rester;
je savais bien que je ne resterais pas; je savais bien que je serais au
théâtre; mais je ne voulais pas me fâcher avec M. Levasseur, chez lequel
j'avais trouvé mes seuls moyens d'existence.
Je ne voulais pas _refuser_ de rester si on me le demandait; je ne
voulais pas les _empêcher_ de sortir, si je les voyais s'apprêter comme
la veille.
Je voulus, sans annoncer que je sortais moi-même, ce qui eût été presque
faire abdication de mes droits, je voulus manifester mon intention
avant que la leur ne se fût montrée, par un commencement d'exécution.
Je m'habillai d'avance, et vins dîner en grande tenue. M. Levasseur et
sa femme échangèrent quelques regards; madame Levasseur oublia deux fois
de me servir; puis M. Levasseur entendit trois ou quatre fois du bruit
dans la classe; puis, comme je demandai du pain à la servante, madame
Levasseur fit tout haut la remarque qu'il n'y avait pas dans Paris une
maison où l'on mangeât comme chez elle.
Je me sentis rougir; j'étais au supplice. Le dîner fini, je les saluai,
ils me rendirent à peine mon salut, et je partis. Ce jour-là Magdeleine
ne vint pas au théâtre.
Pendant la semaine qui suivit, d'abord on fut froid à mon égard dans la
maison Levasseur: puis on essaya derechef les empiétements, et comme je
ne m'y opposai point, les choses redevinrent comme devant; ils se
remirent à sortir chaque soir; seulement j'étais bien résolu à ne pas
m'exposer une seconde fois aux humiliations du vendredi. Je réservai
pour ce jour-là quelques sous en surplus du prix de mon billet au
théâtre.
J'avais envie de leur proposer de rester tous les jours, excepté le
vendredi; mais je tenais à mes soirées, parce que d'un moment à l'autre,
le jour de spectacle de Magdeleine pouvait changer, et ensuite si
j'avais dû rester _par convention_, on aurait exigé de moi des travaux
qui m'eussent empêché d'écrire mes chères lettres ou de griffonner
quelques-uns des soixante mille vers que j'ai faits pour Magdeleine, et
dont elle n'a jamais vu un seul.
Je saisis un moment dans la journée où je rencontrai madame Levasseur
dans le jardin pour lui dire, que je n'aurais pas ce jour-là _l'honneur
de dîner avec elle_.
Elle ne me répondit pas, et appela M. Levasseur. Ils parlèrent bas assez
longtemps; pour moi j'étais dans une autre partie du jardin, occupé à
surveiller la récréation; d'ailleurs je devais voir Magdeleine le soir:
après un vendredi perdu, la mauvaise humeur de Monsieur et de Madame
Levasseur n'était rien en comparaison des armées ennemies, des feux
infernaux, des monstres fabuleux, que j'aurais voulu traverser et
dompter pour me rendre digne de mon bonheur.
L'heure arrivée, je partis, et rôdai autour du théâtre pour voir où je
pourrais dîner pour mes quelques sous.
J'avais bon appétit à cet âge-là, mon ami, et de chaque porte de
restaurant ou de gargote s'exhalaient de savoureuses odeurs de
gibelottes ou de boeuf à la mode, qui m'attiraient involontairement;
puis je pensais à l'exiguité de mes finances, et je cherchais des
endroits plus modestes.
Enfin je me décidai pour une sorte de grande cour, plantée de pruniers,
sous lesquels s'étendait un immense tapis de gazon; les prunes étaient
mûres: je demandai pour trois sous de pain bis et une vingtaine de
prunes. Je fis un dîner délicieux, puis j'entrai au théâtre. Elle y
était.
Je me reprochai même d'avoir pensé à dîner; je me reprochai le fugitif
petit chagrin que m'avait donné l'impuissance d'entrer manger de cette
gibelotte, dont l'odeur provoquante m'avait saisi au passage.
J'échangeai ma lettre avec Magdeleine; puis comme, après le théâtre, ils
se retiraient à pied, je les suivis de loin.
Comme j'aurais désiré qu'on les attaquât, pour les protéger, pour les
défendre! comme je me rappelais toutes les histoires de voleurs, comme
je ne mettais pas un moment en doute la certitude de ma victoire, quel
que fût le nombre des assaillants!
Le vendredi suivant, je fus moins heureux; je ne possédais que mes vingt
sous bien juste. J'étais décidé à ne quitter la maison Levasseur
qu'après dîner. Mais, quoique j'eusse glissé le matin que je sortirais
_le soir_, je m'aperçus que la servante, en mettant la table, négligeait
de mettre mon couvert, conformément aux ordres qu'elle avait reçus. Je
ne dînai pas ce jour-là, je n'avais pas d'argent pour aller recommencer
mon excellent repas sous les pruniers. Le soir j'avais l'estomac vide;
mais je rentrai avec une lettre de Magdeleine.
Enfin il vint un vendredi où je fus très inquiet. Madame Levasseur dès
l'aube gourmandait sa servante, et l'envoyait voir chez la couturière si
elle aurait _sa robe neuve_. M. Levasseur s'était fait raser, quoiqu'il
se fût fait raser la veille, et qu'il n'eût l'habitude de se faire faire
la barbe que de deux jours l'un.
Je prévis un orage, et je voulus aller au-devant en faisant une
concession. J'abordai M. Levasseur, et lui offris de rester tous les
soirs, excepté le vendredi.
Il me répondit, en hésitant, qu'il verrait cela; puis il alla conférer
avec sa femme; puis il revint et me dit: vous sortirez vendredi
prochain, mais aujourd'hui...
--Aujourd'hui, repris-je, il est indispensable que je sorte.
--Il faudra pourtant vous en dispenser, car on ne peut laisser la maison
seule, et nous allons au spectacle.
--Mon cher monsieur Levasseur, lui dis-je, je ne voudrais pas vous
fâcher; mais il faut cependant que je vous rappelle que, d'après nos
conventions, je dois sortir tous les soirs, et qu'en me réservant
seulement le vendredi, je vous fais une concession que vous ne pouvez
qu'accepter avec empressement.
--_Je n'entre pas dans ces raisons-là_, me dit-il, et je veux être
maître chez moi; je veux bien vous permettre de sortir le vendredi, mais
pas aujourd'hui.
Je croyais avoir payé assez cher la rançon de mon cher vendredi, en
abandonnant les autres jours de la semaine. Je répliquai que j'étais
désolé, mais que je ne pouvais faire autrement que de sortir.
Il me quitta en me disant: vendredi prochain, si vous voulez, mais
aujourd'hui, il n'y faut pas penser.
Resté seul, je m'indignai contre moi de ma lâcheté; j'attendis l'heure
convenable, je m'habillai et me préparai à sortir. Je trouvai sur le
seuil de la porte M. et madame Levasseur en grande parure; madame
surtout était goudronnée, et sa robe tenait une place incroyable. Ils
avaient espéré me prévenir, pensant qu'eux, une fois partis, je
n'oserais pas laisser la maison à l'abandon et je resterais. Je les
saluai et passai devant eux. M. Levasseur m'appela; je revins vers eux,
en m'excusant sur ce que j'étais pressé.
--Monsieur, me dit M. Levasseur, violet de colère, je vous avais défendu
de sortir.
--Monsieur, dis-je froidement, croyez-vous en avoir le droit?
Pensez-vous vous conduire avec moi loyalement et honnêtement? Est-ce là
ce dont nous sommes convenus?
--_Je n'entre pas dans ces raisons-là_, me dit-il, je veux être le
maître chez moi. Quand je vous défends de sortir, vous ne devez pas
sortir.
--Monsieur, dis-je, je vous pardonne de me parler ainsi, parce que je
l'ai mérité par ma lâcheté d'avoir trop souffert de vous; je sors de
votre maison, mais pour n'y plus rentrer.
--C'est bien comme je l'entends, me dit M. Levasseur.
Je les saluai et partis.
Je n'avais pas d'asile pour la nuit, pas de quoi manger le lendemain;
mais il s'agissait bien de cela. Le spectacle commençait de bonne heure
ce jour-là, et je voulais avoir le temps de manger un morceau; la
dernière fois que j'avais été au théâtre sans avoir dîné, je m'étais
aperçu dans une glace, je m'étais trouvé pâle, amaigri, laid. J'allai au
verger où je dinai avec deux sous de pain et deux sous de fromage; puis
j'entrai au théâtre, où je passai une soirée ravissante. Par un hasard
singulier, dans la pièce qu'on jouait ce soir-là, les deux amants
s'appelaient de nos deux noms... et nos regards nous appliquaient à l'un
et à l'autre ce qui se disait sur la scène.
On sortit et je les escortai jusqu'à la porte, après avoir donné une
lettre et en avoir reçu une.
Alors seulement, comme j'allais machinalement reprendre le chemin de la
maison Levasseur, je me rappelai ce qui s'était passé, et je songeai
que je n'avais plus ni maison ni lit, et qu'il me fallait passer la nuit
à la belle étoile.
Il y avait en face de la maison de M. Muller une petite prairie d'où
l'on voyait la fenêtre de la chambre de Magdeleine. Je ne tardai pas à y
voir une lumière; puis je songeai qu'elle lisait ma lettre. Moi, je ne
pouvais faute de lumière que couvrir la sienne de tendres caresses. Puis
la lumière s'éteignit.
Je songeai alors à Magdeleine qui reposait; je croyais voir ses longs
cils abaissés sur ses joues. Je n'ose dire tous les riants tableaux qui
me passèrent devant l'esprit; je lui dis vingt fois bonsoir. Bonsoir
Magdeleine, bonsoir mon amante chérie, bonsoir ma femme, ma femme
adorée, bonsoir.
Je me couchai sur l'herbe et m'endormis, ne regrettant qu'une chose: de
n'avoir pu lire sa chère lettre, que je gardai dans ma main.
Je fus réveillé quelque temps avant le jour par la fraîcheur du matin;
j'étais fatigué, meurtri; je me secouai et me _détirai_; puis le jour
vint, je lus sa lettre, une lettre pleine de tendres promesses, de
paroles magiques: je me sentis reposé, frais et alerte.
Je quittai la petite prairie pour n'être pas aperçu, et je me mis à
errer au hasard, en pensant à ma situation. J'allai au verger; j'avais
quelques sous, dont je fis un excellent déjeuner de pain et de fromage.
Je causai avec le fermier, et je m'arrangeai avec lui; puis je restai là
tout le restant de la belle saison, couchant dans une grange sur de la
paille, faisant des copies pour gagner de quoi vivre et surtout avoir
vingt sous chaque vendredi: je payais chaque jour. Quand la copie
manquait, je ne faisais qu'un seul repas, et feignais de faire l'autre
chez quelque ami, pour ne pas entamer le prix de mon billet pour le
vendredi suivant.
Aujourd'hui, ce verger est détruit; les pruniers sont arrachés et
probablement brûlés; le fermier est mort, et des maisons, habitées par
des inconnus, s'élèvent sur l'emplacement où j'ai fait de si bons
dîners.
_Vale._
[Illustration]
LETTRE XLVIII.
Quel magnifique arbre que la vigne!
Vous me connaissez assez, mon ami, pour savoir qu'il n'entre dans mon
admiration aucune espèce de sentiment bachique; je bois peu de vin, et
d'ailleurs les vignes que j'aime ne sont pas propres à en faire. J'aime
ces immenses cordons de vigne qui s'étendent au loin en vertes
guirlandes, qui deviennent à l'automne d'une splendide couleur de
pourpre. Je n'aime guère le vin, et je n'aime pas du tout la poésie
qu'il a fait faire, à commencer par celle d'Anacréon, qui est bien
heureux d'avoir écrit en grec, c'est-à-dire dans une langue que ne
comprennent pas même ceux qui l'ont apprise pendant six ans; dans une
langue que beaucoup font semblant d'admirer, pour faire semblant de la
savoir.
Il existe en français, Voltaire l'a dit avec raison, cent cinquante
chansons à boire, beaucoup meilleures que ce qu'on appelle les Odes
d'Anacréon, relativement _à la vigne et à son jus divin_.
(Grec:) To rhodon to tôn erôtôn
Mixômen Dionysô.
To rhodon to kalliphyllon.
_Mêlons à la liqueur de Bacchus, la rose aux belles feuilles, la rose
des amours._
(Grec:) Pinômen... gelôntes.
_Buvons et rions._
Voilà sur quoi roulent tous les vers d'Anacréon.
Prenez une ode au hasard.
(Grec:) Eis to dein pinein.
_Sur la nécessité de boire._
(Grec:) ê gê....
_La terre boit l'eau, l'arbre boit la terre, la mer boit l'air, le
soleil boit la mer, la lune boit le soleil; pourquoi me quereller
lorsque je veux boire?_
* * * * *
Et la suivante où il veut _s'asseoir sous l'ombrage de Batthyle_, qu'il
appelle _un bel arbre_.
Et l'autre:
(Grec:) Otan piô ton oinon....
_Quand je bois du vin, mes chagrins s'endorment._
* * * * *
Ces idées répétées vingt fois, sans même le plus souvent changer
d'expressions.
(Grec:) Ot egô piô ton oinon.
_Quand je bois, etc, mes chagrins s'endorment._
* * * * *
Une seule chose distingue Anacréon et ses odes des autres buveurs et des
autres chansons bachiques, c'est qu'il met de l'eau dans son vin et
surtout qu'il ose le dire.
(Grec:) Dei pinein metriôs.
_Il faut boire avec modération._
(Grec:) Ta men dek' egcheas
Hydatos, ta pente d'oinon
Kuathous....
_Mêle dix mesures d'eau à cinq mesures de vin._
* * * * *
Non, quels que soient les chantres de Bacchus, il m'a toujours été
impossible de voir de la poésie dans l'ivresse, ou plutôt dans
l'abrutissement causé par le vin, qui change les hommes, comme Circé
changea les compagnons d'Ulysse.
Pline va plus loin qu'Anacréon, sous le rapport de la sobriété, même
dans l'accès d'eau rougie que nous avons cité: il parle d'un vin auquel
on mêlait vingt parties d'eau.
Pétrone recommande l'abstinence à ceux qui veulent s'appliquer aux
choses élevées.
_Artis severæ si quis amat effectus_
_Mentemq. magnis applicat, etc._
J'aime la vigne surtout à cause de la richesse et de l'élégance de son
feuillage et de ses belles grappes violettes et dorées.
Il y a un petit scarabée, un charençon qui vit sur la vigne; son
vêtement, quoique fort dûr, et plutôt une cuirasse qu'un vêtement, est
d'un vert clair, tournant au bleu chez le mâle, saupoudré d'or et
d'argent, de telle sorte qu'il semble revêtu de magnifique velours
vert-pomme. Il s'enroule dans les feuilles de la vigne, dont il fait un
cornet qu'il tapisse d'une sorte de duvet, dans lequel il fait ses
oeufs; de ces oeufs sortent des vers blancs, qui passent l'hiver en
terre. L'insecte parfait a la tête terminée par une pointe armée de
scies, avec laquelle il fait beaucoup de tort au raisin.
Dans le fond de mon jardin, la vigne s'étend en longs portiques à
travers les arcades desquels on voit des arbres de toutes sortes et des
feuillages de toutes couleurs. De ce côté est un _azerolier_, qui se
couvre à l'automne de petites pommes écarlates du plus riche effet. J'en
ai donné plusieurs greffes: loin de placer mon plaisir dans la privation
des autres, je m'efforce de répandre et de rendre communs et vulgaires
les arbres et les plantes que je préfère; c'est pour moi comme pour ceux
qui aiment réellement les fleurs pour leur éclat, pour leur grâce, pour
leur parfum, multiplier son plaisir et les chances de les voir. Ceux
qui, au contraire, sont avares de leurs plantes et ne les estiment
qu'autant qu'ils sont assurés que personne ne les possède, n'aiment pas
les fleurs, et soyez sûr que c'est le hasard ou la pauvreté qui les ont
jetés dans la collection de fleurs, au lieu de la collection de
tableaux, ou de pierres gravées, ou de médailles, ou enfin de toute
autre chose qui puisse servir de prétexte à toutes les joies de la
possession, assaisonnées de ce que les autres ne possèdent pas.
J'ai poussé la vulgarisation des belles fleurs à un degré plus fort.
Je vais autour de l'endroit que j'habite me promener dans les coins les
plus sauvages et les plus abandonnés. Là, après avoir convenablement
préparé quelques pouces de terre, je jette quelques graines de mes
plantes les plus riches, qui se resèment d'elles-mêmes, se perpétuent et
se multiplient. Déjà, tandis qu'aux alentours les champs n'ont que le
coquelicot écarlate, les promeneurs doivent voir avec surprise dans
certains coins sauvages de notre petit pays, les plus beaux coquelicots
doubles, blancs, roses, rouges, bordés de blanc, etc.
Et les plus splendides pavots, violets, blancs, lilas, écarlates, blancs
bordés d'écarlate, etc.
Au pied d'un arbre isolé, au lieu du liseron à fleurs blanches des
champs, on trouve parfois les volubilis bleus, violets, roses, blancs
rayés de rouge et de violet, etc.
Des pois de senteur attachent leurs vrilles aux buissons, et les
couvrent de leurs papillons, blancs et roses, ou blancs ou violets.
Dans une haie, c'est pour moi un plaisir ravissant de greffer sur
l'églantier sauvage, à fleurs roses ou blanchâtres, tantôt des roses
simples, d'un jaune d'or magnifique, puis des grandes roses de provins
rouges ou panachées de rouge et de blanc.
Les ruisseaux qui nous environnent ne produisent pas sur leurs rives de
ces _wergiss-meinnicht_, aux fleurs bleues, dont est couvert le ruisseau
de mon jardin; j'en ramasse les graines pour les semer dehors.
J'ai remarqué dans un bois voisin, de jeunes _coignassiers_ sauvages sur
lesquels je me propose de greffer l'année prochaine les meilleures
espèces de poires.
Puis je jouis tout seul et d'avance, des plaisirs et de la surprise
qu'éprouvera le rêveur solitaire qui rencontrera dans ses promenades ces
belles fleurs ou ces fruits savoureux.
Cela fera quelque jour imprimer un système saugrenu à quelque savant
botaniste, qui ira herboriser par là dans cent ans d'ici, longtemps
après ma mort. Toutes ces belles fleurs seront devenues communes dans le
pays, et lui donneront un aspect tout particulier, et peut-être le
hasard et le vent jetteront quelques-unes de leurs graines au milieu de
l'herbe qui couvrira ma tombe délaissée.
_Vale._
[Illustration]
LETTRE XLIX.
L'HERBE AU CHANTRE, RACINE, BOILEAU, LES SORCIERS, PLINE, HOMÈRE ET
L'AIL JAUNE.
Voici une plante qui a eu l'honneur d'être l'objet d'une correspondance
entre Racine et Boileau. Les jardiniers l'appellent julienne jaune; les
horticulteurs, _velar de Sainte-Barbe_; les savants, _erysimum
barbarea_; les bonnes femmes, herbe au chantre.
Elle élève, d'un bouquet de feuilles faites en forme de lyre, une tige
surmontée d'un thyrse de fleurs jaunes.
On croyait autrefois, et encore sous Louis XIV, que cette herbe au
chantre était, du moins dans une de ses variétés, souveraine contre les
extinctions de voix.
On trouve dans la correspondance de Racine et de Boileau deux lettres,
dans lesquelles Racine conseille le sirop d'erysimum à Boileau, qui est
allé aux eaux de Bourbonne pour se faire guérir d'une extinction de
voix. Boileau répond qu'il a de son côté reçu à l'endroit de l'erysimum
les meilleurs renseignements, et qu'il compte en faire usage l'été
suivant.
C'est une plante médiocrement agréable dans les jardins, et qui,
relativement à la toux, la guérit comme n'importe quelle herbe, dont on
boirait une infusion jusqu'à ce que la toux se passât d'elle-même.
Pendant bien longtemps on a attribué aux plantes des vertus
merveilleuses exploitées par les médecins et les apothicaires durant
plusieurs siècles, vertus fondées sur des analogies, des ressemblances
ou des dissemblances.
On se servait de la scabieuse pour les maux d'yeux, parce que la
scabieuse a un peu la forme d'un oeil; de telle autre plante pour le
foie; de telle autre pour le coeur, à cause de la figure de leur
feuillage.
Puis quelques plantes tigrées ont été employées pour cette seule raison,
contre le venin des serpents.
Puis on avait donné à d'autres plantes des noms empruntés aux écrits des
anciens; avec les noms on leur a transmis les vertus, le plus souvent
fictives, que les anciens attribuaient à la plante désignée par eux.
Mais ces vertus eussent été réelles, que la plante des modernes, quoique
sous le même nom, étant fréquemment une plante différente, n'aurait
participé en rien aux miracles annoncés.
Entre les vertus attribuées aux plantes, il faut compter celle de
détruire les enchantements et de vaincre les efforts et les conjurations
des sorciers. Le _sorbier_ ce bel arbre, qui remplace ses ombelles de
fleurs blanches par des bouquets de fruits, d'abord verts, puis jaunes,
puis oranges, puis écarlates, jouit encore en Écosse d'une grande
réputation de ce genre. Chaque année, les bergers font passer leurs
moutons, l'un après l'autre, à travers un cercle fait de branches de
sorbier. Dieu, dans l'origine, en créant le sorbier, n'y avait pas
entendu tant de malice; il n'avait songé à faire qu'un très-bel arbre,
couvert de très-beaux fruits, qui offrait l'hiver aux merles et aux
grives une nourriture somptueuse et abondante.