Entre les plantes grimpantes, toutes ne forment pas dans le même sens
les spirales dont elles embrassent l'arbre ou le treillage auquel elles
s'accrochent.
Le _volubilis_ qui ouvre le matin, un peu avant le jour, ses belles
cloches de toutes couleurs,--Le _haricot_ qui élève jusqu'au sommet des
arbres, après lesquels il grimpe, ses fleurs d'écarlate,--La _glycine_
aux grappes bleues qui tapisse ma maison,--forment leurs spirales de
gauche à droite.
Tandis que le _chèvrefeuille_, mon cher chèvrefeuille, de même que le
_houblon_, tourne après les arbres de droite à gauche, et cela toujours
sans exception.
Jamais un chèvrefeuille, jamais un houblon n'entortillera un arbre en
tournant de gauche à droite.
Jamais un _volubilis_, jamais un _haricot_, jamais une _glycine_ ne
grimpera en faisant des spirales de droite à gauche.
Les autres plantes grimpantes ont des manières particulières de
s'élever, la _vigne_, la _grenadille_ qui a l'air d'une croix de Saint
Louis, la _clématite_ aux petites fleurs parfumées, le _pois de senteur_
avec ses papillons odorants s'accrochent par des vrilles élastiques en
forme de tire-bouchons.
Le _lierre_ monte tout droit en poussant de petites racines dans les
arbres ou dans les fentes du mur.
C'est ainsi qu'agit le _bignonia radicans_; seulement, lui n'attache
ainsi que son vieux bois, et laisse pendre les branches de l'année
chargées de bouquets et de longues fleurs rouges en tuyaux.
Le _jasmin_ aux étoiles d'argent appuie ses nouvelles pousses sur ses
vieilles branches.
Ainsi fait la _morelle_ qui laisse succéder à des bouquets de fleurs
violettes, des girandoles magnifiques d'émeraudes ou de corail (je dis
corail faute d'une pierre aussi éclatante que les baies de la
_morelle_), selon le degré de maturité de son fruit.
La _ronce_ et la _pervenche_ grimpent par la seule force de la sève,
retombent quand elles arrivent à une certaine hauteur, reprennent
aussitôt racine par le point où elles touchent la terre, et s'élancent
avec une vigueur toute nouvelle.
Dans une de mes lettres précédentes, mon ami, à propos des couleurs, je
demandais s'il était un savant qui pût dire quelle était précisément la
couleur de la pourpre des anciens.
Le hasard m'a fait tomber ce matin sur un passage de Pline, qui dit que
la fleur de l'amaranthe est d'un plus beau pourpre que tout ce que
peuvent faire les teinturiers.
Malheureusement l'amaranthe est une fleur qui _joue_ beaucoup; il y en a
de tous les rouges carminés depuis le rose jusqu'au violet, il y en a de
blanchâtres et de jaunes. Si Pline avait choisi pour terme de
comparaison une fleur à couleur fixe, nous saurions à quoi nous en
tenir.
Cela me rappelle que Virgile, au livre IV des Géorgiques, dit que le
safran est rouge:
_Crocumque rubentem._
Le safran est violet et a des étamines oranges. Je ne sais laquelle de
ces deux couleurs s'appelle rouge en latin. Il est également à regretter
que nous n'ayons plus la violette noire dont il est ailleurs question.
_Et nigræ violæ sunt._
Un savant a calculé quelle est la marche des _orchidées_. Il faut
d'abord dire comment les orchidées changent de place: l'orchidée est un
épi de petites fleurs violettes, roses, blanches ou bigarrées qui sort
de deux bulbes dont l'une est très petite, vidée et comme amaigrie,
l'autre est blanche et gonflée de suc.
Dieu sait les sottises que cela fait dire, et l'influence que la
médecine a pendant longtemps accordée à ces bulbes: l'une supérieure au
nénufar dans la propriété chimérique d'éloigner toute pensée contraire à
la chasteté; l'autre, au contraire, rendant la jeunesse et la vigueur
aux centenaires.
La plus petite des deux bulbes, la bulbe ridée, est celle dont la fleur
tire sa sève et sa nourriture, l'autre nourrira la fleur de l'année
prochaine. Or, ces deux bulbes étant distantes de quelques lignes, quand
la vieille se dessèchera tout-à-fait et qu'une nouvelle bulbe aura crû à
côté de l'autre, la plante se sera déplacée de l'espace qui est cette
année entre les deux bulbes, c'est-à-dire d'à peu près six lignes, ce
qui fait qu'il ne lui faut pas plus de douze mille ans pour faire une
lieue.
_Vale._
[Illustration]
LETTRE XLV.
Il paraît qu'autrefois les arbres et les plantes avaient avec les hommes
toutes sortes de bonnes relations qui ont été interrompues je ne sais
trop pourquoi ni comment: il serait difficile de dire qui a eu les
premiers torts.
Si un berger quittait un moment son pays, tout le rappelait, tout se
plaignait de son absence.
_Te Tityre pinus,
Ipsi te fontes, ipsa hæc arbusta vocabant._
«Il naît un fils à Pollion.
«Cela fait plaisir au seigle et au froment, ils prennent une part
touchante au bonheur du lieutenant d'Auguste:
_Flavescet campus aristâ._
Les moutons ne se trouvant pas assez bien mis pour la circonstance, se
font un devoir et un plaisir de se teindre eux-mêmes en rouge et en
jaune.
_Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti_
_Murice, jam croceo mutabit vellera luto._
«Gallus est en proie à un amour malheureux, les lauriers le plaignent
sincèrement, et les bruyères répandent quelques larmes sur son sort.»
_Illum etiam lauri, illum etiam flevêre myricæ._
«Anacréon veut boire, les roses viennent d'elles-mêmes couronner ses
cheveux blancs:»
(Grec:) To rhodon to tôn erôtôn
To rhodon to kalliphullon.
Pour moi je suis, aujourd'hui, heureux autant qu'on peut l'être, je suis
débarrassé d'un ennui. Edmond est parti, rien ne me prouvait qu'il ne
resterait pas ici dix-huit ans.
De malheurs évités, le bonheur se compose.
Je suis heureux et je cherche en vain dans mon jardin un peu de
sympathie.
Certes je ne sais pas bon gré aux roses d'être en fleur, aux
chèvrefeuilles de laisser tomber leurs odeurs du haut des arbres. Ce
n'est ni pour moi ni pour s'associer à ma joie qu'ils agissent ainsi.
Mais il est quelques fleurs que je comptais mettre à l'épreuve; le
_gorteria_, cette belle fleur au feuillage vert doublé de blanc, aux
fleurs d'une belle couleur orange qui ne s'ouvre qu'au soleil, m'eût
montré une attention délicate en étalant ses rayons aujourd'hui, quoique
le temps soit sombre.
Les _tigridia_, ces belles coupes de pourpre et d'or qui ne durent que
quelques heures, auraient pu prolonger leur épanouissement de quelques
instants en signe de réjouissance.
L'_aristea_ qui sur le feuillage en miniature d'un iris étale de
charmantes petites roses bleues, qui se ferment à l'ombre, aurait pu
garder ses fleurs ouvertes.
Les _bruyères_ et les _lauriers_ pourraient pleurer de joie comme ils
ont pleuré de pitié pour Gallus.
Mes pigeons auraient pu devenir verts ou bleus;
Les roses, ce me semble, n'auraient pas été bien malheureuses de se
tresser un peu en couronnes.
Le seigle et le froment.... je n'ai pas à me plaindre d'eux; je ne sais
pas ce qu'ils auraient fait ni comment ils se seraient conduits, il n'y
en a pas dans mon jardin.
Mais les autres...
Voici une rose... savez-vous ce qu'elle fait? Elle enveloppe de ses
pétales une cétoine qui veut dormir.
Les _gorteria_ ont replié leurs pétales en deux dans leur longueur; les
_aristea_ ont roulé les leurs et dorment absolument comme si Edmond
n'était pas parti.
Les pigeons... les pigeons ont bien autre chose à faire qu'à se teindre
en vert ou en bleu; ils se trouvent, du reste, fort bien comme ils sont
et paraissent fort occupés à se le dire les uns aux autres.
Les _tigridias_, chiffonnés comme des cornets de papier mal fermés, sont
près de tomber sur la terre; mais rien n'égale l'indifférence des
bruyères et des lauriers.
Sérieusement, cette fiction, dont les poètes bons ou mauvais ont tous
abusé, de montrer les arbres et les fleurs, partageant notre tristesse
et notre deuil, est pour moi une poésie moins élevée que la superbe
indifférence de la nature.
Je ne sais d'ailleurs s'ils ont bien raison de faire ce mensonge pour
augmenter la tristesse de leur récit.
La cloche de l'église tinte: les paysans disent: Ah! on _sonne au mort_.
Pendant ce temps le soleil, qui a triomphé des nuages, donne à tout la
couleur de la joie et de la vie, comme un regard d'amour et de bonté que
Dieu laisse tomber sur la terre.
Les fleurs, épanouies comme une brillante illumination, semblent aspirer
le soleil. Les insectes se cherchent sous les feuilles; les abeilles
bourdonnent; les oiseaux chantent; de douces odeurs s'exhalent de toutes
parts.
Et la cloche funèbre continue à tinter, et l'on porte au cimetière cette
belle fille qui aimait tant les fleurs, le soleil, les parfums, le
bourdonnement des abeilles et le chant des oiseaux; cette belle fille
qui a planté tous ces rosiers; cette belle fille qui a soigné ces
abeilles.
On la porte au cimetière, et au fond du trou qu'on va creuser dans la
terre pour l'enterrer, un rayon de soleil descend et dore la fosse, et
deux papillons se poursuivent au-dessus, et dans quelques mois l'herbe
aura caché la tombe, l'oubli aura étouffé le souvenir; des fleurs
s'épanouiront sur cette tombe, dans les corolles de ces fleurs se
cacheront des amours d'insectes; le sourire renaîtra sur les lèvres de
celui qu'elle aimait, et un autre amour s'épanouira dans son coeur, et
il en parlera à une autre femme; sous ces mêmes arbres, le même rayon de
soleil se jouera dans les cheveux de celle-ci, les mêmes parfums, les
mêmes chants d'oiseaux rempliront l'air; et peut-être il lui donnera une
rose d'un des rosiers que la morte a plantés.
_Vale._
[Illustration]
LETTRE XLVI.
Comme il est venu hier me voir un homme que j'ai beaucoup connu lorsque
j'habitais la ville, nous parlâmes de nos goûts divers et des choses qui
occupent notre vie.
Il ne tient, pour sa part, aucun compte des fleurs, ni des arbres, ni du
ciel, ni de la lune, ni des hommes, ni des animaux; tout cela n'a droit
de l'intéresser qu'après que cela a été rapetissé, aplati, défiguré, et
retracé sur une toile, au moyen de couleurs et d'un pinceau. Il achète à
un haut prix les images des choses qui n'ont à ses yeux aucune valeur;
il a payé un tableau de _Van Huysum_ =9,950= francs.
Ce tableau représente un vase de fleurs.
Le bouquet réel, le bouquet vivant, avec son éclat et ses parfums
vaudrait bien =20= sous.
Le portrait du bouquet, c'est-à-dire une imitation plate, fausse de
couleurs, sentant l'huile: il l'a payé =9,950= francs! et il est fier et
heureux d'avoir fait une si bonne affaire!
Je l'ai promené dans le jardin, il n'a presque rien regardé. Une branche
de roses à cent feuilles, courbée sous le poids des fleurs, a cependant
un moment attiré son attention; il l'a regardée, puis il a dit: C'est
absolument comme un bouquet de roses de _Van Daël_ que j'ai chez moi.
Il était évident qu'il pensait que la nature avait cherché à imiter son
tableau.
Le soir, comme après souper on avait apporté des pipes et du tabac
d'Orient, nous causâmes de toutes choses; mais il trouvait moyen de
rattacher toujours les sujets à quelqu'un de ses tableaux, par quelque
fil imperceptible.
--Écoutez, lui dis-je: j'ai aussi des tableaux, mais je ne vous les
montrerai qu'au jour; demain matin.
--Et quels tableaux avez-vous, me demanda-t-il avec un air plus qu'à
moitié dédaigneux?
--Mais j'en ai un assez grand nombre.
--Sont-ce des tableaux de maîtres?
--Je le suppose; car je n'en ai jamais vu de plus beaux, de plus grands
dans leur ensemble, de plus finis dans leurs détails.
--Nous verrons cela.
--Oh! mon Dieu! je ne les cache à personne. Je ne suis pas de ces
amateurs égoïstes qui trouvent moins de plaisir dans la possession de
leurs tableaux que dans la conviction que les autres n'en ont pas ou
n'ont pas les mêmes.
--Votre collection vous a-t-elle coûté cher?
--Je l'ai eue pour rien.
--Pour rien! On connaît cela. Les amateurs de tableaux se divisent en
deux classes: ceux de la première ont dépensé des millions pour leur
galerie; ceux de la seconde, au contraire, les ont toujours eus pour
rien. Leur prétention est de les avoir découverts à l'étalage de
quelques marchands d'images, ou en trumeaux sur la cheminée de quelque
auberge de village, ou en même temps qu'un lot de vieilles bouteilles.
Vous êtes de la seconde classe.
--Croyez là-dessus ce que vous voudrez.
--Mais enfin de qui sont vos meilleurs tableaux?
--Oh! pour cela, il m'est impossible de vous le dire: je n'ai en aucune
façon la mémoire des noms. Et, à vous parler franchement, cela m'est
bien égal. J'aimerais mieux un beau tableau peint par mon portier,
qu'une croûte ébauchée par Raphaël. Et ce qu'il y a de singulier, c'est
que cette opinion, digne par sa naïveté d'être mise au rang des maximes
et pensées de M. de La Palisse, passerait facilement pour une
originalité et une bizarrerie. Je ne cherche dans la peinture que le
vrai et le beau.
--Je suis bien impatient de voir les tableaux d'un homme qui a de
pareilles idées. Ne vous en rappelez-vous pas quelques-uns?
--Si fait bien. Je me rappellerais facilement, du moins pour une grande
partie, ce que mes tableaux représentent.
--Ah! ah!
--Certainement.
--Eh bien!...
--Eh bien, j'en ai un, au-dessus d'ici, c'est une vaste plaine, fermée
de tous côtés par des arbres. Sur l'herbe verte, tachetée d'ombre et de
lumière par le soleil qui se couche derrière les arbres, sont couchés
des moutons. Cela a un charme de calme et de repos qui fait le plus
grand plaisir.
--Je suis sûr que c'est de _Van der Doës_. Eh bien, cela n'a pas une
grande valeur.
--Ce que je sais, c'est que c'est charmant, et je ne crois pas que ce
soit de _Van der Doës_.
--Vous m'étonnez.
--Un autre est un chemin creux, ce qu'on appelle en Normandie _une
cavée_. On marche plus bas que la racine des arbres qui se touchent par
la cime et étendent sur le mur de terre qui forme les deux côtés du
chemin, leurs grosses et longues racines semblables à des serpents
noueux.
--Je serai bien étonné si ce n'est pas une copie, et ma raison, une
raison que je crois bonne et sans réplique, c'est que je possède
l'original, qui est de _J. Ruysdaël_.
--Je vous assure que ce n'est pas une copie.
--Nous verrons bien.
--Je crois qu'en effet le seul aspect du tableau vous fera changer
d'idée. A côté on voit l'entrée d'un village; au milieu des arbres à
cime arrondie, s'élance le clocher de l'église; le soleil qui lance ses
rayons obliques remplit le feuillage des arbres d'étincelles; un paysan
ramène une charrette.
--Si c'est, comme je le pense, de _J. Ostade_, c'est un tableau de prix.
--Je ne crois pas qu'aucun _Ostade_ ait jamais fait quelque chose qui
approche de cela.
--Mon bon ami, vous ne connaissez pas les _Ostade_.
--Je regardais hier un autre tableau qui m'a bien ravi: un enfant assis
sur une fenêtre, faisait des bulles de savon. L'enfant était sérieux et
attentif; la bulle, captive encore, grossissait en se balançant à un
souffle d'air imperceptible. Les plus éclatantes couleurs se succédaient
sur sa frêle glace.
--Oh! celui-ci est bien connu; je l'ai vu chez un amateur auquel vous
l'aurez acheté; il est de _J. Miéris_.
--Je ne l'ai pas acheté.
--Oui, on vous l'a donné, ou... vous l'avez trouvé. Comme je vous le
disais, amateur de la seconde classe. Vous prétendez avoir eu pour rien
un tableau qui vaut plus de =6,000= fr.
--Le fond d'un autre se compose de grands châtaigniers à large feuillage
d'un vert doré, qui l'est encore plus par les rayons du soleil couchant;
une petite maison, couverte de vignes, est également colorée par les
derniers rayons chauds de l'astre du jour; plus près, sur le devant, un
_olivier de Bohème_ et un _sureau_ beaucoup plus bas, de sorte que les
rayons obliques du soleil passant par-dessus et dans l'ombre, laissent
le feuillage blanchâtre du premier et la touffe d'un vert sombre de
l'autre. Devant le sureau s'élève un rosier à fleurs pourpres; ses
fleurs basses sont dans l'ombre; une seule, qui dépasse le sureau, est
traversée par le rayon du soleil, et semble un magnifique rubis.
--Il n'y a pas de personnages?
--Non.
--Alors je ne sais de qui c'est.
--Je suis sûr que vous reconnaîtrez le maître en voyant le tableau.
--C'est possible, c'est même probable; mais toujours est-il que ma
mémoire ne me rappelle rien qui ressemble à cela.
--J'en voyais encore un ce matin qui m'a fort intéressé.
--Qu'est-ce que c'était?
--C'était une fort belle femme qui tenait un oeillet à la main.
--Très-connu; c'est de _Rubens_.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr; mais vous me permettrez d'être moins sûr d'une chose.
--Volontiers: et quelle est la chose dont vous êtes moins sûr?
--C'est que ce tableau vous appartienne.
--Je ne dis pas précisément qu'il m'appartienne; mais ce que je dis,
c'est que je l'ai vu chez moi ce matin.
--Tenez, mon cher ami, permettez-moi de vous parler franchement. Il y a
une chose que je crains pour vous; c'est que vous soyez la dupe de
quelque brocanteur, de quelque marchand de tableaux, qui se sera joué de
vous et vous aura fait payer fort cher de mauvaises croûtes.
--Gardez pour d'autres ce touchant intérêt, mon ami; je vous assure que
les tableaux dont je vous parle sont tout ce qu'il y a de plus beau, et
je n'en ai vu, dans aucune galerie, qui puissent rivaliser avec les
miens, ni pour la vérité, ni pour le dessin, ni pour la couleur.
--Je suis accoutumé à entendre chaque amateur, fût-il le maître de trois
copies médiocres et de cinq ou six esquisses non signées, chercher à se
faire croire à lui-même qu'il possède des miracles. Mais, on peut vous
dire cela à vous, parce que non-seulement vous n'avez pas la prétention
d'être riche, mais encore vous avez un peu la prétention de ne l'être
pas. Eh bien, je connais la valeur des tableaux que vous m'avez
désignés, et je vous déclare que, si vous les possédez réellement, si,
comme vous me le dites, ce n'est là qu'une _faible partie_ de votre
collection, si vous ne vous êtes pas amusé à vous moquer de moi...
Combien avez-vous de tableaux?
--J'en ai trop pour les compter.
--Eh bien, votre galerie ne vous coûte pas moins de 200,000 francs.
--Laissez donc, cela ne me coûte rien.
--Vous êtes dans ce genre-là plus audacieux qu'aucun amateur que j'aie
jamais rencontré: je voudrais être à demain.
Le lendemain arrive: je fais monter mon homme dans une grande pièce
meublée de quatre fenêtres, et je lui dis: Voici mes tableaux, et les
fenêtres sont les cadres.
--Oh! c'était une plaisanterie?
--Nullement; regardez, quelques-uns de mes tableaux ont un peu changé
depuis la dernière fois que je les ai regardés, mais ils n'en sont pas
moins beaux pour cela. Voilà celui que vous pensiez être d'Ostade, et
qui est, comme les autres, tout simplement du bon Dieu. Voici les arbres
et le clocher; la charrette n'y est plus; mais elle est remplacée par
une fille qui conduit ses vaches au pâturage.
Croyez-vous que J. Ostade ait jamais atteint cette vérité, ce dessin, ce
coloris, cette lumière?
Par ici, à gauche, par l'autre fenêtre, est le chemin creux, qui n'est
pas de J. Ruysdaël, dont vous prétendez posséder l'original; j'avais
cependant bien raison de vous dire que le mien n'est pas une copie, il
est évident qu'entre les deux tableaux, quelque original que soit votre
tableau, c'est lui qui est la copie.
Tenez, voici encore la prairie sur laquelle se jouent l'ombre et le
soleil; les grands arbres qui la ferment et les moutons qui se reposent
sur l'herbe; c'est encore du bon Dieu, et non pas de Van der Doës.
--Allons, allons, c'est une plaisanterie.
Non, certes; je ne plaisante pas, et je crois que c'est vous, au
contraire, qui plaisantez ou qui me prenez pour un idiot, d'espérer me
faire croire que vous attachez plus de valeur à ce petit arbre,
barbouillé sur une toile, plat, sans ombre, sans fleurs, sans parfums,
sans chants d'oiseaux, qu'à ce grand arbre vivant, qui nous couvre de
son ombre fraîche, parfumée et harmonieuse.
Quoi! vous payez =200,000= francs l'imitation imparfaite d'un arbre qui
vaut cinq francs! voulez-vous parler de la difficulté vaincue?
Pourquoi donc payez-vous l'imitation des diamants et des rubis moins
cher que des rubis et des diamants véritables? Et cependant cette
imitation est bien plus parfaite, elle arrive au point de tromper
presque tous les yeux. Ces fausses pierreries, ainsi que les vraies,
brillent et attirent, sur celles qui les portent, l'admiration, la haine
et l'envie; tandis que personne ne se trompe sur la peinture; les
oiseaux qui, selon Pline, voulurent manger le raisin de Zeuxis, ne s'y
laissent plus prendre aujourd'hui; il n'y en a pas un seul qui s'avisera
jamais d'essayer à faire son nid dans un arbre de peintre.
Eh quoi! c'est pour payer si chèrement de pâles imitations de toutes les
belles choses que l'on a pour rien, que l'on se ruine, que l'on remplit
sa vie de chagrins et de soucis, et que l'on bourre son oreiller
d'épines.
Non, non; c'est vous qui plaisantez et qui vous moquez de moi; ou alors
je croirais que, vous et ceux qui vous ressemblent, vous êtes de vrais
fous.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XLVII.
Voici ce que me raconte un gros prunier qui s'étale au-dessus d'un coin
du gazon; c'est une histoire de ma jeunesse.
Comme j'avais fait de _brillantes études_, c'est-à-dire comme je savais
le latin et un peu de grec, j'étais très embarrassé de trouver un moyen
honnête de _gagner_ ma vie.
Lorsqu'un jour, je rencontrai dans la rue un homme qui m'aborda et me
tendit la main. Je ne le reconnus pas d'abord, mais c'était en tout cas
une marque de bienveillance et je lui donnai ma main qu'il secoua
cordialement. Il avait été, au collége où j'avais étudié, ce qu'on
appelle _pion ou chien de cour_, c'est-à-dire surveillant des
récréations positives ou négatives, c'est-à-dire des récréations où on
jouait et des récréations que l'on passait à copier:
A peine nous sortions des portes de Trézène.
Ce qui m'empêchait de le reconnaître, c'est qu'il étalait sur sa
personne une splendeur inusitée. Il était vêtu de noir et portait une
montre avec une riche chaîne d'or; il se nomma et m'expliqua le
changement survenu dans sa position; il avait quitté le collége pour
entrer, au même titre, chez le maître d'une petite pension particulière.
Ce maître de pension faisait d'assez mauvaises affaires; pour se mettre
à l'abri de ses créanciers, il imagina de placer, et sa pension et son
mobilier, sous un nom étranger; il jeta les yeux sur Levasseur; il passa
six mois à lui seriner, nuit et jour, ce qu'il fallait répondre aux
examens pour recevoir un brevet de capacité; puis il lui fit une vente
simulée de sa pension, de son mobilier, etc., en se faisant donner une
contre-lettre.
Peu de temps après, il tomba subitement malade en un voyage, et mourut
dans une chambre d'auberge. Levasseur déchira la contre-lettre que le
mort avait laissée en partant dans la maison commune, et resta seul
maître de l'établissement.
Il s'agissait en ce moment, pour lui, de trouver un sous-maître, d'abord
parce qu'il était entièrement incapable, ensuite parce qu'il voulait se
donner un peu de _bon temps_, comme il disait, et ne pas rester toujours
à la chaîne.
Quand il me rencontra, il fut sans doute frappé de la modestie de mon
costume autant que je fus surpris de la magnificence du sien, remarque à
laquelle sans doute je dus qu'il me proposât de venir avec lui:
--Ecoutez, me dit-il, nous serons comme deux frères, je partagerai tout
avec vous; je n'ai rien pour le moment, parce qu'il m'a fallu soutenir
un procès contre les créanciers de mon prédécesseur, parce que tout
était en si mauvais état..... c'était un homme qui n'avait pas d'ordre,
et qui m'a fait bien du tort. Les capitaux que j'ai mis dans cette
affaire ont failli être perdus pour moi. Je me suis endetté, et pour le
procès, et pour les réparations et les améliorations indispensables;
ainsi donc, je ne puis pas vous offrir d'argent pour le moment; vous
serez logé comme moi, nourri comme moi; et à mesure que nos efforts
réunis produiront quelque succès, vous partagerez ma bonne fortune comme
vous aurez partagé ma mauvaise. Cela vous va-t-il?
Le moment était admirablement choisi, tout m'allait; d'ailleurs, je
prenais ces mensonges pour de la franchise: j'acceptai en me reprochant
de trouver à un si brave homme l'air faux et bête. Dès le lendemain,
j'entrai chez lui.