jardinier en chef; mais je ne tiens pas du tout à le convaincre; je hais
ces grands esprits dédaigneux des croyances du vulgaire, qui croient
produire beaucoup d'effet en n'ajoutant foi à rien, qui semblent prendre
les hommes pour des niais, au milieu desquels ils font une brillante et
unique exception.
--Mais, dit notre homme, je ne demande pas mieux que de croire, quand on
m'aura donné des preuves.
--Des preuves! Ne vous ai-je pas déjà prouvé qu'on semait des chemises
et qu'on les récoltait. Ne savez-vous pas que le coton vient sur le
cotonnier, que le sucre est le produit d'un roseau. Mais vous ne croyez
peut-être pas tout cela.
--Mille pardons, je le crois.
--Vous révoquez en doute, j'en suis sûr, que le chenevis est de la
graine de corde, comme le tabac est de la graine d'idées qu'on se sème
dans le cerveau par le nez. Comme vous ne croyez peut-être pas que les
pêches viennent sur des pêchers, vous aimez mieux, sans doute, croire
que ce sont aussi les charcutiers qui font les pèches?
--Je ne dis pas cela.
--Vous ne croyez pas non plus que les rosiers produisent des roses, vous
pensez que toutes les roses sont faites par mademoiselle Eulalie,
n'est-ce pas?
--Non pas, je sais très bien...
--Vous ne savez rien du tout. Savez-vous que la poudre à canon est de la
graine de mort? Savez-vous que les pommes viennent des arbres? Mais vous
n'en croirez rien sans preuve, de même que pour les bretelles qui
viennent sur le bretellier des Indes.
--Oh! ça, je ne savais pas. Comment les bretelles viennent sur un arbre
comme les pommes sur les pommiers?
--Je ne vous dis pas que ce soit un arbre pareil au pommier, au
contraire, c'est un figuier qu'on appelle _ficus elastica_, parce que en
dépeçant les bretelles qu'il produit on en tire la gomme élastique.
--Ah! c'est différent, je croyais que vous parliez des bretelles avec
des élastiques en métal.
--Vous croyez toujours comme cela. Ces élastiques de métal sont des
élastiques artificielles, une imitation malheureuse du _ficus elastica_
ou bretellier des Indes, comme les roses de mademoiselle Eulalie, comme
les saucissons des charcutiers.
--Allons, prouvez-lui que les bretelles viennent sur le bretellier.
--Je le veux bien. Tenez, ouvrons un ouvrage de botanique.
Ficus.
_Ficus religiosa._ Ce n'est pas cela.
_Ficus bengalensis._ Non plus.
_Ficus virens, ficus scabra, ficus mauritana._ Ce n'est pas encore cela.
_Ficus populifolia, ficus ulmifolia._ Non plus.
_Ficus laurifolia, ficus citrifolia, ficus crassi nervia, ficus
ferruginea, ficus racemosa._
_Ficus phytolaccoefolia, ficus glaucophylla, ficus scandens._
_Ficus rubiginosa, ficus macrophylla, ficus nympheoefolia._
Non.
Ah! le voici:
_Ficus elastica._
Eh bien, le _ficus elastica_ existe-t-il, oui ou non? répondez.
Savez-vous lire? qu'est-ce qu'il y a là?
--_Ficus elastica._
--Eh bien! croyez-vous que les Indes existent? Si vous ne croyez pas que
les Indes existent, il faut le dire, on va vous les faire voir sur une
carte; d'ailleurs vous connaissez les poules-d'Inde et les
marrons-d'Inde.
Maintenant, voici des bretelles provenues du _ficus elastica_, elles ne
valent rien, elles ont poussé en serre-chaude au Jardin des Plantes. Il
n'y a de bonnes que celles qu'on apporte de l'Inde tous les ans, c'est
comme les ananas; tous les fruits étrangers ne sont bons que dans le
pays. On dit que la récolte a été excellente cette année, les
bretelliers sont chargés.
Eh bien, me croyez-vous maintenant? Avez-vous assez de preuves comme
cela?
--Oui, quand on me donne des raisons.
--C'est comme le saucissonnier; est-ce plus étonnant que le bretellier
ou _ficus elastica_? Si vous ne voulez croire qu'à ce que vous avez vu,
vous ne croirez pas à grand'chose, mon bon ami.
Le lendemain, on apporte au déjeuner un cervelas à l'ail.
--Eh bien! tenez, voulez-vous des preuves, en voici.
On goûte le cervelas.
--Croyez-vous que les charcutiers soient capables d'en faire de pareils.
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Et encore celui-ci n'est pas ce qu'il pourrait être; d'abord il n'est
pas venu dans son pays natal, ensuite il n'est pas tout à fait mûr, mais
tel qu'il est, c'est encore bien autre chose que ceux qu'imitent
grossièrement les charcutiers.
--Mais enfin c'est bien étonnant!
--Qu'y a-t-il d'étonnant? Vous savez bien que l'ail vient dans la terre.
La nature n'a-t-elle pas produit les porcs, c'est-à-dire que vous
admettez que la nature ait produit les deux éléments avec lesquels les
charcutiers font leur mauvaise charge de saucisson à l'ail, et vous ne
voulez pas qu'elle ait pu réunir ces éléments en un seul et même fruit?
N'a-t-elle pas donné à certains arums l'odeur d'un gigot pourri?
N'a-t-elle pas donné aux _budlëia_ la couleur et l'odeur des étamines du
safran.
N'a-t-elle pas? Mais il vous faut des preuves, Monsieur ne croit rien
sans preuves. En vérité, mon bon ami, il faut dire la vérité, vous
devenez insociable, il n'y a plus avec vous de conversation possible,
plus d'épanchements d'amitié, tout prend l'air d'un théorème, il vous
faut des preuves de tout. Bientôt quand on vous dira qu'il fait du
soleil ou qu'il pleut, vous demanderez la preuve. Eh bien, je ne sais
vraiment pas comment vous la donner, etc.
Ce galimathias, débité avec aplomb, par cinq ou six hommes, à l'encontre
de ce pauvre diable qu'on accusait sans cesse d'incrédulité, de
voltérianisme, qu'on appelait esprit fort, ou M. Arouet, finit par lui
troubler complétement la cervelle.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XLII.
J'en suis encore à ma touffe de lin.
Le lin a une tige haute d'un pied, grêle et d'une couleur glauque;
chaque matin il ouvre des fleurs d'un joli bleu pâle qui tombent sous
l'ardeur du soleil, et qui sont, le lendemain, remplacées par d'autres.
Quelques assez gros livres ont été écrits à propos de cette question
importante: Les habits des prêtres égyptiens et ceux des initiés aux
mystères d'Isis étaient-ils réellement en lin ou en coton?
Les voyageurs ont jeté sur le sujet les lumières que voici:
Osbeck (_Voyage aux Indes_) dit que le lin est inconnu en Égypte.
Olivier (_Mémoire sur l'Égypte_) dit qu'on y en cultive d'immenses
quantités.
La science, grâce aux voyageurs, est juste sur ce point aussi avancée
qu'un habitant de la place Saint-Sulpice qui ne serait jamais allé que
jusqu'au Luxembourg.
Tout à l'heure j'ai écrit ou prononcé le nom de _budléïa_, car il me
semble toujours, dans mes lettres sans apprêt, écrites du premier jet,
que je cause tranquillement au coin du feu.
J'ai connu deux amateurs de fleurs, qui étaient animés dans leur culture
d'une noble et touchante émulation.
Le plaisir de l'un, en recevant une nouvelle fleur, n'était pas de voir
la fleur, de suivre les progrès de sa végétation, d'admirer l'éclat de
ses couleurs, de respirer son parfum, le plaisir, le vrai plaisir,
c'était de la montrer à l'autre et de la lui voir tristement envier.
Heureux de posséder la plante, on était bien plus heureux encore de ce
que l'autre ne la possédait pas.
Une amitié fondée sur de pareilles bases pouvait durer longtemps, mais
ne pouvait se mettre à l'abri de quelques orages.
Il vint une année où l'un de nos deux horticulteurs prit un air plus
réservé que de coutume; il semblait un ballon près de crever, tant il
était gonflé de joie mal concentrée, de vanité dangereusement raréfiée.
L'autre affecta un air modeste, un air perpétuellement admiratif pour
les _gains_ et les _diamants_ de son rival.
Pour qui les connaissait tous deux, c'était un signe certain que chacun
d'eux attendait la floraison de quelque chose de désagréable pour son
ami, l'épanouissement de quelque chagrin à lui faire: chacun faisait à
l'autre des concessions extraordinaires. On ne se résigne pas volontiers
à perdre un ami auquel on est sûr d'inspirer bientôt tant d'envie.
Le plus jeune, M. Ollbruck, vint demander pardon à M. Rémond d'une
plaisanterie de _mauvais goût_ qu'il lui avait faite l'année précédente.
Voici quelle était cette plaisanterie:
Cette année-là, après s'être invités réciproquement à visiter
successivement leurs jacynthes, leurs tulipes, leurs anémones, leurs
auricules, leurs roses, leurs oeillets, en un mot les fleurs réputées
fleurs, nous l'avons déjà dit, comme certains animaux sont exclusivement
par les chasseurs appelés gibier, aucun n'avait remporté sur l'autre le
moindre avantage. Vainqueur pour les jacynthes, M. Rémond avait été
vaincu pour les tulipes, avait repris sa revanche à l'endroit des
auricules, mais l'équilibre s'était rétabli à la floraison des
renoncules.
Mais, au mois de juin, M. Rémond mena M. Ollbruck dans un coin de son
jardin, où s'étalait majestueusement une sorte de grand et large chardon
à feuilles tachetées de blanc, qu'on appelle chardon-marie.
C'était réellement une plante d'une grande magnificence et que je soigne
particulièrement dans mon jardin: mais cela ne pouvait avoir aucun
succès aux yeux d'un amateur éclairé comme M. Ollbruck. On ne cultive
pas des chardons, et, quelque beau que soit un chardon, c'est un
chardon.
M. Rémond n'en eût pas fait grand cas chez son voisin, mais chez lui
c'était, disait-il, une plante admirable.
M. Ollbruck lui demanda pourquoi il ne faisait pas une collection
d'orties et une collection de mourons comme une collection de chardons.
Ils se séparèrent assez piqués. Et M. Ollbruck, prenant quelque temps
après le premier prétexte venu pour écrire à son rival et ami, écrivit
sur l'adresse:
_A Monsieur_
_Monsieur Rémond, orties-culteur._
C'est de cette facétie que M. Ollbruck vint demander à M. Rémond un
pardon que M. Rémond accorda avec empressement. Et chacun des deux
commença à jouer le rôle de son caractère.
M. Rémond se frottait les mains et disait: Ah! ah! mon gaillard, ce
n'est pas un chardon cette fois-ci, c'est une bonne et belle chose,
c'est quelque chose d'inconnu, quelque chose que vous n'ayez jamais vu;
je crois que vous ne vous rebifferez guère cette année.
M. Ollbruck, au contraire, disait: Vous n'aurez pas de peine à me
battre, car je n'ai vraiment rien: ah! si... mais une bagatelle, un
rien, qui ne me déplaît pas, mais que vous ne daignerez peut-être pas
regarder, et peut-être aurez-vous raison, car j'ai peut-être tort
d'aimer cela.
Et M. Rémond, qui connaissait son homme, se disait: Il paraît qu'il a
quelque chose de très-bien, c'est sa manière; mais c'est égal, tant
mieux même: s'il a quelque chose de très-bien, j'aime mieux que ce soit
cette année où je suis _gardé_ que toute autre.
--Mon bon monsieur Rémond, vint dire un matin M. Ollbruck, si je ne
craignais de vous déranger, je vous prierais de venir voir la petite
chose en question.
--Ah! vous voilà, mon cher Ollbruck, enchanté de vous voir, nous irons
visiter mon triomphe demain matin; je suis curieux de voir la figure que
vous ferez.
--Mon bon monsieur Rémond, j'irai m'humilier devant vos magnificences
quand vous voudrez; mais ce que j'ai à vous montrer est si peu de chose
que j'ai peur que d'un instant à l'autre cela ne vaille pas la peine
d'arrêter vos regards.
--Le gaillard est bien sûr de son fait, pensa Rémond tout bas; puis il
ajouta tout haut: Écoutez, Ollbruck, je vous avertis d'une chose, c'est
que ma plante, toute éclatante qu'elle vous paraîtra, n'est pas en
beauté, elle a souffert de l'hiver dernier.
--C'est comme la mienne, monsieur Rémond, l'hiver l'a fort attaquée.
--Mais enfin la plus belle fille du monde...
--Comme vous dites.
Après de longues cérémonies, on va au jardin de Rémond, et là Rémond
nous montre, car je me trouvais avec eux, un bel arbrisseau dont les
jeunes branches sont blanches; les feuilles oblongues, grandes,
gaufrées, d'un vert foncé par-dessus et blanches en dessous,
n'abandonnent point l'arbre pendant l'hiver. A l'extrémité de chaque
branche, s'étale un bouquet lâche de sept à huit boules formées de
petits alvéoles semblables à ceux des mouches à miel; la boule entière
est de la couleur orange la plus resplendissante, et répand une agréable
odeur de safran; quand la fleur commence à se passer, elle sent le miel;
c'est le _budleïa_.
--Eh bien! dit Rémond triomphant.
Ollbruck était attéré, pâle, sans voix.
--Eh bien! que dites-vous de cela? répéta Rémond.
--C'est beau, c'est superbe, mais je connaissais la plante.
--Je ne vous dis pas que vous ne connaissiez pas la plante. Je connais
les diamants de la couronne et je ne les ai pas pour cela. Respirez-moi
cette odeur, et voyez cette couleur, les feuilles _persistantes_, mon
pauvre Ollbruck. Un arbre qui ne se dépouille pas l'hiver, et quel
feuillage vert en dessus, doublé d'argent en dessous. Je ne m'attendais
pas à vous voir si accablé. Allons, allons, Ollbruck, vous prendrez
votre revanche l'année prochaine. Allons voir votre prodige!
--Mon prodige! s'écria Ollbruck comme se réveillant tout à coup. Oui,
allons le voir, et si vous n'êtes pas terrifié comme moi...
On part, on entre dans le jardin d'Ollbruck, et il nous montre...
quoi!... Précisément le _budleïa_, le même arbrisseau que nous venions
d'admirer chez Rémond.
Rémond est écrasé à son tour, car, pour lui comme pour Ollbruck, le
_budleïa_ n'a plus de prix. Qu'importe son beau feuillage qui résiste à
l'hiver; qu'importe l'éclat et le parfum de ses fleurs.
On cherche à s'expliquer cette bizarre coïncidence. Tous deux sont
victimes de la fourberie d'un jardinier.
Le drôle connaissant leur manie était allé les trouver l'un après
l'autre; d'abord il s'était présenté chez Rémond.
--Monsieur Rémond, j'ai à vous faire voir une plante rare.
--Voyons ça.
--C'est un _budleïa_.
--Je ne connais pas ce nom-là.
--Je le crois bien; et vous ne connaissez pas la plante non plus; venez
la voir chez moi.
Rémond va chez le jardinier et est émerveillé.
--Combien en voulez-vous!
--Un louis.
--Combien en avez-vous de pieds?
--Deux. Je compte offrir le second à M. Ollbruck.
--Gardez-vous en bien. Combien les deux?
--Trois louis.
--Comment, au lieu de me faire une diminution...
--Cela ne me rend aucun service que vous en preniez deux. Je suis bien
sûr de placer le second chez M. Ollbruck.
--Allons, mettons cela à deux louis.
--Je ne peux pas, il faut bien que je trouve un avantage pour compenser
le plaisir que je me prive de faire à M. Ollbruck qui est une bonne
pratique, lui, qui ne prend pas ses dahlias chez Vaulin.
--Écoutez, à propos, je vous retiens vingt-cinq dahlias, dont six à
bouts blancs.
--C'est bien, mais écoutez, monsieur Rémond, ne prenez qu'un _budleïa_.
Voyez-vous, je trouve aussi que trois louis c'est trop cher, et j'aime
mieux manquer à gagner un louis sur les deux et satisfaire en même temps
vous et M. Ollbruck.
--Eh bien! va pour trois louis.
--Non, vraiment, j'aime mieux que vous n'en preniez qu'un, M. Ollbruck
se fâchera.
--Le marché est fait, j'emporte les plantes et voici les trois louis.
M. Rémond plante un des deux _budleïa_, brise l'autre et le brûle.
A peine est-il sorti, que le jardinier remplace les deux _budleïa_
enlevés par deux autres qu'il avait cachés, puis il va chez Ollbruck et
lui joue la même scène, il réserve le second pied pour M. Rémond, etc.
Ollbruck agit entièrement comme Rémond, et chacun presse les jours pour
voir arriver celui où il humiliera son rival par l'aspect du fameux
_budleïa_.
Le _budleïa_, à leurs yeux, n'est plus bon qu'à brûler. Ollbruck arrache
le sien et l'écrase sous ses pieds. Je sauve celui de Rémond qui allait
avoir le même sort et je le plante dans mon jardin, où il me fait
pardonner les plantes vulgaires et communes, Dieu merci, auxquelles je
donne asile.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XLIII.
UN DIEU MODERNE.--_Histoire philosophique et théologique du_ CHANVRE ET
DU LIN, _leurs fortunes variées depuis leur naissance jusqu'à leur
apothéose._
Tout ce qu'on avait adoré jusqu'ici ayant été successivement détruit;
toutes les choses auxquelles on obéissait ayant été progressivement
abolies, les hommes ont songé à se créer de nouvelles croyances.
«L'homme n'est pas, ainsi qu'on l'a trop dit en vers et en prose, un
esclave qui aspire à briser ses fers; ce n'est qu'un domestique
capricieux qui aime à changer de maître.» Jamais en politique un tyran
n'a été renversé qu'au profit d'un autre plus ou moins éloigné; jamais
en morale on n'a abandonné une religion que pour quelque superstition
ou pour quelque croyance moins raisonnable.
On a renoncé à jamais à ces _dieux immortels_, on a imaginé un dieu que
l'on fait tous les jours pour les besoins de la journée; un dieu
tout-puissant le matin, qui trouve déjà des incrédules à midi et des
impies à trois heures.
Voici la manière de le faire:
Vers la fin de mars, on sème de la graine de lin en terre légère et de
la graine de chanvre en terre bien amendée.
Au mois de juillet, le chanvre montre des fleurs verdâtres
insignifiantes, et bientôt ses graines grises arrondies dont les oiseaux
sont si avides et qu'ils viennent lui arracher; c'est directement qu'on
peut dire de lui:
Aux petits des oiseaux il donne la pâture.
Dès le mois de juin, les champs de lin se sont couverts de petites
fleurs bleues sur des tiges grêles qui roulent sous le vent comme les
vagues de la mer.
Quand tous deux jaunissent, on les arrache et on les met _rouir_,
c'est-à-dire qu'on les plonge dans l'eau. Là, la puissance terrible
qu'ils auront plus tard commence à se manifester; les poissons qui
habitent l'eau, où ils sont immergés, fuient ou meurent; les hommes qui
travaillent le chanvre et le lin, sont frappés d'une toux sèche et ne
vivent guère au-delà de cinquante ans.
Tous deux continueront leurs incarnations plus nombreuses que celles de
Vitznou qui en a eu cependant un grand nombre.
Le chanvre et le lin sont métamorphosés en fil.
Le chanvre devient des cordages pour remorquer les bateaux dans les
rivières, et de la ficelle pour les toupies et pour les cerfs-volants
des enfants.
Mais quelle foule avide et curieuse se précipite par les rues? Un homme
pâle et les yeux fixes se dirige, escorté par des soldats, vers la
place publique, on le livre au bourreau qui lui passe au col une corde
de chanvre et le lance dans l'éternité.
Et ici, comme de temps en temps, quelques croyants reconnaissent le
Dieu. On sait avec quelle avidité les bonnes femmes se disputent les
plus petits morceaux de la corde d'un pendu.
Sur la mer, de nombreux vaisseaux glissent comme de grands cygnes aux
ailes étendues. Ces ailes blanches sont encore le chanvre devenu de la
toile.
Pendant ce temps, le lin, de son coté, métamorphosé en toile plus fine
et plus légère, remplace la feuille de figuier qui faisait le seul
vêtement de nos premiers pères et qui a subi d'étranges vicissitudes.
Toujours est-il, qu'aujourd'hui la feuille de figuier doit avoir dix
aunes de long sur au moins une demi-aune de large.
A ce propos, je ne sais pourquoi, tant de gens s'obstinent à vêtir et
nos premiers pères, et les statues des jardins publics, d'une feuille de
vigne, tandis qu'il est parfaitement établi que Noé ne planta la vigne
qu'après le déluge, et que conséquemment, c'était de feuilles de figuier
que s'étaient affublés Adam et Ève.
Le lin enveloppe, cache et préserve du contact de l'air et du contact
plus brûlant des regards le corps de satin des femmes.
Mais tous deux vont bientôt cesser de jouer ces rôles charmants; la
tempête a déchiré les voiles de chanvre; la mode a réformé les vêtements
de lin.
Une fois sur la pente rapide de la décadence et du déshonneur, ils ne
tardent pas à devenir de tristes lambeaux, de honteux chiffons jetés
avec dédain aux coins des bornes et parmi les boues de la ville.
Mais cette humiliation est le chemin de ronces qui conduit à la
toute-puissance, c'est le bûcher qui purifie Hercule et en fait un dieu.
En général, les demi-dieux, les grands hommes meurent de faim, et
arrivent à l'immortalité un peu plus tôt qu'ils ne le voudraient, et
alors leurs contemporains les déifient volontiers dans des fêtes
touchantes auxquelles se mêle la joie d'être débarrassés d'eux.
Romulus ne passe dieu qu'après avoir été déchiré en morceaux. Claude
arrive à l'immortalité par les champignons, le poison et la colique.
Beaucoup, en des temps plus modernes, n'ont eu accès au Panthéon
qu'après avoir été jetés un peu à la voirie.
Et l'on ne devient dieu qu'à force d'avanies.
Aussi le chanvre et le lin ne se découragent pas, et attendent
philosophiquement au coin des bornes les nouvelles humiliations qui,
comme un chemin, les séparent, il est vrai, du pouvoir suprême, mais les
y conduisent cependant.
La nuit, des hommes déguenillés, hâves, une lanterne à la main, viennent
chercher ces lambeaux, qu'ils entassent dans des cuves, ou bientôt le
lin et le chanvre deviennent une sorte de boue infecte.
De cette boue on fait du papier.
Devenus papier, ils ne sont pas encore des dieux, on les vend à la rame
et au cahier; mais cela ne va pas tarder.
Pendant ce temps, d'un autre côté, d'autres hommes concassent, broient,
délaient des poisons, les mélangent et les tournent sur le feu jusqu'à
ce qu'ils deviennent de la couleur du deuil, de la couleur de l'enfer...
Les prêtres du dieu que l'on va faire s'enferment alors avec le papier,
et ils tracent dessus des caractères.
Ces caractères sont au nombre de vingt-quatre; mais, par leur position,
ils changent de signe et de valeur.
S'ils mettent telle de ces figures avant telle autre, après celle-ci,
entre ces deux-là,
un homme à cent lieues de là relève la tête, se sent gonflé de joie et
d'orgueil, et les autres le vénèrent et l'envient.
Si, au contraire, c'est une autre figure qui est après telle autre et
avant telle autre, ce même homme s'abat sous la douleur et la honte, il
n'ose plus sortir de chez lui, il évite les regards.
Tout le monde l'attaque, le raille, le bafoue.
On plie le dieu en quatre et on le glisse sous les portes.
Certes, on ne peut pas dire de lui ce que Virgile dit de la déesse de la
beauté en un demi vers charmant:
_Et vera incessu patuit dea._
«Sa démarche révèle une déesse.»
* * * * *
Il entre par-dessous les portes, c'est vrai; mais, une fois entré, il
est le maître de chaque maison; il commence à rendre des oracles, puis
des oracles aux miracles il n'y a qu'un pas; d'un sot il fait un homme
d'esprit, d'un homme d'esprit un crétin, d'un sordide ambitieux un
citoyen vertueux et désintéressé; il envoie un roi en exil et couronne
qui lui plaît.
Alors les gens qui regrettent les vieilles croyances peuvent éprouver
des jouissances bien douces. Ils les voient toutes revivre; mais
considérablement augmentées.
Le dieu vous annonce des eaux miraculeuses qui empêchent les cheveux de
blanchir, des cirages qui raccommodent les vieilles bottes, et l'on y
croit.
Le dieu promet la réalisation de ce fameux chou qui ne pouvait être cuit
que dans un pot grand comme une église, et l'on y croit.
Il vous promet des hommes en place incorruptibles et incorrupteurs, des
citoyens désintéressés et dévoués à la chose publique, et l'on y croit.
Le dieu vous raconte, pour éprouver votre foi, les histoires les plus
saugrenues, et vous y croyez.
Jamais Dieu ne fut si ponctuellement obéi.
Mais, le jour est près de finir; le jour finit, le dieu voit ses autels
abandonnés. Le lendemain matin, il ne trouve plus dans ses plus fervents
adorateurs que des iconoclastes dédaigneux; il est exposé à plus
d'insultes qu'il n'en avait essuyées dans toute la vie pleine de
vicissitudes que nous avons racontée.
Jamais dieu ne fut ainsi traité, on le découpe en rond pour couvrir des
pots de confiture.
En long pour allumer les pipes.
En carré pour faire aux enfants des poules, des bateaux et des salières.
Il n'est pas d'usage domestique honteux et immonde auquel le pauvre dieu
d'hier ne soit exposé aujourd'hui.
Pendant ce temps un autre dieu, qui s'est également glissé sous la
porte, vient rendre à son tour ses oracles; il est écouté et obéi avec
le même respect et le même aveuglement, jusqu'à ce que le lendemain il
aille aux confitures et serve à allumer le feu.
Telle est l'histoire vraie et sans broderie, de la grandeur et de la
décadence du chanvre et du lin.
Qui croirait cela du lin, surtout, qui a l'air si innocent, si pur,
quand il ouvre au matin ses petites fleurs bleues si légères et si
fragiles!
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XLIV.