récits exagérés et même des assertions mensongères.
Si je ne me trompe, le voyageur me disait que parmi les Chinois il
n'était pas rare d'en voir quelques-uns manquer à leurs promesses ou
altérer la vérité.
Quelques-uns sont joueurs, quelques autres débauchés.
Parmi les femmes, il y en a plus de laides que de jolies; parmi les
hommes, plus de sots que de spirituels.
On y mange du boeuf, du mouton, du riz.
Parmi les arbres et les plantes qu'il a vus, il m'a cité des _tilleuls_,
des _lauriers-roses_, des _camélias_, des _pivoines_, des _mauves_ et un
_magnolia_ dont les fleurs précèdent les feuilles. Pour ce qui est de ce
dernier point, je ne sens pas un désir extrêmement vif d'aller voir ce
_magnolia_ en Chine, attendu qu'il est venu depuis longtemps me voir en
France et que j'en ai trois pieds dans mon jardin; mais cependant il
faut dire qu'en Chine je l'entendrais appeler _you lan_, tandis qu'ici,
moi, je l'appelle _magnolia précoce_, et les savants _præcox_.
Vous voyez si cela vaut la peine d'être antipodes.
Les savants, puisque je viens de les rencontrer, peuple plus singulier
que les Chinois, paraissent se servir du latin et du grec moins pour
s'entendre entre eux que pour ne pas être entendus des autres, ou du
moins le second but est généralement atteint avec plus de succès que le
premier.
Il y a longtemps que je médite timidement de faire aux savants une seule
et modeste question, et chaque fois que j'ai été près de la risquer, le
respect et la vénération m'ont arrêté et intimidé.
Voici ma question:
En quoi serait-il plus criminel de donner aux mois français une
terminaison latine ou grecque, qu'une terminaison française aux mots
grecs et latins? Quelle différence existe-t-il entre ces deux
opérations?
Si j'obtiens que les savants me fassent à ces deux questions la seule
réponse raisonnable, à savoir que l'un n'est pas plus criminel que
l'autre, et que les deux opérations sont entièrement identiques, je
demanderai accessoirement pourquoi lesdits savants n'appellent pas un
cabriolet _cabrioletus_, un mouton _moutonus_, et un hêtre _hetrus_?
Pourquoi, au lieu de dire qu'une plante est polysperme, ils ne disent
pas qu'elle a _plusieuras semenças_?
Pourquoi tel arbre est désigné par eux sous le surnom de microphylle au
lieu de petitofeuillé?
S'ils me disent que petitofeuillé, plusieuras semenças, cabrioletus,
etc., sont d'affreux barbarismes, je leur dirai que polysperme et
microphylle sont des mots grecs auxquels on a donné une terminaison
française, comme petitofeuillé est un mot français auquel on donnerait
une terminaison grecque, ainsi qu'a _plusieuras semenças_ une
terminaison latine; leur déclarant qu'il m'est impossible de saisir la
différence qui existe entre ces deux procédés également barbares,
également ridicules.
Je comprends parfaitement que les ouvrages de sciences soient écrits
dans une langue commune et généralement apprise comme le latin ou le
grec, pour qu'ils ne soient pas restreints à un pays; mais, quand on les
écrit en langue vulgaire, je ne vois pas pourquoi on va emprunter à des
langues étrangères des mots qui existent dans celle qu'on emploie.
Ainsi pourquoi appeler le _lupin_ à feuilles étroites _lupin
microphylle_, puisque microphylle, barbarisme grec et barbarisme
français, ne veut pas dire autre chose que--à feuilles étroites?
Pourquoi appeler une sorte d'acacia _inerme_, au lieu de l'appeler sans
épines, qui a le même sens et n'a que le défaut d'être plus clair?
Pourquoi dites-vous que la pâquerette est _humifuse_, au lieu de dire
qu'elle est étalée sur la terre? Pourquoi dites-vous que l'orme a la
feuille _scabre_ pour dire qu'il a la feuille rude, etc.
Pourquoi ce mélange inutile et bizarre de ces trois langues
malheureuses? Adoptez-en une, parlez-la, écrivez-la, et n'empruntez aux
autres que les mots qui manquent à celle que vous aurez adoptée.
Ne faites pas de la science d'horribles épines dont vous entourez les
plus belles et les plus gracieuses choses.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXIX.
Il est de belles villageoises auxquelles j'ai donné un asile chez moi.
La _molène_, de ses larges feuilles recouvertes d'un duvet blanc, élève
sur le bord des chemins sa haute tige terminée par un épi de fleurs
jaunes; elle nourrit cinq ou six lépidoptères (_vulgò_ papillons) et
scarabées différents.
Il y a une grande quantité de plantes qui semblent quitter les champs
pour venir ainsi sur les bords des chemins, curieuses ou coquettes
qu'elles sont; il est rare qu'on les voie ailleurs.
Près de la _molène_ fleurit au soleil la _vipérine_, dont les tiges
bigarrées de vert et de brun se chargent de petits épis qui en forment
un très-grand par leur position. Ces petits épis ont à la fois des
fleurs bleues à leur base et des boutons roses à leur extrémité.
C'est ainsi sur le bord des chemins que la _digitale_ élance son beau
rameau de fleurs roses tigrées de blanc en dedans et pendantes d'un seul
côté de la tige à quatre ou cinq pieds de haut, mais seulement sur le
bord des chemins qui sont sur la lisière des bois, dont elle aime
l'ombre et la fraîcheur.
Toute belle qu'elle est, la digitale est une plante dangereuse; elle
exerce sur l'homme une singulière influence; elle ralentit la
circulation du sang; aucun animal ne l'attaque.
J'ai rassemblé chez moi ces nymphes des champs et des bois, et chaque
année elles fleurissent plus grandes et plus belles.
Une plante qui, dans les jardins, est ordinairement d'un pourpre
tellement sombre qu'elle paraît noire et piquetée de points blancs, est
appelée scabieuse ou fleur de veuve. Dans son état sauvage, elle est
d'un joli lilas qui ne lui permettrait guère de se dire qu'en
demi-deuil.
Les femmes, en effet, ont imaginé d'admettre, comme couleur de deuil, la
couleur la plus fraîche et la plus charmante; le lilas, c'est le deuil
d'un chagrin bien avancé, c'est la transition du gris au rose.
L'invention du lilas pour deuil est une invention analogue à celle de la
sarcelle, de la macreuse et de la poule d'eau comme nourriture maigre de
carême; c'est un de ces nombreux accommodements qui se font tous les
jours avec le ciel comme avec les douleurs légales.
La scabieuse a eu autrefois une fort belle position dans le monde; elle
a guéri radicalement plusieurs maladies plus que désagréables, entre
lesquelles il faut compter la gale.
Le diable, disait-on, furieux de ce que cette plante précieuse venait
ainsi entraver les opérations de quelques-uns de ses ministres, se
plaisait à mordre l'extrémité de sa racine dans l'espoir de la faire
périr; et aux incrédules on montrait pour preuve cette racine toujours
coupée, à son extrémité, du moins dans une des variétés de la scabieuse.
Mais on pense bien que la scabieuse, qui guérissait si bien les autres,
n'était pas embarrassée pour se guérir elle-même.
Il paraît qu'aujourd'hui la scabieuse est étrangement déchue, qu'elle ne
guérit plus rien, et qu'elle sert seulement d'asile à trois ou quatre
insectes; du moins on trouve ces deux jugements portés sur elle dans les
livres de l'ancienne et de la nouvelle médecine.
Depuis ce matin, le ciel est caché par d'épais nuages, l'air est lourd
et on respire difficilement.
Les oiseaux ne chantent pas, les abeilles n'ont pas dépassé les murs du
jardin; les fleurs à demi-fanées semblent languir sur leurs tiges;
quelques hirondelles volent en rasant la terre.
Un éclair a sillonné un nuage noir et a été suivi d'un bruit sourd et
lointain.
Bientôt les lueurs ont été plus fréquentes, les coups de tonnerre plus
rapprochés: puis les nuages ont crevé, et la pluie est tombée par
torrents.
Alors l'air rafraichi a délicieusement dilaté les poumons; les
chèvrefeuilles ont exhalé leurs plus suaves parfums; la terre elle-même
a répandu une odeur délicieuse; la pluie a cessé et le soleil est venu
donner tous les feux du diamant aux gouttes suspendues aux feuilles des
arbres.
Pardon, belles gouttes de pluie, de vous comparer à des diamants!
Les oiseaux ont chanté, les fleurs ont repris leur éclat et ont relevé
la tête. Tout est rajeuni, frais, riant, heureux, embaumé.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XL.
APRÈS LA PLUIE.
La pluie d'hier au soir humecte encore la terre; je veux m'occuper de
deux peuples auxquels vous ne verrez rien de semblable dans vos courses
lointaines.
Ces deux peuples aiment la pluie et en profitent pour se livrer aux
plaisirs de la promenade; ces peuples sont hermaphrodites: chaque
individu peut être à la fois et un amant entreprenant et une amante
timide; mais ces deux coeurs réunis ne peuvent soupirer l'un pour
l'autre; il faut qu'un autre individu vienne apporter à la fois une
amante à l'amant, à la maîtresse un amant, et qu'à tous deux ils fassent
ce qu'on appelle vulgairement une partie carrée.
Je veux parler des colimaçons et des vers de terre.
Les colimaçons se rencontrent sous les feuilles des arbres: se plaire,
s'aimer, se le dire, est pour eux la chose la plus facile et la plus
simple.
Mais je ne sais par quelle dépravation les vers qui habitent la terre et
qui y passent toute leur vie, veulent le jour et l'air pour y parler
d'amour.
De deux trous voisins, deux vers sortent à moitié et se rejoignent sur
la partie du terrain comprise entre les deux trous: là, si le moindre
bruit vient troubler cet heureux _tête-à-tête_, ou les quatre amants,
représentés par deux individus, semblent ne faire qu'un, aussi rapide
que le regard, chacun rentre dans son trou qu'il n'a pas abandonné.
Par quel instinct merveilleux ces deux vers percent-ils séparément et en
même temps, de l'intérieur à la surface, deux trous sans communication
qui se trouvent précisément à la distance convenable pour qu'ils
puissent se joindre en ne risquant hors du trou que le tiers de leur
corps.
Quel excès de libertinage les pousse à quitter le sein de la terre, où
ils vivent cachés à tous les yeux, pour venir ainsi dévoiler au grand
jour les sentiments secrets de leur coeur?
Du reste, je ne sais pourquoi ils se séparent si promptement, et
pourquoi ils sont si vifs à rentrer dans leurs retraites. Que peut-on
leur faire? Vous les coupez en deux, cela leur est bien égal; un ver
coupé en deux devient deux vers en quelques jours.
La nature, par un bizarre caprice, s'est divertie à assaisonner l'amour
de voluptés toutes particulières pour les êtres qui, par leur aspect,
semblent le moins faits pour de pareilles sensations.
Les colimaçons et les lombrics réunissent à la fois toutes les joies de
l'amant qui obtient et de l'amante qui accorde, de l'enivrement de la
victoire et de la douce confusion de la défaite.
Cette faveur de la nature semble être un parti pris à l'égard des
animaux les plus hideux. Le crapaud en est un exemple bien frappant.
On a fait des millions de vers et des milliers de sermons, de comédies,
d'élégies, que sais-je, sur la rapidité avec laquelle s'enfuient les
délices de l'amour, on n'a rien trouvé d'assez fugitif dans la nature
pour le comparer à ce bonheur. Eh bien, quand deux crapauds, mâle et
femelle, s'aiment, et que, cédant à l'ardeur de leur passion, ils se
font un mutuel aveu de leur flamme, ce doux _instant_, si cela peut
garder ce nom, ne dure pas moins de trente à quarante jours.
A la bonne heure, cela vaut la peine de s'en mêler.
Entre les parfums qui se répandent après la pluie, il faut compter
l'odeur qu'exhale la fève de ses fleurs blanches tachées de noir. On
prétend dans les campagnes qu'il n'est pas prudent de passer auprès d'un
champ de fèves en fleurs et que leur odeur trouble le cerveau.
Il y a un vieux vers latin qui le dit:
_Cum faba florescit, stultorum copia crescit._
Il me semble curieux de chercher à me rappeler quels accès de folie j'ai
pu avoir dans ma vie à l'époque de la floraison des fèves. Cela me sera
d'autant plus facile que, pendant bien longtemps, j'ai écrit tous les
soirs les impressions de la journée, c'est le seul moyen de m'expliquer
bien des actions et bien des pensées.
_Juin._
«Quel bonheur! j'ai réussi. Ce bon M. Desloges a consenti à prendre mon
billet de 300 francs, en échange duquel il m'a donné une montre et 25
francs en argent. J'ai revendu la montre 40 francs. Me voici sauvé, je
pourrai envoyer le bouquet et me trouver au théâtre.
Les fèves étaient en fleurs.
_Juin._
«Est-il donc vrai que l'âge refroidit ainsi les coeurs! et
l'aveuglement de l'esprit est-il, chez quelques personnes, le résultat
des années, et est-ce là ce qu'on appelle de l'expérience?
«Voici un vieil ami qui vient de me sermoner pendant trois heures. Il
prétend que j'ai tort de faire dépendre mon bonheur, mon avenir et ma
vie, d'une femme et de ses caprices. Je lui ai répondu que celle que
j'aime n'est pas une femme, mais un ange, et que le caprice était
au-dessous de son esprit et de son coeur. Je n'ai pas tardé à renoncer
à lui faire partager ma conviction. Il est des sentiments que tout le
monde ne peut pas comprendre, et l'homme est facilement porté à déclarer
que ce qu'il ne voit pas n'existe pas, que ce qu'il ne pense pas est une
sottise.
«Mais, je puis le dire, il ne s'est élevé dans mon esprit ni un doute ni
une crainte, tous les hommes réunis viendraient me dire: elle te trompe,
elle t'oublie, elle trahit ses promesses, je ne lui demanderais même pas
à elle de me rassurer.
«Non, non, je suis sur d'elle et de son amour. Je ne me pardonnerais pas
un moment d'inquiétude, ce serait offenser le ciel qui me l'a fait
rencontrer, et qui a mis entre ses mains le bonheur de ma vie. Elle
m'attend, elle m'aime. Au moment où j'écris ces notes, elle pense à moi.
[Illustration]
«Les hommes, l'envie, le sort, ne peuvent mettre à mon bonheur que des
retards.
«Je crois en elle sans restriction; j'irais à l'autre extrémité du
monde, qu'au retour, après de longues années, je craindrais de la
trouver morte; mais je ne m'adresserais pas une seule fois cette
question, est-elle fidèle? m'aime-t-elle encore?»
Les fèves étaient en fleur.
_Juin._
«Quelle maladie noire et triste est-ce donc que la misanthropie? et
quels longs et décourageants livres elle a inspirés. J'ai des amis, de
vrais amis, sur lesquels je puis compter comme sur moi-même. Ils me
l'ont dit et je les crois.
«Comme la vie est une riante et douce chose, que de plaisirs elle donne,
que de bonheurs elle promet!
«C'est une route charmante sur laquelle on veut à la fois et marcher
pour interroger les brumes de l'horizon qui voilent des choses désirées,
et s'arrêter pour ne pas quitter les arbres chargés de fleurs dont elle
est bordée.
«Comme mon âme a été doucement émue des protestations d'amitié qu'ils
m'ont faites, en sortant de ce dîner qui s'est prolongé assez tard! leur
bras, leur épée, leur bourse, tout est à mon service. Certes, je
n'abuserai pas de ces offres généreuses, mais cela me donne bien du
courage et de la confiance de voir que j'ai une place à moi dans de
pareils coeurs.»
Les fèves étaient en fleur.
_Juin._
«Je viens de lire le discours d'un homme d'état, qui se plaint d'être
arraché aux douces habitudes de la vie privée et aux joies modestes du
foyer domestique. Mais, dit-il, mon pays me réclame et je dois me
dévouer à ses intérêts: je reparais sur la brèche, prêt à lui sacrifier
ce qui me reste de jours, etc., etc.
«O pasteurs des peuples que ne suivez-vous toujours un si noble
exemple!»
Les fèves étaient en fleur.
_Juin._
«Hier soir, je suis arrivé exténué, mais si heureux.
«J'avais fait dix-huit lieues à pied, mais je savais que je la verrais
un instant de loin au théâtre. Il y aurait eu cent lieues, j'aurais été
bien fatigué, mais je suis sûr que je serais arrivé la même chose et
arrivé à temps, quelques obstacles qui se trouvent entre elle et moi. Je
ne sais pas toujours comment je les franchirai, mais ce que je sais,
c'est qu'ils seront franchis, c'est que nous serons réunis, c'est
qu'elle est à moi comme je suis à elle.»
Les fèves étaient en fleur.
Mais ne continuons pas cette froide plaisanterie. Non, ce n'est pas de
la folie que d'être sous l'empire des plus beaux, des plus nobles
sentiments; ce n'est pas de la folie que de se sentir grand, fort,
invincible; ce n'est pas de la folie que d'avoir le coeur bon, honnête
et généreux; ce n'est pas de la folie que de croire; ce n'est pas de la
folie que de se dévouer; ce n'est pas de la folie que de vivre ainsi
hors de la vie réelle.
Non, non, cette froide sagesse qui juge si sévèrement tout ce qu'elle ne
peut plus faire; cette sagesse qui ne naît que de la mort de tant de
grandes, de nobles et de douces choses; cette sagesse qui n'arrive
qu'avec les infirmités, et qui les décore de tant de beaux noms;
Qui appelle le délabrement de l'estomac et la perte de l'appétit,
sobriété;
Le refroidissement du coeur et la stagnation du sang, retour à la
raison;
L'impuissance envieuse, dédain des choses futiles:
Cette sagesse serait la plus grande, la plus triste des folies, si elle
n'était le commencement de la mort du coeur et des sens.
_Vale._
[Illustration]
LETTRE XLI.
Il est des moments où je m'accuse d'une grande inquiétude d'esprit et
d'une remarquable propension au vagabondage, quand je vois tout le
chemin que j'ai déjà fait dans mon jardin pour voir de nouvelles choses,
quand il y en a tant sur lesquelles je passe sans y laisser tomber un
regard.
Comme j'allais aujourd'hui me mettre en route, pour reprendre mon voyage
d'une touffe de _lin_ à laquelle je m'étais arrêté hier, je me suis
aperçu qu'il y avait sur le bras de mon vieux fauteuil, de la vie, des
moeurs, des ruses, de l'industrie, en un mot toutes les choses que
l'on va explorer au loin.
De petits papillons très agréablement nuancés de gris que l'on voit
voler le soir dans les appartements, n'ont pas, de même que les autres
papillons, toujours joui de ce vol capricieux, de cette légèreté
charmante; ils ont été des chenilles comme les autres; mais ces
chenilles ne se sont nourries pendant leur vie ni de feuilles ni de
fleurs, et au moment de se transformer elles ne se sont pas filé un
linceul de soie.
Ce sont de très petites chenilles qui ont seize jambes, et qu'il est
assez difficile de voir, quoiqu'on ne voie que trop les traces de leur
passage, sur les étoffes de laine et sur les fourrures, où elles se font
un large chemin, relativement à leur grosseur, où elles ravagent et
détruisent sans relâche.
Pendant l'été ces petits papillons gris qui voltigent dans les maisons,
déposent des oeufs blancs, sur quelque tenture, de petites chenilles
sortent de leurs oeufs, et s'occupent tout de suite de se nourrir et
de s'habiller. L'étoffe sur laquelle elles sont nées leur offre à la
fois des vêtements et de la nourriture, elles arrachent des brins de
laine et s'en font un fourreau, qu'elles allongent et élargissent à
mesure qu'elles croissent. Quand le vêtement est convenable, elles
continuent à arracher des brins de laine, mais pour les manger.
Une de ces petites chenilles que l'on appelle teigne est-elle sur du
drap rouge, son fourreau sera rouge; c'est ce qui arrive sur le bras de
mon fauteuil en velours de laine; si elle est sur quelque tapisserie de
diverses couleurs, ces couleurs se reconnaîtront également sur son
vêtement. Ceci qui semble tellement nécessaire, qu'il paraît inutile de
le dire, n'est cependant pas sans exception. Il arrive quelquefois
qu'une teigne placée sur du drap rouge se fait un habit blanc, qu'une
autre née sur du drap gris se tisse un vêtement bleu ou rouge.
Mais si vous regardez ces étoffes à la loupe, vous verrez dans le drap
rouge des poils blancs, dans le drap gris des poils de toutes couleurs,
dont il a plu à la teigne, par des raisons que j'ignore, de faire un
choix exclusif.
Soit qu'elle préfère certaine couleur pour son vêtement, soit qu'elle
aime mieux les autres pour sa nourriture, je n'ai pu trouver aucun
indice qui me fasse décider si la coquetterie chez cet insecte l'emporte
sur la gourmandise.
Cependant il faut dire, qu'en cas de disette, la teigne mange son habit
et paraît le trouver un mets délicieux: d'autres trouvent sur les
fourrures de quoi satisfaire ces deux besoins impérieux, jusqu'au moment
où elles vont se cacher dans quelque coin où elles attendent, dans une
mort apparente, le moment de devenir papillons.
Je croirais facilement que les teignes étaient inconnues des anciens, si
je m'en rapportais aux gens qui disent que l'on voyait encore, cinq
cents ans après sa mort, les habits de Servius Tullius.
Mais Pline donne un moyen de se préserver des teignes, qui prouve que
les meubles des grands hommes qui nous font faire dans notre enfance
tant de thèmes, de versions et de pensums, n'en étaient pas plus à
l'abri que mon vieux fauteuil.
Il prétend, très-sérieusement, qu'un habit mis quelques instants sur un
cercueil, n'est jamais attaqué par les teignes.
Quelques savants plus modernes n'ont pas cru devoir ajouter foi à la
recette de Pline, mais ils ont conseillé d'envelopper les étoffes que
l'on veut préserver dans une peau de lion, pensant, sans doute, que ces
petits insectes avaient pris au sérieux la royauté que l'homme a
concédée au lion, et qu'ils respecteraient ce monarque même vaincu,
dépouillé et devenu tapis.
C'est une expérience qui ne réussit pas plus aux lions qu'aux autres
monarques. Les teignes mangent les étoffes dans une peau de lion
absolument avec la même assurance que l'on a cassé le testament de Louis
XIV.
Mais il est bien vrai que je suis un coureur comme vous: si je suis
resté tout ce temps sur mon fauteuil, c'est que le ciel était gris et
triste. Mais un rayon de soleil vient de déchirer les nuages, et je vais
au jardin voir cette petite touffe de lin auprès de laquelle j'avais
terminé hier mon étape.
On m'a montré un homme que de crédule on avait rendu complètement fou.
On lui avait d'abord dit innocemment, en lui montrant un paysan qui
tenait du lin: Voici un homme qui sème des chemises. Il avait souri. On
lui avait affirmé sérieusement et avec raison, que de cette graine
sortirait une plante qui, au moyen de préparations, deviendrait de la
toile excellente, et que de cette toile on ferait des chemises. Cette
idée n'était pas entrée dans son cerveau sans y causer un peu de
tumulte, et les gens qui l'entouraient s'étaient amusés à lui donner sur
le règne végétal les idées les plus bizarres.
Un jour, on lui dit qu'il y avait au jardin du Roi un saucissonnier de
toute beauté.
--Qu'est-ce qu'un saucissonnier? avait-il demandé.
--Parbleu! un saucissonnier, belle question; qu'est-ce qu'un abricotier?
--C'est l'arbre qui produit des abricots.
--Eh bien?
--Eh bien!
--Eh bien, le saucissonnier est l'arbre qui produit des saucissons.
--Comment, comment; mais ce sont les charcutiers qui font des
saucissons.
--Je sais bien que les charcutiers font des saucissons, vous n'avez pas,
mon bon ami, l'intention de nous l'apprendre; les charcutiers font des
saucissons, c'est vrai, mais quels saucissons?
C'est comme la petite Eulalie qui demeure sur votre carré, elle fait des
fleurs, mais en étoffes. Vous étonnez-vous pour cela parce qu'Eulalie
fait des roses, que les rosiers en produisent aussi. Eulalie fait des
fleurs artificielles.
--Quoi! les charcutiers font donc des saucissons artificiels?
--Comme vous dites, mon bien bon ami; mais les saucissons des
charcutiers sont comme les roses d'Eulalie, ce qu'est à la nature, ce
qu'est le faux au vrai. Si vous aviez mangé le fruit du saucissonnier,
vous ne voudriez plus toucher du bout des dents cette grossière
imitation que vous avez mangée jusqu'ici.
--Ah! çà, vraiment, est-ce qu'il y a des saucissonniers?
A cette marque d'incrédulité chancelante, les amis ne daignèrent
répondre qu'en haussant les épaules, et continuèrent à causer entre eux
du saucissonnier, sans paraître vouloir admettre plus longtemps
l'incrédulité dans leur conversation.
--Est-ce la variété à l'ail qui est au jardin du Roi, demanda l'un.
--Oui, répondit l'autre.
--Ah! c'est la plus rare.
--Mais l'arbre a peu de fruits cette année. Vous savez que le
saucissonnier est originaire de pays chauds, et les hivers d'ici le font
beaucoup souffrir; une partie des fleurs a été gelée par les gelées
tardives.
--C'est dommage qu'on n'en puisse pas avoir un, on convaincrait monsieur
l'esprit fort.