découpé, se balance un long épi de fleurs d'un bleu violet en forme de
casque.
C'est l'_aconit_ qui naquit, dit-on, de l'écume de Cerbère.
C'était un poison fort usité chez les anciens; on s'en servait pour
empoisonner les flèches, et les femmes et les maris fatigués l'un de
l'autre s'en offraient dans toutes sortes de mets.
Il paraît cependant que c'était un poison un peu vulgaire et dont ne se
servaient pas les personnes d'un certain rang,--ainsi qu'est aujourd'hui
l'arsenic, qui a remplacé le divorce depuis quelques années.--L'empereur
Claude, quand il fut question de lui faire échanger la couronne contre
une apothéose, fut empoisonné avec des champignons, ce qui les fit
appeler à Rome un mets des dieux.
Nous parlions tout-à-l'heure de cette plante infecte qu'on appelle _la
rue_; elle me revient à l'esprit en parlant de poison. En effet, _la
rue_ a passé longtemps pour un antidote très puissant, et on assurait
que le fameux contre-poison de Mithridate, roi de Pont, ne se composait
pas d'autre chose que de vingt feuilles de _rue_ broyées avec deux noix
sèches, deux figues et un peu de sel.
_La rue_ entre dans la composition du fameux vinaigre des quatre
voleurs.
Ou dit que quatre voleurs, du temps de la peste de Marseille, avaient
imaginé ce vinaigre anti-pestilentiel, au moyen duquel ils parcouraient
sans danger les maisons, en s'emparant de tout ce qui était à leur
convenance.
Peut-être les quatre voleurs n'ont-ils fait dans tout cela qu'imaginer
l'histoire qui leur a fait vendre le vinaigre fort cher.
On a fait également contre la peste un vinaigre d'oeillets, mais
quelle que soit l'efficacité qu'on attribue à ce vinaigre, je crois
qu'il vaudrait mieux n'y pas mettre d'oeillet que de n'y pas mettre de
vinaigre.
[Illustration]
L'oeillet est une des fleurs réputées fleurs par les amateurs. J'ai
vu, dans un vieux livre, un magnifique éloge de l'oeillet: c'est là
que j'ai appris la recette du vinaigre d'oeillet contre la peste.
Dans ce livre, on loue l'oeillet de ce qu'il n'a pas d'épines comme la
rose. «L'eau distillée d'oeillets est un remède excellent, ajoute
l'auteur, contre le mal caduc, mais si on en compose de la conserve,
c'est la vie et les délices du genre humain.»
L'auteur du livre donne des recettes pour faire fleurir des oeillets
bleus ou verts, ce qui n'est pas vrai.
Il fait de la manière dont il soigne les oeillets un tableau
magnifique; il ne les met pas dans des pots de terre, il ne soutient pas
leurs branches par des morceaux d'osier, il les met dans des caisses
d'ivoire, et attache leurs tiges sur des baguettes noires auxquelles il
les accouple au moyen d'anneaux d'argent.
Les amateurs dont j'ai vu les collections d'oeillets sont loin de les
entourer d'un luxe pareil. Sur chacun des petits bâtons d'osier qui
servent de tuteur aux oeillets, ils placent des vieilles pipes cassées
et des ergots de mouton. Je vous assure que c'est au premier abord une
fort laide collection. Ces vieilles pipes et ces ergots de mouton ne
sont pas mis là seulement pour l'ornement, peut-être même n'entre-t-il
dans la raison qui les a fait ainsi placer aucune idée de parure et
d'élégance. Le grand ennemi des oeillets est le _forficulaire_, plus
connu sous le nom de _perce-oreille_. Les pipes et les ergots sont des
piéges, des abris qu'on lui offre et où on le surprend sans défiance.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXV.
Une chose me préoccupe depuis quelque temps; je vous ai parlé de cette
maison couverte de chaume, de ce chaume couvert de mousse, de cette
crête du toît couronné d'iris qu'on aperçoit d'un certain endroit de mon
jardin. Depuis quelques jours je la vois toujours fermée; j'ai demandé à
mon domestique:
«Est-ce que le bûcheron n'habite plus là-haut?
--Non, Monsieur, il est parti il y a deux mois. Il est devenu riche, il
a fait un héritage, 600 livres de rente; il est allé demeurer à la
ville.
Il est devenu riche!
C'est à dire qu'avec ses 600 livres de rente il a été louer à la ville
une petite pièce sans air et sans soleil, d'où l'on ne voit ni le ciel,
ni les arbres, ni la verdure, où l'on respire un air nauséabond, où
l'on est entouré pour tout point de vue d'un papier d'un jaune sale,
enjolivé d'arabesques chocolat.
Il est devenu riche!
Il est devenu riche! c'est à dire qu'il n'a pas pu garder son chien
qu'il avait depuis si longtemps, parce que cela gênait les autres
locataires de la maison.
Il loge dans une sorte de boîte carrée; il a des gens à droite et à
gauche, dessus et dessous.
Il a quitté sa belle chaumière et ses beaux arbres et son soleil, et ses
tapis d'herbe si verte et le chant des oiseaux, et l'odeur des chênes.
Il est devenu riche!
Il est devenu riche! Le pauvre homme!
_Vale_
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXVI
Le fenouil élève à cinq ou six pieds ses tiges chargées d'une verdure
semblable à des plumes d'Autruche.
Pline prétend que les serpents recherchent singulièrement cette plante,
et qu'ils ont de bonnes raisons pour cela. Elle les rajeunit et rend la
vivacité à leurs yeux émoussés, ce qui est pour eux d'une grande
importance, si l'on croit, comme le racontent certains naturalistes, que
le serpent fascine du regard divers reptiles et même des oiseaux, et les
force à venir jusque sur lui par une puissance magnétique invincible.
Les médecins ont pendant longtemps appliqué sur les blessures faites par
les chiens enragés, la racine du fenouil broyée avec du miel. Au bout de
trois ou quatre cents ans, on s'est aperçu que cela n'avait jamais guéri
personne.
Aussi belle dans son port et répandant une odeur beaucoup plus agréable,
l'angélique s'élève sur le bord des ruisseaux. L'angélique sert d'asile
et de nourriture à la fois à la chenille du beau papillon appelé
_Machaon_.
[Illustration]
Le soleil a disparu derrière les grands arbres, déjà depuis quelques
instants, si bien que je n'aurais pas reconnu le fenouil et l'angélique,
si je ne les avais déjà vus bien des fois. Le temps est chaud et lourd:
voici une belle occasion de vérifier le phénomène de la _fraxinelle_.
«Varaï, apporte-moi une bougie.
--Monsieur, c'est qu'on frappe à la porte du jardin.
--Donne-moi la bougie, et va ouvrir.
--Monsieur, voilà deux fois que j'allume la bougie et deux fois que le
vent l'éteint. Entendez-vous comme on frappe?
En effet, on frappait à rompre la porte.
--Varaï, va ouvrir. Un homme se présente que je ne reconnais pas
d'abord.
--Eh! bon jour, mon cher Stéphen, comme il y a longtemps que je ne t'ai
vu; je vais à..., et je n'ai pas voulu me trouver ainsi près de ton
ermitage sans venir y passer quelques jours avec toi.
Seulement alors je reconnais Edmond. Vous savez, mon cher ami, ou vous
ne savez pas de quel Edmond je veux parler. Peut-être auriez-vous besoin
comme moi de l'avoir devant les yeux pour vous rappeler qu'il existe.
Jamais il ne m'a tutoyé de sa vie. Je me souviens qu'une fois il m'a
emprunté quelques louis dont il ne m'a jamais reparlé. Cependant il
donne sa valise à mon domestique, et lui dit:
--Chose... comment vous appelez-vous? Payez le cocher et donnez-lui pour
boire. Ah! par exemple, Stéphen, je ne comprends pas comment tu ne fais
pas arranger le chemin qui conduit ici, si tant est qu'on puisse appeler
ça chemin; il y a de quoi se rompre le cou. Heureusement que je n'ai pas
mes chevaux ici, je les aurais laissés en haut de la côte. As-tu dîné?
Il y avait déjà quelque temps que je cherchais à me remettre de la
stupeur où m'avait plongé cette arrivée ou plutôt cette invasion, et je
cherchais à composer une phrase qui ne renfermât ni _tu_ ni _vous_, ne
voulant pas que ledit Edmond me forçât à le tutoyer, ne voulant pas non
plus lui faire l'offense de ne le tutoyer pas après qu'il s'était servi
à mon égard de cette façon de parler, ce qui me semblait équivaloir à
l'action de ne pas donner la main à quelqu'un qui vous tendrait la
sienne, insulte qui ne peut être expliquée que par un profond
ressentiment. Je crus avoir trouvé une phrase.
--Oui, mais je n'ai pas soupé.
--Ah! tu soupes? Eh mais, ce n'est pas trop sauvage; je crois que tu
vaux mieux que ta réputation. Je meurs de faim.
Je fais signe à Varaï de tout préparer pour le souper, et nous entrons
dans la salle à manger. Le couvert est mis. Edmond se verse
successivement deux verres de vin.
--Qu'est-ce que ce vin-là?
--Du vin de Bordeaux.
--Tu aimes le vin de Bordeaux? Est-ce que tu n'as pas de vin de
Bourgogne?
Vous avouerai-je, mon ami, que je me sentis rougir en avouant
humblement que je n'avais qu'une seule espèce de vin. Et... il faut tout
dire, je fus bien près de prendre un prétexte, de dire que mon marchand
m'avait manqué de parole, ou toute autre banalité à l'usage des gens qui
sont dans le même cas que moi.
--Pourquoi ta salle à manger est-elle de cette sombre couleur de bois?
J'en ai une qui est charmante; elle est tout en stuc blanc.
--Ce doit être fort beau.
--C'est magnifique. Sur un dressoir en acajou sont des cristaux de
Bohême de la plus grande richesse.
A ce moment, j'entendis dans le jardin un bruit semblable à celui que
fait une laie suivie de ses marcassins, lorsqu'elle débusque d'un
fourré.
--Qu'est-ce qu'on entend dans le jardin?
--Ah! mon Dieu! s'écrie Edmond, je gage que c'est Phanor.
--Qu'est-ce que Phanor?
--Un _pointer_ superbe, un chien anglais.
--Mais il ravage mon jardin!
Je me lève en toute hâte. Edmond me suit après avoir fini de manger ce
qu'il avait sur son assiette, en disant à demi-voix: «c'est étonnant,
ordinairement il ne marche que dans les allées.» Au jardin, nous
entendons une course effrénée à travers des massifs de fleurs: un chat
sort le premier; il est suivi, à peu de distance, par un grand chien
qu'Edmond appelle inutilement; le chat pénètre dans un autre massif,
Phanor y entre presqu'en même temps que lui.
--Cela ne m'étonne plus, dit Edmond, il ne peut pas souffrir les chats.
Phanor, Phanor, ici!
Le chat a franchi un mur; Phanor reste au pied de la muraille. Enfin il
revient à la voix de son maître; mais comme il voit qu'il va être battu,
il recule et s'enfuit.
--Au nom du ciel, Edmond, prenez votre chien, il va briser mes plus
beaux rosiers.
--Phanor, ici!
--Mais vous lui montrez votre canne, il ne viendra pas.
--Il faudra bien qu'il vienne. Phanor, ici; ici, Phanor!
--Ne le menacez plus et appelez-le.
--Il faut bien que je le corrige. Ici, Phanor!
--Mais vous le corrigerez quand vous le tiendrez.
--Non, non; il faut qu'il vienne tout en voyant la canne. Oh! moi, je ne
passe rien aux chiens. Phanor, ici Phanor!
Le chien fait quelques pas pour revenir à son maître; mais, à l'aspect
du bâton, il prend encore la fuite. Il vient un moment où Edmond entre
dans une telle fureur, qu'il lance sa canne au chien qui se sauve. La
canne brise la tête d'un lis en fleur. Edmond poursuit le chien
absolument comme le chien poursuivait le chat il y a quelques instants.
Tous deux marchent à l'envi à travers mes plus belles plantes. Enfin
Varaï arrête le chien au passage et le saisit. Edmond se précipite sur
un arbre et en arrache une branche.
Grand Dieu! mon _cerisier de la Toussaint_ qui donne des cerises au mois
d'octobre!
Il bat son chien avec la plus belle branche de mon cerisier.
«Ah! maître Phanor, je vous apprendrai à dévaster les jardins.»
Le mal est fait, et il est irréparable; je demande la grâce de Phanor,
ne serait-ce que pour ne plus l'entendre crier. D'ailleurs, la branche
de cerisier s'est rompue sur le dos du chien, et Dieu sait à quel arbre
Edmond va s'adresser pour remplacer son arme. Voyons, Edmond, ne le
battez plus, le mal est fait; d'ailleurs, il y en a peut-être moins que
vous ne le pensez.
--Ce n'est pas tant pour quelques _mauvais bouquets_ qu'il a bousculés,
mon cher Stéphen; c'est parce qu'il m'a désobéi que je veux le corriger.
--Ah! je vous en prie, Edmond, ne le lâchez plus.
--Laisse, laisse, je veux voir s'il sera plus obéissant.
--Je vous demande en grâce de ne plus faire l'expérience.
--Phanor, ici! Tu vas voir qu'il obéira à présent... ici, Phanor! Eh
bien, Phanor, ici! ici, ici, Phanor!»
Phanor prend de nouveau la fuite; Edmond le poursuit derechef, et la
course recommence à travers mes arbustes et mes fleurs.
--Varaï, ramasse la canne de ce monsieur, et tiens-la lui prête au
moment où il voudra battre son chien, pour qu'il n'en emprunte plus une
à mes arbres.
Mais Varaï est plus ingénieux que moi; il a été ouvrir la porte du
jardin, et Phanor, au moment où il passe devant, suivi de près par son
maître, l'aperçoit, fait une pointe et disparaît dans la campagne.
Edmond rentre dans la salle à manger.
«C'est étonnant, dit-il, un chien qui obéit au moindre signe... Allons,
allons, c'est égal, reprenons notre souper; tu verras comme je te le
remettrai au pas. Dis donc, tu devrais envoyer quelqu'un à la recherche
de Phanor; j'ai peur qu'il ne se perde dans ce pays de loups où il n'est
jamais venu.
--Mon pauvre Edmond, Varaï est à lui seul tous mes domestiques, et s'il
va chercher Phanor, nous ne souperons pas. On s'en occupera un peu plus
tard.
--Ah! diable pourvu qu'il ne se perde pas!»
Nous nous remettons à manger. Comme Varaï venait de me donner du vin et
de l'eau, il fit la même offre à Edmond. «Du tout, du tout, homme de
couleur je ne bois jamais d'eau.
Tous les méchants sont buveurs d'eau,
C'est bien prouvé par le déluge.
Donne-moi un peu d'omelette; c'est de l'omelette aux herbes. Sais-tu
comment j'aime l'omelette? Ce qui est bon là, vraiment bon là, c'est une
omelette aux truffes: voilà ce que j'appelle une omelette! Ton
argenterie n'est pas mal: je me suis donné par ces derniers temps un
joli service en vermeil: on ne peut plus avoir que du vermeil
aujourd'hui, les portiers mangent dans l'argent.»
Tout le souper se passe ainsi. Edmond finit par me dire qu'il est
fatigué, et demande qu'on le conduise à sa chambre. Varaï ne tarde pas
à revenir, parce que M. Edmond veut qu'on lui donne une seconde bougie,
attendu qu'il a l'habitude d'en laisser brûler une la nuit; il ne peut
pas souffrir l'obscurité. Puis M. Edmond veut qu'on lui bassine son lit;
puis il lui faut de l'eau sucrée pour la nuit, et une couverture de
plus, et un second oreiller; puis il faut boucher la cheminée, il
viendrait de l'air. Enfin il se couche; moi je me couche aussi, car
Varaï a voulu me faire des questions, peut-être même des observations
sur ce Monsieur; cela aurait augmenté ma mauvaise humeur.
Il vient passer quelques jours, qu'entend-il par quelques jours? Comment
n'ai-je pas eu l'idée de dire tout de suite que j'étais obligé de partir
demain pour un voyage. Maintenant il n'est plus temps.
Le chien est rentré; on le met au chenil; il passe la nuit à hurler de
cette façon horrible et lamentable qui fait frissonner l'homme le plus
intrépide.
Le matin, on va annoncer le déjeuner à Edmond, mais il ne se lève pas si
tôt que cela; on retarde le déjeuner d'une heure. Je lui demande s'il a
entendu son chien.
«Ah oui, dit-il, _ce pauvre Phanor_; c'est qu'il ne connaît pas la
maison. Dans deux ou trois jours il ne criera plus. Dis donc, moricaud,
qu'est-ce que tu lui as donné à manger?
--De la pâtée comme à tous les chiens;
--Ta, ta, ta, moricaud, tu n'y es pas du tout; il faut lui faire de la
soupe un peu grasse, entends-tu. Ce pauvre Phanor n'est pas accoutumé à
la pâtée; c'est bon pour les chiens nègres, la pâtée.»
Nous allons au jardin; on nous donne des pipes; il daigne remarquer une
grande pipe en cerisier, avec son bouquin d'ambre gros comme un oeuf,
et il dit: «J'en ai une dont le bouquin est deux fois gros comme
celui-ci. Ton jardin est gentil, Stéphen; ça n'est pas grand, mais c'est
gentil. Ah! ça, ça t'amuse donc, de cultiver comme ça des bouquets?
Pauvre garçon! Du reste, j'ai un oncle qui est précisément comme cela.
Ah! par exemple, il a un beau jardin, un étang, des bois; il faudra que
je redresse un peu Phanor. Mon oncle ne rirait pas, s'il allait faire
chez lui ce qu'il a fait hier soir ici en arrivant.»
En disant cela, il cueille une rose et la met à sa boutonnière.
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais?
--Comment, qu'est-ce que je fais; je cueille une mauvaise rose pour la
mettre à ma boutonnière.
--Une mauvaise rose! c'est la dernière que donnera ce rosier de l'année,
la plus belle des roses blanches, _madame Hardy_. J'avais espéré la voir
encore cinq ou six jours, je n'en reverrai plus que dans un an.
--Tu es pis que mon oncle; on ne touchera plus à tes roses. Ah! ça,
qu'est-ce qu'on fait ici? A quoi s'amuse-t-on?
--On ne s'amuse pas.
--Ça m'est égal, je lirai, je me promènerai. Tu n'as plus ton cheval?
--Non.
--C'est dommage.»
Voilà où nous en sommes, mon cher ami. Je ne sais quand cela va finir;
je cherche un moyen de me débarrasser d'Edmond; il ne me dit même pas
quand il s'en ira.
Mais qu'entends-je, mon Dieu! deux coups de fusil dans le jardin, je
vais vite voir ce qui se passe.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXVII.
Ces coups de fusil que j'entendais n'étaient autre chose que mon ami
Edmond qui chassait dans mon jardin, et qui venait de tuer un beau
merle. Ce merle était de son vivant le chef de ma musique; je fus plus
triste que je ne l'ose dire quand je le vis par terre, ses belles plumes
noires souillées de sang. Tous les soins que j'avais pris depuis
plusieurs années pour que les oiseaux trouvassent dans mon jardin un
asile sûr et tranquille, étaient perdus par ce coup de fusil; bien plus,
ce n'avait été qu'une sorte de perfidie et un guet-apens. En effet,
partout aux alentours on a coupé les arbres, partout on prend les
oiseaux aux pièges ou on les tue à coups de fusil.
Ici seulement je leur ai conservé de grands arbres et des buissons
touffus; ici j'ai multiplié les sorbiers et les houx au fruit de
corail, les aubépines aux baies de grenat, les sureaux et les hyèbles
qui ont des ombelles de grains noirs, le buisson ardent des épis de
baies couleur de feu, les lierres dont les fruits verts noircissent à la
gelée, les lauriers-thyms dont les fruits sont d'un bleu sombre, les
azeroliers couverts de petites pommes rouges; pour qu'ils trouvent tout
l'hiver de la nourriture en abondance.--En certaines parties de mon
ruisseau, je ne lui ai donné que peu de profondeur, pour qu'ils puissent
s'y baigner sans danger.
Et comme tous ces soins m'ont été richement payés! L'hiver, les
rouges-gorges viennent demeurer dans ma serre et entrent jusque dans ma
maison. L'été, les fauvettes font leurs nids dans les buissons, et les
roitelets dans les angles des murailles. Tous se laissent approcher et
voir, tous voltigent autour de moi sans s'envoler, tous remplissent mon
jardin d'une musique enchanteresse.
Au lieu d'être assis, pressé dans une salle de théâtre sans air, pour
entendre pour la centième fois le même ténor avec sa même tunique
couleur abricot et ses mêmes bottes chocolat, chanter le même air
accompagné des mêmes cris d'admiration de gens qui veulent faire partie
du spectacle, j'avais trois opéras par jour.
Le matin, au point du jour, les _pinçons_ gazouillaient sur les plus
hautes branches des arbres, tandis que les fleurs ouvraient leurs
corolles, tandis que le soleil levant colorait le ciel de rose et de
safran.
A midi, sous l'ardeur des rayons brûlants, le mâle de la _fauvette_,
caché sous l'ombre des tilleuls, élevait sa voix mélodieuse, tandis que
sa femelle couvait ses oeufs dans son petit nid de crin et d'herbe.
Mais le soir, lorsque tout dormait, lorsque les étoiles scintillaient au
ciel, lorsque la lune brillait à travers les arbres, lorsque les
_énothères_, de leurs corolles jaunes, exhalaient un suave parfum,
lorsque les _lucioles_ luisaient dans l'herbe, le _rossignol_ élevait sa
voix pleine et solennelle, et chantait dans la nuit son hymne religieux
et amoureux en même temps.
[Illustration]
Et cet Edmond vient d'un coup de fusil d'alarmer, de renvoyer peut-être
tous mes musiciens, de démentir ma longue et soigneuse hospitalité, qui
n'est plus qu'une trahison, puisque, sans elle peut-être, sans la
confiance qu'elle lui avait inspirée, mon pauvre merle ne se serait pas
laissé approcher de si près et ne lui aurait pas offert une victime
aussi facile.
Que ne donnerais-je pas pour faire comprendre à tous mes oiseaux, à tous
mes hôtes mélodieux, que je n'ai ni fait ce bruit, ni commis ce meurtre;
pour leur faire comprendre qu'ils peuvent revenir, que je ne suis pas un
traître, qu'ils retrouveront ici la paix et l'ombre, qu'ils peuvent sans
défiance revenir manger cet hiver les baies des arbres.
Comment réparer tout cela!
Et ce pinçon, qui hier encore est venu jusque sur ma fenêtre; il n'y
voudra plus revenir, il s'éloignera de moi et de ma maison; l'année
prochaine, il ne fera plus son nid dans ce gros orme où il le
construisait chaque année.
J'arrive auprès d'Edmond, je le supplie de suspendre sa chasse, il rit
et se moque de moi; je suis obligé de dire _je ne veux pas_ qu'on tire
des coups de fusil chez moi. Edmond me répond que j'abuse de ce que je
suis chez moi. Il me semble que c'est lui qui en abuse. Néanmoins ce
reproche m'a fait mal: je le laisse au jardin et je vais m'enfermer dans
mon cabinet. Je me demande alors à moi-même si réellement c'est lui qui
a tort, si l'hospitalité n'impose pas des devoirs difficiles, il est
vrai, mais sacrés, et si je les ai remplis. Je cherche quels sont les
devoirs de l'hospitalité. Après un mûr examen, je me rends cette justice
à moi-même, que, sauf de lui laver les pieds, comme faisaient les
Hébreux, j'ai accompli, à son égard, et de la façon la plus scrupuleuse,
toutes les lois de l'hospitalité. Mais ce reproche me fait mal; il a
tort, mais il croit que _j'abuse de ce que je suis chez moi_; j'ai
presque envie d'aller lui demander pardon.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXVIII.
Il y a des choses qui m'ont réellement étonné dans les récits que m'a
faits un voyageur qui a été en Chine. C'est que, dans la langue
chinoise, le même mot _yé_, qui à Canton veut dire _deux_, ne signifie
plus qu'un à Pékin.
Vous pensez combien a dû me paraître extraordinaire d'apprendre qu'il y
a des hommes qui se rasent la tête, en gardant seulement un petit
bouquet de cheveux; moi, qui vois ici les rues pleines de gens qui ne se
rasent que le menton, en se laissant des bouquets de barbe au-dessus ou
au-dessous de la bouche ou sur les joues; de même que je m'étonne
d'apprendre que les femmes indiennes se percent le nez pour y suspendre
des bijoux, tandis que nos femmes sont arrivées, à force de
civilisation, à se percer les oreilles pour le même usage.
Il m'a dit que l'empereur s'habillait de jaune, ce qui m'a paru
singulier à moi qui ai vu ici le roi s'habiller de bleu ou de vert.
Les mères chinoises torturent les pieds de leurs filles pour les
empêcher de croître: c'est un supplice que nos femmes s'infligent
elles-mêmes, avec la seule différence qu'elles arrivent à des résultats
un peu moins monstrueux. On ne sait pas tout ce qu'une femme française
souffre de tortures et avec quel courage elle les endure pour diminuer
son pied d'une ligne et demie. Le Romain qui brûla sa main au-dessus
d'un brasier, aurait pâli si on l'avait mis à une semblable épreuve.
Les _lettrés_, les savants, laissent croître l'ongle de leur petit
doigt, ce que nous ne faisons plus, mais ce qu'on faisait en France du
temps de Louis XIV, et ce qui était de bel air, ainsi que le dit
Molière:
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt?
Il est vrai que ce n'est pas tout ce que m'apprit le voyageur des
merveilles qu'il avaient vues en Chine, et dont je veux vous dire
quelques-unes, quoique j'ignore si vous n'êtes pas en ce moment au
milieu desdites merveilles.
Il paraîtrait qu'en Chine les mariages ont pour base l'intérêt et
l'argent; que les marchands tâchent de vendre les choses au-dessus de
leur valeur; que l'on voit des avares, des paresseux, des ambitieux et
des voleurs.
Notre voyageur a également remarqué que l'empereur, pour marque de sa
satisfaction, donne quelquefois à ceux qu'il veut favoriser une sorte de
gilet jaune ou une plume de paon, tandis que chez nous la faveur du
maître se manifeste par un morceau de ruban rouge ou le droit d'écrire
devant son nom les deux lettres DE. Il prétend que, dans quelques
provinces, des gouverneurs corrompus vendent des honneurs et des
emplois. Il parle de ministres prévaricateurs et avides, de riches
pleins de hauteur et de vanité.