des Grecs, après Achille, s'étant un jour joint au combat avec le preux
Hector des Troyens, la nuit les sépara, où ils se firent des présents
respectivement l'un à l'autre qui leur furent malencontreux: car Hector
fut traîné mort par Achille du baudrier que lui avait donné Ajax; et
Ajax se tua de l'épée qu'Hector lui avait aussi donnée, parce qu'étant
entré en débat avec Ulysse pour les armes d'Achille défunt, ce prince
d'Ithaque les avait emportées par le jugement des Grecs, et son bon
conseil avait été préféré au courage de l'autre, dont cet Ajax entra en
telle furie qu'il la déchargeait par le meurtre de toutes les bêtes
qu'il rencontrait, s'imaginant que c'étaient les princes Grégeois et
Ulysse. Mais ayant aperçu son erreur, il se transperça le corps de son
épée, dont le sang qui fit naître cette fleur, autrefois teinte de celui
d'Hyacinthe, laquelle porte encore empreintes les deux premières lettres
de son nom, _ai_.»
Mais Ovide raconte que la fleur d'hyacinthe est formée du sang d'un
jeune homme aimé d'Apollon, que ce Dieu tua par mégarde, en jouant avec
lui au disque. Et que cette fleur porte l'épitaphe du jeune homme,
_IA_, c'est-à-dire hyacinthes, ou _AI_, c'est-à-dire _hélas!_
Je déclare que, avec la meilleure volonté du monde, c'est-à-dire tout
prêt à admettre que _ia_ veut dire hyacinthe, ou que _ai_ veut dire
_hélas!_ je n'ai jamais pu trouver ces deux lettres dans aucune
hyacinthe. Il est vrai de dire que je n'y ai pas trouvé davantage _AIA_.
Je peux même presque dire que je l'ai trouvé moins encore, puisque je
cherchais une lettre de plus, et que je n'ai rien trouvé du tout. Ce
n'est donc point _la fleur sur laquelle sont écrits les noms des rois_;
et d'ailleurs quand il y aurait _IA_ ou _AI_, ou _AIA_, ce ne serait pas
Ajax, puisque la fleur appartient déjà à hyacinthe, et que réellement on
serait un peu trop gêné à deux dans une fleur.
Aussi, d'autres commentateurs ont dit que ce n'est nullement en
hyacinthe qu'a été changé Ajax, mais en _pied-d'alouette-delphinium_,
fleur sur laquelle, ajoute-t-il, on lit les lettres _AIA_, et que les
botanistes appellent en conséquence _delphinium Ajacis_, _delphinium_
d'Ajax.
A la bonne heure, on ne saurait trop corriger les erreurs et rétablir la
vérité altérée. Il est évident qu'il n'y a pas _AIA_ sur les hyacinthes.
Cherchons donc dans les fleurs des _delphinium_. Je déclare derechef
que, disposé à traduire _AIA_ par tout ce qu'on voudra, par _fils de
Télamon_, s'il plaît aux commentateurs, j'ai cherché scrupuleusement
dans les fleurs de pied d'alouette de diverses variétés, et que je n'ai
pu y trouver une seule des trois lettres indiquées, lues et annoncées
par les savants.
Je me rappelle avec admiration, qu'un jour un professeur en robe noire,
du haut d'une chaire, et avec une de ces mines refrognées sur lesquelles
il est écrit pédant bien plus net que _Ajax_ sur les delphinium, nous
expliquait ces billevesées de son air le plus grave et le plus
majestueux, et que je fus sévèrement puni pour m'être laissé surprendre
à faire des petits canards de papier sous lesquels j'attachais des
mouches qui les faisaient marcher, ce qui fut traité d'occupations
futiles et d'enfantillage, par opposition aux choses importantes dont il
était question en classe, c'est-à-dire à l'énigme du puits et à celle du
pied d'alouette. Encore aujourd'hui je maintiens que mes petits canards
étaient un joujou plus ingénieux que celui du professeur, et que, en
fait de futilités, celles qui amusent ont un immense avantage sur les
autres, quelque sérieusement et prétentieusement qu'elles puissent être
débitées.
Je pardonne volontiers cet oubli aux _delphinium_, en reconnaissance de
la magnifique nuance de bleu qu'étalent les fleurs de quelques-unes de
leurs variétés.
Les _delphinium_ vivaces à fleurs simples, et surtout celui à fleurs
doubles, sont du plus beau bleu qu'on puisse voir, et d'un bleu plus
beau qu'il n'est possible de l'imaginer avant de les avoir vus.
On a également prêté aux delphiniums la puissance de consolider les
plaies: c'est, sans aucun doute, au même delphinium qui a été autrefois
Ajax, qu'il faut attribuer cette vertu. Les autres ne l'ont en aucune
façon; mais je ne m'aviserai jamais de demander autre chose à une fleur
qui est d'un si beau bleu.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXII.
Quand j'admire certaines fleurs produites par des oignons, et quand je
pense aux choses que les hommes de tous les temps et de tous les pays
ont adorées et adorent encore, je n'ai pas le courage de trouver les
Égyptiens fort déraisonnables dans leur culte pour les oignons.
Voici un dieu que l'on m'envoie: c'est un morceau de bois dégrossi,
c'est un dieu indien. Je ne crois pas qu'il gagne beaucoup à la
comparaison avec une jacinthe on une tulipe.
Mais sans parler des dieux de bois ou de pierre, sans parler des
amulettes pour détourner les sorts, ni de mille autres billevesées
pareilles, ne voyons-nous pas les hommes adorer l'argent? Et qu'on ne
vienne pas objecter que l'on n'adore pas l'argent, mais les plaisirs
dont il est le représentant, mais tout ce qu'on peut se procurer en
échange de l'argent. Je répondrai qu'il n'est personne qui ne connaisse
quelque homme riche, insolent, laid, bête et avare, que tout le monde
écoute parler quand il lui plaît de dire une sottise; que l'on reçoit
avec empressement dans les maisons où il veut bien se présenter, dont on
ne contredit l'opinion, si toutefois on s'avise de le faire, qu'avec les
plus grands ménagemens et toutes sortes de précautions. On n'a pas même
l'excuse de l'avarice ou de l'avidité dans les hommages que l'on rend à
cet homme; il a fait ses preuves, on sait que l'on n'en a rien à
espérer, il ne donnera rien.--Non, c'est son argent auquel il sert de
sacoche que l'on admire, que l'on adore, et auquel on rend tous ces
hommages ou plutôt toutes ces bassesses.
On adore la gloire, mais surtout la gloire militaire, qui consiste à
tuer sans haine, sans motif, le plus grand nombre possible d'hommes nés
sous un autre ciel, et cela dans des conditions tellement singulières,
que, si demain ce pays se soumet après avoir été suffisamment ravagé, il
devient un crime puni par les lois, par l'horreur et par le mépris
universels, de tuer un seul de ses habitants qu'il était si glorieux de
massacrer hier.
Les places! Vous voyez des gens assez riches pour vivre dans
l'abondance, dans le calme et dans les plaisirs, rechercher avec
empressement une sorte de domesticité, d'un certain ordre appelé
_place_, et se croire heureux et redevable au ciel de ferventes actions
de grâces, s'ils sont assez favorisés pour réussir à obtenir une de ces
places qui leur assigne un costume obligé, un séjour forcé, des
occupations nécessaires, des soins indispensables, une sujétion de
toutes les heures, une responsabilité incessante en échange de la douce
liberté!
Vous avez encore les titres! L'homme qui a obtenu l'autorisation de
mettre devant son nom trois ou quatre certaines lettres, devient à
l'instant une sorte d'idole que l'on adore et qui s'adore elle-même.
Et le rouge, l'amour du rouge, l'adoration du rouge, le rouge aimé des
sauvages et des enfants, le rouge, cette couleur bruyante.
Que ne fait-on pas pour avoir le droit de mettre à son habit un morceau
de ruban rouge, et surtout si, après l'avoir quelque temps attaché d'un
simple noeud, les chefs de l'État vous autorisent à le nouer d'une
rosette. Vous vous sentez un autre homme, vous êtes Dieu et vous croyez
en vous!
--O mes beaux oignons de _jacinthe_, mes beaux oignons de _tulipe_, mes
beaux oignons de _tubéreuse_ et de _jonquille_!
O mes beaux oignons de _scilles_ et de _pancratium_!
Mes beaux oignons de _crocus_ et de _safran_!
Mes beaux oignons de _tigridies_, de _glaïeuls_ et d'_amaryllis_!
Mes beaux oignons aux couleurs douces ou brillantes, pures ou
harmonieuses, mes beaux oignons aux suaves et enivrants parfums!
Mes beaux oignons, comme vous me remplacez tout cela, et comme vous êtes
de plus grands Dieux que toutes ces idoles!
Mes beaux oignons, ayez pitié d'eux!
La fleur du _narcisse_ a été autrefois, disent les poëtes anciens, un
jeune homme, fils du fleuve Céphise, qui mourut d'amour pour ses propres
attraits.
Je n'ai jamais trouvé le moindre charme à ces fables qui mettent des
hommes dans tout. J'aime les femmes sous les arbres, mais je ne les aime
pas dans les arbres comme sont les hamadryades. Toutes ces métamorphoses
d'hommes et de femmes en arbres et en fleurs, sont à mes yeux de froides
et insipides imaginations. Les arbres et les fleurs ont leur existence
et leurs charmes particuliers, dont un, qui n'est pas peut-être le moins
grand souvent, est de fuir au milieu d'eux et d'oublier les hommes.
_Lucien_ se plaint de ces fables.
«Lorsque, dit-il, j'entendais dire, dans ma jeunesse, que, le long de
l'Eridan, il y avait les arbres d'où découlait de l'ambre, et que cet
ambre était les larmes des soeurs de Phaëton, qui avaient été changées
en peupliers et qui pleuraient encore son infortune, j'avais grand
désir de voir tout cela; mais comme je naviguais depuis sur ce fleuve,
ne voyant aucun de ces arbres sur ses bords, je demandai aux matelots
quand nous arriverions en ces lieux qui sont si fameux chez les poëtes,
ils se prirent à rire de mon ignorance, et s'étonnèrent qu'on débitât de
pareilles impostures; ils ne connaissaient ni Phaëton ni ses soeurs,
et me dirent que s'il y avait en leur pays des arbres qui produisissent
une résine si précieuse, ils ne s'amuseraient pas à tirer la rame. Cela
me rendit tout honteux de m'être ainsi laissé tromper par les poëtes, et
je regrettais ces choses comme si je les eusse perdues.
«Je croyais aussi entendre chanter des cygnes le long de ce fleuve,
ayant appris que le roi de Ligurie, ami de Phaëton, changé en cygne à sa
mort, avait conservé un chant mélodieux; mais cela ne se trouva pas plus
véritable que le reste. Et comme je m'en enquérais aux mêmes gens, ils
me dirent qu'on rencontrait bien quelquefois des cygnes sur l'Éridan,
mais que leur chant ou plutôt leur cri n'était pas plus agréable que
celui des autres oiseaux aquatiques.»
Revenons au _Narcisse_.
Tout le monde est d'accord que c'est du _Narcisse_ des poëtes qu'il faut
entendre celui qui a été autrefois le fils du fleuve Céphise.
Ce narcisse est blanc avec une petite couronne intérieure jaune et rouge
d'un effet ravissant.
Virgile dit que le narcisse est rouge:
_Pro purpureo narcisso._
Mais Ovide qui raconte la métamorphose, le dit jaune entouré de feuilles
blanches ce qui se rapporte assez bien au narcisse que nous connaissons.
_Croccum..... florem_
_.....Foliis medium cingentibus albis._
On tressait en l'honneur des dieux infernaux des couronnes de narcisses
que l'on plaçait sur la tête des morts.
Longtemps avant ce narcisse, fleurit aux bois qui n'ont pas encore
d'ombre, le narcisse jaune en même temps que les premières violettes, ou
plutôt un peu auparavant.
Une sorte de mouche, fort ressemblante à un bourdon, creuse la terre à
un certain moment de l'année au pied d'une touffe de narcisses; quand,
par une galerie souterraine, elle a atteint l'oignon, au moyen d'une
tarière, elle y dépose un oeuf, après quoi elle ressort du souterrain
et reprend sa volée. De cet oeuf sortira un ver qui se nourrira de
l'oignon jusqu'à ce qu il devienne une mouche semblable à celle qui
l'est venue pondre.
Je ne sais si les Égyptiens connaissaient cette mouche et s'ils avaient
une horreur suffisante pour un insecte impie qui à la fois mange un dieu
et s'en fait une retraite et un asile.
_Vale._
[Illustration: MANTE PRIE DIEU.]
[Illustration]
LETTRE XXXIII.
Nous avons vu un papillon que nous avons pris pour un paquet de feuilles
sèches. Il y a des _mantes_ qui semblent une branche avec deux feuilles
vertes; voici une petite plante qui s'élève dans l'herbe de cinq à six
pouces; sa tige est surmontée d'une fleur de lilas.
Mais quel est cet insecte qui, la tête enfoncée dans le nectaire de la
fleur, semble s'y repaître avec tant d'application qu'il en est
immobile?
N'ayez pas peur de l'effaroucher, il ne s'envolera pas, il ne s'en ira
pas, si ce n'est dans un mois lorsqu'il se fanera, car cet insecte est
une fleur, car il n'est que la partie inférieure de ces trois pétales
lilas qui le surmontent. La forme, la couleur tout est parfaitement
imité, c'est le même mélange de jaune et de brun. Vous n'oseriez le
toucher par la crainte d'en être piqué.
Cette fleur qui est presque une mouche, cet insecte qui fleurit et vient
d'une graine au lieu de venir d'un oeuf; cette fleur qu'il semble
entendre bourdonner et sur laquelle les abeilles ne se posent pas, la
croyant sans cesse occupée par une mouche; cette mouche s'appelle
_ophrys-mouche_.
Nous trouvons sur une branche de pêcher une sorte de tubérosité qui
semble être une galle de l'arbre produite par les piqûres de quelque
insecte.
C'est un insecte parfaitement vivant. D'abord ça été comme une tache
plate et à peu près ronde qui se promenait sur les feuilles.
Les branches alors auraient été pour elle d'une trop difficile
digestion: elle est tombée à l'automne avec les feuilles. Alors elle a
eu à faire son grand voyage, car jusque là ses promenades sur les
feuilles s'étaient bornées à parcourir en cinq mois une surface à peu
près égale à celle d'une pièce de cinq sous.
Maintenant qu'elle a acquis de la force et qu'elle est bien grosse comme
un grain de millet, elle doit quitter la feuille sèche et tombée, et
remonter après l'arbre jusqu'à ce qu'elle rencontre une petite branche
de l'année précédente.
Elle a cinq mois pour faire ce voyage, cela peut s'exécuter, mais il ne
faut pas s'amuser en route.
Le voyage fini, elle s'en reposera le reste de sa vie; elle se cramponne
sur une jeune branche, et non-seulement elle ne la quittera plus, mais
encore elle ne quittera plus le point de la branche sur lequel elle
s'est établie. Elle grossit, c'est sa mission, c'est son devoir. Quand
elle est devenue grosse comme une lentille, il survient on ne sait d'où
une petite mouche d'un rouge foncé avec deux ailes longues deux fois
comme son corps; ces ailes sont d'un blanc opaque et ornées sur le côté
extérieur d'une bande d'un riche carmin. Ces petites mouches sont les
mâles des tubérosités animées appelées _gallinsectes_.
C'est parmi ces insectes que l'on peut voir poussé jusqu'au plus haut
degré ce que les Romains exigeaient des femmes:
_Lanam fecit, domum servavit._
Elle a filé de la laine; elle est restée dans sa maison.
Pendant que le mâle, petit, coquet, richement paré de pourpre, vole au
hasard, la femelle à peine vivante, prise pour une galle de l'arbre,
pour le gonflement d'une feuille ou d'une branche, reste immobile et
attend son époux. Ledit époux qui est singulièrement petit, relativement
à la gallinsecte, se promène sur elle, la parcourt en tout sens, car
elle est pour lui un terrain assez vaste; il l'examine du nord au sud,
de l'est à l'ouest, ce n'est que lorsqu'il est fatigué de parcourir
l'objet aimé qu'il risque positivement l'aveu de sa flamme, après quoi
il fait encore un ou deux tours de son amante, puis il s'envole.
L'épouse, de ce moment, ne songe plus qu'à la nombreuse famille qu'elle
doit mettre au jour,--deux mille enfants environ,--elle commence à
pondre et les oeufs viennent tous enveloppés dans une sorte de coton:
_Lanam fecit_.
Alors la gallinsecte change de forme; son ventre s'aplatit et vient en
s'amaigrissant rejoindre son dos; ce qui établit sous elle un espace
creux où sont ses oeufs. Son dos durcit, le ventre et le dos sont
tout-à-fait confondus, la gallinsecte se dessèche et meurt, et devient
une maison pour ses petits.
Ceci est mieux que le _domum servavit_, elle ne reste pas à la maison,
elle devient la maison!
Au bout de douze jours les jeunes gallinsectes, tant celles qui doivent
devenir des taches rondes que celles qui seront des petites mouches
brunes, sentent le besoin de quitter la maison et la mère, qui sont pour
elle une seule et même chose. Les petites gallinsectes que les yeux ne
pourraient alors distinguer sans le secours de la loupe, veulent donc
sortir de cette chambre qui a été leur mère; la nature a prévu ce besoin
et elle a en conséquence laissé une fenêtre à cette mère, fenêtre par
laquelle les jeunes gallinsectes s'échappent et vont chercher les
feuilles où nous les avons prises en commençant ce récit.
Beaucoup de savants ont longtemps pris les gallinsectes pour des galles,
c'est-à-dire pour des excroissances formées par la piqûre dans laquelle
certains insectes déposent leurs oeufs dans l'épaisseur de certaines
feuilles et de certaines branches.
Quelques insectes semblent partager l'erreur des savants. Les ichneumons
pondent leurs oeufs dans le corps de la gallinsecte, et les jeunes
ichneumons en sortent plus tard, mais non pas comme les propres enfants
qui s'échappent par l'issue légale; ils pratiquent des trous dans cette
mère devenue immeuble, et naissent avec _effraction_.
La graine d'écarlate de Pologne, le kermès et la cochenille qui servent
à teindre en rouge, sont des gallinsectes.
Je brûle, mon ami, de savoir quel récit vous opposerez à celui-ci, vous
qui êtes allé si loin; je vous défie même d'oser un mensonge aussi
extraordinaire que cette vérité que je vous fais voir. J'ai beau me
rappeler tous les voyages que j'ai lus, j'y vois toujours les grandes
nouveautés que voici: Les femmes se mettent des anneaux dans le nez, au
lieu de se les mettre aux oreilles comme les nôtres; elles mettent sur
leurs têtes des plumes de perroquet au lieu de plumes d'autruche. Elles
sont un peu nues par en bas, ce qui paraît indécent aux Européennes, qui
ne montrent à nu que la moitié supérieure du corps.
Les hommes sont fiers d'un grain ou de deux grains de girofle qu'on leur
permet de porter pour leurs belles actions. Nous en rions comme des
fous, nous autres Européens. Des clous de girofle! bon Dieu! se faire
casser les bras et les jambes pour des clous de girofles. Réellement les
sauvages sont bien drôles. A la bonne heure, nous, quand nous nous
exposons au feu et au sabre, nous savons ce que nous faisons, nous qui
sommes blancs, nous qui sommes éclairés et civilisés. Ah bien! que l'on
vienne nous offrir des clous de girofle, on serait bien reçu. Non, non,
on nous permet de porter à une boutonnière de notre habit un petit
morceau de ruban rouge; plus tard nous le nouons en rosette, mais tout
le monde n'arrive pas là.
Il y a encore, mon ami, une grande différence que j'ai vue dans les
voyages entre les hommes des différents pays sur lesquels j'ai lu des
relations. En France, par exemple, la plupart des hommes sont tout prêts
à tout faire pour de l'or, pour des louis. Avec ces pièces rondes, vous
achetez tout, et même ce qui ne devrait ni se vendre ni s'acheter. En
Angleterre, ce n'est plus cela; voyez ce que c'est que de voyager! on
achète tout pour des guinées et des souverains. En Espagne, au
contraire, c'est avec des réales; en Italie avec des ducats; dans
certaines îles de l'Amérique, on vous vend les mêmes choses, mais pour
certains coquillages, tandis que sur la côte d'Afrique c'est pour de la
poudre d'or. Il est vrai que c'est toujours pour de la monnaie, et que
les denrées que l'on vend sont les mêmes, puisque c'est _tout_, sans
aucune exception.
_Vale_.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXIV.
Je ne sais si vous avez remarqué comme moi la puissance secourable que
les petites choses tirent de leur petitesse même; peut-être ensuite
n'avez-vous pas eu autant que moi d'occasions de vous reconnaître vaincu
par elles.
Dans le combat entre David et Goliath, les chances étaient pour David.
Pour connaître toute sa force, l'homme a besoin d'avoir à combattre
quelque chose d'un peu impossible à vaincre.
Les petites choses font tout et défont tout; elles passent à travers
tout et au-dessus de tout; on n'est jamais assez fortifié contre elles,
et elles finissent toujours par vous atteindre.
Les gens qui écrivent l'histoire s'évertuent en vain à trouver de
grandes causes aux événements, et à prouver la préméditation des tuiles
qui tombent sur la tête du monde. Il y a une foule de petites habitudes
contre lesquelles on ne lutte qu'avec un immense désavantage, et sur
lesquelles je n'ai jamais vu remporter la victoire. Le cardinal de Retz,
arrière-grand-oncle du coadjuteur, tint trois ans ses chevaux, ses
chiens et ses équipages de chasse à Noisy, près de Versailles, en disant
tous les jours: j'y irai demain.--Il n'y alla jamais.
Il y a près d'ici une mare profonde dans laquelle il y a, dit-on, des
anguilles; vous souvient-il que nous avons passé un mois à nous dire
tous les soirs: il faudra cependant tendre une ligne dans cette mare.
Nous passions devant quatre fois par jour, et vous savez que vous êtes
parti sans en rien faire, et que je n'y ai plus pensé depuis.
Il y a quinze ans que je ne puis réussir à faire une expérience assez
curieuse dont vous avez peut-être entendu parler: c'est à propos de la
_fraxinelle_.
La _fraxinelle_ est une belle plante que je rencontre dans un coin du
jardin; du sein d'un feuillage touffu et luisant, elle élève un grand
épi de fleurs roses ou blanches suivant la variété.
J'ai toujours entendu dire que des vésicules qui la couvrent s'échappe
une sorte de gaz ou d'huile volatile, que ce gaz produit autour d'elle
une sorte d'atmosphère inflammable qui prend feu quand on en approche
une bougie au moment des grandes chaleurs, et forme autour de la plante
une auréole lumineuse qui ne lui nuit en rien.
Je me suis toujours proposé de m'assurer par mes propres yeux de la
vérité de cette assertion; j'en ai toujours laissé échapper l'occasion,
je tâcherai d'y penser ce soir.
La _nigelle de Damas_ est une fleur d'un beau bleu pâle, qui s'épanouit
toute enveloppée d'un feuillage vert, découpé aussi finement que des
cheveux, ce qui lui a fait donner le nom de _cheveux de Vénus_; c'est
une plante charmante qui se multiplie à l'infini dans les jardins où il
y en a eu une fois. Les Orientaux font un grand usage de ses semences
pour toute espèce d'assaisonnement.
Quand arrive la saison des amours, l'épouse, entourée de plus d'une
douzaine d'époux, entre ces belles courtines de soie bleue et de gaze
verte, vous paraîtrait devoir être un peu embarrassée; elle est plus
haute qu'eux, leurs caresses ne semblent pas pouvoir l'atteindre. Triste
grandeur, ennuyeuse élévation! Mais l'amour est ingénieux.
Les fleurs de la _rue_ sont à peu près dans la même position: mais elles
n'ont cependant à triompher que d'une difficulté; les étamines, les
amants, ne sont qu'abaissés et éloignés de l'amante, ils se redressent
vers elle et retombent ensuite.
La petite nymphe qui habite la _nigelle_ a moins de dignité. D'ailleurs,
elle pourrait attendre toujours, et verrait ses amants se flétrir et
succomber sans qu'ils aient pu lui témoigner autre chose qu'un amour
respectueux: ce n'est pas leur position, mais leur taille, qui les
empêche d'arriver à elle.
Cette nymphe est comme les autres nymphes; elle veut bien s'enfuir; mais
elle veut être vue et un peu poursuivie.
Elle attendrait bien si l'on pouvait venir, mais elle sait que sa
superbe indifférence serait prise au mot.
A la cour, les princesses font inviter les hommes à danser, tandis que
ceux-ci invitent les autres femmes. Les reines et les impératrices qui
se sont permis d'avoir des amants, ont dû descendre les quelques marches
de leur trône que l'amour n'osait franchir.
C'est ce que fait la nymphe de la nigelle.
Ses amants empressés s'élèvent en vain vers elle, ils n'arrivent qu'aux
deux tiers des cinq pointes qui la terminent. D'abord elle paraît ne se
point soucier de leurs efforts: c'est qu'elle sait que le moment des
noces n'est point arrivé. Les _anthères_, ces petites masses qui portent
le _pollen_, deviennent d'un jaune pâle de vertes qu'elles étaient. Il
faut croire qu'elle les trouve ainsi plus beaux ou plus touchants, car,
à ce moment, elle abaisse ses cinq bras vers ses amants.
Puis son riche vêtement bleu se flétrit et tombe, et en même temps
disparaissent les amants. Seul au milieu de sa chevelure verte, l'ovaire
grossit et se gonfle, et devient une sorte de capsule d'un vert brun
dans laquelle sont renfermées les graines qui doivent reproduire la
plante.