et dans ce moment, précisément nous traduisons le quatrième livre des
Géorgiques.
--Faites-moi part de ce que vous savez, je vous prie; peut-être cela
servira à éclaircir quelque point resté douteux pour moi.
--Volontiers, Monsieur. «Les abeilles sont gouvernées par _un roi_.
Plusieurs prétendants se disputent d'ordinaire leurs suffrages; mais
l'un, qui est le véritable roi, est facile à reconnaître à des signes
certains. L'un est beau et majestueux[A], couvert d'une cuirasse d'or;
l'autre, qui n'est qu'un usurpateur et un tyran[B], est horrible à voir.
Il est lâche et paresseux et a un gros ventre; en un mot, il mérite la
mort. Il est tué par les partisans du vrai roi.
J'écoutais avec attention ces notions complètement fausses, récitées
avec un aplomb admirable par le jeune savant.
--Je me rappelle avoir lu cela, lui dis-je, dans les Géorgiques de
Virgile; mais je suis fâché de n'avoir pas ici le livre, j'y aurais eu
recours pour une circonstance qui m'embarrasse: j'ai perdu une partie de
mes abeilles, et je crois me rappeler que Virgile indique un moyen sûr
de les reproduire.
--Rien n'est si simple, Monsieur. Vous prenez un jeune taureau[C] un
taureau de deux ans; vous le tuez et vous l'enfermez dans une cabane où
vous le laissez se corrompre. Au printemps suivant, dès que les prairies
s'émaillent de leurs premières fleurs, vous voyez naître de cette
corruption des vers qui ne tardent pas à devenir des abeilles.
--Ah! mais, c'est bien commode.
--Ce n'est pas ainsi, du reste, que naissent naturellement les abeilles.
--Je le crois.
--Elles ne sont pas soumises aux douleurs de l'enfantement[D].
--Oh! tant mieux.
--Elles trouvent leurs petits sur les fleurs et les herbes
odoriférantes[E].
--Voyez un peu!
--C'est surtout sur le _Cerinthé_ que naissent les rois.
--Qu'est-ce que le Cerinthé?
--C'est un substantif de la troisième déclinaison.
--N'est-ce que cela?
--C'est probablement un arbre ou une plante.
--On ne vous l'a pas montré?
--Non. Comment voulez-vous qu'on nous montre des plantes en classe?
--Eh bien, moi, je vais vous la montrer. Le nom de _Cerinthé_ est
composé de deux mots grecs et veut dire fleur à cire. C'est cette jolie
plante au feuillage touffu de couleur glauque, couverte de petits épis
jaunes, on l'appelle en français _Mélinet_, c'est-à-dire fleur à miel.
--Monsieur, je vous remercie infiniment.
--Il y a de quoi, mon jeune ami, car c'est la seule chose vraie qu'on
vous ait apprise sur les abeilles.
--Quoi, Monsieur, tout ce que je viens de vous dire...
--Tout ce que vous venez de me dire, ou plutôt de me réciter, est un
tissu de contes d'autant plus ridicules, qu'ils sont beaucoup moins
merveilleux que la vérité.
A ce moment le père entra, je lui fis part de l'erreur dans laquelle on
jetait son fils, et je lui dis: Votre fils est intelligent, mais on le
dirige mal. C'est fort joli de bien dire; mais le style est un vêtement,
il faut un corps dessous. En même temps qu'on fait lire aux enfants les
vers harmonieux de Virgile, on devrait rectifier les idées fausses
qu'ils habillent magnifiquement. Vous devriez, vous, faire lire à votre
fils quelques bons ouvrages sur les abeilles, cela l'intéresserait
beaucoup et l'empêcherait de prendre pour argent comptant le quatrième
livre des Géorgiques.--Monsieur, me dit le père, je ne veux pas le
déranger de ses études.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXX.
Belles études! apprendre des mots, toujours des mots, rien que des mots;
parler des choses sans savoir les choses; dire correctement des
sottises! voilà l'emploi de toute la jeunesse.
Pendant que nous y sommes, mon ami, je veux vous dire celles des
absurdités bien établies sur le compte des abeilles qui me reviendront à
la mémoire:
_Aristote_ avance qu'une abeille adopte une fleur et ne recueille son
miel que sur les fleurs de la même espèce.
Le même _Aristote_; que lorsqu'il fait du vent, l'abeille se leste en
portant des grains de sable entre ses pattes.
Le même _Aristote_; que les abeilles _sans roi_, ne font que de la cire
et pas de miel. Qu'elles chassent de la ruche les plus gourmandes, les
plus paresseuses, etc.
_Pline_ a ajouté, probablement après une étude plus approfondie du code
pénal des abeilles, que dans ces cas de récidive et d'obstination dans
les vices susdits, elles sont punies de diverses peines, et même de la
mort dans certaines circonstances.
L'un et l'autre ont fait de longs éloges, copiés cent fois par les
modernes de leur justice, de leur bravoure, de leur pudeur, de leur
loyauté, de leur science politique et de leur habileté dans le
gouvernement.
On ne s'est pas contenté du taureau de Virgile. On a conseillé de
remplacer le taureau pourri par un lion, parce qu'alors les abeilles
sont plus fortes et plus courageuses. Même en 1735, les pères de Trévoux
prenaient chaudement contre Réaumur la défense de deux jésuites, qui
avaient encore écrit que les insectes venaient de putréfaction. Après
avoir dit que les abeilles trouvaient leurs petits tout faits sur des
fleurs et sur des feuilles, on a un peu changé, et on a dit que ces
jeunes abeilles naissaient de la corruption du miel.
On a prétendu que la reine des abeilles (obstinément appelée roi),
n'avait pas d'aiguillon. Plusieurs devises ont même été faites sur ce
sujet.--Louis XII, entrant dans Gènes, parut en habit blanc semé
d'abeilles d'or, avec ces mots: _Rex non utitur aculeo._ Le roi n'a pas
d'aiguillon. Le pape Urbain VIII portait des abeilles dans ses armes; on
mit au-dessous ce vers latin:
_Gallis mella dabunt, hispanis spicula figent._
«Le miel pour la France, l'aiguillon pour l'Espagne.»
Un Espagnol répondit:
_Spicula si figent, emorientur apes._
«Quand l'abeille pique, elle laisse dans la blessure et son dard et sa
vie.»
Le pape fit répandre ce dystique:
_Cunctis mella dabunt, nulli sua spicula figent,_
_Spicula nam princeps figere nescit apum._
«Elles auront du miel pour tous et des blessures pour personne, car le
roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
C'était bien la peine que dès avant Pline, le philosophe Aristomachus
ait passé cinquante-huit ans à regarder les abeilles, et qu'un autre
philosophe, Hyliscus, se soit retiré dans un désert pour ne voir que des
ruches!
On a dit, et on croit encore en bien des endroits, que les abeilles ne
piquent pas la laine, et qu'avec des gants de laine on peut les manier
impunément, ce qui est vrai;--mais seulement quand les gants de laine
sont plus épais que la longueur de l'aiguillon, auquel cas, vous pourrez
les faire de l'étoffe que vous voudrez.--On a dit que les abeilles
couvent leurs oeufs comme les poules.--Encore aujourd'hui, dans les
campagnes, s'il meurt quelqu'un dans la maison, on met un crêpe aux
ruches, sans cela les abeilles se _piquent_ de ce manque d'égard et de
ce qu'on a l'air de les traiter comme des étrangères qui ne seraient pas
de la famille. On vous dira encore, tant que vous voudrez l'entendre,
que, faute de songer à ce soin de politesse, un tel et un tel ont perdu
toutes leurs abeilles, qui n'ont pas voulu vivre avec des mal-appris et
s'en sont allées.--Ecoutez encore, il ne faut pas jurer auprès des
abeilles. Si vous achetez un essaim, ne vous avisez pas de le
marchander, les abeilles ne resteraient pas chez vous,--elles ne
peuvent souffrir les voleurs; je crois que cette aversion se borne aux
voleurs de leur miel.--Ces vertueuses mouches aiment les hommes
vertueux, savent les reconnaître et ont pour le vice et les vicieux des
haines vigoureuses. Il n'est pas prudent de s'approcher d'elles avec
quelque méfait sur la conscience; elles ont horreur des libertins, mais
le crime qu'elles pardonnent le moins est le crime d'adultère; elles le
punissent avec une rigueur inouïe.
Il est évident que si ces mouches étaient plus nombreuses et plus
grosses, elles suffiraient pour faire régner la vertu sur la terre, et
qu'elles remplaceraient très-avantageusement les juges, les gendarmes et
les geôliers.
Toutes ces niaiseries, je le répète, ont surtout ceci de méprisable
qu'elles n'ont été imaginées que pour prêter aux abeilles un merveilleux
qui est loin d'atteindre à la vérité.
Nous nous contenterons, mon ami, dans le voyage que nous allons faire
autour de ma ruche, des choses que nous verrons de nos deux yeux.
Quel concours aux abords de la ruche! Jamais place publique d'une grande
ville n'a été témoin d'une pareille agitation. Des abeilles sortent en
toute hâte et s'envolent au loin pour chercher des provisions, tandis
que d'autres rentrent chargées. Il faut voir d'abord ce que les abeilles
vont ainsi chercher dans la campagne, d'abord sur certains arbres, sur
les sapins, sur les ifs, sur les bouleaux, etc., une sorte de résine
appelée _propolis_. Ensuite, dans les fleurs, le _pollen_ ou la
poussière fécondante dont elles feront de la cire; puis, dans le
_nectaire_, un suc qui deviendra le miel.
Celle-ci apporte les matériaux pour la cire; après s'être roulées dans
le pollen des fleurs, elle a, avec ses dernières pattes faites en
cuiller et armées de poils rudes comme ceux d'une brosse, rassemblé en
petites pelotes les grains de _pollen_ qui sont restés après les poils
dont son corps est couvert. Si les _anthères_ de la fleur ne sont pas
encore ouverts et tiennent le pollen renfermé, elle a su les ouvrir
avec ses petites dents et le faire sortir. En voilà cinq ou six dont les
palettes sont bien chargées. Quelques-unes ont trouvé leur fardeau dans
une seule fleur, et il est facile de reconnaître dans quelle fleur,
quelque éloignée qu'elle soit de la ruche. La poussière que porte
celle-ci est blanche, l'abeille s'est vautrée dans quelque _mauve_,
tandis que sa compagne, chargée de poussière brune, a été butiner sur
des _tulipes_. Ce pollen jaune orangé vient de la fleur d'un _melon_,
etc, etc.
[Illustration]
Quelques-unes des arrivantes entrent dans la ruche: quelques autres
livrent leurs provisions à d'autres abeilles qui les reçoivent à la
porte, et, aussitôt débarrassées de leur fardeau, elles reprennent leur
vol. Dans la ruche, on n'est pas moins occupé que dehors: celles-ci font
avec la cire les alvéoles hexagones dans lesquels d'autres viennent
dégorger du miel. D'autres alvéoles sont tenus vides: ceux-là sont les
nids que doivent occuper les jeunes abeilles.
[Illustration: REINE FAUX-BOURDON ABEILLE OUVRIÈRE]
La ruche est peuplée de trois sortes de mouches: d'abord une femelle,
c'est la reine;--des mâles appelés faux-bourdons, au nombre de six à
sept cents,--et huit ou dix mille ouvrières, sans sexe, qui
conséquemment ne se multiplient pas, attendu qu'elles ont fort à faire
et n'ont pas le temps de s'amuser. D'ailleurs la reine, au milieu de son
harem de bourdons, suffit à la reproduction de l'espèce: elle pond au
moins six mille oeufs par an. De ces oeufs, les uns produiront des
femelles semblables à elle; les autres des mâles, les autres en plus
grand nombre des ouvrières sans sexe.--Pendant qu'elle se livre
probablement dans les ténèbres entre les gâteaux d'alvéoles déjà faits,
aux caresses de ses odalisques mâles, toutes les ouvrières s'occupent
des berceaux et de la nourriture de la nombreuse famille qu'elle ne
tardera pas à mettre au monde.
Il vient un moment où les ouvrières font une grande opération. La reine
a été suffisamment aimée, des soins plus sérieux doivent désormais
l'occuper; on fait un massacre général des mâles désormais inutiles et
devenus un simple encombrement, et on porte leurs cadavres dehors.--La
reine commence à pondre, suivie d'un cortége de mouches ouvrières; elle
se promène sur les cellules. Quand, après avoir examiné l'intérieur
d'une de ces cellules, elle la trouve à son gré, elle y dépose un oeuf
et se remet en marche. Pendant ce temps, les ouvrières qui l'entourent
la lèchent, la nettoyent et lui offrent du miel au bout de leur petite
trompe. Toutes les cellules ne sont pas de la même grandeur;
quelques-unes, de la même forme que les cellules ordinaires destinées à
serrer les provisions, et à servir de nid aux oeufs d'où doivent
sortir les abeilles ordinaires, sont plus grandes d'un neuvième que
celles-ci; elles seront les berceaux des mâles.--D'autres d'une forme
différente, d'une forme arrondie et oblongue, sont destinées à renfermer
des oeufs qui deviendront des femelles semblables à la reine.
[Illustration]
Les abeilles apportent une admirable économie dans l'emploi de la cire:
Quelques savants géomètres ont plus d'une fois cherché quelle serait la
forme à donner à des cellules qui employât le moins de cire possible, et
ils sont arrivés, pour résultat de leur problème, à la forme adoptée par
les abeilles. Eh bien, quand il s'agit d'une de ces cellules royales,
elles renoncent à toute économie: Une seule de ces cellules emploie
autant de cire que cent cinquante cellules ordinaires. La reine choisit
pour déposer ses oeufs celle de ces trois sortes de cellules qu'elle
juge convenable. Ceux des alvéoles qui contiennent la provision de miel
sont fermés hermétiquement avec des couvercles de cire: ceux où sont
placés les oeufs sont découverts: ces oeufs sont d'un blanc
bleuâtre. Deux jours après, de cet oeuf sort un ver; plusieurs fois
par jour une abeille ouvrière vient lui apporter à manger. Souvent une
abeille passe sur plusieurs cellules avant de s'arrêter: c'est qu'elle a
trouvé les vers suffisamment approvisionnés. A mesure que ces vers
grandissent, leur nourriture, l'espèce de bouillie qu'on leur donne
devient plus substantielle et est composée autrement. Une pâtée toute
différente de goût est donnée aux vers qui doivent devenir des reines
fécondes. Au bout de six jours, les vers vont se transformer, on ne leur
apporte plus de nourriture: les ouvrières les enferment dans leurs loges
en y adaptant un couvercle de cire. Le ver ainsi renfermé tapisse sa
demeure d'une tenture de soie extrêmement fine, puis subit deux
transformations. A la seconde, il est une mouche parfaite.
La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux
ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent
du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles
nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les
dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent
dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de
cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé.
D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on
remet les cellules eu état de recevoir un nouvel oeuf ou de devenir un
magasin à miel.--La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux
heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres
qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent
rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux
ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes;
elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de
cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent
sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques
semaines, la ruche est-elle fort peuplée.
Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait
autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine
sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la
ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du
matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la
ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune
reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus
grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son
corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a
besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas
travailler.--Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son
peuple;--déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de
ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son coeur
entre les gâteaux de cire.
Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en
grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles:
alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour
d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de
leur royale soeur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus
inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles
restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois
beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher
un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments
d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim
entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles
restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si
par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne
fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il
ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant
d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère
féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.
En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous,
dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs
cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la
sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la
souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois
une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps,
l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va
s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.
Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait
autrefois de ces deux _rois_. Si l'un était le modèle de toutes les
vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout
doré; le second, mal mis avait un gros ventre.
Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français,
s'explique dans des termes analogues. Il appelle le faux _roi_ le tyran.
«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes
languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de
gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»
Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie
sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre
les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents
vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:
Holà! gardes à moi!
C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un
hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est
pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su
que _Béelzebuth_ veut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné
ce nom. Mais ce n'est pas tout.
«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un
traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où
elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute, elles
l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant
abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses
bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef,
conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent,
le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort,
étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»
Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de
l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de
savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément
l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en
prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent
à l'or le même prix que nous.
Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton
qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par
le rapprochement du second apologue.
Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande
considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par
les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas
avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants
de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que
dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim
pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes
abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles
mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise
à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces
deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices
si hideux de la seconde,--pas même à ce qu'elle a un gros ventre.--Je
vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et
qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi
qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la
suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux
reines qui est la plus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par
quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule
leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux,
le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement
la jeunesse et la virginité.
_Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere..._
Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.
Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont
massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas
progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement
constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas
une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à
l'immobilité.
Du reste, on a présenté avec raison le gouvernement des abeilles comme
le modèle de la meilleure monarchie qui puisse exister; mais on a eu
tort de leur prêter des lois et un code, des juges, des avocats, des
gendarmes.
Ce qui fait l'excellence de ce gouvernement, c'est que les abeilles
n'ont rien de tout cela, et c'est qu'elles n'en ont pas besoin, parce
que chacune a son rôle à jouer et ne songe pas à en jouer un autre;
parce que les ouvrières ne rêvent pas de devenir bourdons, et que les
bourdons n'intriguent pas pour passer reines.
Tandis que les sociétés humaines seront toujours remplies de
perturbations et de misères, elles sont un concert où chaque instrument
veut se faire entendre par-dessus les autres, et où aucun ne veut se
renfermer dans sa partie, ce qui doit produire, et produit en effet, un
immense charivari.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXXI.
Il est malheureux que je n'aie plus là mon jeune savant. Il y a dans une
églogue de Virgile, la troisième, si je ne me trompe, des énigmes que se
proposent deux bergers; l'un dit à l'autre:
_Dic quibus in terris..._
_Tres pateat coeli spatium non ampliùs ulnas._
A quoi l'autre répond sans deviner l'énigme:
_Dic quibus in terris inscripti nomina regum_
_Nascuntur flores._
«Dis-moi dans quel pays naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits
les noms des rois.»
Les commentateurs de Virgile et les professeurs, après eux, se chargent
d'expliquer ces deux énigmes. Le mot de la première, disent-ils, est un
puits dans le fond duquel on voit la réflection du ciel.
_Tres non ampliùs ulnas_
Ce pourrait être également une lucarne ou une cheminée, surtout de la
façon dont étaient faites les cheminées des anciens; mais les
commentateurs et les professeurs ont décidé que c'était un puits. Pour
la seconde, les commentateurs et les professeurs ne sont pas tous du
même avis. Les uns disent qu'il s'agit de la fleur d'hyacinthe.
Laissons-les parler eux-mêmes: