--Eh bien! c'est dans Virgile que j'ai appris à connaître les abeilles;

et dans ce moment, précisément nous traduisons le quatrième livre des

Géorgiques.

--Faites-moi part de ce que vous savez, je vous prie; peut-être cela

servira à éclaircir quelque point resté douteux pour moi.

--Volontiers, Monsieur. «Les abeilles sont gouvernées par _un roi_.

Plusieurs prétendants se disputent d'ordinaire leurs suffrages; mais

l'un, qui est le véritable roi, est facile à reconnaître à des signes

certains. L'un est beau et majestueux[A], couvert d'une cuirasse d'or;

l'autre, qui n'est qu'un usurpateur et un tyran[B], est horrible à voir.

Il est lâche et paresseux et a un gros ventre; en un mot, il mérite la

mort. Il est tué par les partisans du vrai roi.

J'écoutais avec attention ces notions complètement fausses, récitées

avec un aplomb admirable par le jeune savant.

--Je me rappelle avoir lu cela, lui dis-je, dans les Géorgiques de

Virgile; mais je suis fâché de n'avoir pas ici le livre, j'y aurais eu

recours pour une circonstance qui m'embarrasse: j'ai perdu une partie de

mes abeilles, et je crois me rappeler que Virgile indique un moyen sûr

de les reproduire.

--Rien n'est si simple, Monsieur. Vous prenez un jeune taureau[C] un

taureau de deux ans; vous le tuez et vous l'enfermez dans une cabane où

vous le laissez se corrompre. Au printemps suivant, dès que les prairies

s'émaillent de leurs premières fleurs, vous voyez naître de cette

corruption des vers qui ne tardent pas à devenir des abeilles.

--Ah! mais, c'est bien commode.

--Ce n'est pas ainsi, du reste, que naissent naturellement les abeilles.

--Je le crois.

--Elles ne sont pas soumises aux douleurs de l'enfantement[D].

--Oh! tant mieux.

--Elles trouvent leurs petits sur les fleurs et les herbes

odoriférantes[E].

--Voyez un peu!

--C'est surtout sur le _Cerinthé_ que naissent les rois.

--Qu'est-ce que le Cerinthé?

--C'est un substantif de la troisième déclinaison.

--N'est-ce que cela?

--C'est probablement un arbre ou une plante.

--On ne vous l'a pas montré?

--Non. Comment voulez-vous qu'on nous montre des plantes en classe?

--Eh bien, moi, je vais vous la montrer. Le nom de _Cerinthé_ est

composé de deux mots grecs et veut dire fleur à cire. C'est cette jolie

plante au feuillage touffu de couleur glauque, couverte de petits épis

jaunes, on l'appelle en français _Mélinet_, c'est-à-dire fleur à miel.

--Monsieur, je vous remercie infiniment.

--Il y a de quoi, mon jeune ami, car c'est la seule chose vraie qu'on

vous ait apprise sur les abeilles.

--Quoi, Monsieur, tout ce que je viens de vous dire...

--Tout ce que vous venez de me dire, ou plutôt de me réciter, est un

tissu de contes d'autant plus ridicules, qu'ils sont beaucoup moins

merveilleux que la vérité.

A ce moment le père entra, je lui fis part de l'erreur dans laquelle on

jetait son fils, et je lui dis: Votre fils est intelligent, mais on le

dirige mal. C'est fort joli de bien dire; mais le style est un vêtement,

il faut un corps dessous. En même temps qu'on fait lire aux enfants les

vers harmonieux de Virgile, on devrait rectifier les idées fausses

qu'ils habillent magnifiquement. Vous devriez, vous, faire lire à votre

fils quelques bons ouvrages sur les abeilles, cela l'intéresserait

beaucoup et l'empêcherait de prendre pour argent comptant le quatrième

livre des Géorgiques.--Monsieur, me dit le père, je ne veux pas le

déranger de ses études.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XXX.

Belles études! apprendre des mots, toujours des mots, rien que des mots;

parler des choses sans savoir les choses; dire correctement des

sottises! voilà l'emploi de toute la jeunesse.

Pendant que nous y sommes, mon ami, je veux vous dire celles des

absurdités bien établies sur le compte des abeilles qui me reviendront à

la mémoire:

_Aristote_ avance qu'une abeille adopte une fleur et ne recueille son

miel que sur les fleurs de la même espèce.

Le même _Aristote_; que lorsqu'il fait du vent, l'abeille se leste en

portant des grains de sable entre ses pattes.

Le même _Aristote_; que les abeilles _sans roi_, ne font que de la cire

et pas de miel. Qu'elles chassent de la ruche les plus gourmandes, les

plus paresseuses, etc.

_Pline_ a ajouté, probablement après une étude plus approfondie du code

pénal des abeilles, que dans ces cas de récidive et d'obstination dans

les vices susdits, elles sont punies de diverses peines, et même de la

mort dans certaines circonstances.

L'un et l'autre ont fait de longs éloges, copiés cent fois par les

modernes de leur justice, de leur bravoure, de leur pudeur, de leur

loyauté, de leur science politique et de leur habileté dans le

gouvernement.

On ne s'est pas contenté du taureau de Virgile. On a conseillé de

remplacer le taureau pourri par un lion, parce qu'alors les abeilles

sont plus fortes et plus courageuses. Même en 1735, les pères de Trévoux

prenaient chaudement contre Réaumur la défense de deux jésuites, qui

avaient encore écrit que les insectes venaient de putréfaction. Après

avoir dit que les abeilles trouvaient leurs petits tout faits sur des

fleurs et sur des feuilles, on a un peu changé, et on a dit que ces

jeunes abeilles naissaient de la corruption du miel.

On a prétendu que la reine des abeilles (obstinément appelée roi),

n'avait pas d'aiguillon. Plusieurs devises ont même été faites sur ce

sujet.--Louis XII, entrant dans Gènes, parut en habit blanc semé

d'abeilles d'or, avec ces mots: _Rex non utitur aculeo._ Le roi n'a pas

d'aiguillon. Le pape Urbain VIII portait des abeilles dans ses armes; on

mit au-dessous ce vers latin:

_Gallis mella dabunt, hispanis spicula figent._

«Le miel pour la France, l'aiguillon pour l'Espagne.»

Un Espagnol répondit:

_Spicula si figent, emorientur apes._

«Quand l'abeille pique, elle laisse dans la blessure et son dard et sa

vie.»

Le pape fit répandre ce dystique:

_Cunctis mella dabunt, nulli sua spicula figent,_

_Spicula nam princeps figere nescit apum._

«Elles auront du miel pour tous et des blessures pour personne, car le

roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.»

C'était bien la peine que dès avant Pline, le philosophe Aristomachus

ait passé cinquante-huit ans à regarder les abeilles, et qu'un autre

philosophe, Hyliscus, se soit retiré dans un désert pour ne voir que des

ruches!

On a dit, et on croit encore en bien des endroits, que les abeilles ne

piquent pas la laine, et qu'avec des gants de laine on peut les manier

impunément, ce qui est vrai;--mais seulement quand les gants de laine

sont plus épais que la longueur de l'aiguillon, auquel cas, vous pourrez

les faire de l'étoffe que vous voudrez.--On a dit que les abeilles

couvent leurs oeufs comme les poules.--Encore aujourd'hui, dans les

campagnes, s'il meurt quelqu'un dans la maison, on met un crêpe aux

ruches, sans cela les abeilles se _piquent_ de ce manque d'égard et de

ce qu'on a l'air de les traiter comme des étrangères qui ne seraient pas

de la famille. On vous dira encore, tant que vous voudrez l'entendre,

que, faute de songer à ce soin de politesse, un tel et un tel ont perdu

toutes leurs abeilles, qui n'ont pas voulu vivre avec des mal-appris et

s'en sont allées.--Ecoutez encore, il ne faut pas jurer auprès des

abeilles. Si vous achetez un essaim, ne vous avisez pas de le

marchander, les abeilles ne resteraient pas chez vous,--elles ne

peuvent souffrir les voleurs; je crois que cette aversion se borne aux

voleurs de leur miel.--Ces vertueuses mouches aiment les hommes

vertueux, savent les reconnaître et ont pour le vice et les vicieux des

haines vigoureuses. Il n'est pas prudent de s'approcher d'elles avec

quelque méfait sur la conscience; elles ont horreur des libertins, mais

le crime qu'elles pardonnent le moins est le crime d'adultère; elles le

punissent avec une rigueur inouïe.

Il est évident que si ces mouches étaient plus nombreuses et plus

grosses, elles suffiraient pour faire régner la vertu sur la terre, et

qu'elles remplaceraient très-avantageusement les juges, les gendarmes et

les geôliers.

Toutes ces niaiseries, je le répète, ont surtout ceci de méprisable

qu'elles n'ont été imaginées que pour prêter aux abeilles un merveilleux

qui est loin d'atteindre à la vérité.

Nous nous contenterons, mon ami, dans le voyage que nous allons faire

autour de ma ruche, des choses que nous verrons de nos deux yeux.

Quel concours aux abords de la ruche! Jamais place publique d'une grande

ville n'a été témoin d'une pareille agitation. Des abeilles sortent en

toute hâte et s'envolent au loin pour chercher des provisions, tandis

que d'autres rentrent chargées. Il faut voir d'abord ce que les abeilles

vont ainsi chercher dans la campagne, d'abord sur certains arbres, sur

les sapins, sur les ifs, sur les bouleaux, etc., une sorte de résine

appelée _propolis_. Ensuite, dans les fleurs, le _pollen_ ou la

poussière fécondante dont elles feront de la cire; puis, dans le

_nectaire_, un suc qui deviendra le miel.

Celle-ci apporte les matériaux pour la cire; après s'être roulées dans

le pollen des fleurs, elle a, avec ses dernières pattes faites en

cuiller et armées de poils rudes comme ceux d'une brosse, rassemblé en

petites pelotes les grains de _pollen_ qui sont restés après les poils

dont son corps est couvert. Si les _anthères_ de la fleur ne sont pas

encore ouverts et tiennent le pollen renfermé, elle a su les ouvrir

avec ses petites dents et le faire sortir. En voilà cinq ou six dont les

palettes sont bien chargées. Quelques-unes ont trouvé leur fardeau dans

une seule fleur, et il est facile de reconnaître dans quelle fleur,

quelque éloignée qu'elle soit de la ruche. La poussière que porte

celle-ci est blanche, l'abeille s'est vautrée dans quelque _mauve_,

tandis que sa compagne, chargée de poussière brune, a été butiner sur

des _tulipes_. Ce pollen jaune orangé vient de la fleur d'un _melon_,

etc, etc.

[Illustration]

Quelques-unes des arrivantes entrent dans la ruche: quelques autres

livrent leurs provisions à d'autres abeilles qui les reçoivent à la

porte, et, aussitôt débarrassées de leur fardeau, elles reprennent leur

vol. Dans la ruche, on n'est pas moins occupé que dehors: celles-ci font

avec la cire les alvéoles hexagones dans lesquels d'autres viennent

dégorger du miel. D'autres alvéoles sont tenus vides: ceux-là sont les

nids que doivent occuper les jeunes abeilles.

[Illustration: REINE FAUX-BOURDON ABEILLE OUVRIÈRE]

La ruche est peuplée de trois sortes de mouches: d'abord une femelle,

c'est la reine;--des mâles appelés faux-bourdons, au nombre de six à

sept cents,--et huit ou dix mille ouvrières, sans sexe, qui

conséquemment ne se multiplient pas, attendu qu'elles ont fort à faire

et n'ont pas le temps de s'amuser. D'ailleurs la reine, au milieu de son

harem de bourdons, suffit à la reproduction de l'espèce: elle pond au

moins six mille oeufs par an. De ces oeufs, les uns produiront des

femelles semblables à elle; les autres des mâles, les autres en plus

grand nombre des ouvrières sans sexe.--Pendant qu'elle se livre

probablement dans les ténèbres entre les gâteaux d'alvéoles déjà faits,

aux caresses de ses odalisques mâles, toutes les ouvrières s'occupent

des berceaux et de la nourriture de la nombreuse famille qu'elle ne

tardera pas à mettre au monde.

Il vient un moment où les ouvrières font une grande opération. La reine

a été suffisamment aimée, des soins plus sérieux doivent désormais

l'occuper; on fait un massacre général des mâles désormais inutiles et

devenus un simple encombrement, et on porte leurs cadavres dehors.--La

reine commence à pondre, suivie d'un cortége de mouches ouvrières; elle

se promène sur les cellules. Quand, après avoir examiné l'intérieur

d'une de ces cellules, elle la trouve à son gré, elle y dépose un oeuf

et se remet en marche. Pendant ce temps, les ouvrières qui l'entourent

la lèchent, la nettoyent et lui offrent du miel au bout de leur petite

trompe. Toutes les cellules ne sont pas de la même grandeur;

quelques-unes, de la même forme que les cellules ordinaires destinées à

serrer les provisions, et à servir de nid aux oeufs d'où doivent

sortir les abeilles ordinaires, sont plus grandes d'un neuvième que

celles-ci; elles seront les berceaux des mâles.--D'autres d'une forme

différente, d'une forme arrondie et oblongue, sont destinées à renfermer

des oeufs qui deviendront des femelles semblables à la reine.

[Illustration]

Les abeilles apportent une admirable économie dans l'emploi de la cire:

Quelques savants géomètres ont plus d'une fois cherché quelle serait la

forme à donner à des cellules qui employât le moins de cire possible, et

ils sont arrivés, pour résultat de leur problème, à la forme adoptée par

les abeilles. Eh bien, quand il s'agit d'une de ces cellules royales,

elles renoncent à toute économie: Une seule de ces cellules emploie

autant de cire que cent cinquante cellules ordinaires. La reine choisit

pour déposer ses oeufs celle de ces trois sortes de cellules qu'elle

juge convenable. Ceux des alvéoles qui contiennent la provision de miel

sont fermés hermétiquement avec des couvercles de cire: ceux où sont

placés les oeufs sont découverts: ces oeufs sont d'un blanc

bleuâtre. Deux jours après, de cet oeuf sort un ver; plusieurs fois

par jour une abeille ouvrière vient lui apporter à manger. Souvent une

abeille passe sur plusieurs cellules avant de s'arrêter: c'est qu'elle a

trouvé les vers suffisamment approvisionnés. A mesure que ces vers

grandissent, leur nourriture, l'espèce de bouillie qu'on leur donne

devient plus substantielle et est composée autrement. Une pâtée toute

différente de goût est donnée aux vers qui doivent devenir des reines

fécondes. Au bout de six jours, les vers vont se transformer, on ne leur

apporte plus de nourriture: les ouvrières les enferment dans leurs loges

en y adaptant un couvercle de cire. Le ver ainsi renfermé tapisse sa

demeure d'une tenture de soie extrêmement fine, puis subit deux

transformations. A la seconde, il est une mouche parfaite.

La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux

ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent

du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles

nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les

dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent

dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de

cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé.

D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on

remet les cellules eu état de recevoir un nouvel oeuf ou de devenir un

magasin à miel.--La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux

heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres

qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent

rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux

ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes;

elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de

cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent

sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques

semaines, la ruche est-elle fort peuplée.

Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait

autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine

sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la

ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du

matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la

ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune

reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus

grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son

corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a

besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas

travailler.--Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son

peuple;--déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de

ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son coeur

entre les gâteaux de cire.

Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en

grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles:

alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour

d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de

leur royale soeur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus

inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles

restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois

beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher

un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments

d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim

entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles

restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si

par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne

fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il

ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant

d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère

féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.

En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous,

dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs

cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la

sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la

souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois

une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps,

l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va

s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.

Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait

autrefois de ces deux _rois_. Si l'un était le modèle de toutes les

vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout

doré; le second, mal mis avait un gros ventre.

Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français,

s'explique dans des termes analogues. Il appelle le faux _roi_ le tyran.

«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes

languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de

gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»

Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie

sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre

les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents

vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:

Holà! gardes à moi!

C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un

hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est

pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su

que _Béelzebuth_ veut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné

ce nom. Mais ce n'est pas tout.

«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un

traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où

elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute, elles

l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant

abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses

bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef,

conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent,

le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort,

étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»

Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de

l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de

savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément

l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en

prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent

à l'or le même prix que nous.

Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton

qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par

le rapprochement du second apologue.

Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande

considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par

les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas

avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants

de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que

dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim

pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes

abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles

mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise

à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces

deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices

si hideux de la seconde,--pas même à ce qu'elle a un gros ventre.--Je

vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et

qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi

qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la

suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux

reines qui est la plus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par

quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule

leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux,

le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement

la jeunesse et la virginité.

_Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere..._

Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.

Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont

massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas

progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement

constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas

une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à

l'immobilité.

Du reste, on a présenté avec raison le gouvernement des abeilles comme

le modèle de la meilleure monarchie qui puisse exister; mais on a eu

tort de leur prêter des lois et un code, des juges, des avocats, des

gendarmes.

Ce qui fait l'excellence de ce gouvernement, c'est que les abeilles

n'ont rien de tout cela, et c'est qu'elles n'en ont pas besoin, parce

que chacune a son rôle à jouer et ne songe pas à en jouer un autre;

parce que les ouvrières ne rêvent pas de devenir bourdons, et que les

bourdons n'intriguent pas pour passer reines.

Tandis que les sociétés humaines seront toujours remplies de

perturbations et de misères, elles sont un concert où chaque instrument

veut se faire entendre par-dessus les autres, et où aucun ne veut se

renfermer dans sa partie, ce qui doit produire, et produit en effet, un

immense charivari.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XXXI.

Il est malheureux que je n'aie plus là mon jeune savant. Il y a dans une

églogue de Virgile, la troisième, si je ne me trompe, des énigmes que se

proposent deux bergers; l'un dit à l'autre:

_Dic quibus in terris..._

_Tres pateat coeli spatium non ampliùs ulnas._

A quoi l'autre répond sans deviner l'énigme:

_Dic quibus in terris inscripti nomina regum_

_Nascuntur flores._

«Dis-moi dans quel pays naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits

les noms des rois.»

Les commentateurs de Virgile et les professeurs, après eux, se chargent

d'expliquer ces deux énigmes. Le mot de la première, disent-ils, est un

puits dans le fond duquel on voit la réflection du ciel.

_Tres non ampliùs ulnas_

Ce pourrait être également une lucarne ou une cheminée, surtout de la

façon dont étaient faites les cheminées des anciens; mais les

commentateurs et les professeurs ont décidé que c'était un puits. Pour

la seconde, les commentateurs et les professeurs ne sont pas tous du

même avis. Les uns disent qu'il s'agit de la fleur d'hyacinthe.

Laissons-les parler eux-mêmes:

Voyage autour de mon jardin · 第 15 / 25 段