choses.--La première est que je fais précisément comme cet enfant: avant
d'avoir un jardin à moi, je me promenais librement dans les bois et sur
les rivages des fleuves et de la mer; un jour, j'ai acheté un grand
carré de terre que j'ai entouré de pierres en forme de mur, et j'ai
planté dedans des arbres et des fleurs enlevés à toutes sortes de
terrains. L'enfant pouvait se promener dans tout mon jardin, voir,
respirer toutes les fleurs; il a mieux aimé entourer un petit carré, et
y piquer deux ou trois de ces mêmes fleurs, exactement comme moi,
seulement cela ne lui a coûté que le temps de le faire, et moi j'ai
donné de l'argent. Puis, quand son jardin a été fait, il l'a laissé là,
a été s'amuser à autre chose et l'a oublié; tandis que moi, avec ce
carré de terre, j'ai acheté mille et mille soucis.
Si le vent mugit en fureur, autrefois il cassait _un_ arbre, et c'était
un spectacle pour moi; aujourd'hui il brise un de _mes_ arbres, et c'est
une crainte avant, un regret et une perte après.
J'aimais _les_ vieux murs ruinés tombant en poudre, et servant de
retraite aux lézards; aujourd'hui j'ai bien envie de faire réparer _mon_
mur dont quelques pierres se sont détachées.
La seconde chose que je me suis rappelée, c'est que j'ai fait autrefois,
étant enfant, dans le jardin d'un autre, précisément ce que cet enfant a
fait hier dans le mien.
Nous étions alors tout petits, mon frère et moi, et l'on nous envoyait
le matin à une sorte d'école, non pas, je suppose, pour que nous
apprissions quelque chose, non pour que nous fussions à l'école, mais
pour que nous ne fussions pas à la maison, où probablement nous faisions
plus de bruit qu'on ne le souhaitait.
Le maître d'école ou de pension, je ne sais plus quel titre il se
donnait, était comme les autres; c'était un honnête restaurateur, qui
remplaçait le beurre qu'il ne mettait pas dans la soupe des élèves par
de l'instruction qu'il était censé leur donner. Le plan de ces maisons,
où l'on annonce toujours que l'on forme le coeur et l'esprit de la
jeunesse, est toujours invariablement établi sur ce problème à résoudre:
Trouver un moyen de vendre de la soupe le plus avantageusement possible.
Le problème se résout à la manière des possesseurs de _cafés_ qui s'en
posent un à peu près analogue: trouver le moyen de vendre quinze ou
vingt sous ce que les gens auraient meilleur chez eux et sans se
déranger pour quatre ou cinq. Les cafés ont les journaux, les maîtres de
pension ces autres gargotiers, ont le latin.
Celui-ci, qu'on appelait M. Roncin, était un gros homme qu'on ne voyait
jamais; c'était le seul moyen qu'il eût trouvé de se faire considérer.
Madame Roncin faisait la cuisine avec l'aide d'une servante. L'autre
cuisine, le latin, était faite par deux ou trois pauvres diables mal
nourris, et plus mal payés. Il fallait qu'ils coûtassent moins cher à
l'établissement que n'eût coûté le beurre qu'on aurait dû ajouter à la
soupe, si l'on avait dirigé un restaurant d'un autre genre.
A bien dire, c'était la servante qui était la véritable maîtresse de la
maison. M. Roncin était une sorte d'enseigne, et madame Roncin, qui
dirigeait tout, ne décidait rien qu'en conseil avec Marianne par devant
les fourneaux.
Comme nous étions au nombre des plus petits, nous étions enfermés,
pendant six heures de la journée, dans ce qu'on appelle la classe de
français. Nous y passions le temps de notre mieux; nous y faisions des
poules et des bateaux en papier; nous jouions des billes à pair ou non
pair. Quand le maître nous surprenait, il _confisquait_ nos billes,
jetait nos poules et nos bateaux, et nous mettait à genoux dans quelque
coin de la classe; puis il nous faisait apprendre et réciter quelque
chose qui commence ainsi: _La grammaire est l'art de parler et d'écrire
correctement,_ etc., ce à quoi nous ne comprenions rien, et lui pas
grand'chose. C'était un pauvre vieil homme bien maigre, qui mettait à
cela le plus grand sérieux du monde.
Il y avait dans la journée deux heures à peu près consacrées à ce que
l'on appelait la récréation. Pendant ces deux heures, on nous lâchait
dans une grande cour où il y avait trois ou quatre vieux arbres qui
avaient résisté au temps et aux écoliers. Quelle joie et quels cris, et
quel tumulte! Comme nous courions, comme nous sautions, comme nous
étions heureux! Il advint un jour, à je ne sais lequel d'entre nous,
d'imaginer de faire un jardin; il bêcheta, avec son couteau, dans un
coin, un carré grand comme une table, y traça des allées de quatre
pouces de large, mit du sable dans les allées, et planta dans les
plates-bandes quelques menues branches avec leurs feuilles arrachées aux
grands arbres, et aussi une tige coupée d'une giroflée qui avait fleuri
d'elle-même dans le mur. Les jardins devinrent à la mode. Ceux qui,
comme nous, étaient _externes_, c'est-à-dire ne venaient que le matin et
s'en retournaient le soir, apportaient chaque jour des branches de
fleurs coupées et des graines de toutes sortes. Les fleurs étaient
fanées au bout d'une heure, les graines étaient oubliées et remplacées
par d'autres quinze jours avant de germer dans la terre.
Nous venions, mon frère et moi, le matin, avec un petit panier dans
lequel on mettait nos provisions de la journée, des tartines avec
quelques fruits destinés à un repas que nous faisions au milieu du jour.
Nous étions humiliés par le voisinage d'un jardin qui éclipsait
entièrement le nôtre. Le possesseur de ce jardin y avait, comme nous
dans le nôtre, planté des pois. Les siens étaient beaucoup plus beaux
que les nôtres. Peut-être les avait-il moins souvent sortis de terre
pour voir s'ils germaient.
Un jour le diable nous inspira un moyen de ne plus ressentir l'envie,
mais de l'inspirer à nos camarades. Mon père avait un voisin; tous deux
possédaient chacun la moitié d'un grand jardin, et n'étaient séparés que
par une allée. Ce voisin avait de magnifiques jacinthes et en était fort
curieux. Il nous vint à l'esprit de mettre ces jacinthes dans notre
jardin de la pension. Le soir, je sors un instant de la maison, je vais
à la plate-bande des jacinthes; je tremblais un peu; j'en prends une par
la tige: je tire pour la rompre, l'oignon suit la tige. Je ne tenais pas
à l'oignon que je ne trouvais pas beau, et dont je ne connaissais pas
l'utilité. Néanmoins je me réserve de le séparer plus tard et de le
jeter, mais au loin, pour qu'il ne me dénonce pas; mais je n'ai pas le
temps. Je prends une seconde jacinthe, puis une troisième; je les cache
dans la cave; je rentre, mon frère sort après moi. Nisus et Euryale ne
firent pas un plus grand carnage dans le camp des Rutules. Le matin,
jamais nous ne nous étions levés ni d'aussi bonne heure, ni d'aussi
bonne grâce pour aller à l'école. Nous rangeons huit ou dix oignons au
fond de notre panier et trois ou quatre dont la hampe de fleurs était
venue sans l'oignon; puis nous étalons nos tartines par dessus.
C'était de tristes inclinations, direz-vous, mon ami; mais je vous
affirmerai cependant que, ni mon frère ni moi, nous n'avons suivi pour
cela la carrière du vol.
Il en est arrivé de même à _saint Augustin_, qui vola comme nous étant
enfant, et qui le raconte lui-même dans ses Confessions avec une sorte
de contrition narquoise et spirituelle.
«Il y avait, _dit-il_, un poirier près de notre vigne, chargé de fruits;
une nuit, après avoir, comme de coutume, rôdé par les rues, nous nous en
allâmes, une troupe de fripons et moi, pour cueillir ces poires; ce que
nous fîmes, et Dieu m'est témoin que si nous en goûtâmes une, ce fut
simplement pour faire une chose défendue. Mon Dieu! je vous ouvre ce
coeur que vous avez retiré de l'abîme; vous pouvez y lire que je
n'étais poussé à ce larcin que par la méchanceté. En effet, mon Dieu,
ces poires étaient belles, mais ce n'est pas leur beauté qui m'engageait
à les dérober, car j'en avais de meilleures chez nous, et je ne les pris
absolument que pour les prendre; et s'il entra quelques morceaux de ces
fruits dans ma bouche, vous savez, mon Dieu, qu'ils n'étaient sucrés que
par ma malice.»
Je n'ai pas, comme saint Augustin, la consolation d'avoir été puni de
mon crime par le crime lui-même. Si ces poires n'étaient pas sucrées, je
dois avouer que les jacinthes étaient belles. Ma punition est arrivée
tard; elle n'est arrivée qu'hier, mais elle est arrivée.
Les jacinthes étaient belles, et nous jouissions d'avance de
l'admiration et de l'envie qu'elles exciteraient à la récréation. Nous
allâmes tout droit à l'école, conduits par le jardinier, sans nous
arrêter comme de coutume aux vitres des marchands. Là, comme nous
savions que les jacinthes se volaient, nous ne voulûmes pas mettre notre
panier dans le coin où l'on mettait les paniers des autres enfants; nous
gardâmes le nôtre et le plaçâmes dans la classe, sous le banc, entre nos
jambes. Il nous semblait que cette maudite classe ne finirait jamais
pour amener le moment où nous pourrions enfin planter nos jacinthes.
Tout à coup on ouvre la porte de la classe; c'est madame Roncin qui
entre; elle nous appelle tous deux d'une voix mielleuse: «On dit que
vous avez apporté de belles fleurs pour votre jardin. Voyons-les.»
Nous voici comme le corbeau de La Fontaine, dont je vous ai parlé dans
une lettre précédente; nous prenons notre panier et le livrons à
l'admiration de madame Roncin. Madame Roncin ôte d'abord les tartines et
les met sur la table du vieux père Poquet; puis ensuite elle tire une à
une les jacinthes et les range auprès des tartines. A ce moment, je
levai les yeux et je vis, collés contre les vitres de la porte de la
classe, deux figures! deux formidables figures! celle de M***, le
propriétaire des jacinthes, et celle du jardinier que mon père envoyait
nous chercher pour nous faire à la maison expier notre forfait. Je ne
vous ferai pas, mon ami, le détail des reproches qui nous furent faits
et des punitions qui nous furent infligées le lendemain en revenant à la
pension. Il nous fallut mettre notre panier à la cuisine, où madame
Roncin et sa servante faisaient le déjeuner. Toutes deux nous appelèrent
_petits voleurs_. D'abord nous pleurâmes un peu; mais mon frère me dit:
--Dis donc, Stéphen, as-tu vu?
--Oui. Et toi?
Ce que nous avions vu; c'est que sur un des fourneaux étaient, dans deux
pots, deux des plus belles jacinthes que madame Roncin s'était, je ne
sais comment, appropriées.
J'avais bien vite oublié et les jacinthes et mon crime, mais je me suis
hier rappelé l'un et l'autre. Mes belles roses que j'attendais depuis
dix mois! mes diamants à moi! mes chères fleurs! j'allais, chaque matin,
depuis qu'elles étaient fleuries, leur dire un bonjour dès les premières
lueurs; je regardais si elles ne souffraient en rien, si aucun insecte
n'en rongeait les boutons, je les regardais et je respirais leur parfum,
et je me sentais riche et presque insolent. Et ce maudit enfant me les a
inhumainement arrachées de leur tige et piquées dans _son jardin_ où
elles sont mortes en quelques heures. Et mon oeillet! un bel oeillet
flamand, blanc avec des bandes violettes; un oeillet que j'avais la
veille refusé opiniâtrement à une femme qui le demandait. C'est alors
que j'ai compris tout ce que j'avais dû faire de chagrin à ce pauvre
voisin, à l'homme aux jacinthes.
Il m'a semblé subir une de ces vengeances, comme Didon en annonce une au
parjure Enée.
_Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor..._
Cet enfant n'était pas né alors qui aujourd'hui tire de moi de justes
peines.
En effet, ce sont nos enfants qui nous rendront la peine et les ennuis
que nous avons coûté à nos pères. De même, ne leur demandons pas la
tendresse que nous leur portons, ce n'est pas à nous qu'ils la doivent
et qu'ils la rendront, c'est aux enfants qu'ils auront plus tard, et
dont ils se plaindront injustement, alors, comme nous nous plaignons
d'eux et comme nos pères se sont plaints de nous.
«On ne se rappelle le respect et la reconnaissance que l'on doit à ses
parents que pour l'exiger de ses enfants.»
[Illustration]
LETTRE XXVIII.
Il est une famille de plantes vénéneuses dans laquelle on remarque la
_jusquiame_, le _datura stramonium_ et le _tabac_.
Le _tabac_ est peut-être un peu moins vénéneux que le _datura_; mais il
l'est plus que la _jusquiame_, qui est un poison violent.
Voici un pied de tabac qui est une aussi belle plante qu'on en puisse
voir; elle s'élève à six pieds de hauteur, et du sein de larges feuilles
d'un beau vert, fait sortir des bouquets de fleurs roses, d'une forme
gracieuse et élégante.
Pendant longtemps le tabac a fleuri solitaire et ignoré dans quelques
coins de l'Amérique. Les sauvages auxquels nous avons donné de
l'eau-de-vie, nous ont donné en échange le tabac, dont la fumée les
enivrait dans les grandes circonstances. C'est par cet aimable échange
de poisons qu'ont commencé les relations entre les deux mondes.
Les premiers qui jugèrent devoir se mettre la poudre du tabac dans le
nez furent bafoués d'abord, puis un peu persécutés. _Jacques Ier_,
roi d'Angleterre, fit contre ceux qui prenaient du tabac, un livre
appelé _Miso-capnos_. Peu d'années après, le pape _Urbain VIII_
excommunia les personnes qui prenaient du tabac dans les églises.
L'impératrice _Élisabeth_ crut devoir ajouter à la peine de
l'excommunication contre ceux qui, pendant l'office divin, se bourraient
le nez de cette poudre noire; elle autorisa les bedeaux à confisquer les
tabatières à leur profit. _Amurat IV_ défendit l'usage du tabac sous
peine d'avoir le nez coupé.
Une plante utile n'eût pas résisté à de pareilles attaques.
Si, avant cette invention, un homme s'était trouvé qui dit: Cherchons un
moyen de faire entrer dans les coffres de l'État un _impôt volontaire_
de plusieurs millions par an; il s'agit de vendre aux gens quelque chose
dont tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse pas se
passer. Il y a, en Amérique, une plante essentiellement vénéneuse; si
vous exprimez de son feuillage une huile empyreumatique, une seule
goutte fait périr un animal dans d'horribles convulsions. Offrons cette
plante en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre; nous la
vendrons très-cher; nous dirons aux gens de se fourrer la poudre dans le
nez.
--Vous les y forcerez par une loi?
--Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. Pour celui qui sera
haché, nous leur dirons d'en respirer et d'en avaler un peu la fumée.
--Mais ils mourront?
--Non, ils seront un peu pâles; ils auront des maux d'estomac, des
vertiges, quelquefois des coliques et des vomissements de sang, quelques
douleurs de poitrine, voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit:
_L'habitude est une seconde nature_; on n'a pas dit assez: l'homme est
comme ce couteau auquel on avait changé successivement trois fois la
lame et deux fois le manche; il n'y a plus pour l'homme de nature, il
n'y a que les habitudes. Les gens d'ailleurs feront comme _Mithridate_,
roi de Pont, qui s'était habitué à prendre du poison.
La première fois qu'on fumera du tabac, on aura des maux de coeur, des
nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides; mais cela
diminuera un peu; et, avec le temps, on s'y accoutumera au point de
n'éprouver plus ces accidents que de temps à autre, et seulement quand
on fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand on sera mal
disposé, ou dans cinq ou six autres cas.
Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront un peu mauvais,
perdront l'odorat, et établiront dans leur nez une sorte de vésicatoire
perpétuel.
--Ah çà, cela sent donc bien bon?
--Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis donc que nous
vendrons cela très-cher, que nous nous en réserverons le monopole.
--Mon bon ami, aurait-on dit à l'homme assez insensé pour tenir un
pareil langage, personne ne vous disputera le privilège de vendre une
denrée qui n'aura pas d'acheteurs. Il y aurait de meilleures chances
d'ouvrir une boutique et d'écrire dessus:
ICI ON VEND DES COUPS DE PIED.
Ou: UN TEL VEND DES COUPS DE BATON EN GROS ET EN DÉTAIL.
Vous trouveriez plus de consommateurs que pour votre herbe vénéneuse.
Eh bien! c'est le second interlocuteur qui aurait eu tort; la
spéculation du tabac a parfaitement réussi. Les rois de France n'ont pas
fait des satires contre le tabac, ils n'ont pas fait couper les nez, ils
n'ont pas confisqué les tabatières. Loin de là, ils ont vendu du tabac,
ils ont établi un impôt sur les nez, et ils ont donné des tabatières aux
poëtes avec leur portrait dessus et des diamants alentour. Ce petit
commerce leur rapporte je ne sais combien de millions chaque année.
Fagon, médecin de Louis XIV, devait soutenir une thèse contre le tabac
dans les écoles;--malade, il se fit remplacer par un confrère qui lut la
thèse,--tout en prisant énormément.
Le poëte Santeuil est mort presque subitement après avoir bu un verre de
vin dans lequel on avait mis du tabac.
La pomme de terre a eu bien plus de peine à s'établir que le tabac, et a
encore des adversaires.
Mon bon ami, me direz-vous ici, vous êtes un étrange prédicateur; je
gage presque que vous avez fumé aujourd'hui dans cette longue pipe en
cerisier, ornée d'un si gros bouquin d'ambre, qui est si
orgueilleusement accrochée au mur de votre cabinet.--Je dois l'avouer,
je fume, mon ami, j'ai pris cette habitude avec les pêcheurs et les
marins, et aussi pour une raison. Il m'arrivait fréquemment autrefois de
me trouver avec des gens qui m'ennuyaient; je voulais bien être là
pendant qu'ils parlaient, mais je ne voulais pas leur parler; je n'avais
absolument rien à leur dire; je trouvais commode et poli de les faire
fumer et de fumer; ils parlaient moins et je ne parlais pas du tout. Du
reste, mon ami, je fume quelquefois; je suis aussi quelquefois des mois
entiers sans décrocher ma pipe; je ne fume pas dans mon jardin; je ne
veux pas mêler l'odeur du tabac aux parfums de mes fleurs.
Quelles charmantes voyageuses que toutes ces fleurs rassemblées de
toutes les parties du monde! Le _tabac_ vient de l'Amérique; la
_reine-marguerite_ vient de la Chine; l'_héliotrope_, du Pérou; la
_belle-du-jour_, du Portugal; le _laurier-rose_, de la Grèce; les
_azaleas_ sont originaires des Indes; la _tulipe_ de l'Asie.
Je ferais une assez belle histoire des voyages que j'ai manqué de faire.
J'ai failli aller en Grèce pour voir les lauriers-roses sauvages et
incultes fleurir, le pied dans les eaux de l'Eurotas. J'ai appris
depuis qu'il y en avait dans le midi de la France et je n'y suis pas
allé.
Il y a de ces choses que l'on fait tout à fait ou que l'on ne fait pas
du tout. L'excès de la chose vous donne un excès de résolution; et pour
faire le tour du monde, c'est avoir fait un quart du chemin, que d'avoir
descendu son escalier.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXIX.
Il y aurait à faire un singulier dictionnaire:
Ce serait de prendre l'un après l'autre chaque mot de la langue, et de
dire de quelles infamies, de quelles lâchetés, de quels crimes, de
quelles sottises il a été le prétexte pour les hommes. Les mots les plus
respectables, les plus sacrés seraient, sans contredit, ceux qui
fourniraient les articles les plus longs.
Le nom de Dieu ferait bien des volumes.
Celui de liberté ne permettrait pas non plus d'être bien concis.
Il n'est pas non plus un mot, quelque insignifiant qu'il puisse paraître
au premier aspect, qui, s'il a réussi, grâce à son peu de sonorité, à ne
pas faire de grand crime ni de grosse sottise, n'ait au moins servi à
dire quelques absurdités; les savants et les grammairiens sont là pour
combler les lacunes.
En cherchant bien, même, on trouverait que chaque lettre isolément a
servi de sujet au moins à quelques saugrenuités; on sait l'histoire de
deux maîtres d'école, auxquels un roi fit couper les oreilles parce
qu'ils refusaient d'adopter deux lettres ajoutées à l'alphabet par ce
prince aussi cruel qu'ils étaient bêtes. On sait qu'il y a deux cents
volumes écrits, plusieurs conciles tenus, de longues persécutions faites
et subies, des morts et des tortures pour une diphtongue ajoutée ou
retranchée au _Credo_. On sait les disputes et les haines soulevées à
propos de la prononciation réelle de la lettre _k_.
La lettre _a_, qui commence tout dictionnaire, n'est-elle pas la
troisième personne du verbe _avoir_; _avoir_ n'est-il pas la racine
d'_avarice_? Combien faudrait-il de volumes pour dire les lâchetés et
les crimes commis pour avoir!
Si vous ne voulez vous occuper que des sottises, vous trouverez tout
d'abord ce mensonge que les hommes se font à eux-mêmes, pour se cacher
la brièveté de la vie et le ridicule de leurs efforts, de leurs travaux,
de leurs ambitions. «Il _a_ trente ans» pour dire au contraire qu'il y a
trente ans qu'on n'a plus; trente ans qu'on a dépensés du nombre
mystérieux qui nous a été donné, etc., etc., etc.
En suivant les mots un à un, vous ne tarderiez pas à arriver au mot
_abeille_. On ferait un gros volume rien que des sottises que les hommes
ont dites au sujet des abeilles; c'est en songeant aux abeilles que
m'est venue l'idée de ce dictionnaire, qu'il faudrait intituler:
DICTIONNAIRE _misanthropique_ ou HISTOIRE _par ordre alphabétique des
sottises et des méchancetés_ DE L'HOMME.
Il y a cependant une part à faire: beaucoup des sottises dites sur les
abeilles ne l'ont pas été par les modernes, parce que les anciens
avaient abusé de leur position pour les dire avant eux. Les modernes
n'ont pu que les répéter et les enseigner dans les colléges, comme ils
font encore aujourd'hui. Vous avez, mon ami, passé dix ans, comme moi,
comme tout le monde, à apprendre le latin. Pendant cinq ou six ans, il
a été pour vous question de Virgile, et toujours avec un sentiment
d'admiration sans bornes et sans restriction; pendant six années,
c'est-à-dire, selon les usages des colléges, pendant six professeurs.
Jamais un seul professeur s'est-il avisé de vous faire remarquer que les
Bucoliques sont parsemées d'obscénités révoltantes, de basses et
ridicules adulations, que les Géorgiques sont tachées d'idées fausses et
d'opinions erronées. Il est bien question de cela! des idées, des
sentiments! il faut apprendre des mots.
Il m'est venu l'autre jour un homme heureux au possible. Vous savez, mon
ami, comme je respecte tous les bonheurs; vous savez quels détours je
fais dans la campagne pour ne pas déranger un oiseau qui becquète une
graine, pour ne pas réveiller un paysan qui dort sous un arbre. J'ai
écouté le récit du bonheur de cet homme. Il fait donner de l'éducation à
son fils; non pas une éducation qui apprenne à se contenter de peu, à
être ferme et courageux, à être fort et indépendant. Non, il lui fait
apprendre le latin.--Je fais bien des sacrifices, me dit-il, mais j'en
suis largement récompensé; mon fils est surprenant pour son âge. Je veux
que vous le voyiez. Je n'ai pas osé refuser, et il m'a envoyé le petit
bonhomme.
Il est entré et m'a salué avec une aisance et un aplomb que je n'ai
jamais pu atteindre de ma vie, si ce n'est quand je me trouve vis-à-vis
de gens qui me sont hostiles, parce qu'alors ma timidité meurt de peur
de devenir une lâcheté.
Je l'ai trouvé maigre et pâle; il n'a ni cette pétulance ni cette
fraîcheur de pêche de l'enfance; rien n'est en fleur chez lui, ni son
âme ni ses joues; il n'a que treize ans: je l'ai du premier abord trouvé
en effet surprenant pour son âge.
J'étais au jardin; j'ai continué à me promener avec lui. Comme nous
passions dans un endroit qui est coupé dans le gazon par un ruisseau de
deux pieds de large, il m'a quitté et est allé trouver un petit pont
pour le franchir; j'ai été presque honteux devant cet enfant d'avoir
tout d'abord sauté par dessus. Comme nous arrivions près du gazon de
violettes sur lequel est une ruche:--Ah! ah! dit-il:
_Aerii mellis coelestia dona._
--Oui, repris-je, c'est une ruche. Connaissez-vous les abeilles? C'est
une étude pleine d'intérêt.
--Certes, je les connais, répliqua-t-il.
_Mores et studia et populos et proelia dicam._
«Je peux dire et ce peuple et ses moeurs, et ses travaux et ses
combats.»
--Vrai? Eh bien! je ne suis pas aussi avancé que vous; il y a encore sur
ce sujet bien des choses que je cherche à savoir, sans trop espérer d'y
parvenir.
--N'avez-vous pas lu Virgile?
--Si fait, mon jeune ami; mais il y a longtemps.