remarquèrent un jardin en terrasse sur la Saône ombragé d'un bouquet
d'arbres charmants; c'étaient des arbres de Judée, dont les fleurs
serrées sur les branches formaient à l'oeil une épaisse feuillée rose.
Un rayon de soleil illuminait cette riante décoration. L'enfant la fit
remarquer à la mère. Celle-ci tira du fond de son coeur un sourire
pour son enfant, mais ce sourire pâlit et se glaça sur ses lèvres. Mes
yeux ne pouvaient se détourner de ces trois êtres, et il semblait qu'une
fée malfaisante se plût à me faire voir et deviner une à une toutes les
pauvretés qu'ils cachaient. Quelqu'un demanda quelle heure il était;
l'enfant fouilla à sa poche, mon coeur se serra d'espoir et d'attente;
j'aurais donné tout ce que j'avais d'argent pour qu'il en tirât une
montre. Dans cet instant d'indécision, il se passa mille choses dans mon
esprit. Je me suis peut-être trompé, elle n'a pas de bagues, mais bien
des femmes n'en portent pas. Elle n'aime peut-être pas les bijoux. J'ai
connu une femme extrêmement riche qui n'en admettait jamais un seul dans
sa parure. Hélas! l'enfant ne tira que son mouchoir.
Un homme alors répondit à celui qui avait demandé l'heure. C'était un
homme court et plutôt épais que gros. Il paraissait avoir cinquante ans
et avait les cheveux gris. Il était vêtu d'une redingote, d'un gilet et
d'un pantalon de drap noir. Il était visible que cet homme n'attache
aucune idée à nulle couleur et n'a de goût particulier pour aucune; mais
c'est qu'il est riche, et que le noir, lui a-t-on dit, est comme il
faut. Ses bottes sont grosses, les sous-pieds de son pantalon ne sont
pas cirés, sa tête est enveloppée d'un large col de chemise empesé; il a
du coton dans les oreilles; lesdites oreilles sont percées, mais il ne
porte plus de boucles d'oreilles. Il a un gros diamant à sa chemise et
un autre à son doigt; ses deux mains sont presque toujours dans les
poches de son pantalon; tout en lui dit: bête devenu sot, commun et
riche. S'il répond a celui qui lui a demandé l'heure, c'est que cela lui
donne une raisonnable occasion de tirer une large montre d'or ornée de
gros cachets de cornaline qui lui battent le ventre; la montre tirée, il
la fait sonner à son oreille pour montrer qu'elle est à répétition.
L'enfant s'approcha et regarda la montre, lui, regarda l'enfant, et vit
aussi vite que moi les vêtements courts et étroits.
--Eh bien, dit-il d'un ton bourru, tu me reconnaîtras, tu me regardes
assez.
Deux autres hommes rirent de la plaisanterie. L'enfant devint rouge
comme une cerise. Sa mère l'appela d'une voix douce et triste, puis elle
le gronda un peu, puis elle l'embrassa. Elle aimait mieux lui dire qu'il
avait tort, que de lui dire qu'il était pauvre.
Je m'approchai du bord comme pour regarder quelque chose, et d'un coup
de coude je fis pirouetter le gros homme. Il grommela, je le regardai
dans les yeux, il passa sur l'autre bord. J'aurais bien voulu causer
avec cette femme, mais je craignais de l'offenser en lui adressant la
parole; peut-être croirait-elle que je suis plus hardi avec elle qu'avec
les autres. L'enfant vint s'appuyer sur le bord du bateau, je lui parlai
et j'étais timide avec cet enfant de douze ans; je l'aurais presque
remercié de ce qu'il voulait bien me répondre. Je trouvais dans cette
pauvreté la chose la plus respectable que j'eusse jamais vue de ma vie.
J'aurais bien voulu savoir si la mère me voyait causer avec intérêt avec
son enfant, mais je n'osais regarder de son côté. Je jure qu'il n'y
avait là aucune pensée personnelle; j'avais alors dans le coeur et
dans la tête plus d'amour pour une autre qu'il n'y en peut
raisonnablement tenir--mais j'avais compris comment cette femme avait
été blessée de la rusticité de ce malotru. J'espérais effacer cette
impression par une impression contraire, et puis je me plaisais tout en
répondant aux questions de l'enfant plus hardi avec moi que je ne
l'étais avec lui, je me plaisais à suivre la série de pensées que je
pouvais faire naître dans le coeur de sa mère. D'abord elle ne croit
plus que son enfant soit destiné à être repoussé par tous, parce
qu'elle est pauvre; puis elle pense que ses questions et son langage
intéressent un homme d'un âge mûr, et elle se dit: Il aura de l'esprit,
ce sera un homme distingué, il sera un jour honoré. Il vint un moment où
elle l'appela d'un signe; elle tira d'une sorte de panier plat caché
sous son manteau un morceau de pain et deux pommes qu'elle lui donna. Il
est des choses bizarres que peu de personnes peut-être comprendraient;
je n'avais jamais vu cette femme, mais il me semblait reconnaître entre
elle et moi un lien mystérieux: il y avait en moi une voix qui lui
disait: Tu es malheureuse, je te consolerai; tu es pauvre, je
travaillerai pour toi. Ce n'était pas de l'amour comme je l'ai éprouvé,
mais c'était une piété ardente et pleine de tendresse; peut-être
était-ce une autre sorte d'amour: toujours est-il que si elle avait
daigné me parler, mon âme se serait fondue de joie.
Cependant on arriva. Le jour commençait à baisser, les voyageurs
mettaient à part leurs bagages; elle n'avait qu'un carton qu'elle avait
gardé à côté d'elle. Je faisais mille romans. Que vient-elle faire à
Lyon? Y sera-t-elle plus riche, plus heureuse? Déjà les commissionnaires
nous appelaient du quai et nous offraient des hôtels; ce tumulte, ces
voix, tout cela me réveilla comme d'un songe; je crus voir une sorte de
folie dans les sentiments qui s'étaient emparés de moi. C'est singulier
comme on devient raisonnable, c'est-à-dire moins grand, moins noble,
moins généreux, sitôt qu'on se rapproche des villes et des hommes. Je me
décidai cependant à une chose.
Je fis deux parts de mon argent. Je mis d'un côté ce qu'il me fallait
pour retourner chez moi sans continuer mon voyage, et de l'autre, ce qui
me restait. Mon intention était de le donner à l'enfant, au moment où
l'on sortirait du bateau en tumulte et de me sauver, de passer la nuit
dans un hôtel et de m'en retourner le lendemain matin. Mais j'allai
prendre ma petite malle de cuir quand le bateau fut amarré au quai, et
quand je revins, je ne retrouvai plus ni la mère ni les enfants: je les
cherchai dans la foule; mais si j'avais mis à ce moment dans mes
recherches l'ardeur que j'ai mise plus tard dans mes regrets, je les
aurais retrouvés. Mais ce bruit, cette foule, ces voix, tout semblait
dissiper chez moi comme une ivresse; il fallait porter ma malle, trouver
un hôtel.
Mon Dieu! à quel fil donc tiennent les quelques bonnes ou grandes
pensées qu'un homme a dans sa vie, puisqu'elles tombent à de si petits
chocs, de si petites choses et de si petits intérêts.
Je continuai ma route et je restai triste et mécontent de moi.
Il m'est resté de ce voyage une autre impression plus triste peut-être
en ce qu'elle est haineuse. Comme je suivais à pied le bord du lac de
Genève, je trouvai le château de Chillon entre Clarens et Villeneuve,
qui est à l'extrémité du lac. Ou me fit descendre dans un souterrain de
quinze pieds au-dessous de la surface de l'eau, et dans lequel il
n'entre qu'un peu de lumière par une ouverture qu'on a fort agrandie
cependant depuis que ces souterrains ne sont plus une prison.
Là je vis des anneaux de fer attachés à des piliers; et, profondément
empreinte dans le roc, chose horrible! la trace des pas d'un prisonnier
qui y passa de longues années. Je touchai cet anneau, et lorsqu'il
retomba sur le pilier de pierre, il rendit un son lugubre qui retentit
dans mon coeur. J'entendais le lac gronder au-dessus de ma tête, je ne
pouvais respirer, je me hâtai de remonter pour savourer une bouffée
d'air, d'air libre; tout le reste du jour je fus en proie à une sorte de
délire, j'éprouvais toutes les sensations du désespoir et de la rage. Il
me semblait que mon être s'était comme dédoublé et qu'une moitié était
restée dans ce cachot.
Je regrettai amèrement un enfantillage qui m'avait, avec la pointe d'un
couteau, fait écrire mon nom sur un des piliers au milieu de cent autres
noms, pour que ceux des peintres qui m'ont envoyé en Suisse pussent y
trouver une trace et une preuve de mon passage. Je souffrais de savoir
mon nom dans cet horrible cachot; une mauvaise honte me retint, sans
quoi je serais retourné l'effacer. Aujourd'hui même que cette impression
a perdu presque toute sa force, j'aimerais mieux que mon nom n'y fût
pas.
Je restai quelques jours à Lausanne, puis un matin je m'aperçus que
j'étais au bout de mon temps et presque au bout de mon argent. Et je
revins chez moi.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXV.
DES TORTS QU'UNE OREILLE D'OURS PEUT AVOIR A L'ÉGARD D'UN HOMME.
Une des fleurs reconnues fleurs par les amateurs est l'oreille d'ours ou
l'auricule. Heureuses les fleurs qui ont pu éviter les savants et les
amateurs, elles n'ont pas reçu de noms ridicules, elles ne sont pas
tourmentées, harcelées, soumises aux plus bizarres exigences, elles
fleurissent tranquilles.
Les savants exigent que l'auricule soit jaune; si elle se présente vêtue
d'une autre couleur, c'est un monstre, comme les roses doubles.
Les amateurs lui accordent la permission de porter les couleurs qu'elle
veut, mais ce n'est qu'une apparence de liberté. J'ai vu une fois un
amateur furieux; on lui avait envoyé des oreilles d'ours de je ne sais
quel pays. Il les avait cultivées avec soin; ils les avait tourmentées
selon les usages des amateurs, il les avait privées d'eau, et surtout
de soleil et de terre en les mettant dans un pot, et comme j'entrais
chez lui, il les arrachait une à une et les écrasait sous ses pieds. Je
compris à ses paroles entrecoupées que les auricules s'étaient vengées
en ne remplissant pas les conditions exigées et qu'il en avait espérées.
Cependant je risquai quelques questions pour m'assurer du fait et en
même temps voir ce qu'avaient pu commettre de si horrible ces pauvres
fleurs, qui me paraissaient à moi parées des plus riches couleurs et
d'une fraîcheur ravissante; il continua son exécution, mais en
prononçant à chacune son jugement et sa condamnation motivés avant de
l'écraser sous les pieds.
Vous pourrez faire comme moi et en tirer des conséquences instructives:
à savoir, quels sont les devoirs de l'auricule à l'égard de l'homme et
comment elle s'avise de les transgresser.
Il en prit une du plus beau velours bleu. Sa tige est trop basse,
dit-il, et il l'écrasa.
A celle-ci succéda une autre d'un riche velours brun avec un rond blanc
au milieu qu'ils appellent oeil: Sa tige est trop haute; écrasée.--Une
velours orange: La fleur n'est pas exactement ronde; écrasée.--Une
velours pourpre foncé: Le bouquet n'a que huit fleurs, il doit en avoir
douze; écrasée.--Une velours olive: l'oeil bave (c'est-à-dire qu'il a
une légère teinte de couleur olive); écrasée.--Une velours jaune:
L'oeil n'a pas le tiers de la circonférence de la fleur, c'est le
moins qu'il puisse avoir; j'ai un ami qui exige qu'il en ait la moitié,
je suis indulgent, mais je ne puis admettre celui-ci; écrasée.--Une
velours violet pâle: L'oeil n'est pas exactement rond; écrasée.--Une
velours violet foncé: Eh! que faites-vous ici? votre _clou_ dépasse vos
_paillettes_, c'est gentil!
Ici j'arrêtai le juge et le bourreau pour demander une explication. Les
amateurs d'oreilles d'ours appellent le _pistil_, c'est-à-dire l'organe
femelle, le _clou_, et les _étamines_, c'est-à-dire les organes mâles,
_paillettes_. Les étamines doivent dépasser le pistil et paraître
seules, c'est une chose fort grave quand le contraire arrive. Quels que
soient alors la couleur et l'éclat de la fleur, un véritable amateur ne
peut la conserver chez lui.
Une centaine de charmantes fleurs furent ainsi sacrifiées à mes yeux.
J'essayai en vain de les sauver en priant qu'on m'en fit cadeau; ma
requête fut rejetée.
--Du tout, je vous en donnerai d'autres.--Mais celles-ci me plaisent
beaucoup.--Allons donc, vous plaisantez.--Nullement.--Je ne veux pas
qu'il sorte de chez moi de pareilles fleurs; si on savait que je vous
les ai données, on accuserait ma collection ou mon amitié.--Il fut
inflexible.
Ne croyez pas, mon bon ami, que j'invente ou que j'exagère rien; trouvez
un amateur d'auricules et lisez-lui ce passage de ma lettre, je vous
déclare à l'avance qu'il ne sourira pas, qu'il ne verra là rien de
plaisant, qu'il vous dira que son confrère a raison, peut-être seulement
le trouvera-t-il un peu trop indulgent. Du reste, mon ami, c'est un
chapitre à ajouter aux droits de l'homme. Vous savez maintenant ce que
vous doivent les auricules, et j'espère que vous saurez vous faire
respecter.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXVI.
UN VIEUX MUR.
Je ne déteste pas les murs, c'est une bonne et consolante pensée
quelquefois que d'être dans une enceinte fermée, seul avec des fleurs,
des parfums, des arbres, du ciel, de l'air, du soleil, des étoiles, des
souvenirs, des rêveries, et de savoir que personne ne peut vous y venir
troubler. J'aime les murs, mais je ne veux pas de murs blancs; je n'aime
que les vieux murs, j'en ai un ici, le long duquel m'amène la suite de
mon voyage et qui me plaît particulièrement. Il est précisément assez
vieux comme cela: un peu plus vieux, il faudrait le livrer aux maçons
qui y mettraient toutes sortes de pierres blanches. Tel qu'il est, il
est gris et noir, et revêtu de vingt espèces de mousses et de lichens.
Dans les crevasses de sa crête, s'étend une couronne de giroflées jaunes
et de fougères. A son pied verdoient les pariétaires et les orties; de
petites fentes servent d'asile aux lézards qui courent sur le mur. Dans
les orties vivent plusieurs chenilles qui y font des coques brillantes
d'où elles ressortent papillons.
Examinons les orties. Les orties ont les fleurs mâles et les fleurs
femelles séparées. Les étamines des mâles se redressent en la saison
avec une sorte de soubresaut qui fait jaillir un petit nuage de
poussière féconde sur les fleurs femelles. Les poils qui couvrent les
orties ont pour base une petite glande où se forme, d'une partie de la
sève, un suc caustique; c'est de la même manière que mordent les
vipères, quoique les paysans s'obstinent à leur voir un dard.
Il y a des gens qui mangent les jeunes orties cuites comme des épinards,
ainsi qu'en fait foi un vers d'_Horace_ et un autre de _Perse_. C'était
bien la peine d'être les maîtres du monde!
Une des habitantes de l'ortie est une chenille épineuse, d'un noir
velouté et piqué de très-petits points blancs. Quand son temps est
arrivé, elle se pend par les pieds à une feuille d'ortie. Plus tard,
elle devient un magnifique papillon noir et rouge brun avec un oeil
sur chaque aile, auquel le bleu, le violet, le rouge, le blanc et le
jaune donnent l'éclat des yeux qui sont sur les plumes de la queue du
paon. Aussi ce papillon est-il appelé _paon de jour_.
Le _Vulcain_, que nous avons déjà rencontré, a vécu chenille sur
l'ortie.
Le papillon appelé _tortue_ a été précédemment sur l'ortie une chenille
rayée de vert et de brun, puis une chrysalide rayée. La _belle dame_ est
aussi une hôtesse de l'ortie.
Il vient un moment où le vieux mur change d'aspect. Le voici vert et
rose--des rosiers du Bengale le tapissent dans toute sa hauteur, au
point de le cacher entièrement. Les roses sont aussi nombreuses que les
feuilles; cette palissade de dix pas, n'étale pas moins de mille à douze
cents roses épanouies à la fois. Un peintre n'oserait pas en mettre
autant sur des rosiers; les arts ont besoin de la vraisemblance, le vrai
s'en passe facilement. Ici est un mur de roses roses; il est un autre
coin où s'étend un gazon de roses rouges; une centaine de rosiers du
Bengale, à fleurs pourpres, ont été palissadés sur la terre et la
couvrent de feuilles et de fleurs; mais revenons au pied du vieux mur.
Là le terrain est sablonneux et chaud, l'herbe est rare, on n'y voit
point de fleurs: ce n'est cependant pas un désert; voici dans le sable
un petit entonnoir de deux pouces de large et de neuf lignes de
profondeur, creusé en spirale; c'est une trappe faite par un chasseur;
mais, tenez, le voici lui-même qui achève son piège. Le _formica-leo_
vit de proie; c'est une sorte de ver jaunâtre qui paraît gris, à cause
des travaux auxquels il se livre et qui le couvrent de sable et de
poussière; sa tête est large et aplatie, et terminée par deux cornes qui
ont un peu la forme de celles du gros scarabée appelé cerf-volant.
La proie qui lui sert de nourriture est agile; ce sont des _mouches_,
des _fourmis_, des _cloportes_, des _araignées_, et lui ne peut faire
que lentement quelques pas à reculons; ce n'est donc point la chasse à
courre à laquelle il se livre, mais la chasse à l'affût. Le voici qui
décrit une spirale qui part de la surface du sable pour arriver à la
profondeur de quelques lignes; à chaque pas qu'il fait en reculant, il
s'arrête et charge avec une de ses pattes sa tête aplatie; la tête
chargée comme une pelle, il lui donne une secousse et jette hors du trou
les quelques grains de terre qu'elle porte; c'est un ouvrage long et
fatigant; cependant un quart-d'heure suffit pour le faire. Voici le
traquenard terminé, le chasseur se poste au fond et s'enfonce dans le
sable, et en ne laissant passer que ses deux cornes qu'il écarte l'une
de l'autre autant qu'il lui est possible, et ses yeux qui sont au nombre
de douze.
Voyez, mon ami, comme les voyageurs anciens ont été obligés de mentir
pour faire croire qu'ils avaient vu des _cyclopes_, c'est-à-dire des
gens qui n'ont qu'un oeil; comme il leur a fallu venir de loin pour
oser dire qu'ils avaient vu des hommes qui, d'ordinaire, s'appellent
_borgnes_ dans le pays que l'on habite. Eh bien! moi, sans sortir d'ici,
je rencontre un chasseur qui a douze yeux!
Le _formica-leo_ ne bouge pas, on croirait qu'il est mort ou endormi,
ses cornes ne trahissent pas le moindre mouvement. Ah! voici du gibier;
une _fourmi_, en côtoyant le bord du trou, a fait rouler un grain de
sable et est tombée dans le piège à la profondeur d'une demi-ligne; elle
remonte, mais le précipice est escarpé, et les grains de sable manquent
sous ses pattes, elle perd du terrain, elle est au moins à cinq grains
de sable plus bas que tout à l'heure. Cependant un effort l'a servie,
elle remonte; alors le _formica-leo_, chargeant sa tête de gravier, lui
lance avec violence cette pluie de sable, lui fait perdre l'équilibre,
elle glisse, mais elle se cramponne et cherche à remonter; une seconde
pluie de sable tombe sur elle et lui fait perdre le peu de terrain
qu'elle regagnait; alors le chasseur précipite ses coups, et bientôt la
malheureuse fourmi, entraînée à la fin, et par un terrain mobile qui
roule sous ses pattes, et par les projectiles qui lui sont lancés sans
relâche, finit par tomber au fond de l'entonnoir entre les cornes
ouvertes de son ennemi; les deux cornes se resserrent et la percent, en
la saisissant, de part en part, puis le chasseur redevient immobile: ses
deux cornes sont des trompes au moyen desquelles il suce sa proie en peu
de temps, il ne reste de la fourmi que la peau et la tête. Le
_formica-leo_ ne mange pas les têtes de ses victimes, la tête n'est pas
de son goût; il charge ces dépouilles sur la catapulte qui lui sert de
tête à lui-même et les lance au dehors, puis il se renferme dans le
sable et reprend la position qu'il avait avant l'arrivée de la fourmi.
La place est bonne: voici venir un _cloporte_ que le soleil incommode et
qui abandonne le mur pour trouver ailleurs quelque fente fraîche et
humide où il puisse se cacher; le voici sur le bord de la trappe, il
glisse, le _formica-leo_ fait jouer son artillerie, le _cloporte_
remonte, en vain le chasseur redouble ses coups, le _cloporte_ lui
échappe.
Un moucheron, à son tour, se laisse tomber dans le piège; mais il ouvre
ses ailes et s'échappe, malgré la pluie de sable que lui lance son
ennemi. Le _cloporte_ en s'échappant a fait à l'entonnoir de fortes
avaries; c'est sans doute ce qui, joint au peu de succès des deux
dernières chasses, détermine le _formica-leo_ à aller tendre ailleurs
ses embûches; il remonte sa spirale et s'en va, toujours à reculons,
chercher un affût plus favorable à ses vues.
Mais arrête donc, maladroit; prends garde! Il n'est plus temps: il est
tombé lourdement dans le trou au fond duquel un autre chasseur, un autre
_formica-leo_ se tient en embuscade; celui-ci le saisit, encore étourdi
de sa chute, le transperce entre ses cornes, le suce et en fait un
excellent repas.
Est-ce l'excès de la faim, ou la colère de voir ainsi un autre chasseur
tomber dans son embûche et la dégrader qui le pousse à cet acte de
férocité? ou les _formica-leo_ ne voient-ils dans leurs semblables
qu'une variété de gibier, et une forme de nourriture?
Le _formica-leo_ n'est pas condamné à ramper toujours ainsi sur la
terre; un soir de juin, après qu'il aura bien dîné, il s'enfoncera sous
le sable, plus profondément que de coutume, sans laisser ses cornes
dehors.
[Illustration]
Là il s'enferme dans une boule, faite de grains de terre appliqués sur
une coque de soie, dont le dedans est plus blanc et plus fin que le plus
beau satin; bientôt il devient une sorte de _demoiselle_, qui coupe avec
ses dents la coque qui la renferme. Cette mouche, qui a au premier abord
beaucoup de l'aspect de ces _libellules_ que nous avons rencontrées; et
dont la larve vit dans la vase de l'eau, en diffère en plusieurs points.
D'abord elle n'a pas la même magnificence dans sa parure; elle est
grise, avec un petit liseré jaunâtre à chaque anneau; ensuite ses ailes
plus larges, sont aussi plus longues que celles des _libellules_ des
prairies, et au repos, sont placées sur son corps, qu'elles recouvrent
entièrement, en forme de toit, tandis que l'autre les tient écartées: je
vous parle des différences qui s'offrent à l'oeil d'un ignorant, les
savants en voient bien d'autres qui existent, et d'autres encore qui
n'existent pas.
Il est un autre insecte qui, de même que le _myrméléon_ ou _fourmillon_,
ou _formica-leo_ (car on lui donne ces trois noms), tend des trappes
dans le sable pour y prendre du gibier dont il vit; c'est la
_cicindèle_, un joli scarabée revêtu de velours clair, piqueté de blanc,
qui lorsqu'on le touche, sent à la fois la rose et le musc; son vol est
un saut d'une toise, pour lequel il s'aide de ses ailes.
[Illustration]
Avant sa transformation, sous sa première figure, la _cicindèle_ vit
également d'insectes, mais elle n'est pas construite de façon à pouvoir
les poursuivre: elle est donc alors obligée de prendre dans des piéges
une proie que plus tard elle saura bien atteindre, en fondant dessus
comme un oiseau carnassier. Elle creuse dans une terre sablonneuse, un
trou étroit, profond quelquefois d'un pied; elle monte à la surface de
la terre, par les mêmes procédés qu'emploient les ramoneurs; là, elle
courbe sa tête et en fait un pont, sur lequel on peut franchir l'abîme
de deux lignes de large qu'elle a creusé; quand un insecte passe sur ce
pont, le pont devient une trappe, s'enfonce sous ses pas, et le
précipite au fond du trou où il est dévoré.
[Illustration]
Beaucoup de poëtes et de philosophes ont surtout reproché à l'homme
d'être le seul animal ennemi de son espèce: les poëtes et les
philosophes ont eu tort: tous les animaux s'entre-détruisent et
s'entre-mangent.
Je ferai à l'homme un autre reproche; c'est qu'il est la seule espèce où
l'individu soit son propre ennemi. L'homme se prive lui-même de sommeil,
se nourrit d'aliments qui abrégent sa vie, les femmes se serrent dans
des corsets, au point d'embarrasser le jeu de leurs organes, et même de
déplacer leurs côtes. Les hommes, non contents de deux ou trois besoins
réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux,
et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres
et misérables.
[Illustration]
LETTRE XXVII.
Hier, un enfant est entré dans mon jardin, il a entouré de petits bâtons
un espace de terre long et large d'un pas; puis il a cueilli des roses,
et les a plantées, en enfonçant la queue dans la terre; il a fait de
même d'un très-bel oeillet.
Quand je suis rentré, j'ai ressenti un vif mouvement d'impatience, et si
l'enfant avait été là, il est probable que je l'aurais grondé
sévèrement; mais il est sorti, heureusement pour lui que j'aurais
effrayé, heureusement pour moi qui n'aurais pu guère manquer de dire des
sottises.