hommes les plus beaux, les plus spirituels, les plus aimables, finir par
se donner à quelque homme vieux et laid, que personne ne s'était avisé
de craindre. Ces gens-là réussissent par le procédé dont nous venons de
parler, par l'ennui, par l'obsession, par l'acharnement; parce qu'ils
attendent, un moment, pendant quinze ans; ils sont ennemis de tout amant
qui se présente, ils savent au besoin alarmer le mari et épouvanter la
femme; ils épient toutes les impressions, tous les regards, toutes les
pensées; si cependant on réussit à tromper Argus, ne croyez pas qu'il se
laisse couper la tête comme celui de la Fable, Argus devient le
confident de l'amour qu'il n'a pas su empêcher. Il met quinze ans à
faire le chemin qu'un autre fait en huit jours ou ne fait pas du tout;
aussi n'avance-t-il que d'une demi-ligne à la fois, son premier pas
visible est le dernier. Et puis, il y a des femmes qui finissent par
aimer l'amour d'un homme sans aimer sa personne; elles se croient
amoureuses et cèdent au sentiment qu'elles croient éprouver; ce n'est
que plus tard qu'un second amour vient leur ouvrir les yeux.
Les eaux et les rivages ont leurs arbres, leurs fleurs et leurs
papillons, qui sont les libellules. Il est une autre sorte de libellule
ou demoiselle qui, pour vous et pour moi, ressemble singulièrement à
celle que nous venons de voir, mais entre lesquelles les naturalistes
reconnaissent de grandes différences; ce n'est pas ici que nous les
trouverons, elles n'ont pas vécu sous l'eau comme les autres, c'est au
contraire dans le sable et sous le soleil le plus ardent qu'elles ont
exercé leur premier état; il est plus que probable que nous les
rencontrerons dans le cours de notre voyage.
[Illustration]
Sur l'eau s'étendent de larges feuilles rondes et luisantes, d'un vert
sérieux; sur ces feuilles s'épanouissent de belles roses blanches
doubles; c'est le _nénufar_; c'est le lis des étangs. On le voit tenir
ses feuilles roulées sous l'eau pendant tout le temps qu'il y a du froid
à craindre; mais aussitôt que la belle saison est assurée, il allonge
les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s'étaler sur la surface
de l'eau; les fleurs ne tardent pas à sortir de l'eau en bouton et à
s'épanouir; le soir, elles replient leurs pétales et reprennent la forme
de boutons. Quand la fleur est fécondée, quand elle a passé le temps des
amours, elle n'a plus besoin d'air ni de soleil, elle redescend sous
l'eau, et ne remonte plus à la surface; c'est là que se forme et que
mûrit le fruit, c'est là que les graines qu'il contient seront semées
dans la terre du fond de la mare.
Dans un autre coin est le _nénufar_ à fleurs jaunes, dont la fleur est
simple, mais dont les moeurs sont exactement les mêmes.
On a beaucoup parlé des qualités du _nénufar_; les apothicaires ont
longtemps fait avec ses racines un _électuaire de chasteté_ fort en
réputation. Les moines et les religieuses en font usage dans les
couvents. Cependant cette vertu est plus que douteuse, depuis qu'on a
remarqué que les paysans de certaine partie de la Suède considèrent la
racine du _nénufar_ comme alimentaire, et la font entrer dans la
composition de leur pain..... Or, il y a encore des Suédois, et il en
naît tous les jours.
Il est une autre plante qui vit également dans les eaux, mais qui n'est
pas dans nos jardins; c'est la _vallisnère_. Elle n'a pas, comme le
nénufar, l'amante et l'amant réunis dans la même corolle; ils sont sur
des fleurs différentes, comme nous l'avons déjà vu à l'égard d'autres
plantes; mais ici la séparation paraît plus cruelle et plus invincible;
les fleurs femelles sont placées sur un long pédoncule en spirale, au
moyen duquel elles viennent s'épanouir comme celles des nénufars à la
surface de l'eau, tandis que les fleurs mâles sont retenues au fond et à
une grande profondeur par un pédoncule très court. Mais, à un moment
donné, la fleur mâle se détache, monte libre à la surface, prodigue ses
caresses aux amantes qui l'attendent et se laisse entraîner par le
courant. La fleur femelle fécondée redescend sous l'eau, et va y mûrir
et semer le fruit de ses amours.
[Illustration]
Ici l'_oponogeton dystachion_, fleur blanche à étamines noires, exhale
une douce odeur de vanille de sa corolle qui a l'air d'un coquillage;
tandis que le _menyanthe_ qui l'avoisine semble fait de plumes blanches,
et que le _pontederia cordata_ élève fort au-dessus de l'eau ses larges
feuilles et ses épis bleus.
Quittons un moment le bord de ma mare pour aller chercher dans quelque
autre coin du jardin le _cyclamen_ qui a pour ses graines des soins
analogues à ceux du _nénufar_ et de la _vallisnère_. Sa racine est un
gros tubercule informe, duquel sortent d'abord des feuilles qui ont la
consistance et un peu la forme de celles de certains _lierres_, mais qui
sont agréablement panachées de blanc et de vert clair. Ces feuilles
forment un cercle à plusieurs rangs, en laissant au milieu d'elles un
espace circulaire où la terre est nue; de cet espace s'élèvent plus tard
des boutons de fleurs sur des pédoncules roulés en spirale en forme de
tire-bouchons, qui se détendent graduellement et portent à quelques
pouces d'élévation des fleurs blanches ou d'un violet rose, dont le
centre est incliné vers la terre, et l'extrémité inférieure des pétales
dressée en l'air. Quand la fleur est flétrie, quand les pétales sont
desséchés, il ne reste plus qu'un ovaire grossi par la fécondation, une
petite capsule d'un vert rougeâtre, qui renferme les graines. Le
_cyclamen_ n'a pas dans l'air la même confiance qu'ont les autres
plantes, il resserre sa spirale, et ramène sa capsule dans la terre où
les graines mûriront et se trouveront toutes semées.
Loin de là, nous avons vu les _scorsonères_, les _léontodons_ livrer au
vent leurs graines couronnées d'une aigrette en forme de plume. La
plupart des plantes laissent tomber les leurs à leurs pieds. La
_balsamine_ lance les siennes au loin. Vous connaissez la _balsamine_,
ses fleurs rouges ou blanches, couleur de chair ou violettes, ou
panachées de blanc ou de violet, ou de blanc et de rouge; lorsque ses
graines sont mûres, elle fend d'elle-même la capsule qui les contient et
les lance à quelques pas d'elle; elles s'échappent ainsi, le plus
souvent, sous la main du jardinier qui veut les recueillir.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXII.
Nous voici arrivés à un groupe de vieux ormes enveloppés de _lierre_ qui
se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer
le soleil. Sous cette ombre épaisse cependant fleurissent les _syringa_
et les _chèvrefeuilles_; les syringa dont les fleurs blanches ont
l'odeur de celles de l'oranger; le chèvrefeuille qui s'est emparé de
ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre, et qui élève en
s'élançant autour d'eux ses fleurs qui exhalent un parfum si doux; le
chèvrefeuille est une des plantes qui se plaisent sur les tombeaux;
c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. Ou
sait l'effet que produit sur la pensée l'encens qu'on brûle dans les
églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix
puissantes. Il est quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de
plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue; c'est le silence
des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui
de l'encens; c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes
sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins
vite que l'oubli dans le coeur des vivants.
Quand le soir, au coucher du soleil, seul, dans un cimetière, on
commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire
cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se
transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, et la
_pervenche_ bleue (la violette des morts), et le chèvrefeuille, il
semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et
remonte au-dessus des nuages.
[Illustration]
Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres; c'est
une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre
des personnes chéries; ce ver de tombeau a été inventé par les poëtes et
n'existe que dans leur imagination; les corps de ceux que nous avons
aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des
savants, de vrais savants vous diront qu'il n'est pas vrai que la
corruption engendre des vers, il faut que certaines mouches aient pondu
des oeufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent
pas percer la terre au delà d'une certaine profondeur.
La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps
d'une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous
n'aviez jamais songé! c'est une image qui ne reste pas toujours à vos
côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu,
et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui
arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut
pour l'évoquer et la faire apparaître qu'un mot qui était familier au
mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin, et dont
le vent vous apporte une bouffée; il ne faut que l'aspect et l'odeur
d'une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image,
et qu'on ressente au coeur, comme une pointe aiguë, la douleur des
adieux et de l'éternelle séparation.
De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe, de ce jour on ne
se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au
risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.
En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux; et
les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les
chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble, toutes choses
qui vous rappellent les morts et vous parlent d'eux.
J'avais dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon père
avait plantées, et que la mort l'a empêché de voir fleurir. Chaque
année, l'époque de leur floraison était pour moi une solennité, une fête
funèbre et religieuse; c'était un mélancolique souvenir, qui renaissait
et refleurissait tous les ans, et exhalait certaines pensées avec son
parfum. Les oignons sont morts aussi, et rien ne vit plus que dans mon
coeur.
Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de
pouvoir ainsi, par le souvenir et la pensée, suivre ceux qu'il a aimés
dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts! Quel triste
privilége! Et pourtant quel est celui de nous qui voudrait le perdre?
Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait?
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XXIII.
Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid
dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est
le _roitelet_, non pas le même que celui qui habite un coin de ma
vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier
reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon
hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse
et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle le _roitelet
troglodyte_.
Celui-ci qui comme l'autre s'échapperait à travers les barreaux d'une
cage, sans presque y froisser ses plumes; celui-ci est de couleur
olivâtre, mais le mâle porte sur la tête une petite huppe d'une couleur
aurore éclatante; la femelle a la huppe de couleur citron. Leur nid est
doublé de mousse, de toiles d'araignées et du duvet qui entoure la
graine de certaines plantes; la femelle y pond six oeufs d'un blanc
rosé et gros comme des pois.
[Illustration]
Mais quelle douce et saisissante mélodie semble sortir du feuillage armé
de pointes aiguës de ce houx touffu. Une petite fauvette à tête brune y
couve ses cinq oeufs rougeâtres, tachetés de marron, dans un nid
d'herbe et de crin, qu'elle a placé sur une des branches les plus
basses. Sur une branche plus élevée son mâle qui a la tête noire, chante
pour la distraire des ennuis de l'incubation. Il n'interrompt ses
chansons que pour aller lui chercher des insectes qu'il lui apporte sur
le nid. N'approchons pas, la fauvette n'a pas dans l'homme la même
confiance que le roitelet; elle abandonnerait son nid et ses oeufs si
elle me voyait plusieurs fois rôder à l'entour.
Çà et là voltigent des papillons nuancés de fauve et de jaune
feuille-morte; ce sont les _sylvains_ et les _faunes_, qui ne s'écartent
guère des ombrages.
Dans les creux des chênes, les _cerfs-volants_, les _rhinocéros_ et
d'autres scarabées attendent le soir pour voler.
[Illustration]
Un grand papillon noir, avec une bordure d'un beau jaune au bas des
ailes, s'élève jusqu'au haut des arbres; c'est le _morio_.
[Illustration]
En voici un autre qui frappe votre vue par sa taille et par une
magnifique couleur de carmin, avec des bandes noires; vous le poursuivez
pour le saisir et le voir de plus près; il s'échappe et vous le perdez
de vue; vous le croyez bien loin, car l'éclat de son costume le
trahirait aux yeux; vous vous trompez, il est à côté de vous, sur le
tronc d'un bouleau; mais ce sont ses ailes inférieures seules qui ont de
l'éclat; quand il est poursuivi, il les cache sous les supérieures qui
sont grises et se confondent avec l'écorce des arbres sur lesquels il
aime à se poser.
Dans l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, fleurissent les _primevères_
et quelques _violettes_ pâles, et le _muguet_ dont la fleur a la forme
et l'éclat d'une perle, mais d'une perle parfumée.
Bien des femmes préféreraient le muguet aux perles, mais toutes aiment
mieux qu'on leur donne des perles; il y en a bien peu qui soient
conduites à cette préférence par un sentiment d'avarice: les femmes
sont, je le répète, comme les dieux, qui étaient plus flattés quand on
leur sacrifiait les génisses grasses, ou quand on leur offrait des
ornements d'or massif; ils ne mangeaient point les génisses; ils
n'avaient que faire de l'or.... mais ces présents plus chers
manifestaient, de la part de ceux qui les offraient, une plus grande
vénération.
Encore à l'ombre, fleurit l'_arum_; un cornet vert, auquel succèdent un
épi de fruits écarlates, et l'_anémone_ des bois, une charmante fleur
blanche ou légèrement teinte de violet. C'est l'origine d'une anémone
que nous retrouverons dans une autre partie du jardin; là, son feuillage
forme un beau et riche gazon vert, duquel sortent, en forme de roses
simples, les anémones rouges, écarlates ou pourpres, bleues, violettes
ou blanches, ou panachées de ces diverses couleurs; c'est l'aspect le
plus riche et le plus magnifique qu'il soit possible d'imaginer.
L'anémone est une des plantes dites plantes d'amateurs.
Il y a des gens, sobres de plaisirs, qui se concentrent tout entiers
dans une seule fleur: il y a des amateurs de tulipes; il n'y a pour eux
au monde que les tulipes, les autres fleurs sont de mauvaise herbe; et
encore entre les tulipes, il n'y a que les tulipes à fond blanc, et
entre les tulipes à fond blanc, il n'y a que les tulipes à pétales
arrondis. L'année commence pour eux le 15 mai et finit le 28 du même
mois. Il y a les amateurs de roses, il y a les amateurs d'auricules, il
y a les amateurs d'oeillets, il y a les amateurs de dahlias, il y a
les amateurs de camellias, il y a les amateurs de renoncules, il y a les
amateurs d'anémones: ce sont les seules fleurs, les autres s'appellent
_des bouquets_, et il faut voir de quelle manière on prononce le mot
bouquet. De même que pour les chasseurs, il y a des animaux qui sont du
gibier et d'autres qui n'en sont pas. Les amateurs de tulipes sont de
tous les plus féroces, non pas cependant que les autres soient d'une
grande douceur et que je conseille à personne de les approcher sans
précautions. Il arrive parfois que les amateurs d'anémones cultivent
simultanément les renoncules, mais ils s'exposent à se faire traiter de
_fleurichons_ par les amateurs plus sévères.
J'ai connu un amateur de tulipes qui, au moment de planter ses tulipes,
fait chaque année deux mélanges: l'un de terre franche, de sable et de
terreau de feuille, l'autre de terre argileuse, de fumier de pigeon et
de terreau animal. Dans la première, qui est favorable aux tulipes, il
plante ses oignons;--dans l'autre qui réunit toutes les conditions
contraires, il place celles qu'il a reçues en présent ou en échange.
S'il pense ses soins insuffisants, il les arrose d'un peu d'eau de
savon. Puis, à l'époque de la floraison, après vous avoir fait admirer
ses plantes, il vous mène devant les autres, et dit avec un air
adorablement patelin: voici des plantes que des amateurs distingués ont
bien voulu m'offrir en échange des miennes.
Pour revenir aux anémones, elles ont été apportées en France des Indes
orientales, il y a plus de deux cents ans, par M. Bachelier, qui fut dix
ans sans en vouloir donner une à personne. Un magistrat alla le voir en
robe, et faisant traîner les plis de sa robe sur les anémones en
graines, trouva moyen d'en emporter quelques-unes qui restèrent
attachées après la laine.
J'ai ici un livre assez ancien, c'est-à-dire qui date d'une centaine
d'années, et qui a pour titre:
_Catalogue des anémones à pluche._
J'y trouve surtout ceci de remarquable, et qui peut appuyer
singulièrement ce que je vous ai dit dans une autre lettre relativement
à la difficulté de s'entendre sur les couleurs; c'est qu'il est question
d'une foule de couleurs et de nuances, dont les noms ne disent
absolument plus rien aujourd'hui.
_Célidée_ blanche mêlée d'incarnat, sa pluche est _céladon_;
_Colombine_, est toute couleur _colombine_;
_Éristée_, est _perciquine_;
_Marguerite_, est couleur _fiammette_;
_Françoise_, est _nacarate_;
_Syrienne_, est _isabelle_;
_Augustine_, est _rouge mort_, etc., etc.
La couleur _céladon_ est vert blafard; la couleur _fiammette_,
rouge-feu; la couleur _colombine_, est gris-de-lin lavé de rouge et de
violet; la couleur _nacarate_ est rouge clair; la couleur _isabelle_ est
un mélange de rose, de blanc et de jaune. Je ne sais trop ce que sont le
_rouge-mort_ et la couleur _perciquine_.
Ne parlez pas à un amateur d'anémones d'autre chose que de ses anémones;
si vous lui dites: J'ai un bel oeillet, il vous demandera quelle
espèce d'anémone est-ce? Ne pensez pas du reste que les amateurs de
fleurs aiment les fleurs plus que les savants: les savants ne
reconnaissent pas l'anémone cultivée, ou disent que c'est un monstre, ou
ils la dessèchent, la collent sur du papier, et écrivent au-dessous des
mots barbares. Les amateurs se contentent d'exiger des anémones des
conditions difficiles; ainsi il y a une sorte de calice vert qui doit
être placé juste à un tiers de la fleur et à deux tiers de la terre,
sans cela l'anémone étalera en vain les plus riches couleurs, elle sera
honteusement rejetée des plates-bandes et déclarée bouquet. Je vous
passe une douzaine de conditions plus ou moins singulières que l'on
exige de ces pauvres fleurs.
Voici la _pivoine_, une sorte de rose gigantesque du plus beau rouge. Il
n'y a pas d'amateurs de pivoines, si ce n'est de pivoine en arbre, parce
que la pivoine en arbre est moins belle peut-être, plus difficile à
cultiver, mais plus rare. La pivoine ordinaire, rouge, rose ou blanche,
n'est tenue en aucune estime;
Elle est commune!
Merci, mon Dieu! de tout ce que vous avez créé de commun; merci, mon
Dieu! du ciel bleu, du soleil, des étoiles, des eaux murmurantes, des
ombrages des chênes touffus;
Merci des bluets des champs et de la giroflée des murailles;
Merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol;
Merci, mon Dieu! des parfums de l'air, des bruissements du vent dans les
feuilles;
Merci des nuages colorés par le soleil à son lever ou à son coucher;
Merci, mon Dieu! de l'amour, le sentiment le plus commun de tous;
Merci de toutes les belles choses que votre magnifique bonté a faites
communes.
La pivoine a cependant été autrefois célèbre; elle a éloigné les
tempêtes, rompu les enchantements, détourné les maléfices, elle
guérissait aussi un peu l'épilepsie. Son nom _pæonia_ venait de _Pæon_,
célèbre médecin, qui l'avait employée pour guérir _Pluton_ blessé par
_Hercule_. Aussi on ne récoltait pas légèrement la racine de la pivoine;
c'était la nuit à une certaine heure et pendant une certaine phase de la
lune; et encore fallait-il faire bien attention à ne pas être aperçu par
le pic-vert; si on était aperçu par le pic-vert, on devenait aveugle.
La pivoine n'est plus qu'une belle et splendide fleur méprisée des
amateurs, et qu'on ne voit guère que dans les pauvres jardins.
[Illustration]
LETTRE XXIV.
Je ne suis pas, mon ami, sans avoir fait aussi quelques voyages; il y a
un temps où j'écrivais en quelques mots, chaque soir, le résumé de mes
impressions de la journée.
Voici quelques-unes de ces lignes.
LILLE:
«Je suis allé à la messe de minuit; de vieilles femmes priaient et se
préparaient à faire un souper appelé réveillon; de temps en temps elles
tiraient de dessous leurs jupes une chaufferette, sur laquelle cuisaient
deux ou trois harengs; elles retournaient les harengs, remettaient la
chaufferette _à sa place_, et recommençaient à prier.»
«En _Picardie_, on m'a servi des tartes aux poireaux; ce serait
très-mauvais si on en pouvait manger.»
SUISSE:
«_Lausanne._ Ici j'ai pêché à la ligne dans le lac de Genève; je n'y ai
pas pris de poisson, c'est absolument comme dans les divers fleuves,
lacs et rivières, où j'ai essayé la même pêche. Me voilà donc en
Suisse.»
Quand je disais: Voilà un bel arbre, ou une eau limpide, ou un beau
linceul de neige, ou une verte pelouse, on me disait: «Bah! vous n'avez
pas vu la Suisse?--Non.--Alors ne parlez ni de gazon, ni de neige, ni
d'eaux limpides, ni d'arbres, ni de rien que ce soit au monde.»
Un jour je suis parti pour la Suisse, non pas tant pour voir la Suisse
que pour y être allé. Et pour pouvoir parler à mon gré d'arbres,
d'herbes, d'eau et de neige.
Je partis donc; mais ma haine des voyages partit avec moi et m'exposa à
de singulières choses; j'avais de l'argent et du temps pour trois
semaines, et je découvris un soir qu'il y avait huit jours que je
pêchais des gardons dans le petit lac de Nantua, me croyant en Suisse;
c'était fort beau du reste. J'aimais cette montagne demi-circulaire,
couronnée de neige; au-dessous de la neige, des sapins au feuillage
noir, au-dessous des sapins, de beaux peupliers bordaient l'eau et y
plongeaient l'ombre de leur cime.
Un jour, comme je regardais des voyageurs arrêtés à la douane, je
compris que j'étais encore en France, et je passai la frontière.
J'arrivai à Genève, mais en route, j'avais un regret et un remords, dont
voici le sujet:
Comme j'étais sur le bateau qui conduit par la Saône, de Châlon à Lyon,
je remarquai une femme accompagnée de deux enfants: le premier avait
douze ans, elle tenait le second sur ses bras. Il y avait dans l'aspect
de cette femme un mélange de distinction et de malheur qui me toucha au
plus haut degré. Son costume n'était pas un costume de voyage, mais un
composé hétérogène de diverses pièces de diverses toilettes. Tout cela
était fané et d'autant plus triste que l'on voyait que ç'avait été riche
et élégant. Elle avait un chapeau vert, mais flétri, avec des fleurs
chiffonnées, un manteau de tartan à carreaux rouges et noirs, un gant
percé à une main, l'autre, nue, était blanche et distinguée, ses doigts
effilés, ses ongles très-soignés, mais pas une bague, pas même une
alliance; c'était la main gauche qui était découverte. J'ai été pauvre,
et il m'en est resté un tact merveilleux pour discerner la pauvreté,
d'un coup d'oeil, à travers les nobles mensonges de la fierté, à
travers les touchantes ruses de l'orgueil. L'aîné des enfants était
proprement vêtu; mais ses vêtements, devenus courts et étroits, ses
cheveux trop longs et séchés, montraient que sa mère avait de lui tous
les soins qui ne demandent pas d'argent. Je ne sais quoi m'attristait
auprès de cette femme; son visage était beau, calme et digne, mais je
surpris un regard doucement levé vers le ciel et reporté sur ses deux
enfants, une sorte de prière muette et furtive. Il tombait une brume
légère, mais froide et désagréable. Toutes les femmes étaient
successivement descendues dans les chambres; quelques hommes seulement
restaient sur le pont; puis elle, assise et ses deux enfants. Elle
ramena son tartan sur le petit. J'aurais donné tout au monde pour
retenir la dernière femme qui descendit dans la cale, car j'avais vu ce
qui retenait la pauvre mère sur le pont. Entre son poignet et son gant,
j'avais vu passer le bout d'un papier jaune, c'était le billet qu'on lui
avait donné en échange du prix de sa place: le mien était rose et
désignait la première place, donc elle n'avait pris que les secondes;
sur le pont cela n'était pas visible, mais pour se mettre à l'abri, il
fallait descendre dans une cabine où étaient tous les voyageurs des
secondes places, des ouvriers et des femmes en fichu. J'adressai du
meilleur de mon coeur une prière à Dieu pour que la pluie cessât.
Quelques instants après, un rayon de soleil dissipa les nuages; je crus
que j'avais été entendu et exaucé, je remerciai Dieu comme je l'avais
prié.