vous apprendre une chose que vous ne devineriez peut-être pas; c'est que
pour les botanistes, pour les savants, le cresson de fontaine qui pousse
dans l'eau, qu'ils appellent _sisymbrium nasturtium_ et la giroflée
jaune qui croît sur les vieux murs, sont, à peu de détails près, une
seule et même chose; la description qu'ils donnent des deux plantes est
presque identique.
Il y a dans l'aspect et le bruit de l'eau un charme indéfinissable: il
est des gens qui se prétendent _sérieux_, parce qu'ils font leurs
sottises d'un air refrogné et avec des habits de certaines couleurs; qui
se prétendent exclusivement _graves_, parce que leurs enfantillages ne
font rire que les autres. Ces gens regardent comme un signe d'idiotisme
de regarder couler l'eau; j'avoue ici que c'est une occupation à
laquelle je trouve un attrait singulier et une de celles auxquelles je
me livre avec le plus d'ardeur. L'eau qui coule, c'est à la fois un
tableau et une musique qui fait couler en même temps de ma cervelle
comme un ruisseau limpide et murmurant de douces pensées, de charmantes
rêveries, de mélancoliques souvenirs.
Il y a moins de gens qu'on ne le croit généralement qui regardent couler
l'eau. Tel passe une heure accoudé sur le parapet d'un pont, qui
contemple un pêcheur à la ligne, ou des chevaux qui halent un bateau, ou
des blanchisseuses qui chantent. Mais être couché, enfoncé dans la
grande herbe en fleurs, sous des saules au feuillage bleuâtre, suivre de
l'oeil une rivière ou un ruisseau, regarder les joncs qu'elle fait
ployer et les herbes qu'elle entraîne, les vertes demoiselles qui
s'arrêtent sur les fleurs roses du _jonc fleuri_, ou sur les fleurs
blanches ou violettes de _la sagittaire_, ou sur les petites anémones
blanches qui fleurissent sur un large tapis de verdure, verdure qui
semble les cheveux verts de quelque néréide, et ne voir que cela;
écouter le frôlement de leurs ailes de gaze et le murmure de l'eau
contre les rives, et le bruit d'une bouffée de vent dans les feuilles du
saule, et n'entendre que cela, et oublier toute autre chose, et se
sentir le coeur rempli d'une joie indicible, sentir son âme fleurir et
s'épanouir au soleil, comme les petites fleurs bleues des
_Wergiss-mein-nicht_ et les fleurs roses du _jonc fleuri_; ne ressentir
aucun désir et point d'autre crainte que celle de voir un gros nuage
blanc qui s'enroule à l'horizon monter au ciel et cacher un instant le
soleil: voilà ce que j'appelle regarder couler l'eau, voilà qui est, non
pas un plaisir, mais un bonheur que je compte entre les plus grands
qu'il m'ait été donné de goûter dans ma vie.
Je vous parlais tout à l'heure des blanchisseuses qui chantent au bord
des rivières; voici une chanson que je me suis toujours rappelée et que
chantait une fort belle fille.
Les hommes sont trompeurs,
La chose est bien certaine.
Sont-ils auprès de vous:
Mademoiselle, je vous aime.
Sont-ils auprès de vous:
Mademoiselle, je vous aime.
En sont-ils éloignés,
Ne disent plus de même.
En sont-ils éloignés,
Ne disent plus de même.
Rencontr'ent-ils leurs amis:
Connais-tu mamzelle telle?
Rencontr'ent-ils leurs amis:
Connais-tu mamzelle telle?
Elle croit, de bonne foi,
Que j'suis amoureux d'elle.
Elle croit, de bonne foi,
Que j'suis amoureux d'elle.
Pour lui fair' voir que non
J'fais l'amour près d'chez elle.
Pour lui fair' voir que non
J'fais l'amour près d'chez elle.
Cherchez un autre amant,
J'ai une autre maîtresse.
Cherchez un autre amant,
J'ai une autre maîtresse.
--Je n'en chercherai pas,
J'en ai à la douzaine.
Je n'en chercherai pas,
J'en ai à la douzaine.
Et de ceux que j'aimais,
Vous faisiez le treizième.
Comme j'étais assis au-dessous d'un grand frêne, il en est tombé une
cantharide; malgré son odeur, qui, sans être des plus mauvaises, est
insupportable à cause de sa violence, je l'ai tenue quelque temps dans
ma main à admirer la brillante couleur verte glacée d'or dont elle est
vêtue. Beaucoup d'insectes portent leur magnificence sur les ailes; la
cantharide est toute de la même couleur et du même éclat.
Cela me fit songer à la parure dont les hommes sont souvent si fiers, et
dont les deux sexes se servent si laborieusement pour se plaire l'un à
l'autre et se séduire mutuellement. Je comprendrais qu'un insecte qui
éclate au soleil des plus riches couleurs fût fier de sa parure; je
pardonnerais à l'oiseau qui le matin se secoue sous le premier rayon du
jour et se trouve richement vêtu d'être un peu vaniteux de son plumage,
parce que les ailes du papillon et les plumes de l'oiseau leur
appartiennent et sont une partie d'eux-mêmes. Mais est-il rien qui doive
rendre aussi humble que la toilette d'un homme ou d'une femme? N'est-ce
pas d'abord un aveu triste que celui que notre corps est un cadavre
qu'on n'embellit qu'en le cachant, but pour lequel on emploie les moyens
les plus violents et les plus extraordinaires? Cette bague, cet anneau
d'or orné d'une grosse perle et qui vaut mille écus, a été arrachée aux
entrailles de la terre et aux rochers des abîmes de la mer. Et elle n'a
pour but que de cacher un très petit espace de la main, qui vous paraît
moins beau qu'un peu de métal et la gravelle d'une huître, car les
femmes qui sont tout à fait contentes de leurs mains ne portent pas de
bagues.
Et tout le reste de votre parure est le superflu des animaux qui
broutent dans les prairies ou des insectes qui rampent sous vos pieds;
il n'en est aucun auquel vous n'empruntiez un peu de sa parure. Vos plus
grands et resplendissants ajustements sont pris des lambeaux que vous
dérobez aux uns et aux autres, aux moutons et aux vers à soie.
Voyez passer cette femme: hier elle était douce et bonne, aujourd'hui la
voilà fière et insolente; qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien,
seulement elle a sur la tête une plume arrachée à la queue d'une
autruche.
Comme une autruche doit être fière, elle qui en a tant et qui lui
appartiennent!
Mais ce sera bien pis demain, quand elle s'enveloppera d'un schall fait
des poils de certaines chèvres du Thibet, de chèvres que j'ai vues et
qui réellement n'en paraissent pas si enorgueillies à beaucoup près que
les femmes qui les leur empruntent.
Et cette robe qui vaut des regards si dédaigneux aux autres femmes,
c'est la coque dont s'enveloppait un gros ver appelé ver à soie, coque
qu'il abandonne avec dédain aussitôt qu'il est devenu un _papillon_
blanc lourd et assez laid.
C'est une chose singulière que de rapprocher cette humilité qui conduit
l'homme à dérober ses propres formes, à se parer du superflu des
insectes et des animaux, de la supériorité qu'il s'attribue sur toute la
nature. Il faut avouer encore qu'un homme qui réunirait les facultés de
certains insectes; qui pourrait, comme l'hydrophile, voler dans les airs
et plonger au fond des eaux, n'aurait, pour passer pour un dieu parmi
les autres hommes, qu'à ne pas trop s'opposer à la servilité naturelle
qui est le partage de la plupart des hommes, même de ceux qui parlent le
plus de liberté et d'indépendance. Lisez l'histoire, on n'a jamais
renversé un tyran qu'au bénéfice plus ou moins immédiat d'un autre
tyran. Aujourd'hui que l'on se pique de ne pas saluer le roi, on dételle
les chevaux des danseuses et des courtisanes, on s'attelle à leur place,
et on traîne leur carrosse en triomphe.
Nous parlions d'insectes splendidement vêtus; suivez de l'oeil
celui-ci qui vient de se poser sur un coquelicot: il n'est pas richement
habillé, le jaune et le brun sont les couleurs de son costume, mais il a
un autre luxe qui vaut bien le luxe des habits. Dans le milieu d'une
allée, est un petit trou de la largeur d'un tuyau de plume; c'est
l'entrée de la maison que cette espèce d'abeille s'est faite dans le sol
en enlevant de sa petite caverne la terre grain à grain. Ce n'est point
par hasard que vous la voyez sur un coquelicot. Elle est en train de se
tailler en plein drap une tapisserie de satin ponceau dont elle veut
décorer son logis. En effet, avec ses dents elle découpe sur le bord
d'un des pétales de la fleur une petite pièce qui forme très
régulièrement la moitié d'un ovale; elle saisit dans ses pattes la pièce
pliée en deux et la porte dans sa maison. L'entrée est étroite et
profonde de près de trois pouces; la pièce de satin rouge est un peu
chiffonnée, mais elle l'applique contre les parois et l'étend
convenablement; il faut une vingtaine de morceaux pour tendre toute la
chambre. Mais vous lui pardonnerez ce luxe quand vous saurez que cet
appartement si richement tendu, c'est le berceau de l'enfant qu'elle
doit bientôt mettre au monde. La tapisserie est placée, elle se remet en
route; il ne suffit pas au futur habitant de la jolie cellule d'être
bien logé, il faut encore qu'il trouve une nourriture suffisante, car sa
mère ne pourra lui en apporter: elle sera morte avant que l'oeuf dont
il doit sortir ne soit éclos. Elle apporte après ses pattes la poussière
des étamines des fleurs qu'elle délaye avec du miel et dont elle fait un
amas. Alors seulement elle dépose auprès un oeuf duquel sortira un ver
qui plus tard deviendra une abeille. Ce n'est pas tout: si elle laissait
la maison ouverte, quelque ichneumon y pourrait venir en ennemi, ou les
fourmis viendraient manger le miel. Elle détend le péristyle de sa
maison, c'est-à-dire le petit conduit en tuyau de plume qui mène à
l'appartement et qui était, comme le reste, revêtu de feuilles de
coquelicot; puis elle pousse cette partie de tapisserie jusqu'à l'entrée
de sa chambre, après quoi elle remplit de terre ce tuyau dont il est
presque impossible de retrouver la trace.
Revenons au bord de mon ruisseau, loin duquel cette petite abeille nous
a entraînés. Voici un arbrisseau dont les rameaux sont d'un beau jaune;
c'est le saule dont les jeunes branches sont connues sous le nom
d'osier; ces chatons de fleurs attirent un grand nombre d'abeilles.
Il est fort question de saules chez les poëtes anciens.
Le psalmiste raconte que les Israélites esclaves avaient suspendu leurs
instruments de musique aux saules de Babylone. Virgile montre Galatée
qui se cache derrière les saules.
_Malo me Galatea petit, lasciva, puella_
_Et fugit ad salices et se cupit ante videri._
«Elle se cache, mais elle veut qu'on la voie se cacher.»
En cent endroits il parle des _saules amers_ que broutent les chèvres;
des saules d'un _vert bleu_ que chérissent les abeilles.
Le bouleau élance sa tige blanche satinée sans noeuds à une grande
hauteur, et livre au vent sur des branches d'une extrême finesse, son
feuillage léger qui tremble au plus léger souffle. C'était le bouleau
qui avait le privilége de fournir les verges à l'ancienne Université.
Les Finlandais remplacent le thé par des feuilles de bouleau; les
Suédois tirent de sa sève un sirop dont ils font ensuite une liqueur
spiritueuse; à Londres, on en fait du vin de Champagne. Les usages les
plus vertueux auxquels on le soumet sont les balais et les sabots. Pline
parle du bouleau et des verges.
_Betula, terribilis magistratuum virgis._
L'hièble étale à trois pieds au-dessus du sol ses riches ombelles de
fleurs blanches, dont chaque ombelle est large comme les deux mains; ses
fruits noirs sont remplis d'un suc violet, dont le dieu Pan, au rapport
de Virgile, avait le visage teint, d'après un bizarre usage des anciens
Romains qui peignaient leurs dieux aux jours solennels.
_Pan..._
_Sanguineis ebuli baccis... rubens._
Ici mon ruisseau disparaît sous l'herbe, sous les iris à fleurs jaunes,
sous une foule de plantes aquatiques et d'arbres qui aiment la
fraîcheur. Il faut faire le tour d'un groupe d'arbres pour le retrouver
à un endroit où il se jette dans une sorte de grande mare entourée de
saules, de roseaux et d'iris.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XX.
Une touchante pensée a consacré certaines plantes et certains arbres à
ceux qui sont sortis de la vie: le _cyprès_ qui élève son feuillage noir
comme une pyramide; le saule-pleureur qui enveloppe une tombe de ses
rameaux pendants; le _chèvrefeuille_ qui vient dans les cimetières plus
beau et plus vigoureux que partout ailleurs, et qui répand une odeur
suave, qui semble être l'âme des morts qui s'exhale et monte au ciel; et
la _pervenche_ avec son feuillage d'un vert sombre et ses fleurs d'un
bleu lapis, si frais et si charmant, et que dans les campagnes on
appelle _violette des morts_. Mais il est d'autres fleurs qui se
rattachent à certaines joies, à certaines douleurs mortes aussi; car
l'oubli est la mort des choses qui ne vivent plus que dans le coeur.
Ces fleurs reviennent chaque année, à une époque fixe, comme des
anniversaires, me redire bien des récits du passé, des espérances mortes
et des croyances mortes, dont il ne reste que ce qui reste des morts
chéris: une tendre tristesse et une mélancolie qui amollit le coeur.
Ces idées me reviennent en voyant ces _wergiss-mein-nicht_, ces petites
fleurs bleues dont le pied est dans l'eau.
Pour vous, mon ami, pour tout le monde, ce grand tilleul est une tente
magnifique, d'un vert transparent; vous y voyez sautiller des oiseaux,
voltiger quelques faunes ou quelques sylvains, papillons qui aiment
l'ombre et le silence; vous respirez la douce odeur de ses fleurs. Mais
pour moi, il me semble que le vent qui agite ces feuilles me redise
toutes ces choses que j'ai dites et entendues au pied d'un autre
tilleul, à une époque déjà bien éloignée; l'ombre des feuilles de
l'arbre et les rayons de soleil qu'elles tamisent forment pour moi des
images que je ne revois que là; cette odeur m'enivre, et trouble ma
raison, et me plonge dans des extases et dans des rêves. Les pythonisses
voyaient l'avenir au moment de l'inspiration; moi, je revois le passé,
mais non pas comme passé; je remarche chacun des pas que j'ai faits dans
la vie, tout renaît pour moi, avec les couleurs des vêtements, les
paroles mêmes qui ont été dites et le son de la voix. Je n'oublie
d'aucun instant la moindre circonstance; en me rappelant un mot, je
revois mille détails que je ne savais pas avoir remarqués; je revois les
plis de sa robe et les reflets de ses cheveux; je revois comment le
soleil et l'ombre se jouaient sur son visage, et quelles fleurs
s'épanouissaient dans l'herbe, et quelles odeurs s'exhalaient dans
l'air, et quel bruit lointain se faisait entendre; je revois, je
respire, j'entends tout cela.
Si mes yeux tombent sur une de ces _ravenelles_, de ces giroflées jaunes
qui fleurissent dans les murs, si je respire son parfum balsamique, je
deviens la proie d'un enchantement. J'ai vingt ans; ce n'est plus dans
ce jardin-ci que je me trouve; je monte un escalier de pierres vertes de
mousses, dans les fentes duquel fleurissent des _ravenelles_, et mon
coeur bat comme si j'allais la trouver au jardin. Ces _liserons_, ces
belles cloches, violettes, blanches, roses, panachées, qui grimpent
après les treillages et les arbrisseaux, me racontent quel jour nous en
avons semés ensemble, et à quelle heure de la journée, et quelle forme
avaient en cet instant les nuages blancs sur le ciel bleu, et comment,
en nous relevant, comme nous étions baissés pour mettre les graines dans
la terre, nos cheveux se touchèrent; et alors mes cheveux communiquent
encore à mon âme un frisson électrique. Et comme, ensuite, tous deux,
nous nous levions de bonne heure pour voir nos liserons, dont les fleurs
se ferment et se flétrissent aussitôt qu'elles sont touchées par le
soleil. Je sais encore lequel des liserons a fleuri le premier; c'était
une grande cloche d'un beau bleu sombre, passant au violet par des
gradations insensibles à mesure que l'oeil approchait du fond de la
fleur, qui était blanc. Il y en avait de blancs divisés par une croix
rose ou une croix bleuâtre ou violette; d'autres d'un rose pâle avec une
croix plus foncée; quelques-uns rayés de blanc, de rose et de violet.
Et les grandes passe-roses, au port noble et majestueux, comme celui des
peupliers d'Italie. Il y en avait, dans le jardin des tilleuls, une
touffe à fleurs jaunes, toujours remplie d'abeilles, de bourdons noirs
et orange, et de grosses mouches noires avec des ailes violettes. Il me
semble, quand je revois ici des passe-roses jaunes, et les mouches
noires à ailes violettes, et les abeilles, et les bourdons bruns et
orange, il me semble que ces choses, semblables à celles d'un autre
temps, attirent les autres circonstances après elle, comme les grains
d'un chapelet.
Fleurissez, fleurissez! monuments gracieux que j'élève ici à mes chers
morts, à tout ce que j'ai cru, à tout ce que j'ai aimé, à tout ce que
j'ai espéré, à tout ce qui a fleuri comme vous dans mon âme, à tout ce
qui s'est flétri, mais pour toujours, tandis que chaque été vous revenez
avec votre éclat, votre jeunesse et votre parfum.
_Adieu._
[Illustration]
LETTRE XXI.
Les aulnes, des saules de diverses sortes, des peupliers de trois, de
quatre espèces, nous séparent d'un petit chemin qui conduit à la mare
entourée de roseaux; là, une eau fraîche et limpide permet de voir
jusqu'au fond les petites roches, et le sable et les poissons.
Il y a loin du _roseau_, un des premiers instruments de musique des
anciens, au piano, à la flûte, au basson, à la harpe et au violon.
Il est à remarquer cependant que les miracles de la musique doivent être
reportés à l'époque où les grands musiciens soufflaient dans les tuyaux
d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur
une écaille de tortue.
_Ille ego qui quondam gracili modulatus_ avenâ...
_Orpheus viduos sonorâ, solabatur_ testudine _amores._
Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on
persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se
cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte
d'avoine endormait Argus.
Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments,
aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles
passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne
s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des
dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir
seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens
consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et
qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des
danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des
danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité
plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux
plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes
sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le
monde y va, sans quoi personne n'y irait.
Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres
diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix
francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante
fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut
tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il
leur faut subir!
Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de
Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre
d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois
ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours
dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et
parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on
pouvait prendre pour de la malveillance la supériorité qu'accordait le
roi Midas à l'avoine sur la tortue.
Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient;
il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.
Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les
confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret,
fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en
débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant:
«Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce
trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer
simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes
roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»
Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau,
sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.
Le roseau (_calamus_) a été la première plume. Le roseau servait à faire
des flèches et des cannes:
_Lethalis arundo._ (VIRG.)
_.... Equitare in arundine longa._ (HOR.)
Une sorte de punaise d'un gris verdâtre sort de la vase, quitte l'eau au
fond de laquelle elle a vécu jusqu'ici, et s'accroche à une petite
branche de roseau; là, elle enfonce dans l'écorce du roseau deux petites
griffes bien acérées qu'elle a à chaque patte; après quelques moments
d'immobilité, vous voyez ses yeux devenir brillants, son dos se fend et
se déchire; puis une tête s'élève par l'ouverture; après cette tête
viennent le corps et les ailes d'une _libellule_ ou _demoiselle_; les
ailes sont plissées et informes, le corps est mou et ramassé; elle
attend que l'air au-dehors, que la vie au-dedans, aient tout mis en bon
état; au bout d'une demi-heure, elle se secoue et s'envole, légère,
svelte et richement parée des couleurs de l'émeraude, de la turquoise,
et pour le moins aussi éclatante.
[Illustration]
En effet, j'en vois une foule qui se jouent dans l'air et se posent sur
les roseaux; quelques-unes s'élancent et disparaissent à tire d'aile,
mais pour revenir quelques instants après. Elles vivent de proie et
dévorent les insectes de l'air, comme elles mangeaient ceux de l'eau
sous leur première figure.
Entre tous les insectes ce sont ceux peut-être qui ont le moins de
ressemblance d'un sexe à l'autre. D'abord le mâle est plus grand que la
femelle, contrairement à ce qu'on remarque dans tous les autres
insectes; ensuite ils ont des vêtements tout à fait différents. En voici
de grosses qui sont rayées de jaune et de noir-verdâtre; leurs mâles
sont le plus souvent de couleur ardoisée; quelques mâles cependant sont
jaunes comme leurs femelles. En voici d'autres d'un bleu sombre et
luisant, avec des taches noires sur l'extrémité des ailes; leurs
femelles sont d'un beau vert doré.
Leur manière de faire l'amour ne laisse pas que d'être singulière,
quoique ce ne soit pas un procédé nouveau pour les hommes. C'est par
l'obstination et l'ennui qu'elle cause, c'est par une assiduité presque
hostile, que les mâles viennent à bout de séduire la beauté qui captive
leur coeur, d'ordinaire de la moitié de septembre à la moitié
d'octobre. Nous ne tarderons pas à en voir un exemple; voici une femelle
verte et dorée qui se pose sur un jonc à fleurs roses; elle reluit
coquettement au soleil; un mâle bleu l'a aperçue, il se précipite sur
elle et la saisit à la gorge; il porte à l'extrémité de son long corps
une pince dans laquelle il prend le col de la belle, puis il l'enlève.
Jusque-là ce n'est que de la violence et de la brutalité, mais elle ne
peut le conduire à grand'chose; leur conformation à tous deux est telle
qu'il ne peut être heureux que du consentement de la femelle; il ne peut
donc que la _forcer_ à se donner _volontairement_ à lui. Il l'emporte
ainsi à travers les airs, et ne la lâche plus qu'elle n'ait consenti à
couronner sa flamme.
Les prairies et le bord des étangs sont témoins quelquefois de
résistances d'une demi-heure.
Savez-vous ce que c'est qu'une résistance d'une demi-heure pour un
insecte qui ne vit qu'un été!