Comme je vous parlais du cresson tout à l'heure, mon ami, j'ai oublié de

vous apprendre une chose que vous ne devineriez peut-être pas; c'est que

pour les botanistes, pour les savants, le cresson de fontaine qui pousse

dans l'eau, qu'ils appellent _sisymbrium nasturtium_ et la giroflée

jaune qui croît sur les vieux murs, sont, à peu de détails près, une

seule et même chose; la description qu'ils donnent des deux plantes est

presque identique.

Il y a dans l'aspect et le bruit de l'eau un charme indéfinissable: il

est des gens qui se prétendent _sérieux_, parce qu'ils font leurs

sottises d'un air refrogné et avec des habits de certaines couleurs; qui

se prétendent exclusivement _graves_, parce que leurs enfantillages ne

font rire que les autres. Ces gens regardent comme un signe d'idiotisme

de regarder couler l'eau; j'avoue ici que c'est une occupation à

laquelle je trouve un attrait singulier et une de celles auxquelles je

me livre avec le plus d'ardeur. L'eau qui coule, c'est à la fois un

tableau et une musique qui fait couler en même temps de ma cervelle

comme un ruisseau limpide et murmurant de douces pensées, de charmantes

rêveries, de mélancoliques souvenirs.

Il y a moins de gens qu'on ne le croit généralement qui regardent couler

l'eau. Tel passe une heure accoudé sur le parapet d'un pont, qui

contemple un pêcheur à la ligne, ou des chevaux qui halent un bateau, ou

des blanchisseuses qui chantent. Mais être couché, enfoncé dans la

grande herbe en fleurs, sous des saules au feuillage bleuâtre, suivre de

l'oeil une rivière ou un ruisseau, regarder les joncs qu'elle fait

ployer et les herbes qu'elle entraîne, les vertes demoiselles qui

s'arrêtent sur les fleurs roses du _jonc fleuri_, ou sur les fleurs

blanches ou violettes de _la sagittaire_, ou sur les petites anémones

blanches qui fleurissent sur un large tapis de verdure, verdure qui

semble les cheveux verts de quelque néréide, et ne voir que cela;

écouter le frôlement de leurs ailes de gaze et le murmure de l'eau

contre les rives, et le bruit d'une bouffée de vent dans les feuilles du

saule, et n'entendre que cela, et oublier toute autre chose, et se

sentir le coeur rempli d'une joie indicible, sentir son âme fleurir et

s'épanouir au soleil, comme les petites fleurs bleues des

_Wergiss-mein-nicht_ et les fleurs roses du _jonc fleuri_; ne ressentir

aucun désir et point d'autre crainte que celle de voir un gros nuage

blanc qui s'enroule à l'horizon monter au ciel et cacher un instant le

soleil: voilà ce que j'appelle regarder couler l'eau, voilà qui est, non

pas un plaisir, mais un bonheur que je compte entre les plus grands

qu'il m'ait été donné de goûter dans ma vie.

Je vous parlais tout à l'heure des blanchisseuses qui chantent au bord

des rivières; voici une chanson que je me suis toujours rappelée et que

chantait une fort belle fille.

Les hommes sont trompeurs,

La chose est bien certaine.

Sont-ils auprès de vous:

Mademoiselle, je vous aime.

Sont-ils auprès de vous:

Mademoiselle, je vous aime.

En sont-ils éloignés,

Ne disent plus de même.

En sont-ils éloignés,

Ne disent plus de même.

Rencontr'ent-ils leurs amis:

Connais-tu mamzelle telle?

Rencontr'ent-ils leurs amis:

Connais-tu mamzelle telle?

Elle croit, de bonne foi,

Que j'suis amoureux d'elle.

Elle croit, de bonne foi,

Que j'suis amoureux d'elle.

Pour lui fair' voir que non

J'fais l'amour près d'chez elle.

Pour lui fair' voir que non

J'fais l'amour près d'chez elle.

Cherchez un autre amant,

J'ai une autre maîtresse.

Cherchez un autre amant,

J'ai une autre maîtresse.

--Je n'en chercherai pas,

J'en ai à la douzaine.

Je n'en chercherai pas,

J'en ai à la douzaine.

Et de ceux que j'aimais,

Vous faisiez le treizième.

Comme j'étais assis au-dessous d'un grand frêne, il en est tombé une

cantharide; malgré son odeur, qui, sans être des plus mauvaises, est

insupportable à cause de sa violence, je l'ai tenue quelque temps dans

ma main à admirer la brillante couleur verte glacée d'or dont elle est

vêtue. Beaucoup d'insectes portent leur magnificence sur les ailes; la

cantharide est toute de la même couleur et du même éclat.

Cela me fit songer à la parure dont les hommes sont souvent si fiers, et

dont les deux sexes se servent si laborieusement pour se plaire l'un à

l'autre et se séduire mutuellement. Je comprendrais qu'un insecte qui

éclate au soleil des plus riches couleurs fût fier de sa parure; je

pardonnerais à l'oiseau qui le matin se secoue sous le premier rayon du

jour et se trouve richement vêtu d'être un peu vaniteux de son plumage,

parce que les ailes du papillon et les plumes de l'oiseau leur

appartiennent et sont une partie d'eux-mêmes. Mais est-il rien qui doive

rendre aussi humble que la toilette d'un homme ou d'une femme? N'est-ce

pas d'abord un aveu triste que celui que notre corps est un cadavre

qu'on n'embellit qu'en le cachant, but pour lequel on emploie les moyens

les plus violents et les plus extraordinaires? Cette bague, cet anneau

d'or orné d'une grosse perle et qui vaut mille écus, a été arrachée aux

entrailles de la terre et aux rochers des abîmes de la mer. Et elle n'a

pour but que de cacher un très petit espace de la main, qui vous paraît

moins beau qu'un peu de métal et la gravelle d'une huître, car les

femmes qui sont tout à fait contentes de leurs mains ne portent pas de

bagues.

Et tout le reste de votre parure est le superflu des animaux qui

broutent dans les prairies ou des insectes qui rampent sous vos pieds;

il n'en est aucun auquel vous n'empruntiez un peu de sa parure. Vos plus

grands et resplendissants ajustements sont pris des lambeaux que vous

dérobez aux uns et aux autres, aux moutons et aux vers à soie.

Voyez passer cette femme: hier elle était douce et bonne, aujourd'hui la

voilà fière et insolente; qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien,

seulement elle a sur la tête une plume arrachée à la queue d'une

autruche.

Comme une autruche doit être fière, elle qui en a tant et qui lui

appartiennent!

Mais ce sera bien pis demain, quand elle s'enveloppera d'un schall fait

des poils de certaines chèvres du Thibet, de chèvres que j'ai vues et

qui réellement n'en paraissent pas si enorgueillies à beaucoup près que

les femmes qui les leur empruntent.

Et cette robe qui vaut des regards si dédaigneux aux autres femmes,

c'est la coque dont s'enveloppait un gros ver appelé ver à soie, coque

qu'il abandonne avec dédain aussitôt qu'il est devenu un _papillon_

blanc lourd et assez laid.

C'est une chose singulière que de rapprocher cette humilité qui conduit

l'homme à dérober ses propres formes, à se parer du superflu des

insectes et des animaux, de la supériorité qu'il s'attribue sur toute la

nature. Il faut avouer encore qu'un homme qui réunirait les facultés de

certains insectes; qui pourrait, comme l'hydrophile, voler dans les airs

et plonger au fond des eaux, n'aurait, pour passer pour un dieu parmi

les autres hommes, qu'à ne pas trop s'opposer à la servilité naturelle

qui est le partage de la plupart des hommes, même de ceux qui parlent le

plus de liberté et d'indépendance. Lisez l'histoire, on n'a jamais

renversé un tyran qu'au bénéfice plus ou moins immédiat d'un autre

tyran. Aujourd'hui que l'on se pique de ne pas saluer le roi, on dételle

les chevaux des danseuses et des courtisanes, on s'attelle à leur place,

et on traîne leur carrosse en triomphe.

Nous parlions d'insectes splendidement vêtus; suivez de l'oeil

celui-ci qui vient de se poser sur un coquelicot: il n'est pas richement

habillé, le jaune et le brun sont les couleurs de son costume, mais il a

un autre luxe qui vaut bien le luxe des habits. Dans le milieu d'une

allée, est un petit trou de la largeur d'un tuyau de plume; c'est

l'entrée de la maison que cette espèce d'abeille s'est faite dans le sol

en enlevant de sa petite caverne la terre grain à grain. Ce n'est point

par hasard que vous la voyez sur un coquelicot. Elle est en train de se

tailler en plein drap une tapisserie de satin ponceau dont elle veut

décorer son logis. En effet, avec ses dents elle découpe sur le bord

d'un des pétales de la fleur une petite pièce qui forme très

régulièrement la moitié d'un ovale; elle saisit dans ses pattes la pièce

pliée en deux et la porte dans sa maison. L'entrée est étroite et

profonde de près de trois pouces; la pièce de satin rouge est un peu

chiffonnée, mais elle l'applique contre les parois et l'étend

convenablement; il faut une vingtaine de morceaux pour tendre toute la

chambre. Mais vous lui pardonnerez ce luxe quand vous saurez que cet

appartement si richement tendu, c'est le berceau de l'enfant qu'elle

doit bientôt mettre au monde. La tapisserie est placée, elle se remet en

route; il ne suffit pas au futur habitant de la jolie cellule d'être

bien logé, il faut encore qu'il trouve une nourriture suffisante, car sa

mère ne pourra lui en apporter: elle sera morte avant que l'oeuf dont

il doit sortir ne soit éclos. Elle apporte après ses pattes la poussière

des étamines des fleurs qu'elle délaye avec du miel et dont elle fait un

amas. Alors seulement elle dépose auprès un oeuf duquel sortira un ver

qui plus tard deviendra une abeille. Ce n'est pas tout: si elle laissait

la maison ouverte, quelque ichneumon y pourrait venir en ennemi, ou les

fourmis viendraient manger le miel. Elle détend le péristyle de sa

maison, c'est-à-dire le petit conduit en tuyau de plume qui mène à

l'appartement et qui était, comme le reste, revêtu de feuilles de

coquelicot; puis elle pousse cette partie de tapisserie jusqu'à l'entrée

de sa chambre, après quoi elle remplit de terre ce tuyau dont il est

presque impossible de retrouver la trace.

Revenons au bord de mon ruisseau, loin duquel cette petite abeille nous

a entraînés. Voici un arbrisseau dont les rameaux sont d'un beau jaune;

c'est le saule dont les jeunes branches sont connues sous le nom

d'osier; ces chatons de fleurs attirent un grand nombre d'abeilles.

Il est fort question de saules chez les poëtes anciens.

Le psalmiste raconte que les Israélites esclaves avaient suspendu leurs

instruments de musique aux saules de Babylone. Virgile montre Galatée

qui se cache derrière les saules.

_Malo me Galatea petit, lasciva, puella_

_Et fugit ad salices et se cupit ante videri._

«Elle se cache, mais elle veut qu'on la voie se cacher.»

En cent endroits il parle des _saules amers_ que broutent les chèvres;

des saules d'un _vert bleu_ que chérissent les abeilles.

Le bouleau élance sa tige blanche satinée sans noeuds à une grande

hauteur, et livre au vent sur des branches d'une extrême finesse, son

feuillage léger qui tremble au plus léger souffle. C'était le bouleau

qui avait le privilége de fournir les verges à l'ancienne Université.

Les Finlandais remplacent le thé par des feuilles de bouleau; les

Suédois tirent de sa sève un sirop dont ils font ensuite une liqueur

spiritueuse; à Londres, on en fait du vin de Champagne. Les usages les

plus vertueux auxquels on le soumet sont les balais et les sabots. Pline

parle du bouleau et des verges.

_Betula, terribilis magistratuum virgis._

L'hièble étale à trois pieds au-dessus du sol ses riches ombelles de

fleurs blanches, dont chaque ombelle est large comme les deux mains; ses

fruits noirs sont remplis d'un suc violet, dont le dieu Pan, au rapport

de Virgile, avait le visage teint, d'après un bizarre usage des anciens

Romains qui peignaient leurs dieux aux jours solennels.

_Pan..._

_Sanguineis ebuli baccis... rubens._

Ici mon ruisseau disparaît sous l'herbe, sous les iris à fleurs jaunes,

sous une foule de plantes aquatiques et d'arbres qui aiment la

fraîcheur. Il faut faire le tour d'un groupe d'arbres pour le retrouver

à un endroit où il se jette dans une sorte de grande mare entourée de

saules, de roseaux et d'iris.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XX.

Une touchante pensée a consacré certaines plantes et certains arbres à

ceux qui sont sortis de la vie: le _cyprès_ qui élève son feuillage noir

comme une pyramide; le saule-pleureur qui enveloppe une tombe de ses

rameaux pendants; le _chèvrefeuille_ qui vient dans les cimetières plus

beau et plus vigoureux que partout ailleurs, et qui répand une odeur

suave, qui semble être l'âme des morts qui s'exhale et monte au ciel; et

la _pervenche_ avec son feuillage d'un vert sombre et ses fleurs d'un

bleu lapis, si frais et si charmant, et que dans les campagnes on

appelle _violette des morts_. Mais il est d'autres fleurs qui se

rattachent à certaines joies, à certaines douleurs mortes aussi; car

l'oubli est la mort des choses qui ne vivent plus que dans le coeur.

Ces fleurs reviennent chaque année, à une époque fixe, comme des

anniversaires, me redire bien des récits du passé, des espérances mortes

et des croyances mortes, dont il ne reste que ce qui reste des morts

chéris: une tendre tristesse et une mélancolie qui amollit le coeur.

Ces idées me reviennent en voyant ces _wergiss-mein-nicht_, ces petites

fleurs bleues dont le pied est dans l'eau.

Pour vous, mon ami, pour tout le monde, ce grand tilleul est une tente

magnifique, d'un vert transparent; vous y voyez sautiller des oiseaux,

voltiger quelques faunes ou quelques sylvains, papillons qui aiment

l'ombre et le silence; vous respirez la douce odeur de ses fleurs. Mais

pour moi, il me semble que le vent qui agite ces feuilles me redise

toutes ces choses que j'ai dites et entendues au pied d'un autre

tilleul, à une époque déjà bien éloignée; l'ombre des feuilles de

l'arbre et les rayons de soleil qu'elles tamisent forment pour moi des

images que je ne revois que là; cette odeur m'enivre, et trouble ma

raison, et me plonge dans des extases et dans des rêves. Les pythonisses

voyaient l'avenir au moment de l'inspiration; moi, je revois le passé,

mais non pas comme passé; je remarche chacun des pas que j'ai faits dans

la vie, tout renaît pour moi, avec les couleurs des vêtements, les

paroles mêmes qui ont été dites et le son de la voix. Je n'oublie

d'aucun instant la moindre circonstance; en me rappelant un mot, je

revois mille détails que je ne savais pas avoir remarqués; je revois les

plis de sa robe et les reflets de ses cheveux; je revois comment le

soleil et l'ombre se jouaient sur son visage, et quelles fleurs

s'épanouissaient dans l'herbe, et quelles odeurs s'exhalaient dans

l'air, et quel bruit lointain se faisait entendre; je revois, je

respire, j'entends tout cela.

Si mes yeux tombent sur une de ces _ravenelles_, de ces giroflées jaunes

qui fleurissent dans les murs, si je respire son parfum balsamique, je

deviens la proie d'un enchantement. J'ai vingt ans; ce n'est plus dans

ce jardin-ci que je me trouve; je monte un escalier de pierres vertes de

mousses, dans les fentes duquel fleurissent des _ravenelles_, et mon

coeur bat comme si j'allais la trouver au jardin. Ces _liserons_, ces

belles cloches, violettes, blanches, roses, panachées, qui grimpent

après les treillages et les arbrisseaux, me racontent quel jour nous en

avons semés ensemble, et à quelle heure de la journée, et quelle forme

avaient en cet instant les nuages blancs sur le ciel bleu, et comment,

en nous relevant, comme nous étions baissés pour mettre les graines dans

la terre, nos cheveux se touchèrent; et alors mes cheveux communiquent

encore à mon âme un frisson électrique. Et comme, ensuite, tous deux,

nous nous levions de bonne heure pour voir nos liserons, dont les fleurs

se ferment et se flétrissent aussitôt qu'elles sont touchées par le

soleil. Je sais encore lequel des liserons a fleuri le premier; c'était

une grande cloche d'un beau bleu sombre, passant au violet par des

gradations insensibles à mesure que l'oeil approchait du fond de la

fleur, qui était blanc. Il y en avait de blancs divisés par une croix

rose ou une croix bleuâtre ou violette; d'autres d'un rose pâle avec une

croix plus foncée; quelques-uns rayés de blanc, de rose et de violet.

Et les grandes passe-roses, au port noble et majestueux, comme celui des

peupliers d'Italie. Il y en avait, dans le jardin des tilleuls, une

touffe à fleurs jaunes, toujours remplie d'abeilles, de bourdons noirs

et orange, et de grosses mouches noires avec des ailes violettes. Il me

semble, quand je revois ici des passe-roses jaunes, et les mouches

noires à ailes violettes, et les abeilles, et les bourdons bruns et

orange, il me semble que ces choses, semblables à celles d'un autre

temps, attirent les autres circonstances après elle, comme les grains

d'un chapelet.

Fleurissez, fleurissez! monuments gracieux que j'élève ici à mes chers

morts, à tout ce que j'ai cru, à tout ce que j'ai aimé, à tout ce que

j'ai espéré, à tout ce qui a fleuri comme vous dans mon âme, à tout ce

qui s'est flétri, mais pour toujours, tandis que chaque été vous revenez

avec votre éclat, votre jeunesse et votre parfum.

_Adieu._

[Illustration]

LETTRE XXI.

Les aulnes, des saules de diverses sortes, des peupliers de trois, de

quatre espèces, nous séparent d'un petit chemin qui conduit à la mare

entourée de roseaux; là, une eau fraîche et limpide permet de voir

jusqu'au fond les petites roches, et le sable et les poissons.

Il y a loin du _roseau_, un des premiers instruments de musique des

anciens, au piano, à la flûte, au basson, à la harpe et au violon.

Il est à remarquer cependant que les miracles de la musique doivent être

reportés à l'époque où les grands musiciens soufflaient dans les tuyaux

d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur

une écaille de tortue.

_Ille ego qui quondam gracili modulatus_ avenâ...

_Orpheus viduos sonorâ, solabatur_ testudine _amores._

Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on

persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se

cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte

d'avoine endormait Argus.

Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments,

aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles

passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne

s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des

dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir

seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens

consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et

qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des

danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des

danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité

plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux

plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes

sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le

monde y va, sans quoi personne n'y irait.

Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres

diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix

francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante

fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut

tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il

leur faut subir!

Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de

Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre

d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois

ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours

dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et

parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on

pouvait prendre pour de la malveillance la supériorité qu'accordait le

roi Midas à l'avoine sur la tortue.

Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient;

il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.

Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les

confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret,

fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en

débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant:

«Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce

trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer

simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes

roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»

Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau,

sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.

Le roseau (_calamus_) a été la première plume. Le roseau servait à faire

des flèches et des cannes:

_Lethalis arundo._ (VIRG.)

_.... Equitare in arundine longa._ (HOR.)

Une sorte de punaise d'un gris verdâtre sort de la vase, quitte l'eau au

fond de laquelle elle a vécu jusqu'ici, et s'accroche à une petite

branche de roseau; là, elle enfonce dans l'écorce du roseau deux petites

griffes bien acérées qu'elle a à chaque patte; après quelques moments

d'immobilité, vous voyez ses yeux devenir brillants, son dos se fend et

se déchire; puis une tête s'élève par l'ouverture; après cette tête

viennent le corps et les ailes d'une _libellule_ ou _demoiselle_; les

ailes sont plissées et informes, le corps est mou et ramassé; elle

attend que l'air au-dehors, que la vie au-dedans, aient tout mis en bon

état; au bout d'une demi-heure, elle se secoue et s'envole, légère,

svelte et richement parée des couleurs de l'émeraude, de la turquoise,

et pour le moins aussi éclatante.

[Illustration]

En effet, j'en vois une foule qui se jouent dans l'air et se posent sur

les roseaux; quelques-unes s'élancent et disparaissent à tire d'aile,

mais pour revenir quelques instants après. Elles vivent de proie et

dévorent les insectes de l'air, comme elles mangeaient ceux de l'eau

sous leur première figure.

Entre tous les insectes ce sont ceux peut-être qui ont le moins de

ressemblance d'un sexe à l'autre. D'abord le mâle est plus grand que la

femelle, contrairement à ce qu'on remarque dans tous les autres

insectes; ensuite ils ont des vêtements tout à fait différents. En voici

de grosses qui sont rayées de jaune et de noir-verdâtre; leurs mâles

sont le plus souvent de couleur ardoisée; quelques mâles cependant sont

jaunes comme leurs femelles. En voici d'autres d'un bleu sombre et

luisant, avec des taches noires sur l'extrémité des ailes; leurs

femelles sont d'un beau vert doré.

Leur manière de faire l'amour ne laisse pas que d'être singulière,

quoique ce ne soit pas un procédé nouveau pour les hommes. C'est par

l'obstination et l'ennui qu'elle cause, c'est par une assiduité presque

hostile, que les mâles viennent à bout de séduire la beauté qui captive

leur coeur, d'ordinaire de la moitié de septembre à la moitié

d'octobre. Nous ne tarderons pas à en voir un exemple; voici une femelle

verte et dorée qui se pose sur un jonc à fleurs roses; elle reluit

coquettement au soleil; un mâle bleu l'a aperçue, il se précipite sur

elle et la saisit à la gorge; il porte à l'extrémité de son long corps

une pince dans laquelle il prend le col de la belle, puis il l'enlève.

Jusque-là ce n'est que de la violence et de la brutalité, mais elle ne

peut le conduire à grand'chose; leur conformation à tous deux est telle

qu'il ne peut être heureux que du consentement de la femelle; il ne peut

donc que la _forcer_ à se donner _volontairement_ à lui. Il l'emporte

ainsi à travers les airs, et ne la lâche plus qu'elle n'ait consenti à

couronner sa flamme.

Les prairies et le bord des étangs sont témoins quelquefois de

résistances d'une demi-heure.

Savez-vous ce que c'est qu'une résistance d'une demi-heure pour un

insecte qui ne vit qu'un été!

Voyage autour de mon jardin · 第 11 / 25 段