Et, à quoi sert ce riche velours? A rien autre chose qu'à préserver de

la pluie qui glisse sur sa soie la pauvre paille des pauvres habitants

de cette pauvre maison! Voilà un luxe! Oh! oui: Dieu aime les pauvres!

Mon bon ami, malheureusement, l'homme est trop bête; il dédaigne les

richesses gratuites pour user sa vie à la poursuite des pauvretés

coûteuses.

Certes, l'homme qui vivrait seul dans une île déserte, ne s'occuperait

d'avoir ni de riches habits, ni de somptueux ameublements. Donc, c'est

pour les faire voir aux autres qu'on se procure souvent, avec tant de

peine, quelquefois avec tant d'infamies, tout ce qu'on appelle le luxe.

Eh bien, quel effet produit _sur les autres_ cette exhibition

magnifique? Rien autre chose que de leur inspirer de l'envie et de la

haine, de les mettre à l'affût de vos vices et de vos ridicules.

Mais que dire à des gens qui, entourés de tant de miracles, s'avisent

parfois d'en demander à Dieu ou à ses ministres, et qui, lorsque Dieu et

lesdits ministres s'avisent de leur en faire, se contentent de beaucoup

moins que de ce qu'ils foulent chaque jour aux pieds?

En effet, croyez-vous que ce soit un aussi grand prodige d'avoir changé

l'eau en vin aux noces de Cana que d'avoir, au commencement du monde,

créé l'eau des sources, des rivières et des fleuves?

Revenons au bord de notre ruisseau, voyageur à la fois sédentaire et

vagabond que je suis.

Le pied dans l'eau, les wergiss-mein-nicht élèvent leurs épis de petites

fleurs bleues. Cette jolie plante a reçu de parrains et de marraines

inconnus plusieurs jolis noms, de jeunes parrains sans doute, des

parrains amoureux, et des marraines charmantes et aimées. Les Allemands

l'appellent _Wergiss-mein-nicht_, les Français _Ne m'oubliez pas_, ce

qui n'en est que la traduction, ainsi que le _Forget me not_ des

Anglais.

Je vous ai raconté, mon ami, il y a longtemps, que deux amants qui

devaient être mariés le lendemain se promenaient au coucher du soleil

sur les bords du Danube; la fiancée aperçut une touffe de

_Wergiss-mein-nicht_, elle désira l'avoir pour fixer, en la conservant,

le souvenir de cette belle soirée; l'amant, en voulant la cueillir,

tomba dans le fleuve, et sentant ses forces l'abandonner, oppressé,

étouffé par l'eau, il rejeta sur le rivage la touffe de fleurs qu'il

avait arrachée en voulant se retenir, puis il disparut sous les flots

pour toujours; et on avait traduit cet adieu par ces mots, qui sont

restés le nom de la fleur, _Wergiss-mein-nicht_, ne m'oubliez pas.

Les bestiaux qui paissent dans les prés en sont fort avides et la

broutent; mais cela ne sert qu'à les faire refleurir une seconde fois à

l'automne, ce qu'elle ne ferait pas sans cela. Les savants font pis que

les bestiaux, ils la dessèchent et l'aplatissent dans leurs herbiers, et

ils l'appellent _Myosotis scorpioïdes, Oreille de souris à forme de

scorpion_. Ce nom leur a été reproché déjà par un autre savant qui

s'appelait Charles Nodier, mais qui était en même temps un homme de

beaucoup d'esprit.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XVII.

Ce ruisseau, qui traverse mon jardin, sort des flancs d'une colline

couverte d'ajoncs, ça été longtemps un heureux ruisseau; il traversait

des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se

baignaient ou se miraient dans ses ondes;--puis, il entrait dans mon

jardin.--Là, je l'attendais; je lui avais préparé des rives

vertes;--j'avais planté, sur ses bords et dans ses eaux, toutes les

plantes qui fleurissent dans le monde entier, au sein et sur la rive des

eaux pures;--il traversait mon jardin en chantant sa mélancolique

chanson; puis, tout parfumé de mes fleurs, il sortait de mon jardin,

traversait encore une prairie, et allait se précipiter dans la mer à

travers les flancs abruptes de la falaise qu'il couvre d'écume.

C'était un heureux ruisseau; il n'avait absolument rien à faire que ce

que je vous ai dit:--Couler, rouler, être limpide, murmurer--entre des

fleurs et des parfums.

Il menait la vie que j'aie choisie et que je me suis faite, et que je

mène,--quand on veut bien me laisser tranquille, quand les méchants, les

intrigants, les fripons, les sots,--ne me forcent pas de retourner au

combat,--moi, l'homme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.

Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.

Mon cher frère Eugène, un jour, et l'habile ingénieur Sauvage,

l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau,

et parlaient assez mal de lui.--Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un

beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui flâne sans honte, qui

coule au soleil, qui se vautre dans l'herbe,--au lieu de travailler et

de payer le terrain qu'il occupe comme le doit tout honnête

ruisseau.--Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre?

Et aiguiser les outils, ajouta Sauvage?

Et scier le bois, dit mon frère?...

Et je tremblai pour le ruisseau;--et je rompis l'entretien en criant

très fort sous prétexte que ces envieux, ces tyrans, bientôt peut-être,

marchaient sur mes vergiss-mein-nicht. Hélas! je ne pus le protéger que

contre eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je

vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté où il se jette à

la mer. Cet homme ne me fit point l'effet d'y rêver ou d'y chercher des

rimes ou des souvenirs,--ou d'y endormir ses pensées au murmure de

l'eau.--Mon ami, disait-il au ruisseau,--tu es là que tu te promènes,

que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie;--moi je travaille, je

m'éreinte... Il me semble que tu pourrais bien m'aider un brin; c'est

pour un ouvrage que tu ne connais pas, mais je t'apprendrai; tu seras

bien vite au courant de la besogne;--tu dois t'ennuyer d'être comme cela

à ne rien faire?--ça te distraira de faire des limes et de repasser des

couteaux.--Bientôt une roue, des engrenages, une meule furent apportés

au ruisseau. Depuis ce temps il travaille; il fait tourner une grande

roue qui en fait tourner une petite qui fait tourner la meule; il chante

encore, mais ce n'est plus cette même chanson doucement monotone et

heureusement mélancolique. Il y a des cris et de la colère dans la

chanson d'aujourd'hui; il bondit, il écume, il travaille,--il repasse

des couteaux. Il traverse toujours la prairie et mon jardin, puis

l'autre prairie;--mais au bout l'homme est là qui l'attend et qui le

fait travailler.--Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui: je lui ai

creusé un nouveau lit dans mon jardin, de sorte qu'il y serpente plus

longtemps et en sort plus tard;--mais il n'en faut pas moins qu'il

finisse par aller repasser des couteaux.--Pauvre ruisseau! tu n'as pas

assez caché ton bonheur sous l'herbe;--tu auras murmuré trop haut ta

douce chanson!

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XVIII.

Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles

que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient

un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en

exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a

réellement accordé.

LES ANTHROPOPHAGES.

Vous seriez bien vain, mon cher ami, si vous pouviez, sans trop mentir,

intituler ainsi une de vos lettres: Les Anthropophages! Voilà qui

rehausse bien un voyageur dans sa propre estime et dans l'admiration de

ses contemporains, d'avoir vu préparer la broche destinée à le faire

rôtir!

Nos vêtements, sous prétexte d'honnête pudeur, ne cachent que des jambes

mal faites ou des cuisses maigres, et autres défectuosités dont l'aspect

porterait par trop atteinte à la chasteté. Les femmes surtout font un

singulier abus du vêtement, loin de s'en servir pour cacher leurs

formes, elles s'en servent pour montrer fastueusement de ces formes

beaucoup plus qu'elles n'en ont réellement. Grâce au mensonge de nos

habits, on ne sait guère à quoi s'en tenir les uns sur les autres, et on

en est venu à aimer les habits, à s'éprendre de la laine, et à se

passionner pour de la soie. Mais c'est une attestation avantageuse, que

de pouvoir établir que telle peuplade de gourmets vous a jugé gras, dodu

et tendre, a pensé que vous feriez un manger excellent, et a décidé en

conseil privé que vous seriez non pas bouilli et assaisonné au riz,

comme une vieille volaille; non pas cuit en ragoût et relevé de

condiments violents et d'assaisonnements énergiques, comme une viande

fade et sans goût, mais honorablement mis à la broche ou sur le gril, et

servi au cresson ou simplement dans votre jus.

Je crains à chaque instant, mon cher ami, de recevoir une lettre de

quelque compagnon de vos voyages, qui me dise:

Monsieur,

Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à

l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la

douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme

plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement

à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé

excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste

catastrophe, etc.

Mais il n'y a guère d'anthropophages, les hommes ont renoncé à se manger

entre eux; ils se tuent encore, il est vrai, pour un oui ou pour un non,

sous forme de duel; ils se tuent sans savoir pourquoi, comme militaires

et sous prétexte de gloire; ils se ruinent, ils s'emprisonnent, ils se

privent les uns les autres de pain, d'air et de liberté, etc.; de ces

observations et de mille autres qu'on pourrait faire, il appert que

s'ils ne se mangent plus les uns les autres, ce n'est pas par un

sentiment de charité et d'amour du prochain, mais simplement parce qu'il

est bien reconnu et établi aujourd'hui que l'homme est un mets plus que

médiocre, dur à digérer et d'une saveur désagréable.

Je n'ai donc pas beaucoup à craindre, mon ami, que vous soyez à la

broche pendant que je vous écris ces lignes; ce qui me chagrinerait à la

fois et pour vous et pour ces malheureux sauvages, qui, si vous n'avez

pas pris un peu d'embonpoint dans vos pérégrinations, feraient un assez

mauvais dîner.

Il n'en est pas de même de moi: je suis en ce moment au milieu d'une

peuplade d'_anthropophages_ réels, qui, vu leur taille, ne mangent pas

l'homme en un seul repas, mais néanmoins se repaissent avidement de son

sang; je suis au milieu d'eux, et j'y reste; je les regarde, j'étudie

leurs moeurs; je me sacrifie pour l'instruction des autres hommes!

Il s'agit d'une sorte de bête féroce qui vole et fond sur l'homme avec

la rapidité de l'éclair, s'abat et se cramponne sur sa chair nue, et y

enfonce un instrument dont voici l'agréable appareil: d'un étui qu'il

porte à la tête, il sort cinq ou six armes, les unes dentelées et

barbelées, les autres pointues ou coupantes. Quand il a suffisamment

scarifié notre chair, de chacune de ces lames qui sont toutes creuses il

se met à aspirer de notre sang autant qu'en peuvent contenir ses

intestins, qu'il a soin de débarrasser à mesure de tout ce qui pourrait

y tenir de la place et y causer de l'encombrement.

Cet animal est connu sous le nom de cousin, et il y a besoin d'un assez

fort microscope pour voir et discerner les formes de ses armes; mais si

nous considérons le mal qu'il nous fait, non pas relativement à la

douleur que nous ressentons, mais proportionnellement à sa taille,

relativement à la manière dont il procède, à sa voracité, qui le fait

s'exposer à la mort sans essayer de fuir une fois qu'il est à même notre

sang, et jusqu'à ce qu'il ne puisse plus en contenir, jusqu'à ce qu'il

en soit gonflé comme une outre et au point d'être méconnaissable; si

l'on considère aussi la forme cruelle de ses armes, qui, en outre, sont

toutes empoisonnées, comme le prouvent l'irritation et les tumeurs que

causent leurs blessures, il faut avouer que nous ne connaissons pas dans

la nature d'animal aussi féroce et aussi sanguinaire.

[Illustration]

Couché sur l'herbe, penché sur une partie du ruisseau qui a débordé sur

le gazon et y a laissé une flaque d'eau stagnante, mes regards sont

attirés par de singuliers petits poissons; ils ont un peu la forme et

tout à fait la grosseur d'une forte épingle, à laquelle on couperait

avec sa pointe les deux tiers de sa longueur, ou plutôt ce sont de

petits poissons pareils aux dauphins de la fable, aux dauphins des

peintres, aux dauphins d'Arion, mais réduits à la grosseur d'une grosse

tête d'épingle. Ils sont d'une remarquable vivacité. Au repos, ils se

laissent flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, parce que le

conduit qui leur permet de respirer est placé à l'extrémité de la queue.

Voient-ils la moindre inquiétude, ils se roulent, nagent avec rapidité,

s'enfoncent et disparaissent. Ils se nourrissent probablement d'insectes

imperceptibles qu'ils trouvent dans l'eau, ou de certaines petites

parties de terre ou de vase.

Mais voici le moment le plus important de la vie de nos petits dauphins.

Vous les voyez changer leur position; leur tête n'est plus en bas, elle

flotte sur l'eau; elle se gonfle, et sa peau brune se fend. Alors de

cette fente sort une tête bientôt suivie d'un corps: vous reconnaissez

le cousin qui a accompli les phases de sa première existence, et qui va

entrer dans une nouvelle vie. La dépouille qu'il va quitter, son

ancienne peau, devient pour lui un petit bateau qui le porte sur l'eau;

car cet insecte, qui tout à l'heure vivait dans l'eau, et qui serait

mort au bout de deux ou trois secondes si vous l'en aviez tiré, n'a

maintenant rien tant à craindre que l'eau; il périrait inévitablement

s'il la touchait. Le voici droit placé sur son ancienne peau, absolument

comme un rameur dans son bateau. Le moindre souffle d'air est pour lui,

comme vous pouvez le penser, une épouvantable tempête, eu égard aux

dangers mortels que l'eau lui ferait courir et au peu d'épaisseur de son

navire. Le bateau vogue çà et là au hasard pendant qu'il achève de se

tirer dehors; puis, s'il arrive à ce résultat sans être mouillé, il

s'envole et va à la chasse aux hommes, jusqu'au jour où le soin de sa

postérité le ramènera sur le bord de quelque mare ou de quelque autre

eau stagnante. Là, cramponné sur le bord, il livre à l'eau des paquets

d'oeufs qui s'écartent et prennent le large, flottant à la surface. Au

bout de quelques jours, par une ouverture pratiquée _au-dessous des

oeufs_, s'échappent de jeunes dauphins, qui se trouvent ainsi naître

dans l'eau, ou ils doivent vivre jusqu'à leur transformation.

C'est ce qui attirait tout à l'heure cette jolie lavandière sur le bord

du ruisseau, c'est ce qui l'a déterminée à placer son nid au pied du

peuplier blanc, où je l'ai découvert. C'est une des principales

nourritures des hirondelles, et il est probable que c'est lorsqu'elles

ne voient plus de cousins qu'elles prennent le parti de quitter nos

climats.

Dans la même flaque d'eau sont de petits vers allongés, d'un beau rouge;

ils passent leur vie à faire des mouvements tellement rapides, que l'on

dirait des huit en chiffres; il viendra un moment où ils se

métamorphoseront en tipule, une sorte de cousin innocent qui ne mange

personne que je sache, mais qui est confondu avec eux dans la même peine

et dans la même nourriture par les oiseaux. Ces transformations sont des

spectacles fort curieux, et qu'il ne faut que se baisser un peu pour

voir. Pendant tout l'été, de midi à quatre heures, on ne peut se pencher

sur une flaque d'eau stagnante sans voir en un quart d'heure vingt à

trente dauphins rendre des cousins captifs à l'air et au soleil,

absolument comme la baleine qui rejeta Jonas sur le rivage.

Malgré les sujets de plaintes que peuvent vous donner les cousins, il

faut dire que ce sont de plus jolis insectes qu'ils n'en ont l'air; ils

portent au devant de la tête des _antennes_ en riches panaches, et leurs

yeux qui, sous certains aspects, ont l'air de petites émeraudes,

deviennent, vus sous un jour différent, de très-étincelants rubis.

J'ai été piqué plus de dix fois aujourd'hui pour étudier les armes de

ces anthropophages, sur lesquelles je pourrais maintenant, si je ne

tenais par-dessus toute chose à rester un ignorant et à en garder la

réputation, écrire un traité spécial _de armis_.

Quoi qu'il en soit, croyez à l'amitié de ce qui reste du plus dévoué des

amis.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XIX.

Au fond du ruisseau on voit des petits morceaux de roseaux, des petits

bâtons longs de quelques lignes qui n'ont plus que l'écorce. Ce sont des

maisons, où les _phryganes_, vers grisâtres, assez laids, qui se

nourrissent d'herbes aquatiques, attendent le moment de sortir de l'eau

sous la forme de petits papillons... pardon, savants!... de petites

_noctuelles_, qui ne volent que le soir. Avant cette transformation, il

vient un moment où elles s'endorment _teignes_, pour se réveiller

papillons. Elles savent que pendant ce temps où elles ne prennent plus

de nourriture, elles ont des ennemis qui ne subissent pas une diète

semblable, et auxquels, pendant leur sommeil, elles ne pourraient

opposer aucune résistance. Elles savent filer, et elles s'occupent de

fermer par les deux bouts leur maison.

[Illustration]

On a dit quelquefois, comme exemple d'une argumentation invincible: il

faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. On a oublié les portes

entr'ouvertes; si la _phrygane_ fermait entièrement son domicile par les

deux bouts, elle ne serait plus dans l'eau, ou du moins l'eau qu'elle y

renfermerait avec elle, n'étant jamais renouvelée, perdrait en peu de

temps les conditions nécessaires. Elle file un petit grillage aux deux

extrémités de son habitation, puis une _amarre_ qu'elle attache à

quelques brins d'herbes du rivage: ceci fait, elle s'endort tranquille

et attendant une vie plus heureuse et plus brillante; elle s'endort dans

l'eau pour se réveiller dans le soleil et dans le bleu de l'air.

Voici, presque le pied dans l'eau, un _tussillage_ vulgairement appelé

_pas d'âne_, sans doute à cause de la forme et de la largeur de ses

feuilles. Ses feuilles, qui sont grandes comme la paume de la main et

rondes, ne viendront que l'été; la plante ne montre pour le moment que

ses fleurs; c'est la plus printanière des fleurs aquatiques, c'est une

marguerite d'un jaune éclatant dont les rayons sont fins et déliés comme

des cheveux. L'ancienne médecine, Hippocrate en tête, lui a longtemps

attribué une influence salutaire sur le poumon; son nom même explique

qu'il chasse la toux. C'est par son moyen que l'on a traité la toux et

les affections catharreuses jusqu'à ce que la science, ne s'arrêtant pas

dans ses progrès, ait découvert que cela n'était d'aucun effet ni sur le

poumon, ni contre ses maladies, et n'était bon qu'à décorer le bord des

ruisseaux au printemps, mérite bien suffisant. Malheureusement ce n'est

qu'au bout d'un peu plus de mille ans que la science s'est avisée de se

rectifier sur ce point. Néanmoins, on trouve encore dans presque toutes

les pharmacies un bocal avec une étiquette rouge et dorée, sur laquelle

est écrit _tussilago farfara_. Ce n'est qu'un bocal de plus; cela fait

partie du décor de l'officine.

La plupart des médecins, je dis la plupart pour excepter avec raison

quelques-uns que j'aime de tout mon coeur, la plupart des médecins

sont comme les sorciers, qui aiment bien mieux vous dire ce que fait à

l'instant même le grand Mogol dans sa cour que de vous dire l'heure qui

est à la montre que vous avez dans votre poche. Les médecins guérissent

la peste dont quelques-uns nient l'existence et qui est inconnue dans

nos climats, la lèpre qui n'existe plus que dans l'Orient et dans les

livres; mais ils guérissent assez peu un cor au pied, et point du tout

le rhume de cerveau.

Mais il semble ici que quelque gnome lance des flèches qui sortent de la

terre et y sont retenues par leur extrémité empennée. C'est la

_sagittaire_, si commune sur le bord des eaux tranquilles; ses feuilles

sont faites exactement comme un fer de lance et supportées par un long

pétiole droit et roide qui représente le bois de la flèche. Du sein de

ses feuilles s'élève une tige qui porte un épi de fleurs blanches

composées de trois pétales arrondis dont la base est d'un violet un peu

rouge. Le haut de l'épi est occupé par les fleurs mâles chargées

d'étamines jaunes qui, avec le blanc et le violet de la fleur, forment

une ravissante harmonie de couleurs. Au-dessous sont les fleurs femelles

qui n'ont point d'étamines et, semblables aux beautés esclaves de

l'Orient, reçoivent d'en haut et humblement placées les caresses

fécondes que laissent tomber leurs époux.

Les tiges de cette plante contiennent une espèce de moelle d'un goût

fort agréable.

Une sorte de cresson à petites feuilles arrondies et luisantes s'étend

sur le bord de l'eau et jusque dans l'eau; il se couronne de petites

fleurs d'un beau bleu sombre.

Mais voici la reine des prés! Elle ne rampe pas, elle! elle élève

fièrement au milieu des autres plantes sa tige qui sort d'un feuillage

riche et touffu, d'un vert foncé au-dessus et blanchâtre au-dessous.

Cette tige porte triomphalement un beau thyrse de petites fleurs

blanches charmantes; épanouies au bas du thyrse, elles offrent, au haut,

des boutons dont la forme rappelle les boutons de la fleur de l'oranger;

ses fleurs, dont l'odeur est douce et délicate, mêlées dans le vin, lui

donnent le fumet du vin de Malvoisie, ce qui m'inquiète relativement au

fait que voici.

On sait qu'un duc de Clarence, frère d'un roi d'Angleterre, condamné à

mort, demanda pour toute grâce qu'on l'étouffât dans un tonneau de vin

de Malvoisie.

En effet, il y a bien des moments dans la vie où on serait enchanté

d'être mort. Ce n'est que de mourir qui est désagréable; aussi l'aspect

de la mort change-t-il beaucoup, suivant les circonstances.

La mort n'est pas ce grand squelette invariable que l'on nous présente

d'ordinaire; elle a toutes sortes de formes et de figures, et dans le

nombre il y en a beaucoup qui semblent beaucoup moins désagréables que

d'autres.

Voyez-la à la guerre, elle est accompagnée du bruit des clairons et des

tambours, entourée de fumée et de l'odeur capiteuse de la poudre.

Glorieuse et noble, promettant des honneurs, des rubans, des grades, et

les douces récompenses de l'amour et des regards d'admiration, elle

invite à la suivre, et c'est volontairement que l'homme enivré se jette

dans ses bras.

Voyez-la dans un lit: le malheureux qui l'attend ne respire plus l'odeur

irritante de la poudre, mais l'odeur débilitante des tisanes et des

cataplasmes. Il meurt en détail; il meurt faible, craintif, idiot, se

cramponnant de l'âme à la vie, et des ongles aux couvertures et aux

rideaux de son lit, et aux draps qui lui serviront de linceul.

Le duc de Clarence fut donc étouffé comme il l'avait demandé.

Mais, s'il est un moyen de tromper, de voler, de donner une chose pour

une autre, soyez sûr que c'est un secret très-répandu.

Qui nous assure que le vin dans lequel mourut Clarence était de

véritable vin de Malvoisie? Certes l'homme qui avait choisi ce genre de

mort dut sentir une dernière et fâcheuse impression s'il aperçut, au

suprême moment, qu'on l'avait volé sur la qualité de vin contenu dans la

tonne qui devait lui servir de cercueil.

Des petits insectes ronds à ailes dures, comme celles des scarabées,

s'amusent sur l'eau d'une singulière façon; ils font des cercles avec

une vivacité qui fatigue l'oeil; c'est un mouvement qui doit avoir son

charme, puisqu'il s'est trouvé des gens qui en ont fait une pratique et

une cérémonie religieuse. L'insecte s'appelle _gyrin_, les prêtres

s'appellent _derviches_.

Un autre, plus grand et de forme elliptique, est un _hydrophile_; il a

six pattes dont les dernières sont en forme de rames et lui permettent

de venir au-dessus de l'eau d'où il s'envole, et de descendre au fond où

il trouve sa subsistance; il pond dans une poche de soie qu'il attache

sous une feuille de plante aquatique et qu'il referme quand il a pondu.

La larve, c'est-à-dire l'insecte, qui a une forme différente et qui plus

tard doit devenir un hydrophile, sort de l'eau quand elle est née et va

s'enfoncer dans la terre un peu au-dessus de l'eau, dans un trou dont

elle ressortira plus tard _hydrophile_ parfait.

[Illustration]

Voyage autour de mon jardin · 第 10 / 25 段